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CHAPITRE II

LE COMTE LEON DE LABORDE

LE COMTE LÉON DE LABORDE

reux Laborde, mais, encore une fois, quand on a lu ce que l'affreux personnage a écrit là sur sa propre famille et sur ses plus hauts et ses plus confiants bienfaiteurs, le souvenir de M. de Laborde ne s'en trouve pas plus mal.

M. de Clarac était mort subitement le ao janvier 1847, e* le 11 février suivant, on lisait dans le Constitutionnel : « Notre feuilleton d'hier sur la place de conservateur des antiques du Louvre, nous a valu de connaître enfin le nom, tenu secret jusqu'à présent, du député choisi par la liste civile pour succéder à M. de Clarac : c'est M. le comte de Laborde, que ses travaux antérieurs auraient pu dispenser de tant de protection. M. de Laborde a publié un Voyage dans V Arabie-Pétrêe (1), grand ouvrage avec gravures; un commentaire archéologique sur le Pentateuque, in-folio; une excellente Histoire de l'imprimerie et de la gravure, dont les trois premiers volumes seulement ont paru, et des Lettres sur la Bibliothèque du Roi. Quoiqu'il doive peut-être un peu sa place de conservateur des antiques à sa qualité de député conservateur, M. de Laborde n'en est pas moins un écrivain très érudit et un amateur tout à fait dévoué à l'art antique. Du reste, la liste civile ne lui a attribué que la section de l'art grec et romain et de l'art du moyen âge. L'art égyptien et oriental a été réservé pour une section spéciale et indépendante de ta première, comme au temps de l'illustre Champollion. La conservation des antiques se trouvera donc maintenant divisée en deux catégories distinctes. M. Adrien de Longpérier est nommé conservateur pour la partie égyptienne et pour toute la primitive Asie. Ici, le catalogue est à rédiger entièrement, et le jeune savant, qui avait succédé à Mionnct à la Bibliothèque nationale, est bien capable de nous faire un pendant au catalogue de M. de Clarac. Nous verrons quelle influence ces deux artistes distingués, M. de Laborde et M. de Longpérier, vont exercer sur leur collègue de la section de peinture et sur M. le directeur général du Musée. »

C'est bien ainsi, en effet, qu'entrèrent de front au Louvre Laborde et Longpérier, l'un gardant l'autre, ou plutôt se gardant de l'autre. Ils allèrent une année s'observant dans une paix relative; M. de Laborde était fort de sa situation personnelle de député ministériel, — fort de ses beaux-frères, M. Delessert, le préfet de police, M. Bocher, notre préfet si populaire du Calvados, et M. Odier, l'habile peintre amateur de l'Épisode de Moscou, — fort du souvenir de son père très aimé du Roi, — fort aussi, il faut bien le dire, de son propre bagage, qui, bien qu'un peu bariolé dans ses tendances et ne montrant pas une spécialité bien suivie, n'était ni mince ni vulgaire pour un bagage de conservateur. On y sentait le curieux et l'actif, et l'appétit des recherches nouvelles; c'était énorme à

(1) Qui devait être, sept ans après, en 183?, suivi d'un Voyage en Asie Mineure et en Syrie. Plus tard, en 1854, il reviendra encore une fois vers ses souvenirs d'Orient avec ses Documents inédits ou peu connus sur l'Histoire et les Antiquités d'Athènes.

cette date, et les jeunes du Louvre en pouvaient beaucoup attendre. Éclata la Révolution de février 48, qui jeta bas du coup M. de Laborde, en l'écrasant sous les siens et sous son titre personnel de député agréable, et, vous n'en doutez pas, sous le croc-en-jambe de son dangereux collègue Longpérier, lequel s'était insinué sur l'heure, avec une adresse surprenante, dans les bras de Jeanron. Laborde eut beau faire mine un instant de se défendre (j'ai dit comment, le 25 février, il n'avait pas manqué de se montrer au Louvre en costume de garde national, si bien vu encore ces jours-là, et s'était porté dans les Tuileries, en compagnie de son ami Mérimée, au sauvetage de la Stratonice de M. Ingres), — rien n'y put, il lui fallut quitter provisoirement la place, qu'il ne devait reconquérir qu'un an après, le 10 mai 1849, et on peut dire qu'il n'y fut vraiment très solide qu'après le mariage de l'Impératrice.

Si M. de Nieuwerkerke n'eût pas été là avec son grand air et son puissant crédit, et ses dons si précieux de commandement et de bon ordre général, et de bon goût naturel, il est à croire que Laborde n'eût pas été un médiocre directeur des musées, puisque plus tard il se fit bien venir aux Archives. Il eût infusé au Louvre son ardeur d'études variées. Peut-être eût-il trop tourné son administration en écriture. C'était le danger pour lui qui aimait fort la plume et en avait tiré nombre d'œuvres utiles. Mais il y a là un point de tact, et un administrateur peut souvent servir bien sa maison avec moins d'encre aux doigts. Cela me rappelle un mot d'Henriet, le secrétaire deM. de Nieuwerkerke. Le jour où l'Empereur était venu au Salon faire cette singulière visite aux tableaux des refusés, Hcnriet, pendant que l'Empereur feuilletait si familièrement les cadres de ces pauvres refusés, avait remarqué une tache d'encre sur la manchette de Sa Majesté : Ah! disait Henrict avec amertume, ce n'est pas sur les manchettes du surintendant que l'on verra une tache d'encre 1 — C'est vrai; on eût pu remar- . quer aux doigts de M. de Nieuwerkerke, parfois de la terre glaise ou de la cire, rarement des taches d'encre; le surintendant n'en fut pas moins un excellent directeur des musées. Il savait à sa manière faire travailler les autres au profit des collections nationales. Il est certain que Laborde nous eût fort émoustillcs, ne fut-ce que par son exemple et par son incessante curiosité, curiosité un peu volage et qui a tout effleuré, appuyant cependant assez sur chaque point de ses recherches pour y laisser une empreinte personnelle et prime-sautière et y suffisamment marquer son nom pour l'avenir, abandonnant aux autres la fouille plus profonde.

Fut-ce tant mieux, fut-ce tant pis pour la solidité future de la renommée de M. de Laborde, que cet éparpillcment, ces variations perpétuelles dans ses études ? Ne demandons à chacun que ce qu'il peut donner selon sa nature ; c'est déjà beaucoup qu'il donne. Que voulez-vous ? De Laborde était né comme cela ; et cette efnorcscencc bariolée et après tout très distinguée, il la tenait de

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sa famille. Jamais famille n'a prolongé, de génération en génération, un goût plus élégant ni plus constant pour les arts, depuis le marquis de Laborde, le fermier général, le banquier de la Cour, le mélomane si connu des bibliophiles par le somptueux recueil de chansons qu'il avait fait graver, l'ami de Greuze qui, dans le Retour du Chasseur, autrement dit la Mère bien-aimée, peignait pour l'amateur généreux le tableau portrait de toute sa joyeuse et belle couvée ; l'homme de confiance qui fut chargé de conduire en Angleterre pour y être vendue la collection célèbre des tableaux du duc d'Orléans, et qui ne tarda pas à être guillotiné en 1794, — jusqu'à ce comte Alexandre de Laborde que j'avais rencontré à Florence chez Mll« de Fauveau et dont les grands titres littéraires sont : le Voyage pittoresque et historique de l'Espagne et les Monuments de la France classés chronologiquement, esprit léger et charmant jusqu'à ses dernières années, d'une érudition étendue, lui aussi, et un peu dispersée comme celle de son fils, et, lui aussi, partagé entre le goût des arts, des voyages et des lettres, et le laisser aller un peu sceptique de l'homme du monde dans une politique sans aigreur ; il avait précédé son fils à la Chambre des députés, dont il fut l'un des questeurs, et à l'Académie des Inscriptions et Belles- Lettres. Il appartint même en i83î à l'Académie des Sciences morales.

Ses dévouements et ses attaches l'avaient, dès la Restauration, voué lui et les siens, au plus pur orléanisme. N'avait-il pas été aide de camp du roi Louis- Philippe, après avoir passé un instant, en i83o, par la Préfecture de la Seine? le plus aimable personnage du régime des trois Journées. Que dire de ses trois filles, plus intelligentes, plus séduisantes, plus artistes, plus gracieuses l'une que l'autre, et qui, élèves d'Ary Scheffer, quand elles semblaient, par l'espèce allanguie de leur beauté, être ses modèles naturels, avaient appris de lui, avec un talent égal, la pratique de l'aquarelle, — dont par sa mère Mmr Delessert, hérita M°" de Nadaillac, on sait avec quel rare instinct des colorations harmonieuses. M" Bocher, durant qu'elle était la préfète adorée du Calvados, groupait autour d'elle tout ce qui, dans cette ville lettrée de Caen, faisait œuvre de poésie, d'histoire littéraire ou d'archéologie, et je me souviens de l'enthousiasme de mon pauvre poète infirme Alph. Leflaguais et de notre ami Trcbutien pour les dons brillants d'artiste de cette patronne charmante. Son fils Emmanuel Bocher n'a-t-il pas gardé la tradition maternelle d'habile aquarelliste, et ne lui devonsnous pas les travaux de catalographie les mieux renseignés, les plus délicats et les plus intéressants sur les maîtres du xvute siècle et aussi sur Gavarni ?

Notre Léon de Laborde avait de commun avec ses sœurs, d'abord sa chevelure blond cendré dont il semble qu'il tirât coquetterie, à voir le soin qu'il en prenait ; il en avait aussi l'élégance facile qui se reconnaissait rien qu'à son écriture de forme distinguée et d'allure jamais hésitante. Je parle de son écriture comme je pourrais parler du goût courant de son dessin à la plume, à cause de

la déclaration qu'il a faite plus tard et qui est restée et restera dans la mémoire de son siècle, à savoir que dessin et écriture étaient, à son sens, même principe : tout homme devait savoir dessiner comme il devait savoir écrire. Il n'est pas un système de reproduction des choses d'art ou des apparences naturelles qui n'intéressât sa curiosité, et il se passionna dès l'origine pour la photographie. Son neveu Edouard Delcssert, et Benjamin Delessert, cousin d'Edouard, ne furent-ils pas avec lui des premiers élèves de Legray, — le plus adroit praticien de ces premiers temps ? Je me souviens d'avoir vu Benjamin Delessert manipulant des clichés, dans l'atelier de Legray, au boulevard Clichy, en i85a, un jour que nous allâmes y poser en groupe d'amis, Jules Buisson, Gust. Le Vavasseur, Anat. du Boulet et moi. Ce pauvre diable de Legray que j'avais employé au Salon de i85î, pour y reproduire les principaux panneaux de l'exposition, je devais le retrouver, 17 ans plus tard, au Caire, grand dignitaire des arts dans le pays des Pharaons, je veux dire professeur de dessin et de peinture à l'École polytechnique du Vice-Roi, — et toujours photographe. Il habitait proche de FEsbekieh une belle vieille maison arabe, et avait été amené là, à travers les plus étranges vicissitudes, par sa foi aveugle en Alexandre Dumas. Quand viendra, — et il ne saurait tarder à venir, — le Vasari des photographes, il aura sur les navigations de Legray et sa navrante station à Malte, à la manière d'Ariadne, des pages bien comiques.

Alors que je connus M. de Labordc, nous étions aussi proches voisins que possible, n'étant séparés que par le palais de l'Institut. Je demeurais au dernier numéro du quai Conti, lui au premier numéro dp quai Malaquais, dans ce bon vieil hôtel aux appartements élevés que protège contre les vents, en le masquant un peu, le gros pavillon ouest du Palais. Et comme tout ce qui le touchait était pour lui matière à dire son mot, et son mot d'importance, il n'avait pu résister, coudoyant de si près l'Institut, à imaginer tout un projet de restauration du Palais ; il s'était fait aider de M. Magne, pour la mise au net des plans ; et sous son nom, auquel il avait adjoint galamment celui de ce collaborateur, il exposa au Salon de 1842, le projet aussi complet que possible avec tous ses châssis de détails. (Voyez encore en cette même année 42, sa brochure publiée chez J. Renouard : « Projets pour l'amélioration et l'embellissement du X« arrondissement, quartier de la Monnaie. »)

Donc, un jour, très aimablement, mon voisin voulut bien me proposer d'essayer mon portrait en photographie. Il en résulta une épreuve qui ne satisfit que médiocrement l'auteur. Il n'avait pas prévu la décomposition par la lumière de la couleur rousse de la barbe; il se trouvait que barbe et cheveux paraissaient également noirs ; et cela, joint à la physionomie un peu sombre à ce moment et tendue du modèle, me donnait un faux air d'Eug. Pelletan. Il réussit beaucoup mieux un autre portrait qu'il tenta à la suite du mien ; c'était celui du

vieux M. Odier, le beau-père de sa soeur ; la tête était poudrée à blanc, et le procédé, alors encore incomplet, de son instrument s'en accommodait mieux. En quittant la petite terrasse sur laquelle M. de Laborde opérait ses essais, nous traversâmes la vaste salle, où se voyait la fameuse tête de femme de Phidias, rapportée du Parthénon d'Athènes, et aussi la riche bibliothèque aux riches reliures uniformes de maroquin rouge, très abondante en catalogues, et le gracieux portrait de famille, nouvellement peint par Muller, exposé avec grand succès au dernier Salon, et représentant les enfants de M. de Laborde courant et jouant dans un parc. On aura pu y admirer plus tard le délicieux dessin aquarellé de M. Ingres pour son tableau de Jupiter et Thetis, orgueil du musée d'Aix, dessin rencontré par M. de Laborde chez un tapissier. Encore une fois, je le répète, tout était art aimable et distingué dans cette maison, dans cette famille. — Point d'encombrement d'ailleurs ni de médiocre bric-à-brac, bien qu'au Louvre, devant les œuvres soumises à l'examen des conservateurs, le discernement de celui-ci ne passât point pour impeccable, mais là ne pouvait-il pas être parfois dévoyé par l'esprit de contradiction? Quand M. de Laborde s'éprenait d'une question et y courait sa bordée, il lui arrivait bien d'ajouter chez lui une jolie pièce à l'appui de cette visée nouvelle ; et c'est ainsi que je fus mis par lui en rapport avec Otto Mundler. C'était au moment de cette tant curieuse vente de la collection de portraits historiques du général Despinoy. De Laborde s'occupait alors de la Renaissance des arts à la Cour de France, et des artistes qui avaient flori autour des Valois. Il me chargea de signaler à Mundler, qui suivait la vente, un charmant petit portrait de femme sur ce fond bleuâtre qu'il attribuait, et qu'on a attribué depuis, d'après lui, à Corneille de Lyon. Je m'assis à la table des enchères près de Mundler qui poussa et acquit le délicat petit panneau pour L. de Laborde. J'achetai pour ma part mon tableau d'Henri IV, prenant son repas, entouré de sa famille et de ses officiers servants, au milieu d'une forêt, et qui était attribué à Bunel ; — et aussi un portrait d'homme signé Stella, — et encore la toile intéressante signalée et mise en rimes par d'Argenville et où se voient groupés par le pinceau de Bon Boullongne les trois portraits du peintre et de ses amis le musicien Campra et le poète Danchet; l'excellent Fromental Halevy m'enviait plus tard, cette portraiture de son ancêtre à l'Opéra. Et je me souviens combien j'étais désolé que notre musée ne fût pas en mesure d'acquérir à cette vente unique, soit pour le Louvre, soit plutôt pour Versailles, quantité de tableaux ou de figures historiques que l'on ne pouvait espérer de revoir à telle foison ni à si modestes enchères, — depuis ce tableau deN.-D. du Puy d'Amiens où se reconnaissait Henri IV, peinture un peu secondaire attribuée à Porbus, et que je m'étais empressé de signaler au musée d'Amiens (nous l'avons depuis lors revue dans la galerie de Maurice

Cotticr), jusqu'à l'amusante et coquette allégorie de notre Claude Dcruet en l'honneur d'une princesse de Lorraine.

Ce brave Mundler, on ne s'en souvient plus assez chez nous ; j'espère qu'en Angleterre, où il fut si utile à sir Charles Eastlake, et à la National Gallery, on l'aura moins oublie. Ce sont, il faut bien le dire, des personnages très particuliers et très intéressants que ces, — comment les désigner ? ce ne sont ni des marchands, ni des experts, — que ces négociateurs d'acquisitions de tableaux et d'oeuvres d'art, accrédites par eux-mêmes, par leur goût raffiné et leur expérience délicate, et je ne sais quoi de diplomatique, auprès des riches amateurs et des grandes collections publiques, tels que ce Mundler et aussi les trois Belges Arthur Stevens, Van Cuyk et Gauchez, sans parler des Italiens que chacun sait à Milan, à Florence et à Venise, pourvoyeurs d'oeuvres précieuses pour les galeries Européennes. Ce sont de très vrais savants en leur genre, et très délurés, et auxquels ceux qui font métier d'écrire sur les arts n'en imposent guère, car ils sont autrement pénétrants que ceux-ci sur les procédés, la matière et les manières des maîtres. Mundler avait sur les habiles qui l'ont suivi un désavantage qui tenait a son pays autant qu'à sa nature ; il était trop allemand, et s'était trop imprégné des manies minutieuses et nuageuses de l'érudition germanique; à ses débuts, c'était un rêveur et rêveur il resta toujours quelque peu. Quand je le connus, il avait trop lu, et n'avait pas encore assez vu ; ou du moins l'oeil était encore bien incertain, mais cet ceil se forma plus tard, et le savant Waagen eût pu reconnaître dans Otto Mundler le meilleur de ses élèves. Toutefois, comme homme, l'élève, par l'estime qu'il méritait, valait autrement mieux que le maître, que ce Prussien gourmand et lippu, qui là-bas en Angleterre passait pour faire un peu commerce des plus belles attributions moyennant un bon gîte et un bon dîner. Mundler s'était destiné, je crois, dans sa jeunesse à être pasteur; il était venu d'Allemagne en France pour être précepteur dans une famille opulente de la Gironde. Il était fort instruit dans les lettres anciennes et modernes et il n'en perdit jamais le goût. Il adorait Toppfer et voulut me donner un de ses albums en échange d'un de mes Contes normands. La curiosité de l'art s'était de bonne heure emparée de lui, et peu après 1848, son coup d'essai fut un vrai service rendu au Louvre : il publia une analyse critiqué du catalogue des tableaux italiens que venait de publier Villot ; il y relevait mainte petite ou grosse erreur avec une sûreté et une précision d'érudition*qui étaient alors très nouvelles dans ce pays-ci et qui émurent fort l'attention du groupe encore bien clairsemé des curieux spéciaux. Ses preuves d'épluchcur de bévues étant ainsi faites et ayant passé la mer et le Rhin, il lui restait à grossir sa compétence comme appréciateur des peintures des époques supérieures. Sa grande expérience des tableaux lui vint des nombreux voyages qu'il fit au service de la National Gallery. Sir Charles Eastlake avait deviné en lui le précieux instrument

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de piste, le limier bien au courant des bons gîtes aux quatre coins de l'Europe, charge de lever le gibier au profit de l'Angleterre. M. Eastlake se faisait donc accompagner par lui dans toutes ses battues d'Italie et d'Allemagne. C'était sa fonction et elle était comme officielle. Mais à la suite d'une acquisition que désapprouva le Parlement, la Chambre des Communes supprima les appointements de Mundler. Dès lors il s'établit à Paris rue de Laval, et y fit le commerce des tableaux, où il gagna honnêtement une modeste aisance. Et c'est là que jusqu'à sa fin, qui fut en vérité trop prématurée, nous l'avons tous revu, au milieu de ses vieux cadres, de ses anciens dessins, de ses notes et de ses catalogues, ce brave Mundler, avec son poil roux grisonnant et ses lunettes et son accent tudesque, point joli, mais d'une autre laideur que celle de Waagen, toujours vif et alerte, toujours passionné aux choses curieuses, toujours fureteur habile, toujours bienvenu des collectionneurs pour son amabilité gaie, complaisante et sans bassesse, toujours ingénieux et subtil dans ses observations sur les maîtres, et, comme je l'ai dit, toujours un peu rêveur.

M. de Labordc qui a eu tant de visées personnelles sur le Louvre, semble à distance celui des conservateurs qui aurait dépensé pour la maison le moins de ses peines, bien qu'il faille en tout cas avouer que, selon son ordinaire, ce qu'il y produisit était utile, nouveau et bien fait. Dans le grand remue-ménage qui devait renouveler les salles et galeries du Louvre, il eut sa part, limitée par ses fonctions, et s'en tira à son grand honneur. Aux morceaux superbes de notre sculpture de la Renaissance, que le musée des Petits Augustins avait légués au Louvre pour en former le musée d'Angoulcmc, il sut, en fouillant les magasins et caves du Palais de l'École des Beaux-Arts, rejoindre, à travers tant de précieux détritus amassés par Alex. Lenoir dans le cahos bouleversé de nos anciens monuments et oubliés là depuis i8iiî, des pièces du plus haut intérêt de G. Pilon (les Vertus qui soutenaient la châsse de Sainte-Geneviève), et tant d'autres de Michel Colomb, de Hichier, de J. Goujon, des Délia Robbia, et autres Italiens de la Renaissance, de Franqucville, etc., et les Pugct de Versailles et du Luxembourg, et Dieu lui pardonne, les Coustou de Notre-Dame, que Viollet-le-Duc ne tarda pas d'ailleurs à lui reprendre. Et les salles qui, aux deux coins opposés du rez-dechaussée de la cour du Louvre, lui furent attribuées pour la sculpture moderne enrichie de tant de conquêtes imprévues, il les disposa avec ce goût large et élégant et dans ce bel ordre que nous admirons encore, sauf le remaniement nécessaire qu'entraîna plus tard pour Barbet de Jouy, dans certaines salles de la Renaissance, l'introduction de la porte de Crémone.

Quant aux catalogues, partie non moins nécessaire des devoirs de sa charge, nous voyons, à la date du i5 février i852, M. de I.aborde, membre de l'Institut, conservateur des collections du moyen âge, de la renaissance et de la sculpture

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moderne, soumettre, en même temps, à l'approbation de M. de Nicuwcrkcrkc les épreuves de la Notice des émaux, bijoux, etc., exposés dans les galeries du musée du Louvre; i™ partie : histoire et descriptions, — et aussi les épreuves delà seconde partie : documents et glossaire. Sur la i* partie il s'expliquait ainsi : « J'ai cru devoir composer cette notice dans une forme nouvelle. Les objets du moyen âge et de la renaissance sont devenus si familiers à un public nombreux qu'il ne peut plus se contenter d'une nomenclature alphabétique; il en sait plus et il désire en apprendre davantage... J'ai tracé l'histoire de 1 eniailleric depuis ses origines jusqu'à sa complète décadence, et j'ai intercalé dans ce récit les descriptions de tous les objets dont se compose la collection du Louvre.» La seconde partie, — je veux dire le second volume, livre du jplus haut intérêt en son genre, — M. de Laborde la motivait ainsi au directeur général des musées nationaux : « Il était impossible de faire entrer dans la partie historique et descriptive de la notice des émaux, bijoux et objets divers, les textes anciens qui représentent ce qui était le grand luxe du moyen âge, et cependant ces documents sont utiles aux études, puisqu'ils font mieux apprécier les richesses de nos collections et qu'ils comblent une lacune. En effet, l'émaillcrie de bijouterie, qui fut le luxe de nos pères et la gloire de l'orfèvrerie française du xu* au xvi« siècle, a passé presque tout entière dans le creuset du fondeur. La collection des émaux réunie au Louvre, si complète d'ailleurs et si belle, ne possède qu'un petit nombre de bijoux émaillés d'une époque antérieure au xvi* siècle, tandis que le duc d'Anjou, frère de Charles V, en avait à lui seul près d'un millier dans son trésor. C'est son inventaire, dressé par ses ordres vers :36o, qui nous donnera le tableau de ce luxe inouï, et au moyen d'un commentaire puisé aux sources originales, une idée exacte du style, des applications et de la valeur de cette masse d'or et d'argent émaillc qui s'accumulait dans les trésors des rois, des princes, des seigneurs, et, par leurs générosités, dans les trésors des églises.» Les deux volumes ne furent publiés qu'en i853, et, pour la seconde partie,— c'est-à-dire pour le Glossaire, — avec les restrictions calculées et un peu maniaques de l'auteur quant au tirage à petit nombre, dont il avait déjà usé pour la Renaissance des Arts à la Cour de France, — ce qui fera vite de ce catalogue une rareté, si bien qu'au bout de quelques jours la vente en était épuisée. — Et encore ce livre n'cst-il pas véritablement un catalogue, mais une histoire de l'émaillcrie basée sur les échantillons superbes de la collection du Louvre, que Barbet de Jouy avait décrits avec le soin et la conscience qu'il apportait en toutes choses. Barbet, alors attaché à la conservation de M. de Laborde, était un lieutenant merveilleux "dont celui-ci d'ailleurs s'est plu à reconnaître la bonne assistance, et Barbet de Jouy, de son côté, s'est toujours loué hautement de M. de Laborde, déclarant qu'il lui devait d'avoir appris l'art de savoir travailler. — Quand le moment fut venu, par le départ du Louvre de M. de Laborde et

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par l'épuisement de son livre, Darcel donna en 1867, une Notice des émaux et de l'Orfèvrerie, qui cette fois e'tait un catalogue; un catalogue très érudit, retrempé aux sources les plus nouvelles, mais rentrant dans la série des livrets savants du musée, car tout en revisant et reclassant chaque pièce tour à tour, tout en complétant, par la description des acquisitions dernières, le travail de Barbet de Jouy et les recherches de M. de Laborde, il élaguait naturellement les chapitres accessoires consacrés par celui-ci à l'examen d'oeuvres précieuses étrangères à notre collection nationale. Mais Darcel ne manque en aucun endroit de rendre justice à « l'autorité du livre » de son prédécesseur, et de parler avec bon goût de « l'estime universelle » que son étude des émaux et des émailleurs avait value à M. de Laborde. Voilà tout ce qui apparaît de cet homme si actif au Louvre, durant l'exercice de sa fonction. Il est vrai qu'étroitement enchaîné par son titre, il ne pouvait guère faire davantage. Ce n'est pas d'ailleurs qu'il ne visât point à élargir ses attributions, et ne réclamât de haut, à l'occasion, celles auxquelles il se croyait droit. 11 vous suffira de la lettre suivante, fort curieuse de M. de Laborde à M. de Nicuwcrkerkc, pour vous donner une idée du ton et de l'aménité de leurs relations, et des bons tours où se jouait Viclcastel :

« Paris, a3 mars i852. — Monsieur le directeur général, — M. de Vielcastel est venu, il y a quinze jours, dans mon cabinet, annoncer à M. Barbet de Jouy qu'il était chargé par vous de l'arrangement de la collection des objets du moyen âge, de la renaissance et des temps plus rapprochés de nous, qui ont été à l'usage des souverains de la France. J'ai fait peu d'attention à cette communication indirecte, pensant que j'avais à l'attendre de vous et d'une manière officielle ; mais, depuis, j'ai vu dans les journaux qu'une commission dont je ne fais pas partie et dont M. de Vielcastel est membre, était nommée pour rechercher ces objets. J'ai alors demandé une audience au Prince Président de la Republique et il a eu la bonté de m'inviter à dîner hier et de ra'ecouter avec sa bienveillance habituelle. Voici en résumé quelle a été ma réclamation. Je lui ai dit : J'étais, avant 1848, conservateur des Antiquités Grecques et Romaines, d'objets du moyen âge, de la renaissance et des temps modernes. Chassé par M. Ledru-Rollin, j'ai été réintégré par Votre Altesse dans la partie de mes anciennes attributions qui consiste dans la conservation des collections du moyen âge, de la renaissance et de la sculpture moderne ou pour mieux dire des objets modernes, le Louvre comprenant sous ce dernier titre aussi bien le buste du général Bréa que le pot à eau de Marie-Antoinette et que le fusil du Dauphin, fils de Louis XVI. La collection royale que vous fondez ne sera composée naturellement que des objets qui sont dans mes attributions, et à moins d'une destitution que je ne crois pas avoir méritée, et qui ne peut être prononcée que par Votre Altesse ou son Ministre, je suis le conservateur de cette collection. — Le Prince Napoléon m'a assuré avec bonté qu'il n'avait jamais eu l'intention

de me faire ce tort et il m'a proposé de prendre un arrêté qui me maintiendrait dans ces fonctions. Je l'ai prié de n'en rien faire, parce que je considère ma nomination ministérielle comme suffisante pour défendre mes droits, et il m'a promis devant M. le Ministre de l'Intérieur de vous dire d'y avoir égard. — J'ai tenu à vous faire connaître moi-même et franchement ma démarche el son résultat, parce qu'il n'entre nullement dans ma pensée d'affaiblir votre autorité; mais des droits sont des droits, et dans toute hiérarchie il est permis de les revendiquer quand on n'a d'autre prétention que de s'y renfermer. Je vous prie donc d'être assuré du zèle que j'apporterai à ce travail, comme aux autres travaux dont je suis chargé sous votre direction, et j'attendrai vos ordres pour me conformer à vos instructions, comme à celles que j'ai reçues de la bouche du Prince Napoléon. — Agréez, monsieur le Directeur général, l'assurance de ma haute considération. »

On sait de reste que Vielcastel fut maintenu dans ses fonctions d'organisateur et de conservateur du musée des souverains. Qu etait-il advenu? je ne saurais le dire; mais dans un imbroglio où se trouvaient compromis le crédit et les intérêts de l'honorable Vielcastel, il suffisait à celui-ci de produire le moindre arrêté ministériel, surpris quelques jours plutôt, pour tenir en échec la bonne volonté manifeste du Prince-Président en faveur de M. de Laborde.

J'ai dit que M. de Laborde, si l'Empereur l'eût substitué à M. de Nieuwerkerkc, aurait pu tenir d'une manière utile et active les fonctions de Directeur des musées. 11 semble, à feuilleter ce massif et touffu volume de « l'Application des arts à l'industrie », publié en i85ô, à propos de l'exposition anglaise de i S 5 1 , que son ambition rêvât la surintendance des arts, tant il y fait montre et presque parade d'une compétence universelle, touchant à chaque point et à chaque détail de tous les arts, quasi de tous les métiers, avec une imagination et une aisance que rien ne déconcerte. Quand il en a fini avec les « principes qui doivent diriger dans une réorganisation de l'administration des arts,— avec l'enseignement de l'art dans les carrières spéciales de l'industrie, — avec l'enseignement supérieur des arts, et l'école des Beaux-Arts, et l'école de Rome, et l'éducation artistique par les voyages, — il explique par le menu, c'est-à-dire en des centaines de pages, les devoirs de l'État envers la nation dans les questions d'art et de goût, — le maintien du goût public par les créations des artistes, — par l'éloignement de tout ce qui affecte le bon goût, — parles musées, les bibliothèques et les cours publics, — par les belles publications à bon marché, — par les spectacles, — par les exercices gymnastiques, — par l'initiation des citadins à la belle nature, par l'excellence de l'architecture, — par les embellissements de la voie publique, — par la représentation et les fêtes, — parles élégances d'une cour. » — Vous le voyez, encore une fois, c'est un rêve où tout est prévu, c'est une Salente, c'est une Atlantide. Le moment où il parut était assez bien choisi ; car si l'on a beau-

LE COMTE LÉON DE LABORDE

coup fait sous ce brillant Empire, on y a encore plus rêvé, et en iS5 1-56, on était à l'aurore du rêve. M. de Laborde, même avec l'agrément de l'Empereur, était-il l'homme dont les reins eussent pu pousser tout cela? C'était bien lourd et compliqué, même pour les plus vigoureux. Mais le livre par lui-même, énorme et assez ordonnée fourmilière d'idées, et où ont cherché et cherchent encore leurs meilleurs arguments les projeteurs de la rénovation et des progrès des arts décoratifs en France, est resté l'un des plus étranges que dans l'avenir les curieux de notre espèce iront feuilleter au fond de nos bibliothèques.

Je crois bon, pour l'honneur de M. de Laborde et pour notre usage à tous, de transcrire ici les premiers paragraphes de cette proposition fameuse sur le dessin rendu obligatoire à tous, en manière d'écriture. On l'a citée souvent quasi en forme de proverbe ; mais peu sont allés la chercher dans l'énorme volume de 1,040 pages, où clic se développe de la page 53oàIa page 633, ou pour mieux dire jusqu'à la fin de ce livre sans fin, bourré de visions de réformes et de considérations, jamais hésitantes et coulant comme eau claire de omni re scibili, touchant à l'enseignement et l'application des arts à tous leurs degrés. Le volume u pour titre : Exposition universelle de i85t. Travaux de la commission française sur l'industrie des nations, publiés par ordre de l'Empereur. Tome VIII. Paris, Impr. Imp.t i856. — Son idée singulière obsédait déjà et dès longtemps notre homme, et; en 1845, dans sa 8e lettre de l'organisation des bibliothèques dans Paris, il disait : « le dessin n'est déjà plus un art; il avait précédé l'écriture, il en a été l'origine, il doit la compléter. Est-il donc plus difficile pour l'enfant de dessiner ceci : (ici le profil d'un nef ), que de tracer les trois traits arrondis qui composent cela : B? Si l'élève copiait des yeux, des nez et des oreille? en même temps et avec autant d'application qu'il griffonne des M, des P et des Z, il arriverait du même coup à écrire et à dessiner sa pensée. 11 en sera ainsi dorénavant si l'enseignement donne à l'enfant cette double puissance intellectuelle et communicative. » Dix ans après, M. de Laborde reprenait : « Cette manière d'envisager le dessin et son étude acquiert chaque jour dans mon esprit plus de consistance, et une organisation de l'enseignement conforme à ce système me semble contenir en soi la solution la meilleure de cette grande difficulté de l'élévation des arts par l'extension indéfinie de leur culture. Si c'était une innovation dans les habitudes de l'humanité, j'hésiterais à en proposer l'application ; je douterais de son succès; mais c'est vieux comme le monde. 400 ans avant Jésus-Christ, Pamphile, le plus fameux peintre de Sicyone, avait lait admettre pour règle, et même comme loi obligatoire, que tous les enfants apprendraient à dessiner avant d'écrire, avant d'entreprendre aucune autre étude; et la génération formée par cet excellent système donna à la Grèce plus d'artistes que d'écrivains, lui donna surtout ce public délicat qui fut le juge compétent d'Ictinus, de Phidias et d'Apclle. — Le dessin n'est pas un art, disons-le tout d'abord et bien haut, pour

qu'on ne le repousse pas comme une superfluité de luxe réservée aux gens oisifs, ou comme une étude spéciale du ressort de l'artiste. Le dessin est un genre d'écriture, et avant peu chacun aura un bon ou un mauvais dessin, comme il a une bonne ou une mauvaise écriture ; mais il sera honteux de ne pas dessiner; on en rougira, comme aujourd'hui on rougit de ne savoir pas écrire, et de même qu'écrire, c'est-à-dire tracer sur papier sa pensée avec l'encre qui découle de sa plume, ne constitue pas le talent d'écrire, c'est-à-dire d'avoir une pensée élevée ou profonde, exprimée dans un style précis ou coloré, de même aussi dessiner tout ce qu'on voit, tout ce qu'on a vu, ne saurait constituer le talent de l'artiste, ni autoriser les prétentions qui en découlent. On tenait en honneur autrefois un homme qui lisait et écrivait correctement, une place lui était réservée; bientôt, pour être remplaçant dans l'armée, homme de peine dans la vie civile, il faudra savoir lire, écrire et dessiner. — Remarquons bien que le dessin est un langage qu'aucune description parlée ou écrite ne remplace, car l'intelligence qui comprend un dessin est non seulement ordinaire, mais elle est aussi arrêtée dans les limites justes de la vérité, tandis qu'il dépend de l'intelligence de l'auditeur d'interpréter une description suivant la lenteur ou la rapidité, la pauvreté ou la richesse de son imagination ; et cela est si vrai, que celui qui décrit s'efforce par ses gestes en parlant, comme par ses comparaisons en écrivant, de fixer, de borner à des limites raisonnables l'imagination de son auditeur ; avec un léger, un furtif dessin, il précisera complètement sa pensée, il abrégera sa description, avantage précieux pour ses auditeurs, pour ses lecteurs et pour lui-même. — L'écriture est une partie du dessin; l'enseigner seule a été l'erreur. Il y a différents genres d'écriture : on connaît l'anglaise, la bâtarde, la gothique, on aura dorénavant l'écriture figurée, c'est le dessin. Apprendre aux enfants les proportions des choses par l'habitude de figurer les objets naturels, c'est se rapprocher de leurs instincts imitatifs ; les conduire en même temps à faire des lettres, c'est leur faciliter l'imitation de ces figures conventionnelles qui composent l'écriture. Ainsi l'enfant qui aura reproduit avec plaisir et facilité cette fleur (ici le trait simple d'une fleurette), parce que c'est pour lui un objet familier, plaisant, séducteur, passera facilement de ce dessin à l'imitation d'un P, qui malgré son étrangeté, son insignifiance, répond à des idées naturelles par un même rapport de justes proportions qui font, comme dans la fleur, dans l'œil ou dans l'oreille,

l'élégance de la forme L'enseignement de l'écriture seule est un ennui, une

fatigue, un dégoût pour l'enfant; l'enseignement du dessin, à titre dehors-d'œuvre, une fois et deux fois par semaine, est une perte de temps, puisque c'est un temps employé sans résultat possible ; mais le dessin et l'écriture, enseignés simultanément et confondus ensemble, s'allègent en alternant, se soutiennent en s'appuyant, et font faire des progrès chacun au profit de l'autre. — Les rapports de l'écriture et du dessin ne sont devenus mystérieux qu'avec le temps; ils étaient

manifestes dans l'antiquité. Dans son état primitif, toute écriture a été figurée et s'est transformée convcntionnellement en devenant cursive pour les besoins.

« Leshiérogtyphcs des Égyptiens se servent de l'homme, décomposent son corps et emploient chacun de ses membres pour figurer une idée; plus tard, transformant cette écriture pittoresque en caractères hiératiques, ils réduisent chaque figure à ses éléments principaux et à ses rudiments ; enfin, passant au démotique, qui est l'écriture cursive, ils se contentent d'une abstraction, d'un diminutif conventionnel, mais qu'il n'est pas impossible d'amplifier et de ramener à son origine figurée. Les nations qui sont venues ensuite dans l'ordre de la civilisation, ont adopté immédiatement des caractères de convention, qui conservent encore de leur principe d'imitation des œuvres de Dieu, certaines proportions naturelles et humaines qui en font la beauté, tellement que vous pouvez juger du degré de civilisation de tous les peuples par la pureté, la grâce, la justesse et l'équilibre

des caractères de leurs inscriptions — Dessiner, écrire, seront donc une

même étude, et quand chacun pourra plus facilement et plus vite peindre les objets qu'écrire leur description, l'écriture redeviendra pittoresque et commune à toutes les nations; ce ne sera pas encore la langue universelle que sollicite le présent, que nous réserve l'avenir, mais c'est un acheminement vers elle, son premier rudiment et le germe qui la contient... »

Dans cette sorte d'immense rêve d'Icarie où l'intarissable imagination de M. de Laborde voit en tout matière à reconstruire, à embellir, à décorer palais et places, et jusqu'aux écoles, et aux collèges (à quoi, je le répète, il est peut-être sollicité par le vent de remue-ménage en bâtiments, et alignements, et percements et ravalements et ornements décoratifs qui soufflait au commencement de l'Empire), on rencontre ici et là, de curieux détails personnels : « Nos collèges sont au point de vue de l'art, de véritables bouges. Je conduis bien souvent mon fils à I.ouis-!e-Grand, le plus fort et l'un des meilleurs collèges de Paris, et je reviens chez moi profondément attristé de l'aspect lugubre de ses dehors, de la vue mélancolique de ses cours étroites, tapissées de cinq étages de fenêtres grillées, de ses escaliers aux murs livides, de ses couloirs aux parois sordides, de ses classes privées d'air et de jour, de tout un ensemble fait pour des prisonniers coupables de quelques grands méfaits... Quand je rentre, j'arrête mon fils dans mon salon tapissé des plâtres du Parthénon, de quelques marbres de Phidias et des belles époques de la statuaire ; je lui montre ces chefs-d'œuvre pour distraire sa vue du spectacle qui l'a offensé, pour lui apprendre que les anciens, dont il lit les auteurs, dont il apprend l'histoire, mettaient la poésie partout, et dans les vers de leurs chants héroïques, et dans les images de leurs dieux, et dans les ornements de leur architecture Je sens le besoin de ranimer en lui le goût des belles choses que cet affreux collège est bien fait pour tuer à sa naissance, pour corrompre dans sa source ouverte, naïve et limpide. » — Et le livre fournit à

chaque page des a parte de cette espèce; au demeurant livre fantastique, sorte de marmite des Invalides pleine de bouillie pour les curieux, où chaque art, chaque industrie trouve sa lippée, pas très bien cuite, mais la farine y est. — M. de Laborde semble s'être avisé le premier de l'importanee et de l'avenir, un peu trop bruyant peut-être, de ce monde agité et bientôt grossissant dans ses prétentions et ambitions si chaudement encouragées depuis lors par nous tous, — le monde des arts industriels, nous disons aujourd'hui les arts décoratifs. C'est bien un mérite cela d'avoir, fort longtemps avant le gros du public, découvert ce monde, et de lui avoir entr'ouvert les portes où il frappait, par les expositions universelles, et de lui avoir montré son étoile. J'ai idée qu'à la longue, M. de Laborde, admirateur entre tous de Phidias et tellement raffiné sur les quintessences de la forme, qu'il trouvait, je l'ai raconté à propos de M. Reiset, des fautes de dessin dans les jambes de la Vénus de M. Ingres, M. de Laborde eût été étonné luimême de l'importance envahissante et absorbante qu'on se donnait dans ces parages nouveaux, et qui, au lieu d'élargir et d'élever le goût public, ne tendrait bientôt, si on lui laissait par trop carrière, qu'à l'abaisser démocratiquement.

Cet esprit léger mais d'un flair singulier, ce divinateur par instinct des chemins bons à ouvrir et où il pouvait marcher de l'avant, en montrant la voie à la jeunesse de son temps, a, je crois, été plus heureux dans un autre ordre d'idées, je veux dire d'études d'apparence plus modeste. Le grand moment pour nous de la vie de M. de Laborde fut celui où il publia, de à i85i, les Ducs de Bourgogne, études sur les lettres, les arts et l'industrie pendant le XVe siècle, et la Renaissance des arts à la cour de France^ études sur le XVI« siècle. Son flair, dont je viens de parler, devinant de loin les veines inexplorées et qui allaient forcément s'ouvrir, par le besoin des études nouvelles, dans le monde des érudits, éveillé sans doute aussi par son goût personnel, ami des choses élégantes, lui fit préférer, pour ses recherches, les deux périodes premières de la Renaissance française : celle de la cour de Bourgogne qui se ramifiait sur les époques, si parfaitement obscures encore à ce moment, et si charmantes, de la deuxième moitié du xv siècle, Charles VII, Louis XI, Charles VIII et Louis XII, c'est-à-dire Michel Colomb, Fouquet,J. Poyet, Perréal, etc.; — et le vrai xvi» siècle, manifesté en ses détails intimes et désormais certains, au grand profit des futurs historiens de notre art, par les comptes des Bâtiments du Roi, empruntés par lui à une copie faite jadis pour Félibicn,d'où nous étaient révélés les travaux de la cour des Valois, Maître Roux, Le Primatice, Nicolo del Abbatc, les Clouet, avec tous leurs collaborateurs et servants. En quoi, M. de Laborde se montra plus avisé et plus raffiné que moi, qui me suis toujours senti — ainsi le veut dame nature, — porté de préférence vers le xvn* siècle, le siècle des qualités que j'ai toujours enviées : la simplicité, la force grave, fût-elle un peu lourde, la tranquillité sobre et claire, c'est-à-dire vers tout ce qui m'a manqué.

Oui, M. de Laborde a été notre chef et notre guide et notre bienfaiteur à tous dans le vaste champ des recherches de documents et des dépouillements d'archives. 11 s'est assuré sur ce terrain, et dès l'abord, une supériorité incontestable, tout à sa gloire personnelle, et que nul ne pouvait prétendre à partager avec lui, en dressant lui-même, dans des pages raisonnées d'histoire et de déductions critiques, le portique complet de l'édifice, où il classait et mettait hors du chaos les conséquences de ses trouvailles, « débrouillant l'art confus de nos vieux imagiers ». Qu'était-ce auprès des diamants, des perles qui surabondaient dans les Ducs de Bourgogne et la Renaissance, qu'était-ce que cette poignée de menues notes sans valeur sur des artistes ou des époques le plus souvent secondaires, avec laquelle, à l'instant même où M. de (.aborde publiait son deuxième volume des preuves des ducs de Bourgogne, je m'aventurais à lancer le premier fascicule de mes Archives de l'art français! Je n'avais dans la main que ces broutilles insignifiantes ; mais l'heure était bonne, paraît-il, et la semence favorable puisque le lendemain il sortait de terre tout un faisceau de travailleurs ; à ces travailleurs, jusque-là dispersés à Paris et dans tous les coins de la province, je venais d'ouvrir un recueil, où ils allaient pouvoir faire œuvre d'ensemble. Les miettes inestimables qu'ils gardaient inutiles dans leurs tiroirs, ils les ont versées là, et de ces miettes ils ont fait un fier lingot à l'honneur de notre pays, et finalement, de volume en volume, un monument quasi gigantesque, dont je n'aurais jamais osé, à cette première heure, entrevoir les proportions énormes. Et il n'est pas l'un des artistes dont M. de Laborde nous avait jadis signalé quelque œuvre, qui n'ait retrouvé là son chapitre largement amplifié par les incessantes investigations des deux ou trois couches d'érudits qui se sont déjà succédées dans nos Archives.

Il me souvient que Montaiglon a écrit, dans sa notice sur M. Renouvier, que les quatre saints de notre église française des historiens de l'art, c'étaient Émcric David, Viollet Le Duc, Renouvier (i) et le comte de Laborde. Il est certain que

(t) Je l'ai aussi connu, et de vieille date, ce M. Jules Renouvier, car le monde des amis des arts est une petite ville où chacun a hanté son voisin et l'a coudoyé plus d'une fois dans la rue, et où l'on cousine volontiers, tant les intérêts, je veux dire les études, y sont mêlées. J'ai connu M. Renouvier, dès 1842, à Montpellier. J'étais allé retrouver là mon pauvre Ernest Lafontan achevant de mourir, et M. Renouvier, qui l'avait rencontré quelques mois plus tôt, dans le salon de son amie M",e Mares, — c'était le salon des lettres, des artistes, des savants de Montpellier et on se sentait attiré là pour peu qu'on eût l'intelligence éveillée, — M. Renouvier s'était de suite intéressé à ce blond jeune homme au teint pâle, qui dessinait si agréablement et venait de voir l'Italie. Lui-même, bien qu'il ait prolongé dix-huit ans encore sa vie, ne semblait pas alors, avec sa mine hive sous ses cheveux noirs, d'une santé beaucoup plus résistante. Ils causèrent de cette Italie, des vieux maîtres qu'ils aimaient tous deux, et M. Renouvier confia à mon pauvre Ernest les oeuvres de Vasari. que j'eus bientôt hélas ! à reporter à qui les avait obligeamment prêtées. J'avais en outre à le remercier, trois mois après, du bel et touchant article consacré par lui, dans le Courrier du Midi (8 décembre 1842), aux Croquis, lithogra-

Laborde est le patron de notre petite chapelle des documentaires, chapelle qui dans notre temps n'aura pas été sans importance, et aura même un peu trop primé ce qu'on appelait jadis les amateurs, c'est-à-dire ceux qui se préoccupaient plus des oeuvres que des noms. Chaque chose a son jour en ce monde ; il est très heureux que les documentaires aient eu le leur ; il n'en faudrait pas abuser pour supprimer à tout jamais les connaisseurs. J'ai eu ma part dans ce mouvement ; je ne la veux ni diminuer ni grossir. Mon idée des Archives de l'art Français a été l'une des imaginations les moins médiocres de ma vie; et j'en resterai toujours très fier ; l'arbre, je l'ai dit, était utile à planter à son moment, puisqu'il a porté de si bons fruits et si inespérés ; mais j'entends expliquer comment M. de Laborde a conquis dès le premier jour sur notre petite armée une autorité que nous saluerons toujours en lui.

C'est en 1 85 1 que commença la publication des Archives de l'art français, en cette année 5i, où j'écrivais pour le Journal d'Argentan mes Lettres sur l'art français à l'occasion du Salon de i85o, et aussi mes Observations sur le Musée de Caen, et où j'entreprenais ma série de livraisons sur les Portraits inédits d'artistes français, vrai corollaire de mes Archives. On a, comme cela, dans la vie, des poussées de travail, qui excusent ensuite, pour les esprits flâneurs, de longues mortes-saisons. Le prospectus qui annonçait les Archives et en expliquait de son mieux la raison d'être, disait : « Le recueil de Bottari et Ticozzi et la suite que lui ont donnée Mich. Ang. Gualandi, le volume de Jay, les publications des lettres du Poussin et de Rubcns, le soin singulier qu'ont pris les historiens modernes d'enrichir la monographie des artistes célèbres de toutes

phiés par Lafontan, sur le chapitre XXX* du livre IIe de Pantagruel. — Six ans se passèrent et je ne revis plus M. Renouvicr, qu'alors qu'il fut envoyé par ses concitoyens à l'Assemblée constituante tic 1848. Dès 184 a, on le connaissait pour républicain, mais de ces républicains droits, purs et honnêtes qui ont fait tant d'honneur à l'Assemblée de 48. Dans la Constituante, il fit, cela va sans dire, partie de toutes les commissions d'art ; on a déjà vu son nom dans la commission des grands travaux du Louvre et de la galerie d'Apollon ; je crois même me souvenir qu'il fut nommé rapporteur du budget des Beaux-Arts, et c'est à ce moment que nous nous rencontrâmes de nouveau. Quand je l'avais visité jadis à Montpellier, il était encore tout entier à ses goûts pour l'architecture. Dès 1 8 3 3 . alors qu'il n'avait encore qu'une trentaine d'années, il avait débuté par des études archéologiques sur les monuments de sa ville et du Bas-Languedoc ; sa publication était illustrée d'habiles lithographies de l'un des hommes les plus intéressants et les plus intelligents de cette province, M. J.-B. Laurcns, très épris de musique, très adroit dessinateur de paysages, de figurines et d'architecture; celui-ci était le propre frère aîné de Jules Laurcns, le peintre voyageur de la Perse, lithographe lui-même et plus renommé que son aîné, et auquel ses peintures et ses pierres exposées aux salons et très justement récompensées ont fait une réputation très supérieure à celle de l'artiste charmant demeuré fidèle à Montpellier. Quant à M. Renouvicr, esprit laborieux, élevé, philosophique (il était rïcrc du Ch. Renouvicr le philosophe démocrate), naturellement grave, et par cette gravité même sentant un peu la province en ce qu'elle a de meilleur, je parle de sa sincérité, — après avoir secondé de son mieux en sa région les efforts de M. de Caumont, comme inspecteur divisionnaire de la Société française d'archéologie,

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les lettres de ces artistes, ou de leurs amis et rivaux, qu'ils pouvaient donner au public (voir les études sur Fr. Gérard par M. Ch. Lenormant, sur Léopold Robert par M. Feuillet de Conches, etc.), tous ces faits ne disent-ils pas que les plus minces documents, émanant des peintres et des sculpteurs eux-mêmes, intéressent la curiosité publique au moins autant que le ferait la sèche histoire de leur vie. Chaque art, chaque artiste, chacune de ses œuvres, sont des mystères que nous espérons mieux pénétrer avec trois mots tracés par l'artiste lui-même qu'avec tout un livre de biographie. Il est un autre genre de documents plus varié, plus aride, mais d'une autorité plus incontestable encore : c'est celui qui contient les marchés conclus entre les artistes et les acquéreurs de leurs œuvres, les reçus de payement de ces œuvres, les actes de naissance ou de mort, les testaments des artistes, les comptes des rois, princes ou abbés leurs protecteurs, etc. Cette catégorie qui a donné naissance au précieux Carteggio de Gave, aux Memorie originali risguardanti le belle arti de Michel Angelo Gualandi, aux Archivi storici publiés à Bologne, au Messager des sciences et des arts de Gand, aux Ducs de Bourgogne de M. de Laborde, est celle qui redressera le plus nettement les renseignements erronnés ou incomplets dont se sont servis les écrivains d'art les plus accrédités. Les livres que nous venons de citer ont place inévitable à côté de Vasari, de Baldinucci, de Lanzi, de Van Mander, et de tous les historiens attitrés dont ils forment le contrôle perpétuel et nécessaire. Nous, Français, en présence de ces grands noms devenus suspects, notre bonhomie ou notre vanité pensera-t-elle que nos Félibicn et nos d'Argenville soient des biographes plus infaillibles, ne laissant rien à redresser, rien à cornet aussi par ses articles dans le Bulletin monumental, après son voyage d'Italie où il était allé chercher les traces de l'art gothique dans les monuments de la Toscane, de Rome et jusqu'à Naplcs, après sa publication des Maitres de pierre, après sa courte carrière politique, — il avait renoncé à ses études sur les origines de notre architecture ogivale, pour se vouer avec la même passion studieuse, scrupuleuse, tenace, aux origines de la gravure; de là ses Types et manières des maitres graveurs et son Histoire de l'origine et des progrès de la gravure dans les Pays-Bas et en Allemagne jusqu'à la fin du XV* siècle, pour laquelle il avait mis à point des chapitres sur Vérard, Geoffroy Tory, Jean de Paris, Simon Vostrc, etc. — Il avait été conduit par la fidélité, honorable après tout puisqu'elle était sincère et comme innée, et qu'il avait gardée pour les idées philosophiques de la Révolution, à ce livre qui fut son dernier labeur : Histoire de l'art pendant la Révolution. — Et dans ce dernier ouvrage, où, par une intuition ingénieuse, il salue dans Prud'hon et dans son génie pour les allégories, l'expression d'une religion nouvelle, et le véritable peintre religieux de cette révolution, M. Jules Rcnouvier se retrouve ce qu'il a été dans tous ses ouvrages précédents et dans la conduite de sa vie et de son œuvre, l'homme des déductions raisonnées et sérieusement creusées, pour y chercher d'une façon moins évaporée que nous, éplucheurs légers des surfaces de l'histoire, le secret des choses et des hommes et des diverses manifestations et transformations de l'art; — l'homme de la ville ou la philosophie et la science furent toujours en honneur, où florissaient de son temps son propre frère et le vénérable abbé Flotte malgré les doctrines les plus opposées; — l'homme né philosophe et demeuré philosophe, philosophe dans le bon sens du mot.

6o SOUVENIRS D'UN DIRECTEUR DES BEAUX- A RTS

pléter?» Et j'ajoutais dans l'avant-propos du premier volume de notre publication : « Bien que l'initiative dont nous nous honorons soit née spontanément de la réunion en nos mains de quelques pièces rassemblées par le hasard, l'idée d'un tel recueil est, à coup sûr, du domaine public, et ne vaut que par sa persistance et ses services rendus. Notre livre ne reniera jamais pour ses devancières et ses sœurs aînées, toutes ces publications italiennes, allemandes et flamandes que nous citions avec respect et fierté dans notre prospectus, comme des garanties éprouvées de l'utilité et de l'opportunité de notre entreprise. Il est une considération qui nous doit valoir un peu d'indulgence de la part de ceux de nos lecteurs qui opposeraient à nos humbles débuts les abondants trésors qu'a remués, comme sans peine, l'érudition étrangère, surtout celle qui a pris l'Italie pour but de ses fouilles ; — c'est qu'en France, nous éprouvons plus d'embarras dans nos recherches qu'en aucun autre pays, qu'en Italie spécialement, où malgré les guerres allemandes et françaises, rien n'a bougé, rien n'a été touché. En Italie, les actes civils, confondus et identifiés, dans tous les siècles, avec ceux de l'église, se sont retrouvés intacts dans les dépôts religieux, pieusement respectés par les conquêtes et les révolutions. Chez nous, au contraire, 1793 a bouleversé toutes les archives jusque-là immobiles et immaculées de la vieille France ; archives des rois, archives des villes, archives des corporations, archives des couvents, etc., tout a été dispersé, pillé, brûlé, vendu au poids ; tous les papiers de famille ont été jetés au vent ; toutes les traditions se sont oubliées ou dénaturées. Cependant on commence à reconnaître que ces fatales dévastations de la première révolution ont plus déclassé que détruit; beaucoup de choses reviennent au jour peu à peu; et, Dieu merci, grâce à l'érudition classifiante de notre temps, tout reprend sa place, sinon dans le dépôt, supprimé peut-être, où il se trouvait primitivement, du moins dans cet universel et anonyme inventaire de la science commune, où chacun de nous sait retrouver son bien, souvent, il est vrai, en le cherchant avec quelque peine. Aussi ne faut-il point s'étonner si la province nous envoie beaucoup de pièces qui intéressent directement l'érudition parisienne, si, en retour, les dépôts publics de Paris nous ont fourni beaucoup pour la curiosité provinciale... »

Dès la seconde livraison de mes Archives je voyais venir gaillardement à mon aide Anatole de Montaiglon fi), celui qui devait être, sinon le père, au moins

{1) Personnage d'Hoffmann ce Montaiglon, étrange et fantastique. L'antipode delà beauté grecque, mais non pour cela sans un certain maniéré naturel. Sur sa face large, éclairée par des yeux saillants et myopes, un petit ne/, plat et pointu, une barbiche châtain mal fournie, des dents se montrant volontiers en grimace de chat. Ongles très longs et tailles en pointe à la mode chinoise. Beaucoup de chinois dans tout son être, un mandarin chinois mâtiné de rat de bibliothèque. Haut do taille et droit, les épaules effacées, poitrine et ventre en avant, regardant fixe et de laçon tranquille devant lui, et tout cela sans rien voir ni personne, sauf quand il usait de son monocle. Je n'ai jamais vu toilette plus

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l'oncle de mon recueil, — un véritable oncle à succession celui-là, la plus millionnaire des mémoires, et qui, par la suite fit plus que le père lui-même, car lui ne l'a jamais délaissé et il en est resté à travers toutes les fortunes inégales et tous les changements d'éditeurs, le pourvoyeur jamais découragé, le tuteur infatigable. Il apporta aux Archives, pour son entrée de jeu, ce qui menaçait avec moi de leur manquer éternellement, la familiarité paléographique avec les documents du x\ i" siècle et des siècles antérieurs.

En même temps que dans la seconde livraison de ce recueil, — pour lequel, ce jour-là, j'avais, Dieu merci, rencontré son vrai titre, Archives de l'art français, dont je ne m'étais pas encore avisé pour le premier fascicule, — Montaiglon publiait sa première pièce : « État des gages des ouvriers italiens employés par Charles VIII », il m'amenait à sa suite le bataillon si précieux et bien venu, des Le Roux de Lincy, des Benjamin Fillon, des Ch. Grandmaison, L. Mcrlet, E. de Fréville, Ch. de Beaurepaire, Douet d'Arcq, André Salmon, Achard, Fr. Michel,

négligée, et il portait cette négligence été comme hiver, et les habits d'été en hiver, et les habits d'hiver en été, et sans fanfaronnade, sans se douter à coup sûr de son manque absolu de respect pour Brummel. Depuis le temps où je l'avais connu, rue de Bondy, chez son père, honorable avoué de Paris, et qu'il perdit tôt, comme il avait perdu sa mère, le pauvre ami avait toujours vécu en garçon, et n'avait jamais acquis le sentiment des boutons bien cousus, ni des vêtements sans poussière. Je ne sais en vérité, pourquoi je m'arrête sur ces vétilles, n'ayant jamais été, pour ma part, suffisamment coquet dans ma toilette. Mais Montaiglon ne peut point ne pas figurer ici, et avec sa juste importance, dans la série des hommes de notre temps qui ont le mieux mérité de l'histoire de l'art, et je n'ai jamais su expliquer un personnage sans que son apparence extérieure, voire ses verrues, ne fissent partie de la portraiture et n'en accusassent bien les traits. Je viens de dire le dehors de Montaiglon, mais le dedans était bien celui de l'un des êtres les plus extraordinaires de ce temps-ci. — Ce qu'il y avait dans cette tête si peu Apolloniennc, dépassait ce qu'on a raconté des La Miramtolc, des Scatiger et autres monstres de savoir de la Renaissance. Une mémoire miraculeuse dans laquelle ce qui était lu, ne fut-ce qu'au vol, se casait, se gravait à fonds, pour n'en jamais sortir. Et cette mémoire s'est appliquée à tout, aux arts, peinture, sculpture, gravure, architecture, aux lettres, aux anciennes, aux nouvelles, particulièrement à cette chose essentiellement chaotique qu'on appelle l'érudition. Toujours prêt à tout, armé pour tout, sans façon ni hésitation, aussi bien pour un salon de peinture que pour un sonnet qu'il eût tourné à la Ronsard, et rimé au besoin en italien, aussi bien pour l'édition d'un mystère du xve siècle, que pour celle des i joies de mariage» ou, s'il vous eût mieux plu, pour une chanson de geste du xiu% ou pour les thèmes latins de Marie Stuart, ou pour l'annotation d'un marché d'artiste, le plus inconnu du xvr» ou du xviir». Je n'ai jamais vu sa complaisance se refuser à la besogne la plus ingrate, de lui sollicitée par un libraire. Ces besognes s'accumulaient sur son bureau et dans tous les recoins de sa chambre, et naturellement s'y retardaient l'une l'autre, de quoi il ne s'émouvait pas autrement ; et cependant elles finissaient par en sortir, el en sortir avec une richesse de notes et de rapprochements ingénieux, dont nul autre n'eut su les parer. Mais, juste ciel ! griffonné de quelle écriture! jamais chat fâché n'a griffonné de la sorte. Les protes se faisaient payer double pour travailler sur la « copie » de Montaiglon, et je me souviens que plus d'une fois, pour économiser ces frais, Dumoulin a fait retranscrire par un copiste, avant de les envoyer chez Pillet, plus d'une page des Archives de l'Art français.

Comme par moi il avait connu le cabinet de M. Reisct, où je travaillais alors, et que j'allais quitter pour le service des expositions, le conservateur des dessins ayant besoin d'un employé de quelque érudition pour décrire, avec un certain discernement des sujets,

6a SOUVENIRS D'UN DIRECTEUR DES BEAUX-ARTS

P. Cheron, E. Grésy, de la Morineric, le baron Jér. Pichon, d'Arbois de Jubainvillc, etc., quand je ne pouvais compter encore que sur la petite légion intime de mes amis ou de mes vieux camarades en recherches : Eud. Soulié, P. Mantz, L. Dussicux, baron de Girardot, Lud. Lalannc, H. Bordier, G. de Souhrait, MM. Jul. Boilly, Fr. Reiset, Villot, L. de la Sicotière, Mcaume, J. NicI, Fossé d'Arcosse, H. Lcpagc, J. Renouvier, Champfleury, G. Duplessis, Arnauldet, Léon Lagrange, Duvivier, etc.

Bientôt allaient me venir obligeamment à la rescousse, M. de Laborde, avec son relevé des « notes manuscrites de Claude Gcllcc, dit le Lorrain, extraites du Liber verilatis », puis Victor Cousin, en personne, avec son très intéressant travail sur les a divers tableaux du Poussin qui sont en Angleterre » et son « inventaire, — annoté avec vous savez quelle plume amoureuse du grand siècle, — des objets d'art qui étaient au grand couvent des Carmélites de la rue Saint-Jacques, avant la destruction de ce couvent en 1793 ». — Le re-

les croquis et compositions de maîtres, attacha Montaiglon à cette besogne, et il fut heureux de le garder jusqu'au jour où Hor. de Vielcastel le débaucha pour le débrouillo ment de son Musée des Souverains nouvellement crée par ordre de l'Empereur. Ce fut un malheur pour Montaiglon. car Vielcastel, duquel il n'avait rien à apprendre, et qui ne faisait qu'exploiter son savoir, ne tarda pas à lui chercher traîtreusement chicane et à le desservir près du Directeur général, tandis qu'auprès de M. Reiset, Montaiglon avait grandement profité du lumineux enseignement de ce maître incomparable ; et il est l'un de ceux qui aient le plus gagné à sa fréquentation de chaque jour. Son passage de dixhuit mois par le Louvre (du 17 janvier iN52 jusqu'au milieu de 53) eut une action consisidérable sur toute sa vie et son jugement et son goût en sortirent transformés et mûris. 11 était fin, il avait la mémoire des yeux comme toutes les autres mémoires, et même quand il se fut replongé plus avant que jamais dans les chartes et documents écrits, il n'oublia point ce qu'il avait acquis là. J'en ai eu la preuve quand vers 1879 je je me suis arrêté à Tours pour y reviser les fiches du musée préparées pour l'inventaire des richesses d'art de la France. Montaiglon avait passé par là avant moi et avait refondu le travail premier de ces fiches. Il avait reflairé les tableaux l'un après l'autre et je fus frappé de la justesse de son remaniement des attributions. — C'est à l'École des Chartes qu'il retourna au sortir du Louvre, et cette bonne maison lui refit l'accueil qu'il méritait. Il y prit place parmi les professeurs, et ne l'a plus quittée. Bien des élèves m'ont depuis lors parlé de lui, comme du maître que chacun de ces jeunes gens consultait d'instinct sur les questions les plus variées et les plus disparates d'art et d'histoire, de paléographie, de philologie, d'archéologie, et il les renseignait tous avec une complaisance, une patience, une abondance de lumières intarissables, prenant plaisir à se faire, presque en camarade, le dictionnaire du premier venu.

Très bon, très intelligent, tout aux bouquins et aux parchemins, parfaitement indifférent à la politique, d'une introublablc égalité d'humeur; très constant dans ses amitiés, et ne les accroissant ni ne les renouvelant point, car je lui ai toujours vu les mêmes compagnons : Paul Chéron, Jacques Léman qu'il avait connu par moi, Guiffrcy, Gaston Guitton, Grandmaison, Benjamin Fillon, J. Cousin. C'étaient, tous ou presque tous, des relations formées par des études communes. Je ne manquai pas de l'appeler avec Cheron, Guiffrcy et J. Cousin dans ma commission de l'Inventaire des richesses d'art de la France; il y était de très bon conseil et Dieu sait les services qu'il y a rendus depuis lors comme reviseur et contrôleur des travaux et épreuves, avec P. Mantz et Guiffrey. J'ai dit qu'il aimait, en esprit délicat, toutes les sortes de lettres; mais les curiosités de l'art ont toujours, Dieu merci, gardé ses préférences.

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cucil était lance ; et comme mes collaborateurs l'avaient si bien nourri, qu'ils lui avaient fait la santé robuste, il ne devait plus s'arrêter. L'Exposition universelle de i855 m'avait pourtant contraint à les bien négliger personnellement, mes pauvres Archives; Montaiglon, durant trop de mois, en avait eu toute la charge; elle lui fut dévolue entièrement avec le brin d'honneur qui la pouvait relever. A la dernière page de la livraison du i5 janvier iS56, j'écrivais cette note :

• Chers collaborateurs, amis lecteurs, pendant cinq années, vous avez soutenu et fait vivre entre mes mains le recueil des Archives de l'art français. Votre patience n'a été fatiguée ni par les documents trop longs, ni par ceux trop courts, ni par ceux trop vieux, ni par ceux trop jeunes. M. de Montaiglon, plus libre que moi, et dont nos abonnés ont éprouvé, dans toutes les livraisons, l'active et sûre érudition, prend de ce jour la direction du recueil. Préoccupé d'autres travaux (je pensais dans ce moment à une histoire de l'administration des arts en France), je lui cède de bon cœur celui-ci. que je lui laisse, grâce à Dieu, bien vivant. Merci encore une fois, chers collaborateurs et chers abonnés, de vos bontés pour les Archives, et oubliez, comme on disait en Espagne, oubliez les fautes du fondateur et ancien directeur. » — Et de son côté Montaiglon commençait la livraison du i5 mars par cette autre note : « M. de Chennevières, qui jusqu'à présent a dirigé les Archives de l'art français, se trouve, à cause de nouveaux travaux, dans l'impossibilité de donner à ce recueil les mêmes soins que par le passé. Je dois à son amitié de le remplacer dans cette mission. Attaché à la rédaction des Archives depuis leur origine, j'ai travaille assez longtemps à côté et sous les yeux de M. de Chennevières pour en connaître parfaitement le plan et le but, et tous mes efforts tendront à continuer la voie qu'il a tracée. Il m'y aidera lui-même, car il promet de ne pas nous priver de ses communications, et nos lecteurs retrouveront fréquemment, je l'espère, son nom dans les Archives. Rien n'est changé d'ailleurs à la publication du Mariette, que nous avons commencée et que nous achèverons ensemble. >

Et Montaiglon conduisit les Archives jusqu'en 1860, avec un redoublement d'ardeur et de savoir, en grossissant notre vieux bataillon de collaborateurs par des noms nouveaux et considérables, tels que ceux de Léopold Dclisle, Huillard- Bréholles, le docteur Pons, Alfred Ramé, Ch. Réad, Jules Cousin, Riocreux, Marchegay, Laperlier, Guigue, Vallet de Viriville, P. Margry, puis plus tard Anat. de Barthélémy, Destailleurs, L. Passy, Rolle, Rathery, etc., et sut mettre en branle ses anciens camarades de l'école des Chartes, devenus archivistes dans les principales villes des départements. Mais en 1860, Dumoulin arrêtait la publication, au bout des douze premiers volumes, — six de documents, six de Mariette.

Montaiglon n'était pas homme à se décourager : il porta chez le libraire Tross le titre et la fortune des Archives de l'art français, et entreprit là une nouvelle

série. L'aventure échoua au bout du second volume, et pourtant jamais le recueil ne s'était senti plus riche en trouvailles inespérées et en pièces touchant les plus grands noms. On était en mars 1866, et les pauvres Archives périssaient; les deux volumes inédits disparurent même pour un temps au fond des magasins de Tross. — Qui n'eût dit que cette fois c'était bien fini ? et en vérité c'eût été dommage. Mais voilà qu'au bout de quatre ans, un groupe d'obstinés, — toujours avec l'imperturbable Montaiglon,— s'avise de réveiller l'œuvre endormie, et entreprend d'organiser une Société de l'histoire de l'art français, qui la ferait désormais indépendante des caprices et des défaillances des libraires. Ils délibèrent et arrêtent leurs statuts en avril 1870, à la veille même de l'année terrible, rassemblent cent trente noms de fondateurs aussi fervents qu'eux-mêmes, se constituent en comité de quinze membres : Montaiglon, président ; J.-J. Guiffrey, secrétaire ; Guiffrey, le croyant, le tenace, l'âme, la cheville ouvrière, le grand moteur de l'entreprise; ils veulent bien, par un gracieux souvenir, me nommer leur président d'honneur; Montaiglon, Guiffrey, Joseph de Laborde, fils de notre Léon de Laborde, forment à eux trois la commission de publication; et les voilà repartis pour une campagne nouvelle que rien désormais ne devait plus arrêter. La guerre effroyable, qui vient, par la ruine de la France, de bouleverser l'équilibre du monde entier, les horreurs de la Commune, les incendies de Paris, ajournent à peine de quelques mois l'apparition, en 1872, du premier volume de cette troisième et définitive série des Archives, et Dieu sait, depuis lors, ce qu'ils y ont fait entrer. Il semblait que les quatre ans de sommeil du vieux recueil eussent accumulé un arriéré de matériaux qui avaient soif de voir le jour; et je ne crois pas qu'aujourd'hui aucune nation d'Europe puisse montrer sur ses ar tistes une telle réunion de documents. Outre ses douze années de publication régulière de pièces éparses, — et ce sont le plus souvent de gros morceaux pleins de noms inattendus, — on a vu s'y adjoindre les Procès-verbaux de l'Académie royale de peinture et de sculpture, et les Maisons royales de Félibien, et la Stro> matourgie, et les Etats civils d'artistes français, combien d'autres volumes encore? Comme le nom de M. de Laborde ne pouvait manquer de reparaître dans le corps des travaux d'une société dont il est lui-même l'ancêtre et la souchemère, les Ducs de Bourgogne ont repris leur place dans l'ensemble des publications de cette société, puis aussi les Comptes des Bâtiments du Roi (i5j8i5~i), qu'il avait recueillis et mis en ordre, et qu'a complétés pour nous Guiffrey, grâce au généreux désintéressement du fils du grand chercheur. Quant aux Comptes des Bâtiments du roi sous le règne de Louis XIV, qui auraient par trop débordé les petits in-8° de la Société de l'art français, ils ont été publiés par Guiffrey dans la collection de Documents inédits sur l'histoire de France. Et pour le menu des petites pièces et le courant des renseignements quotidiens, un Bulletin a d'abord été fondé ; puis ce Bulletin est devenu une Revue mensuelle de

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tart français, et cette revue, confiée aux soins attentifs d'H. Jouin, Jouin l'étonnant redresseur d'épreuves, l'homme aux lectures abondantes et bien ordonnées, se grossit et va son train, semblant ne devoir jamais épuiser les sources perpétuelles des archives publiques et privées de Paris et de nos provinces.

En vérité, M . de Laborde, vers la fin de sa vie, a pu être fier de cette légion de pionniers, dont il avait été le porte-drapeau. Certes, quand, en 1849, il publia le premier volume de ses Ducs de Bourgogne, études sur les lettres, les arts et l'industrie pendant le XV' siècle, et plus particulièrement dans les Pays-Bas et le duché de Bourgogne (il commençait par le tome I" de la seconde partie », consacrée aux Preuves; — la première partie, c'est-à-dire le récit, la description historique, a toujours manqué; les preuves, c'étaient les documents, c'est-à-dire, pour nous, la partie vraiment importante; les tomes II et III des Preuves continueront à paraître chez Pion, en i85i et 52), — M. de Laborde ne prétendait point être le premier, même en France, à ouvrir la carrière des éplucheurs de dates. Emeric David avait déjà chez nous allumé la lanterne, et maint archéologue de province, de l'espèce des Langlois et des Deville, avait exhumé plus d'un nom d'artiste, ou de donateur, plus d'une mention d'œuvres d'art, de la lecture des vieilles chartes ou de la signature des vitraux. Des fureteurs à études générales, comme les Ch. Lenormant et les P. Lacroix, en savaient sur ces matières plus long qu'ils n'en écrivaient. Les étrangers d'au delà du Rhin ou d'au delà des Alpes nous avaient, il est vrai, précédés de loin sur ce chemin; mais enfin la France commençait à s'ébranler. M. de Bastard, depuis le temps de la Restauration, étudiait de près et avec passion, et trop à ses dépens, hélas! nos miniaturistes de la Renaissance; M. Robert-Dumcsnil, par son Peintre-graveur français, et M. Pr. de Baudicour, par son abondante collection de nos graveurs nationaux, remontaient fort avant dans notre école de Fontainebleau.

Du temps que j'étais en Provence, et que j'y amassais mes premières notes, dans ses églises, et ses musées et ses cabinets, sur Finsonius, Darct, R. Levieux et les mille artistes qui, de siècle en siècle, depuis et par delà les années bienheureuses du roi René, avaient décoré de merveilles ses monuments, je voyais des curieux de ce pays, les Rcync à Avignon, les Jacquemin à Arles, les Kuhnholtz à Montpellier, les Pons et les Porte à Aix, s'intéresser avec ardeur à leurs anciens peintres locaux, sur lesquels ce dernier écrivait parfois des notices. MM. Renouvier et Ricard venaient d'imprimer à Montpellier, en 1844, leurs Maitrcs de pierre. Le courant y était; une complaisance encourageante accueillait à Paris les tentatives des plus novices, et je me souviens que quand je publiai, en 1847, mon premier volume des Peintres provinciaux, les trente personnes qui goûtaient ces sortes d'études, et entre autres, — je m'en fais gloire, — M. Robert Dumesnil, faillirent me prendre pour un érudit que je n'étais point ; et Lassus, et Didron, et M. de Montalembcrt m'eussent volontiers, sur le vu de son titre, enrôlé dans la

compagnie militante de leurs archéologues. — Deux ans après, pendant que je m'attardais à rassembler mes petites notules sur Jean Boucher de Bourges, J. Mosnier de Blois, Claude de Ruet de Nancy, éclataient dans leur nouveauté et leur imprévu, les triomphantes gerbes de documents des Ducs de Bourgogne, et, de cette première bordée, M. de Laborde passait notre maitre à tous. — Et immédiatement après le premier volume des Ducs de Bourgogne, paraissait, en iSîo, la Renaissance des Arts à la cour de France, études sur le seizième siècle, dont les Additions i\u tome Ier, consacre à la peinture, ne furent publiées qu'en 1 858. Il avait dit, dans sa manière d'introduction au tome Ier (Plan de l'ouvrage, qu'il avait rêvé en quatre parties, c'est à dire en quatre tomes : peinture, sculpture, architecture, mélangcsj : a Cent et quelques exemplaires de cet ouvrage m'ont paru suffire à ce public (les érudits), je dirai mieux à ces amis...» — Quand, pour faire suite à ses lettres sur l'Organisation des bibliothèques dans Paris, il publiera son livre très intéressant et bourré, lui aussi, de pièces inédites : Le Palais Majarin et les habitations de ville et de campagne au XVI Ie siècle, il usera encore, en faveur de ces mêmes érudits, du tirage à petit nombre ; et ceci confirme ce que je disais tout à l'heure du groupe très choisi, je le veux bien, mais très étroit de lecteurs auquel devaient prétendre alors les écrivains de cette sorte de littérature; encore M. de Laborde était-il M. de Laborde. — Eh bien, malgré tout, ces documentaires, avec leurs minutieuses et épilogueuses recherches, ils se sont imposés à leur temps. Ils ont fait la loi aux catalogues, et Dieu sait si les catalogues ont été des livres considérables en notre siècle; ils ont fait la loi, en les surveillant de près, aux éloquents historiens et aux savants monographes de nos p.intres et de nos sculpteurs, lesquels historiens et monographes leur rendaient à leur tour le service de vulgariser leurs trouvailles en de vastes ou pompeuses publications qui créaient un monde inespérablc de lecteurs pour ces livres d'art, dont personne ne se souciait il y a quarante ans.

En résumé, M. de Laborde est venu, qui nous a largement ouvert notre xv' et notre xvi* siècle; puis le lendemain, les Archives sont arrivées, obéissant, presque à leur insu, au même souffle du temps. Elles ont repris, peu à peu et nom par nom, l'œuvre de M., de Laborde, la complétant par des documents de fouille plus fraîche et de source différente, confirmant les plus importants, et continuant cette œuvre de siècle en siècle, jusqu'à nos contemporains. Il nous avait dit les miniaturistes, les peintres et les sculpteurs de Charles V, de Philippe le Bon, de Charles VII, de Louis XI, des deux maris d'Anne de Bretagne, de François I,r et d'Henri II; nos Archives, après avoir cherché leur butin dans les comptes et correspondances des mêmes princes, se sont tournées vers les provinces, où elles ont fréquenté les artistes, enlumineurs, imagiers, décorateurs d'hôtels de ville ou de cathédrales, du Comtat et de Bourges et de Rouen, et de Chartres, et de Nancy et de Bretagne et de Gascogne et du Lyon-

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nais. Et après avoir bien vidé l'entourage d'Henri IV, à Fontainebleau, à Saint- Germain, au Louvre, et dans ses manufactures, ses crayonneurs et ses tapissiers et ses émailleurs et tout ce que nos rois abritaient sous leur Grande Galerie d'orfèvres, de brodeurs, de graveurs, côte à côte avec leurs peintres favoris, — elles ont recueilli dans leurs plus intimes et leurs plus authentiques détails de famille et d'atelier, tout ce qui touchait à ces grands noms du xvn« et du xviii» siècle, qui sont dans le monde entier la gloire de la France, Poussin, Claude, Lesueur, et toute la couvée de Simon Vouet, Puget, Le Brun et tout son séminaire des Gobelins et de Versailles, et Watteau et Boucher et Chardin et les Vernet et David et ses dix mille, et Géricault et tous les derniers venus d'hier, — et toutes les académies, et toutes les corporations. Il n'est pas si petit maître, ni si grand créateur ou décorateur de palais, qui n'ait rencontré là son gite. — Certes, le désordre y est grand, après trente années d'accumulation de noms, de faits et de dates, et il y faut jouer, à tour de bras, pour le plus gros comme pour le plus mince personnage, du feuilletement des tables. Mais aussi, je vous le dis, la vie est là, et n'est que là ; et pour peu que vous vous plaisiez à étudier l'histoire de l'art, l'histoire vraie et palpitante, c'est dans ce fouillis prodigieux qu'il sera bon pour vous de la chercher, et non point de la trouver toute faite et sans fatigue dans les tranquilles alignées des dictionnaires biographiques. Et c'est pour cela que je ne trouvai rien de mieux à prêter à Flaubert, le jour où, dans ses dernières années de travail, il voulut étudier les grandeurs et les misères de la vie d'artiste.

A maintes reprises M. de Laborde avait pu espérer voir M. de Nieuwerkcrke culbuté soit par ses ennemis, soit par quelque imprudence administrative, et il semblait que l'Impératrice gardât le conservateur de la sculpture moderne en réserve pour occuper au jour venu la place de surintendant. Mais les années se succédaient et M. de Nieuwerkcrke, au lieu d'être désarçonné, semblait affermi plus que jamais par l'amitié de l'Empereur. De Laborde se découragea enfin de ce côté, et voyant libre la Direction générale des Archives, vacante par la mort de M. de Chabrier, l'ancien précepteur du frère de l'Empereur, il l'obtint, en 1857, par l'entremise de l'auguste amie de Mme Delcsscrt. Je n'ai pas à rappeler ici que M. de Laborde, fidèle jusqu'au bout à son tempérament d'actif travailleur, ne fut pas plutôt à son palais Soubise, qu'il s'occupa à bien pénétrer et mettre en lumière le superbe dépôt à lui confié; il écrivit un volume, — les Archives de France, leurs vicissitudes pendant la Révolution, leur régénération sous l'Empire (1867), — qui en signalait, comme elles le méritaient, les magnifiques richesses et l'importance nationale, les folles destructions aux temps révolutionnaires et les divers systèmes de classement de Camus et de Daunou, sans oublier, cela va sans dire, ses propres idées. 11 sut mettre en branle toute l'ardeur du jeune et savant personnel qu'il avait entre les mains, et ou il avait introduit son fils

dont il avait surveillé lui-même avec tant de soin l'éducation crudité, ce fils qui a perpétué avec honneur aux Archives les traditions paternelles. Mais le temps manqua à M. de Laborde pour tirer le parti qu'on pouvait attendre d'une telle direction. Sa santé se trouva tout d'un coup affaissée et perdue; sa claire et brillante intelligence s'amollit et se fondit, alors qu'on en devait espérer encore de longs services; et dès que ce remueur, un peu agité d'idées et de papiers, eut disparu du Palais des Archives, il y fut remplacé, — les choses ont toujours leur ironie, — par Alfred Maury, l'intime ami de son intime ennemi Longperier, Maury le dictionnaire vivant de l'Empereur pour sa Vie de César.

Dans les dernières années de M. de Laborde, l'Empereur l'avait appelé au Sénat. Son vrai titre à un tel honneur, c'était, non d'avoir été un écrivain hors ligne et un grand artiste, ni un politique supérieur, mais d'avoir eu, comme le baron Taylor, le diable au corps et le génie de l'initiative dans les choses de l'intelligence qui touchent aux arts. Aussi l'on peut dire qu'en ce temps-là, en n'oubliant point M. de Nieuwerkcrke qui y figurait de vieille date déjà, et même après la mort de M. Ingres, l'art au Sénat tenait assez grande place et ne manquait pas de représentants.

Léon-Joseph-Simon-Emmanuel, marquis de Laborde, sénateur, membre de l'Institut, ancien directeur des Archives de l'Empire, ancien conservateur du Musée du Louvre, ancien député et ancien membre du Conseil général de Seineet-Oise, commandeur de l'ordre impérial de la Légion d'honneur, grand officier de l'ordre de l'Aigle Rouge de Prusse, commandeur des ordres du Sauveur de Grèce, du Lion d'Or de Hessc, etc., etc., né à Paris le ia juin 1807, mourut en son cl âtcau de Beauregard (Eure), dans sa 62e année, le 25 mars 1869. Sesobsè-

ques se firent à Paris, dans l'église de la Madeleine, sa paroisse. — La vente de sa riche bibliothèque, dernier enterrement des hommes d'étude, fut confiée à Labitte, en 1871.

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