‹ Souvenirs d'un directeur des beaux-artsChapitre 59 sur 88 · TROISIÈME ENTREVUE · texte numérisé non relu

TROISIÈME ENTREVUE

Le lendemain, 19 février 1871, jour où commençait le sixième mois de l'occupation prussienne à Versailles, j'étais encore sous l'impression du douloureux événement, de l'agitation fébrile qui s'étaient prolongés pour moi bien avant dans la nuit, après la lecture des récits que je ne chercherai pas à analyser puisque les lignes que j'écris "sont destinées à les accompagner. Un passage surtout de cette incohérente brochure : Quel est votre nom ? parue à Bruxelles dès le mois de novembre 1870, me revenait continuellement à l'esprit : « Dans ce cas Bourbaki se brûlera probablement la cervelle » (page 46). En effet, à deux mois de distance cette sinistre prévision venait de s'accomplir dans un de nos derniers désastres. Quelle fatale aberration avait poussé cet inconnu à s'attribuer ce rôle mystérieux, cette intervention insensée dont les résultats avaient été si funestes ? Je regrettais de l'avoir engagé à revenir et je désirais qu'un ordre quelconque l'eût forcé de quitter précipitamment Versailles. Je le revis pourtant arriver exactement à dix heures. Il écouta sans m'interrompre, avec ce même air placide, bonhomme, timide et presque souriant, les paroles amères que je lui adressais sur les conséquences de la déplorable mission à laquelle il s'était cru appelé. Après m'avoir laissé dire tout ce que j'avais sur le cœur, et je m'étais beaucoup animé en lui parlant, il me répondit avec calme et tranquillité : — « Je crois que vous avez raison et que j'ai eu tort de céder au premier mouvement qui m'a fait quitter Londres pour aller à Hastings, mouvement qui a entraîné tous les autres. Je ne suis pourtant pas plus impérialiste que légitimiste, orléaniste que républicain. Je suis un propriétaire, un père de famille, un citoyen paisible, indépendant de toute opinion et de toute ambition. J'ai vu mon pays, et par suite moi-même, menacé d'une ruine complète et je me suis cru capable d'arrêter

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le torrent. J'ai agi sous une impulsion qui se produisait comme malgré moi et qui m'a fait passer à travers tous les obstacles pour arriver à mon but. L'argent ne me manquait pas et je serais allé au bout du monde dans la persuasion où j'étais de réussir. Cependant je n'ai pu parvenir à être reçu à Wilhcmshœhe et je possède encore la photographie qui m'avait été remise à Hastings et que j'ai reproduite dans ma brochure. »

Il parla longtemps sur ce ton, se plaignant un peu de tout le monde, tout en paraissant assez satisfait de lui-même; mais sans emphase, sans entraînement et avec une sorte de sérénité à lui particulière.

— « Mais enfin, lui dis-je de plus en plus intrigué par cette singulière figure, comment se fait-il que vous, étranger au monde politique et administratif, vous vous soyez lancé dans toutes ces aventures ? Est-ce la première fois que vous prenez une part quelconque à des événements de ce genre ? »

Alors commença de sa part, sur la manière dont il avait été mêlé aux journées révolutionnaires du i5 mai et du mois de juin 1848, un récit dont les détails sont tellement extravagants, malgré le sérieux avec lequel il me les racontait, que toutes les fois (et cela m'est arrivé assez souvent depuis, lorsqu'il était question devant moi de ce Régnier) que j'ai voulu les faire connaître à mes auditeurs, j'ai toujours obtenu un succès de fou rire. Je ne les redirai pas ici, je me contenterai seulement d'affirmer que les entraînements irréfléchis et insensés auxquels Régnier avait cédé en 1848, à l'âge de 26 ans, expliquent jusqu'à un certain point ceux, beaucoup plus graves comme résultat, auxquels il devait céder en 1870, à l'âge de 48 ans. Ses premiers égarements ont pu passer inaperçus et ne laisser aucune trace; les derniers appartiennent malheureusement à l'histoire.

Il me tint ainsi presque toute la journée, qui était un dimanche, passant d'un sujet à un autre, me parlant de ses voyages, de sa fortune, de sa maison de campagne située à Boissisc-la-Bertrande près de Corbeil, de sa famille, et particulièrement de sa fille aînée qui, disait-il, avait reçu une éducation complète, sachant monter à cheval, nager, tirer le pistolet, et ajoutait-il « comme il faut qu'une femme puisse toujours se tirer d'affaire, car on ne sait jamais dans quelle position on se trouvera un jour, j'ai voulu qu'elle apprit un état. Elle sait admirablement repasser et avec cette ressource elle est sûre de ne jamais mourir de faim. »

Vinrent ensuite les souvenirs de jeunesse, mais il ne fut plus question de la pension Favard, bien qu'il m'assurât de nouveau que la mémoire me reviendrait le jour de mon enterrement et qu'il ne manquerait pas d'y assister. Puis, se placèrent encore d'autres particularités, de nature à expliquer les actions incohérentes de cet étrange personnage. 11 avait été atteint, me disait-il, d'une terrible maladie devant laquelle tous les médecins avaient échoué et qu'enfin le célèbre docteur baron Dupotet avait reconnue pour être Vauto-magnëtisme, c'est-à-dire

EUDORE SOULIÉ

que celui qui en était affligé se magnétisait lui-même et magnétisait les autres sans s'en douter le moins du monde. 11 entrait à ce sujet dans des détails et dans des histoires de femmes, où le comique se mêlait à la crédulité la plus naïve et la plus inouïe, mais que ma plume se refuse également à reproduire.

A la suite de cette longue séance, je restai, lorsqu'il me quitta, complètement abasourdi ; mais je ne pouvais douter que ce fatal et mystérieux agent, dont l'intervention avait été si funeste, ne fût une espèce particulière d'halluciné, sans instruction et pour ainsi dire sans éducation, sans idées nettes et pratiques, du moins dans les choses dont il avait voulu se mêler, mais tellement asservi par moments aux fumées bizarres et incohérentes qui lui traversaient l'esprit qu'elles lui donnaient une assurance tranquille, un sang-froid particulier et un extérieur assez peu différent de celui des autres pour lui permettre d'en imposer au premier abord aux gens les plus clairvoyants.

Je revis plusieurs fois M. Régnier jusqu'à la fin de février 187 1, mais cette longue séance avait épuisé tout ce qu'il pouvait m'apprendre sur son compte, Le 25 mars suivant, il m'apporta une nouvelle brochure de lui ayant pour titre : Trois ans de dictature, avec cette dédicace écrite de sa main : Souvenir d'outretombe, qui me prouvait qu'il ne perdait pas de vue le jour de mon enterrement. Régnier dut être arrêté à Versailles quelques jours après et je ne le revis qu'à sa sortie de prison, le 27 juillet. Il me parla de son arrestation et de la perquisition faite en sa présence, dans sa maison de Boissise-la-Bertrandc, où il se proposait, me disait-il, de retourner.

Enfin plus d'un an s'était écoulé lorsque M. Régnier se présenta chez moi à l'heure de mon diner, le jour même où il avait été appelé à déposer dans l'Instruction du procès de M. le maréchal Dazaine. Pendant le peu de temps qu'il passa seul avec moi, ne voulant pas, disait-il, déranger mon repas de famille, il me parla brièvement de sa déposition et m'annonça gravement qu'à l'occasion de l'entrevue qui devait avoir lieu à Berlin, il venait d'écrire directement aux trois empereurs d'Autriche, d'Allemagne et de Russie, ajoutant que si ces sourerains ne tenaient pas compte de ses conseils, il rendrait sa lettre publique et qu'elle était déjà entre les mains d'un éditeur. J'ai su depuis que M. Régnier avait réalisé son dernier projet et bien que cette brochure manque à mon dossier, il est pour moi hors de doute qu'elle doit édifier tout lecteur impartial sur les accès de maladive initiative auxquels l'auteur ne fut que trop souvent porté à se livrer.

J'ai un si grand faible pour les agissants, que je leur passerais volontiers d'assez vilains travers. Certes, je confesse que M. de Laborde, avec ses airs provocants et inquiétants pour la saine hiérarchie de la direction des musées, avec ses partis-pris de contredire par ses votes et ses protestations les acquisitions et les jugements de ses confrères, a dû parfois agacer à bon droit les susceptibilités de ses directeurs. Dans la maison, il faisait, à lui seul, trop bande à part, et ses collègues eussent été des saints s'ils n'eussent ressenti l'envie instinctive et trop marquée de les primer, qui ressortait de tous ses gestes et de toutes ses attitudes. Qui sait? Cette attitude fâcheuse et presque pénible d'antagonisme perpétuel qu'il garda au Louvre, jusqu'à l'heure tardive où il passa à la direction des Archives Nationales, il est possible qu'elle ait tenu surtout à la condition gênante et gênée qui lui avait été faite dès le premier jour de son entrée dans ce Louvre. On l'y avait appelé comme avec défiance, et cette défiance il sembla jusqu'à la fin prendre un taquin plaisir à la mériter. Il se sentait là d'ailleurs des ennemis enragés. On a pu le voir depuis par le Livre noir d'Hor. de Vielcastel. Aujourd'hui, à distance, la haine baveuse de cet odieux Vielcastel n'est pas faite pour lui nuire. Et pourtant quelle idée, quand on s'est fait un système de se montrer hautain, cassant, voire dédaigneux envers ses autres collègues, quelle idée d'aller choisir cette indigne espèce de Vielcastel pour confident de ses impressions sur les beautés de l'Angleterre ! Il n'était pas oreille en France dont M. de Laborde eût dû se plus garer, car il était trop clair qu'au Louvre Vielcastel était son ennemi né, puisque celui-ci ne pouvait y prendre d'importance ou se glisser dans une conservation, qu'au détriment de son collègue, en faisant valoir sa prétendue connaissance du moyen âge dont il avait étudié un peu légèrement et dessiné les costumes à l'usage des bals de cour, au temps de la' Restauration; et puis, quel meilleur moyen d'échauffer son propre crédit auprès de Nieuwerkerke qu'en l'amusant et l'excitant aux dépens de celui qui trop souvent manoeuvrait contre lui? Enfin, du côté des Tuileries, Laborde, quoique mieux attaché par là, rencontrait encore Vielcastel, et ne devait pas y lire, dans ses yeux vilainement bridés et peu francs, une malveillance moins narquoise. Aussi tout cet immonde venin du Livre noir ne scmblc-t-il vomi tout d'abord que pour salir le malheu-

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