CHAPITRE PREMIER
M. LE COMTE DE CLARAC
ême après avoir rendu ici à la mémoire de M. le baron Taylor les honneurs que je lui devais, en une notice (2), dont peut-être, chers confrères, vous ne m'avez pas encore pardonne les longueurs, il m'a paru qu'il me restait un autre devoir pieux à accomplir auprès de vous, et que ma conscience ne serait pleinement apaisée que le jour où j'aurais loué, scion ses mérites, devant votre Académie, celui qui, avant M. Taylor, a occupé dans cette enceinte le siège dont vous avez bien voulu ne pas me juger indigne. Cette succession, Messieurs, me rend le souvenir de M. le comte de Clarac particulièrement respectable, et tant que son éloge n'aura pas été prononcé devant vous, il me semblera que, mauvais héritier, je laisse sans sépulture les ossements blanchis d'un aïeul.
Elle est d'assez fraîche date la résolution votée par vous, sur la proposition de notre regretté confrère M. Lcfuel, et qui oblige chacun de vos nouveaux élus à
(1) Cette notice a été lue par M. le marquis de Chcnncviercs à l'Académie des Beaux- Arts, dans la séance du 10 novembre 1887. (7) Voir L1 Artiste, i885, II, 245.
i SOUVENIRS D'UN DIRECTEUR DES BEAUX-ART?
raconter la>vie et les travaux de son prédécesseur. Elle ne remonte pas au delà du i3 novembre 1867, et l'obligation, est-il dit expressément, ne devait pas avoir d'effet rétroactif. Avant cela, le secrétaire perpétuel de votre compagnie n'était tenu qu'à des devoirs bien restreints envers chacun des membres décédés. Encore savait-il s'en affranchir quand bon lui semblait, et c'est pourquoi, sans doute, le jour de l'enterrement de M. de Clarac, M. Raoul-Rochette ne trouva rien à dire sur la fosse entr'ouverte. Ce fut — chose triste en vérité — un membre de l'Académie des sciences, M. le vicomte Héricart de Thury, qui, lié de vieille amitié avec M. de Clarac, rappela brièvement devant sa tombe les traits principaux de sa vie agitée et bien remplie, et se chargea de lui rendre les suprêmes et nécessaires honneurs.
Nous pouvons avouer ici, entre nous", que M. Raoul-Rochette, jouissant d'une très légitime autorité sur son terrain d'archéologue, ne passait pas pour être, dans la république des érudits, un confrère des plus commodes, ni un polémiste des plus endurants. Vous me pardonnerez, Messieurs, de toucher, sans toute la révérence voulue, à la mémoire de l'un de vos anciens secrétaires perpétuels, vous souvenant qu'en Egypte les rois eux-mêmes étaient soumis, après leur mort, au jugement public. Celui qui exerce obligatoirement sur nous tous, à tour de rôle, le droit et les fonctions de juge, ne trouverait pas lui-même équitable d'échapper à toute réclamation posthume. Et, Dieu merci, nous pouvons traiter aujourd'hui ce point délicat avec d'autant plus d'aise et de liberté, que jamais notre compagnie n'a possédé un secrétaire perpétuel d'esprit plus calme, plus équilibré, plus ouvert à toute noble indulgence, plus désintéressé de toute querelle de coterie et d'école, plus impartial, en un mot, ni aussi plus ferme dans la vérité que notre cher vicomte Delabordc.
Mais demander à votre secrétaire perpétuel de revenir de vingt ans en arrière pour raconter un passé déjà lointain, quand il peut à peine suffire au présent et à son travail minutieux de chaque semaine, et aussi, hélas 1 à préparer l'éloge de confrères qu'arrache du milieu de nous la mort toujours impatiente, semblct-il, d'appauvrir notre pays, ne serait-ce pas trop exiger des forces d'un homme de tant de bonne volonté ?
Messieurs, n'y aurait-il pas là une pieuse tâche à remplir pour ceux d'entre nous qui ont connu jadis l'un de ces négliges de votre Académie, s'ils ont quelque loisir à consacrer à l'étude toujours profitable des œuvres qui avaient créé à vos anciens confrères les titres légitimant vos choix? Je vous rappellerai une fois encore que les honoraires amateurs de l'ancienne Académie royale se prêtaient volontiers à de pareils travaux; et je ne doute point, pour ma part, que les membres libres de votre compagnie ne fussent heureux de contribuer, de loin en loin, par quelque notice, à compléter la galerie des portraits de ceux qui ont illustre votre maison.
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Une mauvaise fortune singulière semble s'être attachée à ce qui pouvait serv ir la renommée de M. de Clarac. Même ces nécropoles banales qu'on appelle les biographies universelles, et où les plus médiocres et les plus inutiles, ceux dont la mémoire est le plus contestable, trouvent leur chapelle étiquetée, n'ont pas su tout d'abord et comme de parti pris, réserver la plus modeste case au souvenir de l'homme qui éleva un monument grandiose à la sculpture universelle. A peine au lendemain de sa mort, dans le Moniteur du 3o janvier 1847, un Dout d'éloge funèbre, reproduit en tête du catalogue de ses livres et antiquités. Et ne diraiton pas que la fatalité s'en est mêlée, quand on observe que le buste destine, dans le palais de l'Institut, à conserver à ses confrères l'image du comte de Clarac, l'amoureux passionné de la belle sculpture antique et moderne, est certainement l'un des plus déplorables morceaux de marbre que nous devions à la générosité de l'administration des beaux-arts ? Mais aussi quel mauvais génie l'a poussé à vouer les études et les labeurs de sa longue vie à la glorification de celui des arts que d'aucuns estiment le plus difficile, le plus sévère, le plus noble en son abstraction, mais que le gros de la foule, à cause même de sa froide sévérité, ne considère que d'un oeil distrait et ne pénètre qu'avec effort? Il faut bien l'avouer, la popularité s'attache malaisément aux œuvres et aux noms de nos anciens statuaires. Tant qu'il s'agit des contemporains, que nous voyons vivant et travaillant au milieu de leurs confrères des autres arts, l'indifférence est plus difficile et il ne nous coûte pas de mesurer les mérites et l'intelligence de ces tailleurs de marbre avec ceux des manieurs de pinceaux ; même il arrive que l'équité publique se rend compte de la supériorité que peut avoir temporairement un art sur l'autre dans le courant général de l'école. Mais il est trop vrai que, dans la faveur et la mémoire des masses, la part entre les peintres et les sculpteurs sera toujours inégale, et cela se voit assez dans nos bibliothèques, où un volume à peine est consacré à la gloire de nos sculpteurs, quand dix autres plus pompeux énumèrent et décrivent et reproduisent par la gravure les œuvres de peintres fort secondaires. La plume brillante et chaleureuse de notre regretté confrère Charles Blanc a pu intéresser un nombre immense de lecteurs à l'histoire des peintres de toutes les écoles, et nous savons tous que son- appétit d'étude était aussi largement ouvert à toutes les manifestations de l'art ; il eût mis en lumière avec une pareille ardeur le génie des statuaires et celui des architectes. Où est l'éditeur qui lui a proposé de raconter la vie des plus fameux sculpteurs des écoles diverses, en illustrant son texte par les estampes des marbres et des bronzes, honneur de nos musées ou de nos monuments ? Vos confrères de l'Académie française avaient encourage par un de leurs prix les travaux de M. Jouin sur David d'Angers ; vous. Messieurs, vous avez mis au concours l'éloge de Coyzevox. Vous avez donné In un exemple digne de l'élévation et de l'impartialité de vos esprits ; et c'est
pourquoi il me semble que vous ne pouvez désapprouver ce que je tente ici en l'honneur de celui qui a consacré passionnément sa vie à la glorification de la sculpture.
La nation a pu, chose incompréhensible, oublier cette ère incomparable de paix, de dignité, d'honnêteté, de prospérité qu'on appelle la Restauration, et l'oublier à tel point, à la distance de quarante années, alors que le tiers des vivants de 1870 pouvait encore s'en porter témoin, qu'on a pu transformer, pour les masses populaires, cette époque bienfaisante et lumineuse en un temps d'oppression étroite et niaise. Mais le Louvre ne saurait avoir la mémoire si courte, et ce que les arts et nos musées doivent à ces quinze années est véritablement merveilleux. C'est d'abord le palais de Versailles, qui deviendra plus tard la grande œuvre de Louis-Philippe, et que Louis XVIII entreprend, dès la première heure, de remettre en état d'habitation royale. Il y emploie les jeunes pinceaux de M. Heim, d'Abel de Pujol, de Mauzaisse, etc. — Puis c'est la galerie du Palais du Luxembourg que le même roi consacre aux œuvres des artistes contemporains. — Puis, au Louvre, ce sont les salles du côté méridional du Palais, dont on fait décorer les plafonds par Ingres, Gros, Vcrnet. Picot, Heim, etc., que l'on destine à contenir les antiquités égyptiennes, grecques, étrusques, romaines, et qui formeront, sous le nom de Musée Charles X, l'écrin, très nouveau alors, des objets les plus précieux, entre les bijoux et ustensiles des civilisations antiques ; — enfin, c'est sous le nom de Musée d'Angoulême, le premier noyau des plus fameuses sculptures de la Renaissance et des derniers siècles, choisies dans la dispersion du Musée des Monuments français, et qui est appelé à devenir, pour l'histoire de la statuaire depuis le moyen âge, ce que la grande galerie est pour l'histoire de la peinture depuis Cimabue jusqu'à M. Ingres. — M. de Chirac fut le serviteur de ce beau mouvement, de cette heure féconde et brillante dans l'histoire de nos collections nationales. Il était d'une génération robuste avant tout et agissante, et qui voyait les œuvres à accomplir par leur côté d'ensemble, par leur large façade.
A rencontre de la plupart de ses confrères en archéologie, qui trop souvent, depuis lors, ont dépensé et dispersé leur érudition en menus mémoires, M. de Clarac concentrait la sienne en livres denses et solides; c'était l'homme des monuments, et celui qu'il a élevé à la statuaire, son Musée de sculpture antique et moderne, est, à coup sûr, le plus considérable qu'aucun savant de notre siècle ait songé à cimenter de sa peine et de sa fortune à la gloire de son art favori. Son affaire n'est point de disserter avec raffinement sur le geste probable de telle ou telle figure tronquée,ou sur les attributs hiératiques de telle ou telle divinité. Il discutait comme un autre à l'occasion, et il avait fait ses preuves. Pour les pas d'armes redoutables des doctes polémiques il était aussi fortement cuirassé qu'aucun de son temps. Mais il pensait, non sans raison et sans hauteur,
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que son titre de conservateur des sculptures du Louvre l'obligeait à servir le roi et le public par de plus grandioses publications que celles des simples brochurettes, bagage ordinaire et suffisant de ceux qui se donnent l'honorable tâche et souvent fort délicate d'élucider, sur une œuvre de rencontre, un point parfois très curienx et litigieux de l'histoire de l'art archaïque. Dans les in-folio grecs et latins, et dans ceux de la Renaissance et du xvn° siècle, il avait tout lu; dans ses voyages, d'un bout à l'autre de l'Europe, il avait tout vu ; et de ces milliers de marbres et de bronzes qu'il avait admirés de ses yeux et crayonnes de sa main, il ambitionnait de faire un corps de science, un répertoire colossal, où les érudits du monde entier retrouveraient classées en un ordre général toutes les œuvres de quelque valeur, pouvant intéresser la curiosité universelle, et dont ses études sur notre Musée national du Louvre demeureraient le centre et la base. Il y usa sa vie et son patrimoine, et la patience infatigable de deux ou trois honnêtes gens fanatisés par son indomptable courage : tel ce M. Alkan l'aîné, « typographe, ancien directeur des Annales de la Typographie », qui a raconté la vie de son protecteur avec tant de naïveté dans le Journal des Artistes de 1847 ; — tel surtout ce pauvre petit homme, M. Texier, son éditeur, que nous avons tous connu, et qui était resté le chien fidèle, le gardien religieux de l'honneur de son maitre. Type du dévouement héroïque celui-là,d'une fidélité si touchante qu'elle en était quasi sublime ; car, après avoir, de son argent, fait construire le tombeau de M. de Clarac, il a voulu être inhumé à côté de celui auquel il s'était consacré tout entier, et dont il avait connu de près les dernières et rudes épreuves. Même après sa mort, il a tenu à être inséparable de M. de Clarac, comme on voit dans les cathédrales un personnage gisant ayant sous ses pieds le généreux compagnon de ses fatigues, qui l'a courageusement servi de son vivant.
Charles-Othon-Frédéric-Jcan-Baptiste, comte de Clarac, était né ù Paris le 23 juin 1777. Son père était maréchal de camp des armées du roi. Forcé d'émigrer en 1790, il emmena avec lui son fils en Allemagne. L'enfant apprit là sans effort une langue qui, plus tard, était destinée à lui fournir un utile instrument d'études pour ses travaux d'érudit. De là, il passa en Italie, et nous savons tous combien, à cet âge de prime jeunesse, l'air italien, tout imprégné d'art et de beauté, nous pénètre par tous les pores, et fait courir, à tout jamais, au fin fond de nos veines, la passion inextinguible du noble et du grand, et comment il en reste dans nos yeux l'éternelle vision des choses sublimes. M. Alkan raconte que « le cœur de M. de Clarac tressaillait encore de joie lorsqu'un demi-siècle après il racontait ce premier voyage. » Mais en 1793 son père l'appelait à l'armée de Condé, où il servit en qualité de sous-lieutenant dans les hussards de la légion de Mirabeau. Après les longs revers de cette petite armée, infatigablement dévouée à nos anciens rois, « M. de Clarac la suivit en Russie en 17^7, et no la quitta qu'en 1S01, lors de son licenciement. »
De 1804 à 1807, on trouve à Paris M. de Clarac collaborant, par des articles de littérature orientale, de beaux-arts et de mélanges sur l'histoire russe ou américaine, à l'un des recueils les plus estimés de ce temps, les Archives littéraires de l'Europe, à la rédaction duquel prenaient part Bernardi, Dacier, Dupont de Nemours, de Gcrando, Guizot, Morellet, Pastoret, Quatrcmcre de Quincy, de Sainte-Croix, Suart, Vandcrbourg, Walckcnacr et autres. Ce qui semble l'attirer plus particulièrement dans ces études, ce sont les coutumes et les poésies des populations indiennes et persanes. Il va surtout emprunter la source de ses analyses et de ses traductions aux Recherches asiatiques, mémoires de la Société établie au Bengale. Mais, sans parler d'un compte rendu du Salon de 1800, il s'occupe déjà dans les Archives littéraires de sujets empruntés à l'antiquité, tels que « la connaissance que les anciens avaient du verre ». Deux ans après son dernier article dans le Recueil où il venait de mener campagne en si docte compagnie, le jeune érudit, en 1809, retournait en Italie, où, selon ses propres et trop justes expressions, « il avait le bonheur de diriger les fouilles de Pompéi. »
M. Alkan raconte que, pendant le séjour de M. de Clarac à Naples, il était devenu le précepteur des enfants de Murât, et que plus tard il revit à Paris, < avec une satisfaction inexprimable », le prince Achille Murât, le fils aîné du roi de Naples. Plus loin, il rappelle que M. de Clarac ne se séparait jamais d'une très jolie bague en or, ornée d'une pierre gravée antique, trouvée dans les ruines de Pompéi et dont la reine Caroline Murât lui avait fait présent. Il gardait non moins précieusement et avait fait encastrer sur le couvercle de sa tabatière d'or une petite médaille microscopique, portrait de la princesse Caroline, et qu'il tenait également d'elle. « La dernière fois que cette princesse vint à Paris, M. de Clarac lui fit la courtoisie de faire couler à son effigie plusieurs médaillons en bronze. C'était M. Depaulis, graveur en médailles, qui voulut bien se charger de ce soin et préparer le modèle. » Cette tendre piété dans les jours mauvais pour la reine qu'il avait servie, et dont il avait jadis éprouvé les bontés, était chose nouvelle alors et touchante, venant du légitimiste fervent et convaincu qu'il se montra toujours. Nous n'en voulons point toutefois faire un privilège de son parti. C'est devenu, depuis lors, une aventure assc^ commune, dans ce monde des arts, des lettres et des sciences, qui n'a point, Dieu merci, connu les brutales et grossières ingratitudes de la politique, que cette fidélité émue du souvenir pour les princes et les princesses des dynasties déchues, et cette reconnaissance libre et fière de tout cœur vraiment noble pour les gracieusetés des jours prospères.
Qu'il s'agisse de la fortune administrative de M. de Cailleux, du baron Taylor et du comte de Clarac, c'est toujours même temps, même origine et même histoire. La chute de l'empereur et les grands événements de 1814 avaient —
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M. LE COMTE DE CLARAC
raconte M. Alkan — rappelé de Naples en France M. de Clarac. Il suivit le roi à Gand et revint avec lui à Paris. En 1816, il fut désigné pour faire partie de l'ambassade extraordinaire du duc de Luxembourg au Brésil. C'est à ce voyage que l'on doit le dessin exposé au Salon de 1822, et si connu de tous par la gravure de Forticr (aujourd'hui à la Chalcographie du Louvre), la Forêt vierge du Brésil. Pour qu'il pût dessiner à l'aise celte oeuvre singulière, on avoit cru devoir faire escorter l'artiste d'un certain nombre de nègres, chargés de le protéger contre les hôtes incommodes de la forêt. Mais, dès 181 5, il avait été nommé conservateur des antiques, en remplacement de l'illustre Visconti qui venait de décéder et dont il ne parlait jamais qu'avec la plus grande vénération. Depuis son retour du Brésil, il ne quitta plus la France que pour faire, en 1 833, un voyage de quelques mois en Angleterre et en Ecosse.
Si M. de Clarac resta, même avec une certaine âpreté, fidèle jusqu'au bout à la branche des Bourbons qu'il avait d'abord servie, on ne peut que lui en faire honneur. Les fortes convictions sont devenues si rares en notre siècle, que, pour demeurer honnêtement inébranlable en sa foi et en sa reconnaissance première, un homme grandit et prend, dans la perspective de nos contemporains, l'apparence d'être d'un autre âge et d'un autre métal. Dur aux intrigants et aux renégats, M. de Clarac ne sut tenir parfois, en ces matières, ni sa langue ni sa plume; et il faut savoir gré au pouvoir nouveau d'avoir fait la sourde oreille. Ce pouvoir donnait là aux révolutions futures un exemple qui n'a guère été suivi. Il leur apprenait comment un savant illustre qui honore son pays, et qui se dépense sans compter pour sa gloire, doit être, avant tout, respecté, même dans le for, fût-il imprudent, de ses préférences intimes : qu'en un mot l'intérêt et le bon service du pays doivent passer avant les mesquines défiances des susceptibilités politiques. Ne savait-on pas en haut lieu, aussi bien que dans le monde savant, que ce rude et noble M. de Clarac, cet homme de bien par excellence, dont les ressources de fortune étaient médiocres et allaient chaque jour s'épuisant, consacrait avec passion et jusqu'à l'aveuglement ce restant de richesse aux arts qu'il adorait ; et que nul n'était plus bienveillant et la main plus largement ouverte pour les artistes ; qu'outre son immense et dévorante publication, il avait soutenu à ses frais l'utile et dispendieux ouvrage du pauvre Willemin : les Monuments français inédits, pour servir à l'histoire des arts, des costumes, etc., continué après la mort de Willemin et pourvu d'un texte précieux par notre cher érudit M. André Pottier ; ne savait-on pas qu'arrivé lui-même quasiment à la gêne et à la misère, il s'était vu obligé de céder à la ville de Toulouse, en échange d'une rente viagère, son propre cabinet d'antiquités dont il était justement fier ; et que, pareil à l'alchimiste qui jette ses meubles dans son fourneau, c'était avec le produit de cette vente et ses maigres appointements qu'il entretenait toujours et toujours, et avec plus
d'acharnement que jamais, l'impression et la gravure, poussées avec des soins maniaques, de ces livraisons sur livraisons dont il ne devait pas voir les dernières ?
Je ne vous fatiguerai point, Messieurs, du détail de ses ouvrages. Si nous parlions devant l'Académie des inscriptions et belles-lettres, à laquelle ses titres lui permettaient de prétendre presque aussi justement qu'à la vôtre, nous nous arrêterions sur chacune de ses dissertations pleines de vues justes et de déductions ingénieuses, remarquables souvent par leurs singularités bibliographiques. J'en veux du moins citer les titres depuis l'œuvre de début, Fêtes des anciens. imprimée à Naples vers 1809, au moyen d'une petite presse particulière dont il avait confié le maniement à un domestique du palais de la reine Caroline; puis les 93 pages, Sur les Fouilles de Pompéi, également imprimées à iNaplcs en i8i3, illustrées de seize planches dessinées par l'autcur,et dont il n'est venu en notre pays qu'un bien petit nombre d'exemplaires. M. de Clarac a voulu que vous possédiez, Messieurs, parmi les insignes raretés de votre bibliothèque de l'Institut, l'un de ces exemplaires, fort unique à coup sûr en son espèce, car il n'était pas seulement enrichi d'abondantes notes marginales, mais recomplété de sa page 93, disparue dans l'un des nombreux voyages qu'il avait faits entre les mains d'emprunteurs peu scrupuleux.
Dans sa Description des antiques du Musée royal, commencée par feu M. le chev. Viscontit continuée et augmentée de plusieurs tables, par M. le comte Je Clarac y conservateur des antiques dudit Musée (Paris, impr. Hérissant Le Doux, 1820), et dans sa Description des ouvrages de la sculpture française des AT/', XVII' et XVIII* siècles, exposés dans les salles de la gâterie d'Angouléme (Paris, Impr. royale, 1824), M. de Clarac avait fait acte de conservateur savant et consciencieux des sculptures du Louvre. Il avait rempli avec honneur les devoirs de sa fonction; et ses catalogues sont restés jusqu'après 1848 le suide des curieux et des étrangers dans notre superbe collection nationale ; et depuis lors, hélas ! leur absence nous a fait défaut à tous, car, chose triste à confesser, après un demi-siècle ils n'ont pas été remplacés. Mais le grand monument de M. de Clarac, là où il est tout entier, honneur et science, et dont nul savant d'Europe n'a jamais conçu ni édifié le pareil, c'est ce « Musée de sculpture antique et moderne, ou description historique et graphique du Louvre et de toutes ses parties, des statues, bustes, bas-reliefs, et inscriptions du Musée royal des Antiques et des Tuileries, et de plus de 2,5oo statues antiques, dont 5oo au moins sont inédites, tirées des principaux Musées et des diverses collections de l'Europe; accompagné d'une Iconographie égyptienne, grecque et romaine, et terminée par l'Iconographie française du Louvre et des Tuileries. (Dédié d'abord à Sa Majesté Charles X.) Paris, Impr. royale, chez Victor Texier, graveur, 182Ô-1846, texte gr. in-8», et planches au trait gr. in-40 obi. • Un
pareil titre est comme une table des matières. Qui prétendrait vous dire, Messieurs, en quelques lignes, ce que M. de Clarac a fait entrer dans ces six énormes volumes dont les derniers, après la mort de l'auteur et sur ses manuscrits, ont été religieusement conduits à bonne tin par M. Alfred Maury, seul capable d'un pareil labeur, et de classer ces myriades de notes dont M. de Clarac avait usage de charger, recharger, surcharger, les épreuves de chacune de ses pages et dont la vue seule donne le vertige ?
Ce n'est pas seulement le monde des antiquaires, depuis qu'antiquaires il y a, qui est venu se fondre et se compiler là-dedans, par la description et l'explication, et l'histoire de toutes les statues antiques connues, et de tous les basreliefs, grecs et romains, et des autels, cippes, candélabres, sièges, etc., et des inscriptions grecques et latines, et quoi encore ? l'iconographie de l'univers ancien ; c'est la mythologie tout entière qui y passe, ou, pour mieux dire, les mythologics de tous les peuples connus ; il n'est si petit personnage des temps fabuleux qui n'ait là sa notice étudiée d'après les hiérographes les plus oubliés. Mêlez à tout cela l'histoire avec le chaos débrouillé de ses dates et ses détails biographiques les plus précis sur les figures représentées et sur les artistes de toutes les époques, et les investigations les plus approfondies sur les costumes de l'antiquité; et avant cela, un demi-volume qui serait un livre sur la partie technique de la scuplture, et l'autre moitié de ce volume qui restera comme la monographie la plus complète du Louvre et des Tuileries et où M. de Clarac a rassemblé, avec la plus minutieuse patience et la plus exacte critique, tout ce que l'on pouvait savoir alors sur les excellents sculpteurs, architectes et artistes de toute sorte qui avaient pm part, depuis l'origine, à la construction et à la décoration de ces palais fameux ; et les 1,1 3G planches dont les cuivres sont conservés à la Direction des Beaux- Arts, et qui pourraient servir à la réimpression d'un ouvrage trop vite épuisé et si précieux pour l'enseignement supérieur de nos écoles. Quand je vous disais, Messieurs, que ce livre monumental était un monde, et que celui qui l'avait conçu et poursuivi jusqu'à la folie des plus minimes recherches, n'avait point la taille d'un homme de notre siècle aux études légères et dispersées, et où l'on semble craindre de bâtir sur des fondations trop puissantes !
Un jour Charles X, aux Tuileries, félicite M. de Clarac de la beauté de son ouvrage : « Sire, répondit le savant, je remercie Votre Majesté de ses bons souvenirs, mais avec de pareilles entreprises on va droit à l'hôpital. — Nous irons ensemble », répliqua le vieux roi, en lui frappant sur l'épaule. Et ce mot à M. de Clarac fait songer à celui, plus touchant peut-être encore, de ce même roi à Chateaubriand quelques années après a Holyrood, ce mot d'une insouciance si noble sur sa royale indigence. L't sans doute penscrez-vous comme moi, Messieurs, qu'en notre siècle, assuill'é d'or sans vergogne, et où les plu:> hauts parvenus de la politique se sont montrés les plus âpres au gain et au thé
saurisement, il sied mieux à un gentilhomme, fût-ce au premier gentilhomme de France, de mourir pauvre qu'enrichi.
Pour en revenir à la liste de ses publications courantes, tantôt escarmouches d'archéologue, tantôt solides enseignements de conservateur, comment M. de Clarac n'eût-il pas été l'un des premiers à parler de la conquête sans pareille que la France et les arts venaient alors de faire ? Aussi, dès 1821, publiait-il son savant mémoire « sur la statue antique de Vénus Victrix, découverte dans l'île de Milo en 1820; transportée à Paris et donnée au roi par M. le marquis de Rivière ». Il faisait suivre ce mémoire d'une courte dissertation « sur la statue antique connue sous le nom de Germanicus, et d'un personnage romain en Mercure ».
En 1S29, il faisait imprimer, dans sa chère ville de Toulouse, ses « Artistes de l'antiquité, ou table alphabétique contenant jusqu'au vie siècle de notre ère, tous les statuaires, les sculpteurs, les peintres, les architectes, les fondeurs, les graveurs en pierres fines que nous ont transmis les auteurs anciens et les monuments u ; travail qui laisse entrevoir des lectures immenses, et dont tous les crudits de son temps ont profité, à commencer par M. de Montabcrt pour son Traité de la Peinture.
Puis venaient encore, en i83o, ses « Mélanges d'antiquités grecques et romaines, ou Observations sur plusieurs bas-reliefs antiques du Musée royal du Louvre, et réplique à la réponse de M. Félix Lajard, de l'Académie royale des Inscriptions ». Il s'agissait dans cette « réplique » d'un sien article a sur le basrelief mithriaque du Musée royal du Louvre ».
Et parallèlement à son ouvrage cyclopéen du Musée de sculpture, M. de Clarac menait la composition et l'impression très chargée et compacte de son « Manuel de l'histoire de l'art chez les anciens jusqu'à la fin du vi« siècle de notre ère. 1830-1847. 3 tomes en 4 parties ».
C'est à propos de ce Manuel que le pauvre souffre-douleur, le témoin martyr de ce remanieur perpétuel de ses propres textes, « sans plan et sans méthode arrêtée », M. Alkan l'aîné, s'écriait : « Il faudrait un volume entier et non quelques colonnes pour faire l'historique de ces quatre volumes in-i2, pour raconter les vicissitudes qu'ils ont éprouvées, les changements, les métamorphoses que l'auteur leur a fait subir successivement. Nous y avons consacré quatorze années pleines et entières de notre existence. Que de travaux, que de démarches chez les artistes, que de tribulations, mon Dieu ! — Ces quatre volumes inédits sont venus se joindre au Musée de sculpture pour achever la ruine de leur malheureux auteur... »
Pour le second volume de son Manuel, M. de Clarac avait fait graver, toujours à ses frais, un alphabet étrusque et un alphabet ponctué afin de représenter toutes les lettres qui se trouvent sur les vases étrusques et sur les pierres gra-
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vées; et les épreuves de ce volume avaient été revues par M. Dubois, sous-conservateur des Antiques, très versé dans la glyptographie et la dactylographie, et qui mourut quelques jours avant M. de Clarac. Nous l'avons connu, ce M. Dubois, qui n'était guère d'humeur plus accommodante que celle de son maître. Il avait le verbe très drôle et la dent très dure, et son manque de respect remontait parfois, — Dieu lui pardonne, — jusqu'à M. de Cailloux. Pour jouer pièce à ses confrères les archéologues, on le savait homme à imaginer les plus singulières supercheries, et c'est lui qui leva ce lièvre dont tout le monde antiquaire fut si vivement ému, d'une lame en plomb trouvée à l'intérieur d'une statue de bronze, et qui donnait le nom de son sculpteur.
Voici d'ailleurs le récit de l'aventure, tel que l'a résumé M. Alkan : « Le Musée royal avait acheté, en 1 835, du savant antiquaire M. F. Millingcn, une statue d'Apollon Philésius, trouvée près de Livournc. Malgré tous les soins que l'on prit de cette jolie statue depuis son acquisition, on aperçut des traces d'oxydation. En 1842, M. le directeur des Musées royaux prit le sage parti de faire vider cette statue. Comme M. le comte de Clarac était à la campagne, ce soin fut confié à M. J.-J. Dubois, sous-conservateur du musée des Antiques, qui s'adjoignit M. Laitié, sculpteur, et d'habiles ouvriers. Cette statue avait longtemps séjourné dans la mer ; on en retira naturellement du sable ; mais bientôt il en sortit une lame de plomb, couverte d'oxyde, car c'est cette lame qui faisait tout le procès chimique à la statue d'Apollon. Sur cette lame de plomb, sous une épaisse couche de poterie, la sagacité de M. Dubois sut bientôt découvrir le nom de l'artiste qui a trouvé ce moyen ingénieux de passer à la postérité, car on sait que, dans les temps anciens, il était défendu aux artistes d'inscrire leurs noms sur leurs ouvrages. »
M. de Clarac ne manqua pas de s'occuper d'un incident étrange qui touchait de si près sa conservation des Antiques, et en mai 1834 (?) il faisait imprimer chez Vinchon la brochure de 16 pages intitulée : « Sur une inscription gravée sur une lame de plomb trouvée dans une statue en bronze du Musée du Louvre, et sur les signatures inscrites parles artistes grecs sur leurs ouvrages. »
Rien d'ailleurs de ce qui touchait à l'archéologie ne lui était indifférent, et le vieux Paris ne lui était guère moins cher que l'antique Athènes ; c'est ainsi qu'il avait fourni l'article sur Saint-Gcrmain-l'Auxcrrois à la belle publication de l'un de ses meilleurs amis, l'un de vos anciens confrères, et que j'ai encore eu l'honneur d'approcher dans l'un des premiers jurys de peinture que j'aie fréquentés en nos Salons annuels : Souvenirs du vieux Paris ; exemples d'architecture de temps et de style divers. Trente vues dessinées d'après nature, par le comte Turpin de Crissé, membre honoraire de l'Académie des Beaux-Arts. Dédié au duc de Bordeaux. Avec des notices historiques et descriptives, par M*« la princesse de Craon, Mme la comtesse de Mculan et par MM. de I3cau-
chcsne, Castcllanc, de Chirac, de Courchamps, de Laportc, de Lasalle, de Pastorct, Quatremère de Quincy, RaouJ-Rochcttc, de Resse'guicr, Revoil, du Sommerard et de Vimeux. Il existe de ce premier recueil in-folio deux éditions, l'une de 1 835, l'autre de 1837.
On peut dire que l'œuvre de M. de Clarac était accomplie — sauf cette grande publication qui le dévora jusqu'à la fin, comme le vautour Prométhée — quand l'Académie des Beaux-Arts eut à cœur de couronner cette œuvre, en appelant parmi ses membres celui qui avait tant fait pour le noble art de la sculpture. Il fut élu académicien le 26 mai 1 838, et le roi, quatre jours plus tard, approuvait l'élection. Il succédait dans votre compagnie, Messieurs, à un aimable amateur, dessinateur habile de paysages, et qui nous a laissé un beau livre sur Fontainebleau, Antoine-Laurent Castellan, né à Montpellier le 1er février 1772, mort le 2 avril 1 838 ; celui-ci appartenait à votre Académie depuis le 6 avril 181G. — M. de Clarac, après avoir joui huit ans seulement d'une confraternité qui lui avait été un grand orgueil et un grand réconfort, laissait sa place parmi vous, Messieurs, à M. le baron Taylor, un homme de la même trempe et de la même génération vigoureuse, laborieuse et entrepre-
nantectqui sut, Dieu merci, garder trente-deux ans ce même siège, pour représenter dans votre société, après les études sévères et quasi abstraites de l'art antique, le respect de nos monuments nationaux et des reliques trop longtemps et trop injustement dédaignées des arts du moyen âge et de la Renaissance.
Je n'ai vu de près M. de Clarac que trois ou quatre fois, les jours où les besoins de son service ou de ses études appelaient impérieusement dans les bureaux du Louvre le conservateur de la sculpture antique et moderne. Les conservateurs de ce temps-là n'avaient point de cabinet administratif dans le Musée, et si M. Granct avait pied dans le palais, ce n'était point comme conservateur de la peinture, mais à titre d'artiste gratifié d'un atelier. D'ailleurs dans les dernières années du règne de Louis-Philippe, l'autorité des musées royaux et leurs relations avec le public étaient toutes concentrées dans les mains du directeur, M. de Cailleux, exclusivement préoccupé de la grande œuvre du Musée de Versailles. Les catalogues du Louvre, quand catalogue il y avait, — je parle de la peinture et des dessins, — se rédigeaient, comme besogne de bureau, par les employés de l'administration, sous la responsabilité, l'initiative et le contrôle du directeur, et c'est ainsi que lorsqu'un heureux mouvement d'études et de curiosité, manifesté par certaines publications du dehors, amena vers 1847 M. de Cailleux à la refonte érudite du catalogue delà peinture, il chargea non pas M. Granct, mais M. Eud. Soulié que vous avez connu, depuis, conservateur de Versailles, et qui n'était alors que simple commis d'une classe supérieure à la mienne, de relever les signatures et les dates ins
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critcs sur les lableaux, et de chercher les origines et l'histoire de chaque œuvre soit dans les anciens inventaires , soit dans les guides, soit dans les biographies, — point de départ de ces excellents livrets de M. Villot et de M. Rciset, qui ont depuis servi de modèles aux catalogues de la province et de l'étranger.
M. deClarac et M. Granet ne nous apparaissaient donc que fort rarement au Louvre, et je n'ai pu garder qu'un souvenir fugace du premier, soit quand nous le voyions allant et venant à travers la grande cour de ce palais, dont les salles basses étaient son domaine, soit alors qu'il cédait à son habitude italienne de la sieste dans le fauteuil de notre chef de bureau. Je me rappelle pourtant sa taille moyenne et robuste, et sa tête solide et carrée à la chevelure bien plantée et encore abondante. Quant à M. Granet, il venait coiffé de sa calotte légendaire, s'asseoir, une fois par mois, devant le poGle de notre rez-dechaussée de la cour du Sphinx, et y devisait un moment avec sa bonhomie accoutumée. C'est tout ce qui me reste en mémoire de ces deux personnages illustres, à moi l'un des derniers survivants de l'ancienne administration des Musées. Mais nous savions que M. de Clarac poursuivait chez lui avec une persévérance indomptable, l'immense publication du Musée de Sculpture, et son ombre fidèle, le bon petit M. Texier, ne nous laissait rien ignorer de l'activité de son maître. M. de Clarac ne devait point d'ailleurs tarder à disparaître, car il mourut le 20 janvier 1847. Trois jours après, le personnel du Louvre était appelé à sa cérémonie funèbre. Je me souviens que c'est dans l'étroit escalier qui montait à l'appartement modeste de cet infatigable travailleur, rue du Faubourg-Saint-Honoré, que je rencontrai pour la première fois notre cher confrère M. le comte de Nieuwerkcrke, le futur directeur des Musées. Celui-ci devait plus tard, en 1854, commander pour le Louvre au sculpteur A. Arnaud le buste de son vieil ami et le placer sur l'une des cheminées du Musée Charles X, non loin du buste de Visconti, que M. de Clarac n'avait jamais cessé d'exalter comme le premier et le modèle des antiquaires de l'Europe, et dont il avait continué et amplifié les beaux classements et les savants catalogues. M. de Nieuwerkerkc fit mieux encore. Dans les dernières années de sa surintendance, il attacha à la conservation des Antiques du Louvre un jeune archéologue de bon œil et de bon jugement, plein d'ardeur et de science et qui appartenait à la famille de M. de Clarac, M. Héron de Villcfosse.
Vous savez ce qu'il est devenu ; il est aujourd'hui l'un de vos confrères dans l'Académie des inscriptions et belles-lettres. Il a su rendre au Louvre de si vaillants services par son intuition solide et pénétrante des choses de goût, par son esprit suret bien ordonné, par ses travaux déjà nombreux, par son amour héréditaire de la maison qu'il a protégée aux côtés de notre cher Barbet de Jouy durant la Commune ; il a su, au dehors, se faire estimer si haut parmi ses con-
i4 SOUVENIRS D'UN DIRECTEUR DES BEAUX-ARTS
frères en recherches, par son savoir spécial d'épigraphiste, et cette curiosité si précieuse et communicative, de omni re scibili, en ce qui touche le cadre très large de larchéologic, que le voilà, quarante ans après la mort de M. de Clarac, occupant à bon droit et à l'appel de tous, le fauteuil de conservateur des Antiques qu'on a illustré dans sa famille, et ce n'est pas lui qui laissera dépérir cette mémoire vénérée.
A défaut de M. de Villcfosse, que vos usages ne permettent pas, et je le regrette, d'aller chercher dans l'Académie voisine pour vous raconter la vie si pleine d'oeuvres de ce parent, dont il prolonge au Louvre les traditions, j'ai là assis près de moi, Messieurs, un de nos chers confrères, M. Hcuzey, qui eût pu vous parler de M. de Clarac avec une bien autre compétence que la mienne. M. de Clarac ne m'appartient à moi, très ignorant et très indigne, que par la filiation de nos sièges, mais à M. Heuzey est échu, au Louvre, l'un des départements du vaste empire que M. de Clarac tint jadis entre ses mains, et vous savez avec quelle érudition brillante, ingénieuse et nouvelle notre confrère gouverne aujourd'hui ce département. Je dis vaste empire ; sous M. de Clarac, il ne l'était pas autant que de nos jours, où il s'est fort étendu par le grossissement des séries anciennes, et par des conquêtes de provinces alors entièrement inconnues et que nous ont values les fouilles merveilleuses non seulement sous la vieille Grèce, mais dans les sables d'Asie et d'Afrique et jusque dans les forêts d'Amérique. Force a bien été de partager cet immense domaine quasi sans bornes et qui s'accroit et s'accroîtra désormais à chaque heure et qu'on ne peut plus parcourir qu'en épclant chaque matin une langue nouvelle, un alphabet nouveau, domaine auquel n'eût pu suffire ni M. de Clarac, malgré ses larges épaules, ni pas un de sa taille.
Nos jeunes conservateurs du Louvre ont matière à ajouter de beaux volumes au Musée de sculpture antique et moderne de M. de Clarac ; mais ils ne doivent jamais le laisser oublier. Ce Clarac c'est l'ancêtre, c'est le pionnier des travaux formidables, celui qui a appris au Louvre comment un passionné du beau et de la gloire peut à la science qu'il adore et à la sainte maison dans laquelle il s'est incarné, sacrifier sa vie, ses veilles sans repos, et l'héritage de ses aïeux et jusqu'au pain de ses derniers jours.
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LES PORTRAITS D'ARTISTES AU LOUVRE i b