‹ Souvenirs d'un directeur des beaux-artsChapitre 72 sur 88 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Voilà encore l'un de mes rêves réalise. J'aurais mauvaise grâce à ne pas fJlicitcr celui qui m'a fait cette surprise. Car, pour si facile qu'en parût à distance la réussite, je sais pertinemment qu'elle n'était pas tant commode, et qu'elle avait arrêté plusieurs. Cette inquiétude, on vient de le voir, n'était pas très fondée; un bon coup de collier a suffi pour passer le gué; et maintenant il ne faut que se rendre compte de ce qu'on a voulu faire pour mener logiquement la chose à sa meilleure fin.

Le jour où M. Castagnary fut appelé à la Direction des Beaux-Arts, ce jour-là même, peut-être bien dès la veille, il annonçait à ses amis et au public et répétait dans son discours d'installation solennelle, qu'il allait consacrer l'un des salons du Louvre à une réunion de portraits d'artistes. C'était son idée favorite, et qu'il entendait faire aboutir et sans broncher. Pour l'exécution, il a été rapide et tenace, et je l'en loue. H a sagement fait, sans s'en douter peut-être, de se lier lui-même par un rapport public au Ministre. Il brûlait ses vaisseaux, et quels que fussent les obstacles, il était tenu d'aller jusqu'au bout. Je répète que les menues difficultés étaient plus complexes qu'il ne le savait lui-même, mais un nouveau venu, arrivant avec une autorité toute fraîche, et ne connaissant point les petites chausses-trapes, peut agir plus librement et écarter gaillardement les chicanes Je détail. J'ai trouvé même un moment qu'il prenait trop conseils de ci et de là, n'étant pas à l'avance disposé à les suivre. Il éprouvera plus tard que dans l'Administration qu'il gouverne, il est excellent de prendre l'avis de certains conseillers isolés, dont la sagesse et l'expérience personnelles peuvent être profitables et lumineuses ; mais qu'il se garde de soumettre, sauf dans les cas inévitables, les affaires qui lui sont à cœur, aux discussions des comités et commissions dont l'esprit se brouille naturellement par le nombre même et les tatillonneries de leurs membres et n'aboutissent qu'à des réponses mal digérées, confuses et dissolvantes, embarrassées et embarrassantes. Je l'ai fort senti moi-même, jadis, pour ma part, alors qu'il était question de l'Académie nationale des artistes français, ou du Prix du Salon, ou de certains travaux du Panthéon. Toute bonne résolution, pour garder son sens et son unité, doit se produire comme un coup d'État; un bon administrateur doit rester secret dans la combinaison et dans les apprêts définitifs de l'œuvre qu'il médite.

Mais il faut méditer et mûrir chaque œuvre avec grande prévoyance; s'assurer d'abord qu'elle est bonne, puis faisable. Autrement le moindre accroc dans le dJtail la peut faire culbuter. C'est ainsi que faillit être écrasée dans l'œuf ta réforme do l'École des Beaux-Arts en iS63, pour quelques inattentions de chef de bureau dans les formules du programme. M. Ant. Proust n'avait sans doute pas suffisamment combine' les raisons et les suites de son attaque aux ateliers de la même École quand il tenta de s'en prendre à eux, et dut battre en retraite. Je dis cela pour certains mauvais bruits qui avaient couru, et auxquels, Dieu merci, je ne vois point donner suite, touchant des projets d'attribution nouvelle de la Grande Galerie et de déplacement de l'École française. Je parle en toute sincérité et non sans intérêt pour celui à qui on les prête : l'administrateur qui transposerait dans le Louvre l'ordonnance chronologique des écoles, nous couvrirait de confusion aux yeux de l'Europe artiste, et s'il détruisait ce chef-d'œuvre prodigieux du salon des Sept-Chcminées, cette glorification superbe et vraiment grandiose du caractère si mâle et si robuste de notre école du commencement du siècle, lui-même, le mal accompli, se jugerait criminel. Il y a, d'ici là, autre chose à faire au Louvre. Quant à la commission qu'a nommée M. Castagnary pour son salon ou sa galerie de portraits d'artistes, et dont il pouvait si bien se passer, en réservant sa libre initiative, le plus précieux apanage et le premier honneur d'un Directeur des Beaux-Arts, elle lui a déjà créé et lui créera encore des embarras fort gratuits. Qu'il se souvienne bien que ce n'est jamais par trop d'initiative que les Directeurs périssent ; le public et les artistes leur savent gré de leur activité et de leur audace ; mais il importe absolument que leurs entreprises soient mesurées au bon sens des choses, et qu'elles se comprennent d'emblée, en leur ensemble, et qu'elles flottent pour bien dire dans l'air, dans l'opinion courante, n'ayant nul besoin d'être si nouvelles dans leur invention.

Ainsi voilà son Salon de portraits d'artistes au Louvre. Tout le monde y avait pensé depuis un tiers de siècle. Lui-même, en son rapport au Ministre, explique loyalement comment « dans ces trente dernières années, le rcgrct(qu'unc institution analogue à celle des Offices de Florence, permettant de recueillir et rassembler nos propres richesses, n'ait pas été depuis longtemps créée au musée du Louvre), ce regret a pris la forme d'un véritable mouvement d'opinion. Les critiques d'art sont entrés en campagne, et à plusieurs reprises l'administration a paru sur le point d'accueillir un vœu qui ne rencontrait point d'adversaires. » — Rien de plus vrai, et qu'il me soit permis d'ajouter mon témoignage à celui de M. Castagnary. Déjà dans mon Rapport adressé à M. le ministre de l'Instruction publique, des Cultes et des Beaux-Arts, sur l'administration des arts, depuis le z3 décembre 1873, jusqu'au /« janvier 1878, je racontais les titres fort anciens de cette idée courante, et qui, pour cause, m'était bien familière; je n'avais qu'à rctranscrire ma lettre du 17 juin 1876 à M. le Rédacteur en chef de la Chronique des Arts:

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• Monsieur le Rédacteur en chef, le portrait de J.-P. Laurens, destine à la galerie des Offices, fait naître en même temps et bien naturellement chez deux esprits distingues, MM. Lcchevallier-Chevignard(/.7 Chronique des Arts) et Olivier Merson [le Monde illustré), la pensée de la création au Louvre d'une collection des portraits de nos artistes nationaux analogue à celle de Florence, et tous deux me font l'honneur de m'appeler à leur aide.

« H y a treize ou quatorze ans, je crus cette idée bien près de son exécution . je l'avais proposée à M. le comte de Nieuwerkerke, et M. le Directeur général des Musées parut un moment ne pas la désapprouver. C'est pourquoi en publiant, en i853, la première livraison de mes Portraits inédits d'artistes français, je m'aventurai à l'expliquer et à la motiver fort longuement dans les pages 1 1 - 1 3 du volume. Je vous envoie cet extrait qui n'est après tout qu'une pièce à l'appui delà proposition de MM Lcchcvallier-Chcvignard et Merson. Je ne puis que me joindre à eux pour souhaiter la réalisation de leur projet toujours praticable au Louvre dans les salles mêmes où je l'avais rêvé, et pour le recommander instamment à M. le Directeur des Musées nationaux.

« Veuillez agréer, Monsieur, l'assurance de mes sentiments très distingués.

« Ph. de Chennevièrf.s. »

Et la Chronique des Arts, en appuyant d'ailleurs chaleureusement le projet, reproduisait l'extrait suivant de mes Portraits inédits d'artistes français :

« Aussi le Louvre comptera-t-il parmi ses bonnes journées celle où M. le comte de Nieuwerkerke montrera au public, comme il l'a résolu, rassemblée dans les salles contigues au Musée des Souverains, une suite sérieuse et digne de notre école, des portraits d'artistes de la nation française. Or, pour remplir ces salles encombrées aujourd'hui par un triste mélange d'œuvres secondaires, dont le voisinage déparc et gêne les chefs-d'œuvre de son Musée royal et impérial, M. de Nieuwerkerke n'aura qu'à étendre la main et à prendre dans son Louvre : Jean de Bologne, peint par Bassan ; Nicolas Poussin, par lui-même; Lebrun, par lui-même ou par Largillièrc ; Lesueur, par lui-même, dans le tableau de la Réunion d'artistes, attribué longtemps à Vouct ; Mignard, soit peint par lui-même derrière saint Luc peignant la Vierge, soit peint par Rigaud ; Mansard, peint par Rigaud; Pierre Pugct, par son fils François; Dufresnoy, par Lebrun; Séb. Bourdon, par lui-même; les frères Beaubrun, par Lambert, en i0;5 ; Mansard et Perrault, par Ph. de Champaigne ; Samuel Bernard, par Louis Ferdinand ; Michel Corneille, par Vanloo; Desportes par lui-même; Jeaurat et Grcuzc, par ce dernier; Joseph Vernct et Hubert Robert, par M™" Lebrun, dont on a là encore deux portraits par elle-même ; Ozanne, le dessinateur de marine, peint par lui-même. Si, comme aux Offices, on veut mêler la peinture au pastel à la peinture à l'huile, le Musée des dessins fournira à cette série : les portraits de

Girardon et De Cotte, par Vivien ; ceux de Lntour, de Dumont le Romain ci de Chardin, par Latour; deux fois Chardin, par lui-même ; Laurent Cars, par Perronneau ; Natoire et Boucher, par Lundbcrg; Dumont le Romain, par Roslin ; Bachelier, Pajou, Vincent et Beaufort, par Mroc Guyard, sans compter les miniatures et les dessins de toutes sortes.

« A Versailles, M. le Directeur général trouvera : un très beau Simon Vouet, peint, dit-on, par lui-même ; J. Bourdon, peintre sur verre, par son fils Sébastien ; Simon Guillain, par Noél Coypel; Jacques Lemercier, par un contemporain inconnu; Henri de Maupcrché, par Ph. Vignon ; Jacques Sarrazin, attribue à Jean Lemaire; Séb. Bourdon, par lui-même ; Louis Testelin, par Ch. Lebrun; Martin de Charmois, par Séb. Bourdon ; Jean Nocret, par Ch. Nocret, son fils: Louis Lcrambert, par Alexis-Simon Belle; Gaspard de Marsy, par Jac. Carré; l.cnostrc, par Carie Maratte ; Girardon, Sébastien Leclerc, Antoine Coypel, tableaux du temps ; Coysevox, par Gilles Allou ; Nicolas Coustou par Legros ; Charles de la Fosse, par André Bouys; Michel Corneille, par Rob. Tournières; J. Jouvenet, par J. Tortebat ; Elisabeth-Sophie Chcron, par elle-même ; Cl. Guy Hallé, par J. Legros; Jacques Autrcau, Hyacinthe Rigaud, Nicolas de Largillière. André Bouys, Jacques Lajoue, par eux-mêmes; Nattier et sa famille ; J.-B. Martin; Rob. Le Lorrain et Edme Bouchardon, par Fr.-Hub. Drouais, le premier en 1714; Nie. Vleughels, par Ant. Pesne; le sculpteur J. Thierry, par Largillière; Carie Vanloo, soit par lui-même, soit par Louis-Michel Vanloo; ce Louis-Michel par lui-même, et encore par lui Nie. -Henri Tardieu ; Jacques Gabriel, J.-B.-Fr. de Troy, tableaux du temps ; Rob. Tournières par P. Lesueur ; Soufflot, par Carie Vanloo; Boucher, par Roslin; les deux Belle, Nie. Simon Alexis, et le dernier mort en j8oô; Menagcot, par M™» Lebrun; Van Spaendonck, par Taunay; Edclinck, Cochin et Coiny, les graveurs; Gros, Girodet, par euxmêmes ; Gérard, ébauche de sir Th. Lawrence, etc., etc.; enfin la distribution des récompenses au Salon de 1824, par M. Heim, tableau qui a été gravé par Jazet. La collection de Versailles a encore, soit dans son magasin, soit dans ses uniques, affublés d'un nom de courtisan ou de celui d'un peintre donné au hasard, quelques portraits d'artistes dont on n'a pu, jusqu'à ce jour, constater bien authentiquement les noms, mais qui, peu à peu, livreront le secret de leur personnage et de leur auteur. La plupart de ceux que je viens d'énumérer plus haut faisaient partie de la série des morceaux de réception exigés de ses membres par l'Académie royale de peinture et de sculpture, et qui furent réunis par la dissolution de cette Académie, à la collection nationale du Louvre.

« Où sont allés les portraits d'académiciens qui manquent au Louvre et à Versailles ? J'estime que si on réunissait à ceux énumérés ci-dessus, les soixante-trois autres qui sont déposés à l'École des Beaux-Arts, dans l'une de ces salles où le public n'a point accès, cet ensemble présenterait non seulement la liste à peu

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près complote des morceaux de réception des portraitistes de l'Académie, mais la plus nombreuse et la plus étonnante collection qu'aucun peuple du monde ait jamais pu réunir des figures peintes de ses artistes nationaux. Voici les soixantetrois portraits de l'Ecole des Beaux-Arts :

« Adam l'aîné, par Perronneau ; Adam le jeune, par Aubry ; Allcgrain, par Duplcssis ; Barrois, par Gucuslain ; Bcrtin (Nicolas), par Delyen ; Blanchard,, par lui-même; Boullongne (Bon), par Allou ; Brenct, par Vesticr; Buirette, par Benoist ; Buystcr, par Vignon ; Cazes, par Avcd ; Christophe, par Drouais ; Collin de Vermont, par Roslin ; Corneille (Michel), par Tournièrcs; Coustou (Guillaume) le jeune, par Drouais ; Coustou jeune, par Delyen ; Coustou, par Legros; Coypel (Nocl-Nicolas), par lui-même; Coypcl (Noël), par lui-même; Ch.-Ant. Coypel, par lui-même; Dandré-Bardon, par Roslin; De Sèves, par Gascard; De Troy, par Belle; De Troy fils, par Avcd; Doyen par Vesticr; Favanncs, par lui-même ; Ferdinand père, par Gascard ; Fremin, par Autreau ; Galloche, parTocqué; Girardon, par Revel ; Grimoux,par lui-même; Halle, par Aubry; Houasse, par Tournièrcs; Hurtrelle, par Hallé ; Jcaurat, par Roslin: Lagrenée, par Mosnier ; Largillière, par Gueuslain ; Leblanc, par un inconnu : Lcclcrc (Sebastien) le fils, par Nonottc ; Lcmoync, par Tocqué; Lemoyne, travaillant au buste de Louis XV, par un inconnu ; Platte-Montagne, par Ranc ; Mosnier, par Tournièrcs; Natticr, par Voiriot ; Oudry, par Perronneau; Paillet, par Dclamarre-Richard ; Pierre, par Voiriot; Regnauldin, par Ferdinand; Rigaud (H.), par lui-même; Rigaud, par lui-même; Scrvandoni, par luimême; Silvestre, par Valadc; Van Clève, par Gobert; Vanloo (L.-M.), peignant le portrait de son père, par lui-même; Vanloo (C), par P. Lesueur; Vanloo (C-Amédée), par Mme Guiard ; Vassé, par Aubry; Verdicr, par Ranc; Vcrnansal, par Lebouteux; Vien, par Duplcssis; un peintre inconnu tenant sa palette à la main, par un inconnu ; par un inconnu encore, un peintre ou un dessinateur inconnu que je suppose être Pierre Dulin; il tient en effet un crayon à la main* et est assis devant un bureau sur lequel est placé un livre au dos duquel on lit : Sacre de Louis XV. Or, chacun sait que les dessins de cette grande publication officielle dont la chalcographie conserve aujourd'hui les planches gravées, sont de Dulin. — Cette chalcographie du Louvre, que je viens de nommer, possède les planches d'un très grand nombre de ces portraits du palais des Beaux-Arts, comme de ceux du Louvre et de Versailles. Ces planches sont l'œuvre des plus fameux graveurs français du siècle dernier; elles étaient les morceaux de réception de ces graveurs, comme les tableaux avaient servi à la réception des peintres. M. Gavard a bien fait graver quelques-uns des portraits d'artistes de Versailles dans ses Galeries historiques, mais quant à ceux-ci, la plupart sont à refaire ou ne sont pas faits.

« Les soixante-trois portraits de l'École des Beaux-Arts furent concédés temporairement, par décision du 8 décembre 1825, et envoyés les 24 décembre 182.S et 23 juin 1826. Si M. le Directeur général des Musées impériaux jugeait qu'en réclamant pour sa collection nationale des artistes français au Louvre, des portraits qui lui appartiennent par ses inventaires, il fût cruel de mettre à nu quelques murailles du Palais des Beaux-Arts, il me semble que dans l'intérêt de ce palais et du public, M. le Directeur général pourrait offrir à l'École des Beaux- Arts une généreuse compensation, et pleine de convenance, en lui prêtant un choix assez large de ces compositions académiques, morceaux de réception des peintres d'histoire et qui, par malheur, sont éparpillés dans le Louvre. Ces intéressantes compositions de peinture historique serviraient là à l'histoire de l'art, aussi bien qu'à l'enseignement. L'échange serait logique, et les deux Palais y gagneraient. »

Et j'ajoutais pour M. Bardoux :

« Si ce projet est resté sans exécution par suite de la répugnance marquée des établissements auxquels les emprunts devaient être faits, à se séparer des beaux portraits qui décorent leurs galeries, je crois qu'il ne serait pas impossible de le reprendre plus tard d'autre manière dans le musée du Luxembourg, le jour où des salles y deviendront disponibles, en y formant un noyau de portraits des artistes contemporains, peints par eux-mêmes, et offerts par eux, sur l'appel de l'administration, comme il se fait pour les Offices de Florence. »

Je n'avais laissé échapper d'ailleurs nulle occasion de ramener sur l'eau ma pauvre idée fixe, car on retrouverait dans les Archives du Louvre la lettre suivante adressée en 187G à M. Waddington, et que celui-ci avait transmise à M. le Directeur des Musées :

« Paris, le 20 novembre 187C, — Monsieur le Ministre, — vous m'avez fait l'honneur de me dire que l'on s'était plaint parfois à vous que l'administration des musées manquât aux yeux du public d'une certaine apparence d'activité. Peut-être y aurait-il moyen de donner satisfaction à ce sentiment du public, en consacrant certaines salles du Louvre et des autres palais qui relèvent des musées, à des collections nouvelles dont les éléments se trouvent déjà, en tout ou en partie, dans les mains de l'administration du Louvre. Je vous envoie ci-joint deux propositions de ce genre qui ont couru dans la presse, l'une relative à la création d'un groupe de portraits d'artistes français, rappelant celui des artistes de tout pays que vous connaissez aux Offices de Florence, et qui trouverait sa place dans les salles aujourd'hui inoccupées qui faisaient suite au musée des Souverains ; l'autre relative à un musée des costumes nationaux, à un musée ethnographique qui pourrait remplir les salles encore vides du château de Saint-Germain, à côté du musée des antiquités gallo-romaines, et dont j'ai émis l'idée l'autre jour à la cérémonie de l'Union centrale.

« J'ai pu obtenir l'installation au palais de Compiègne des antiquités du Cambodge, et vous m'avez autorise à faire préparer pour le même palais les moulages des antiquités du Mexique. Je n'étais point là sur le terrain proprement dit de l'administration des musées ; mais au Louvre et à Saint-Germain, il ne m'appartient pas de peser trop directement sur les décisions de cette administration, et je ne puis que vous demander, si toutefois mes deux propositions vous paraissent dignes d'examen, de vouloir bien les transmettre, pour qu'il les puisse étudier, à M. le Directeur des Musées nationaux. La création de ces deux collections distinctes, qui pourraient être installées à peu de frais, — et même celle des portraits d'artistes absolument sans frais, — fournirait un alimenta la curiosité publique, et donnerait un peu plus de vie extérieure, là où vous exprimez le regret de n'en pas voir assez. — Votre respectueux et tout dévoué serviteur. — Ph. de Chennevièrcs. »

Mais de même que jadis, en 53, on ne faisait point marcher le Directeur général des Musées plus vite qu'il ne voulait, — en 1876, la crainte de froisser un confrère en ses attributions faisait écarter doucement et puis tomber à vaul'eau un projet dont ces trop friands gourmets des choses les plus délicates de l'art ne soupçonnaient point l'intérêt aux yeux du public ; ils craignaient d'encombrer le Louvre d'oeuvres qui seraient jugées de valeur secondaire si on les comparait aux merveilles choisies des plus grands maîtres; en quoi m'est avis qu'ils ne savaient pas faire les deux parts équitables du raffinement de l'art et de la curiosité publique.

La France a toujours eu un goût singulier pour les collections de portraits. De là la fortune en notre pays, durant cent-cinquante ans, des Fouquet, des Janet, des Corneille de Lyon, des Dumonstier, des Qucsncl, des Beaubrun, des Dugucrnicr, etc., de là cette manie des crayons et des petits portraits peints qui encombraient de leurs séries les châteaux royaux et ceux des bords de la Loire, et toute maison un peu considérable de la noblesse et du haut clergé. Le bon Henri IV n'en avait-il pas voulu remplir cette galerie du Louvre qu'on a, depuis son incendie en 1661, appelée la galerie d'Apollon? Je ne sache que l'Angleterre qui ait poussé aussi loin que nous cette passion des recueils de portraiture dans les palais de son aristocratie, et qui ait donné pareille importance dans son école aux peintres de portraits. Car bien que chez nous, à partir du milieu du xvn« siècle, la peinture d'histoire et la décoration des ' hôtels et monuments aient semblé prendre la première place dans l'application que nous donnions aux talents de nos artistes, le peintre de portraits n'a cessé de jouir dans notre école d'une faveur extraordinaire, et d'y foisonner à ce point que les élèves de nos Rigaud et de nos Largillièrc ont suffi à fournir de premiers peintres les cours d'Allemagne et d'Espagne, et celles du Nord durant tout le xvui» siècle. Dans notre siècle même, aux Salons annuels, le

portrait n'excite-t-il pas, aux dépens des meilleures compositions des peintres, une préférence de curiosité qui tient au double intérêt de l'artiste et du personnage ? On l'a bien vu aux expositions organisées, en ces derniers temps, au profit d'oeuvres philanthropiques : l'exhibition des tableaux les plus renommés des anciennes écoles, prêtes par les amateurs dont les cabinets étaient le plus fermés, n'a pu obtenir une attention aussi empressée au Palais de l'École de Beaux-Arts, que le groupement de quelques centaines de portraits « les portraits du siècle », dont l'image était encore vivante dans notre mémoire à tous. J'affirme et j'en ai quelque honte, — que si Versailles n'était pas si loin du Louvre, ce pauvre Louvre, le temple prodigieux des merveilles de l'art universel, ne pèserait pas lourd, dans la fréquentation des foules, devant le palais consacré « à toutes les gloires de la France ». — En 1875, j'eus l'idée de réunir à Paris, au profit de nos écoles de dessin, les chefs-d'œuvre des musées de nos départements. C'eût été comme un autre Louvre, un rassemblement temporaire, une révélation éclatante de richesses inconnues non seulement de Paris, mais de l'Europe entière. Tout était prêt, le choix admirable était fait par la commission de l'Inventaire des richesses d'art de la France. Déjà nous avions les adhésions des musées les mieux pourvus de l'Ouest et du Midi ; de misérables défiances, soufflées traitreusement par la politique, firent avorter ce beau projet. Eh bien, quand trois ans après, nous entreprîmes de convoquer pour l'exposition universelle de 1878, ces mêmes musées de province à une exhibition solennelle de nos portraits nationaux, ceux mêmes qui nous avaient naguères cherché chicane semblèrent ne pouvoir résister à ce nouvel appel qu'ils jugeaient, je ne sais pourquoi, plus patriotique. Les salles du Trocadéro montrèrent pendant quelques mois trop courts, une collection à coup sûr incomparable des chefs-d'œuvre si variés du talent de nos portraitistes, inférieure certainement à la somme d'art pur que les amateurs eussent savourée dans la première en date de nos expositions projetées, mais qui chatouillait mieux l'orgueil de la nation, par son côté de galerie de famille des illustrations françaises. Qu'cst-il resté, hélas ! de cette apparition si courte et si gênée ? un bon catalogue et, Dieu merci, une assez nombreuse série de photographies exécutées à la hâte et malgré toutes les entraves, par les Braun.

Une galerie de famille, toute maison qui s'honore doit avoir la sienne ; c'est le respect des ancêtres, c'est le stimulant et l'enseignement des générations à venir. Quant à moi, j'ai toujours cru que toute école d'art se devait de réunir et de conserver pieusement les portraits des maîtres qui ont fait sa gloire et ses traditions : les artistes dans une nation sont une famille supérieure ; et j'imagine que c'est cet instinct de juste orgueil qui avait engagé les membres de l'Académie royale de peinture et sculpture à demander aux portraitistes agréés dans la compagnie d'offrir, comme morceau de réception, les portraits

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des membres les plus illustres de l'Académie. Ces portraits il nous sont restes, Dieu merci. Ils avaient, après la révolution, été dispersés dans nos musées nationaux : les plus beaux étaient demeurés au Louvre; d'autres avaient été prêtés temporairement, en 1820, pour la décoration de l'École des Beaux-Arts; d'autres enfin avaient été transportés à Versailles lors de la création du Musée historique, pour y tenir leur place au milieu des autres figures historiques des siècles passés. Comme je l'indiquais en 1 853 , il suffisait d'un coup de baguette pour rassembler tout cela. Ces pauvres portraits d'académiciens, ils avaient jadis habité le Louvre du vivant de l'Académie. Il a fallu plus d'un demi-siècle pour les y faire rentrer ; et voilà que ce sont eux qui composent aujourd'hui le fonds, le vrai fonds de cette galerie d'ancêtres que j'avais rêvée pour nos artistes. Ce n'est pas, comme on l'a vu, que les appels manquassent, et celui qui a précédé de deux ans la décision de M. Castagnary, vaut bien par l'importance singulière du personnage, de ne pas être oublié 1

M. Turquet, qui fut, avec sa légèreté bien inconsciente en toute chose, le seul de mes successeurs qui m'ait été cruellement nuisible, en quoi ce pauvre personnage à panache, agité et impuissant aux œuvres de sens commun, pouvait paraître fort ingrat, car c'est moi qui lui avais mis le pied à l'étrier dans le monde administratif des arts, en l'appelant, sur sa demande instante, dans nos jurys des salons, — M. Turquet, par une compensation comique, semble s'être appliqué à mettre en œuvre celles de mes entreprises que j'avais laissées inachevées ou fort empêtrées. Trois ans après mon départ de la Direction, il réussissait, malgré lui et en se prenant dans ses propres pièges, à mettre debout cette fameuse Société des artistes français pour laquelle j'avais tant lutté inutilement durant près de vingt ans. Et voilà que quatre ans plus tard, il s'échauffait, lui aussi, d'un beau feu pour organiser au Louvre une collection de portraits d'artistes, sollicitée par moi depuis trente-deux ans.

Le 20 août i885, il écrivait au Directeur des musées du Louvre : « Je vous ai entretenu, ainsi que M. le conservateur Gruyer, du grand intérêt qu'il y aurait pour le musée du Louvre, à posséder une galerie de portraits d'artistes de toutes les écoles. Je vous prie de vouloir bien me faire connaître quelles mesures vous avez prises, afin que cette galerie soit organisée au Louvre pour la rentrée du Parlement. — Veuillez agréer, monsieur le Directeur, la nouvelle assurance de mes meilleurs sentiments. Le sous-secretaire d'État. Edmond Turquet. » — A quoi M. de Ronchaud, dès le surlendemain, rJpondait dans les formes les plus hiérarchiques, par un long rapport, une fin de non-recevoir du ton le plus narquois, sous son apparente gravite, et qui est en lui-même un couplet de

haute comédie : « Je vous ai promis d étudier cette question avec M. Gruyer

qui est aux eaux en ce moment et qui aura l'honneur de vous voir à son retour

pour vous faire part de ses reflexions en ce qui concerne l'organisation de cette galerie dont il a lui-mOme depuis longtemps l'idée... » — En attendant, venaient les objections de Ronchaud : le Louvre ne possède dans ses propres salles que fort peu de portraits d'artistes ; — l'établissement d'une telle galerie ne peut être que l'œuvre du temps; celle de Florence n'a pas été formée en un jour;

— les règlements du Louvre n'admettent aujourd'hui nulle œuvre d'artistes vivants, nul portrait de vivant ; — qui commandera ces portraits d'artistes vivants? le Ministre ou le Directeur des Beaux-arts? — Le règlement soumet aux délibérations du comité consultatif l'entrée au Louvre de toute œuvre d'art;

— il faut un vote du Parlement pour les fonds d'appropriation du local., etc., etc.

— Et ce joli bernement durait cinq pleines pages.

M. Turquct, superficiel et point tenace, fut abasourdi et désarçonné par cette série d'arguments terribles. Je ne vois point que M. Gruyer ait eu à venir à la rescousse de son directeur, ni à proposer d'autres moyens pour l'exécution du projet que lui aussi avait, disait-il, depuis longtemps à cœur. En tout cas le soussecrétaire d'État n'insista plus et se tint coi. — Après tout cependant, même ceux qui ne goûtaient que médiocrement cette idée et l'ajournaient incessamment, auraient pu se dire que puisqu'elle se produisait et reproduisait avec une périodicité aussi régulière, c'est qu'elle portait en elle-même un certain grain

d'intérêt réel, et qu'elle deviendrait quelque jour irrésistible, et qu'il faudrait s'y rendre, et que le mieux était de l'étudier sans retard, et de lui chercher à sa mesure le gîte le plus convenable et de s'en faire le plus d'honneur possible.

On ne peut dire en effet que jusqu'à la dernière heure, l'insistance publique se soit un instant relâchée, car le jour-même où M. Castagnary entrait rue de Valois, un laborieux érudit, M. Henry Jouin, corrigeait la dernière épreuve d'un livre plein de recherches patientes : Musée de portraits d'artistes, peintres, sculpteurs, etc., nés en France ou y ayant vécu, état de 3ooo portraits peints, dessinés ou sculptés, etc., c'est-à-dire fournissait d'avance au Directeur des Beauxarts, l'indication des collections publiques ou privées où pourrait se ravitailler inépuisablement la galerie projetée dont il devait annoncer sitôt le projet arrêté (i).

(i) Quelle place charmante se ferait dans notre monde des ans, le jeune homme qui s'adonnerait aujourd'hui à l'étude quelque peu approfondie des portraits, dût-il borner son champ d'investigation à l'iconographie française! Je me souviens que dans les dernières années du pauvre Soulié, il était tout disposé à se tourner de ce côté, et je l'y poussais de toutes mes forces. Depuis qu'il avait rédigé son catalogue du Musée de Versailles, et avait dû se familiariser, par ce catalogue et ses publications de Dançeauci de l.uynes, avec tant de ligures historiques et les signes qui les pouvaient faire reconnaître, il semblait mieux préparé qu'aucun à pareille besogne délicate; et par son loni; stage au Louvre, il s'était suffisamment imbu du faire et des caractères divers do maîtres portraitistes. Les langueurs maladives île la (in de sa vie ne lui permirent point cette nouvelle transformation de ics études p .ur laquelle il fallait, j'en conviens, h

LES PORTRAITS D'ARTISTES AU LOUVRE il

Mais ce qui ne semblait préoccuper personne en tout cela, et qui avait bien son importance, voire son importance capitale, c'était la place, la question de la place; où trouverait-on, dans le Palais du Louvre, la « galerie » dont tout le monde parlait, pour y réunir cette intéressante série de portraits d'artistes? En 1 853, et plus tard en 1876, je proposais de les rassembler dans les salles alors inoccupées qui faisaient suite au « Musée des souverains ». J'avouerai qu'à l'cncontre de ce que l'on vient défaire, mon souci était d'isoler cette collection de portraits des autres salles destinées à l'exhibition des chefs-d'œuvre de peinture des écoles diverses. C'est un chapitre d'histoire patriotique que je voulais voir écrire là, et je me rendais compte que dans cette réunion de portraits, beaucoup, fatalement inégaux par le talent des portraitistes, ne pourraient lutter avec les merveilles choisies des salles voisines, quel que fût leur intérêt pour la curiosité nationale. Chacun ne parlait que de la salle des Offices de Florence ; mais c'était là un dicton de voyageur superficiel, et les deux collections, sans que l'on s'expliquât bien, devaient naître d'une conception entièrement différente. La salle des Offices de Florence est vouée exclusivement aux portraits des peintres de tout pays peints par eux-mêmes; ainsi l'ont voulu au xvii" siècle les Léopold, les Ferdinand, les Côme de Mcdicis, et l'œuvre s'est poursuivie depuis lors dans ce cadre strict et spécial ; mais son étroitesse même lui assurait une qualité supérieure, si les modèles étaient sévèrement choisis, car on était certain à l'avance, l'orgueil aidant, de l'excellence de l'exécution. Cependant les vrais amateurs ne sont pas tous aussi enthousiasmés de cette fameuse salle des Offices, et leur admiration ne s'y réchauffe que devant une trentaine de cadres, dont ils emportent le souvenir aux quatre coins du monde, ayant oublié en route une multitude de figures secondaires. Et qui sait si la faute n'en est pas au trop proche voisinage de ces autres salles où ils viennent de se remplir la mémoire des merveilles du Titien, du Giorgione, du Vcronese, de Velasqucz et de Rubens? — Et puis, que voulez-vous ? même à Florence, des portraits, même excellents, ne

pleine ardeur et la vaillante activité de la jeunesse. Mais qu'un jeune curieux zélé, attaché de près ou de loin à la conservation du Musée de Versailles, se pénétrant à fond de la table du l'ère I.clong et de son supplément par Soliman Lieutaud, et des séries de portraits graves, classées au cabinet des Estampes, se mette en campagne de musée en musée, de galerie en galerie, de cabinet en cabinet, sans se chercher des armes plus graves ni plus pesantes que la simple mémoire des yeux qui n'est pas la plus rare des mémoires, et un peu d'exactitude minutieuse dans le relèvement des notes, et un bon sens comparatif quelque peu aiguisé par l'exercice, — voilà un homme qui se sera fait, en quelques années, un renom tout à part, une place très enviable, singulière et hors pair dans le bataillon des connaisseurs. Le livre où il aura concentre ses observations, sera le régal et le manuel des curieux, le modèle â suivre pour les crudits des autres nations. Lui-même sera devenu tout a coup l'expert indispensable et autorisé, l'arbitre de cette science si intéressante non seulement pour l'art, mais pour chaque page de notre histoire. N'y a-t-il pas là de quoi tenter l'ambition éveillée d'un fureteur de bonne volonté '.

demandent pas à encombrer une salle depuis le parquet jusqu'à la voussure. Je ne crois pas que dans les salles que je proposais, au Louvre, j'eusse admis plus de deux rangs de portraits superposés; les portraits sont d'essence monotone ; chaque époque a, dans les modes de sa portraiture, des attitudes, des habitudes de pose et de tour de tête, des similitudes de costumes qui forcément serépètent et fatiguent à la longue. Plus la salle que l'on consacre à ces portraits est vaste, plus cette monotonie lasse les yeux, qui ont d'autant plus besoin de pouvoir s'intéresser de près à la variété d'art et à l'étude vivante et expressive de chacun des personnages.

M. Castagnary a prévu lui-même que ces 104 portraits, superposés à perte de vue sur quatre rangs, et dont M. Lafenestre a rédigé le catalogue, pour le jour d'inauguration solennelle par le Président de la République, n'étaient pas le dernier mot de sa création. En même temps qu'il ordonnait l'emménagemcni provisoire dans le pavillon Denon, il demandait à l'architecte du Louvre deux ou trois projets pour une installation plus élastique et définitive dans les parages du pavillon de Flore. Ces projets ont été remis au Directeur des Beaux-arts, et l'un deux prévoit une quinzaine de chambres, sept de chaque côté, avec une salle un peu plus vaste, ces chambres s'éclairant non par le haut mais pur de simples fenêtres; elles auraient, par leur moyenne dimension, l'intimité nécessaire à l'exhibition recueillie d'un choix d'intéressantes figures; à la bonne heure, et cette disposition est préférable à toute ordonnance pompeuse, et mieux faite pour mettre en valeur l'attrait très personnel d'une telle collection historique. Et quand M. Castagnary possédera ces salles, et y aura transporté et distribué, dans leur ordre chronologique, la série d'images de ses artistes, — ajoutant à ce qu'il possède une centaine seulement de têtes nouvelles, — complétant autant que possible cette série par les représentations des figures qui tiennent le plus de place dans l'histoire de notre école nationale, — les obtenant, au besoin, par échange, de nos musées de province, ou par acquisition, des cabinets de nos amateurs, et dans les ventes publiques, — ne craignant point, pour avoir le portrait de Le Sueur, de détacher des salles du Louvre le tableau d'une « réunion d'artistes », où il s'est peint lui-même en sa jeunesse au milieu des amis de M. de Chambray; — et où ai-je donc vu, — n'est-ce pas à Versailles? une superbe ébauche de tête de Gérard par Thomas Lawrence, — et un amusant portrait de Mm« de Mirbel par Champmartin? (1) — quand M. Castagnary aura là-bas,

(1) On retrouverait certainement dans ce même Versailles un portrait de J. Rcstout. rencontré par moi, il y a belles années, chez Blaisot, et acheté à un prix minime poui les musées impériaux. C'est, je crois, le J. Rcstout qui a été gravé dans la Galène française; que si ce Rcstout ne surïisait pas, un trouverait du même peintre une autrt effigie de plus grande importance. Je veux parler du portrait d'apparat qu'avait crayonnt de lui Maurice Quentin de la Tour, pour l'un de ses morceaux de réception. Les dcui pastels lamcux de Restoui et de Dumont le Romain se voyaient jadis, en assez fàchei»

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au bout du Louvre, ses vraies salles, logiques et spéciales, et les 200 portraits formant un corps bien solide; alors il pourra, mais alors seulement dormir en paix. Il ne craindra plus la dispersion d'une œuvre savamment agglome'rée, où les lacunes ne seront plus apparentes, et ces vilains retours offensifs et jaloux, tels que les connut ce pauvre Musée des souverains que je regrette encore, et qui avait, lui aussi, son intérêt bien français, et dont il eût fallu seulement, pour un temps, dissimuler certaines pièces trop voyantes, sans jamais, jamais l'éparpiller et anéantir; c'était déjà trop, dans un siècle, d'avoir renvoyé aux quatre vents du ciel le généreux musée des monuments français, — bien que des meilleures pièces de celui-ci soit sorti notre musée d'Angoulême. Que voulez-vous ? j'ai en horreur la démolition de toute oeuvre qui chante la gloire de mon pays.

C'est, à coup sûr, une grosse affaire et un grand honneur que de doter le Louvre d'une collection nouvelle, et cela ne va jamais, je l'ai dit, sans difficultés. La première, brutale comme un chiffre, se présente inévitablement sous la forme de dépenses d'architecte; en aucun temps, ces dépenses ne sont minces, dès qu'il s'agit d'appareiller une salle neuve ou renouvelée aux anciennes magnificences du Palais. Les architectes, ici plus qu'ailleurs, ont l'habitude de faire grand et somptueux. Impossible sur ce chapitre de leur faire entendre raison. Point de budget prévu, et prévu grassement, et voté sur longs rapports, point de salle nouvelle; ajoutez les lenteurs de n'importe quel architecte, qui ne saurait, pour peu qu'il touche à un mur du Louvre, ne pas se piquer de génie; et M. Castagnary, même avec le meilleur rapporteur du budget, en avait pour le moins deux bonnes années d'attente; une impatience fort naturelle l'a pris. Il s'est contenté de la salle la plus obscure du Louvre, qui en était du moins l'une des ^>lus vastes. Cette grande salle du pavillon Denon était à ce moment parée de larges toiles décoratives qui reliaient, dans la série historique de l'école française, le xvn» au xvm0 siècle. Il s'est trouvé qu'en somme à cette vaste salle venait aboutir la galerie de Poussin, de Le Sueur et de Claude, et aussi celle de Wattcau, de Boucher et de Chardin, et par surcroît, la nouvelle grande galerie des chefs-d'œuvre du xixe siècle, David, Ingres, Delacroix; c'est-à-dire qu'elle regardait à la fois par ses baies, les trois siècles de notre école française. En quoi le hasard se montrait ingénieux. Autre chance heureuse : le Directeur, en faisant rentrer subitement au Louvre une cinquantaine des 63 portraits prêtés à l'Ecole des Beaux-Arts, en i8î5 ; — plus une quinzaine du Musée de Versailles; — en y ajoutant une trentaine de portraits disséminés dans les salles diverses de ce même Louvre, — arrivait à réunir une centaine de cadres, suffisant tout juste ;i

état, dans les magasins du Louvre ; mais si détériores qu'ils soient par le temps et l'abandon, j'imagine qu'un adroit pastelliste, — et il n'en manque pas dans notre temps, — les pourrait remettre en état de figurer dans la série de nos portraits d'artistes.

remplir la salle par lui désignée. Et pas l'ombre d'une dépense à prévoir ! pas un sou à demander au budget 1 D'anciens tableaux étaient dépendus ; d'autres anciens tableaux étaient appendus à leur place. Ce n'était pas, parait-ii, plus difficile que cela. M. de Tauzia s'est servi, de son mieux et avec son goût ordinaire, de ce qu'on lui avait mis dans la main. Il n'a pu faire que la salle fût très claire; il n'a pu faire que l'ensemble ne présentât, — j'ai dit pourquoi, — un aspect un peu monotone. Une si grave assemblée de figures masculines alignées et immobilisées dans leurs cadres d'égale mesure, ne porte point à la gaieté; comme on dit sur les boulevards : « Cela manque un peu de femmes » ; les deux jolis minois de Sophie Chcron et de Mm« Lebrun, et les deux honnêtes visages de Mme Vien et de Mme Haudebourt-Lescot ne suffisent point à illuminer cet immense salon. On se rend bien compte, même au premier aspect, qu'il y a là à la suite du portrait du Poussin, vingt-cinq ou trente peintures admirables, capables de donner la plus haute idée de notre école de portraitistes , car certaines qualités particulières de notre art, le goût du noble et ingénieux arrangement, la grâce facile et élégante, le sentiment de la haute expression sans étroite manière, imposent à notre portraiture française sa marque bien spéciale, intimement liée au caractère de notre peinture d'histoire, plus soucieuse, elle aussi, Je l'élévation, de la délicatesse de la pensée et de la solidité de conception, que du naturalisme plus coloré, mais pesant, de certaines autres écoles renommées.

Ces portraits, rassemblés au Louvre, serviront eux-mêmes d'enseignement à nos portraitistes vivants. Ils leur réapprendront la souplesse et la liberté des attitudes; ils condamneront cette fausse dignité et cette raideur dans les poses qui ont été le malheur et la tare de nos portraitistes modernes durant la première moitié de notre siècle, la gêne des mouvements, la sécheresse glaciale et compassée des expressions, qui, depuis les élèves de David, ont appauvri et aminci notre école, et auxquelles seul a échappé M. Ingres dans le prodigieux portrait de Bertin. Ils retrouveront là cette facile aisance dans l'ordonnance générale de la figure, qui obéit au caractère môme du modèle, et se fond avec sa physionomie. C'est la vie, en un mot, que cet ensemble concordant et sans effort ducorps, du costume et de la tête ; et son principe, — même à travers les transformations de la mode qui ne s'épargne pas la variation, dans le goût de certains gestes et de certains attifements, — son principe a été instinctivement familier, comme la première loi de leur art, à tous ces maîtres et demi-maitres que vous voyez là, depuis Sébastien Bourdon, Ch. Le Brun, Ferdinand, R. De la Marre. Rigaud, Largillièrc, De Troy, Tournièrcs, Nocrct, Avcd, Tocqué, les Vanloo. Ant. Pesne, Pcrronncau, Duplessis, jusqu'à Greuzc, Roslin et MID' Le Brun. Que serait-ce si vous voyiez La Tour ? Je n'ose pas, en vérité, écrire ce que je pense; mais cette qualité essentielle du portraitiste, l'accord libre et sans façor. du personnage avec son ajustement, qualité bien française disparue de notre

école, durant un demi-siècle, sous prétexte de style, ne fallait-il pas, dans les expositions, aller la chercher, il y a vingt ans, à travers des œuvres d'un bien autre mérite et autrement solide et réfléchi que le sien, — je mets ainsi hors de cause certains bustes exquis de Flandrin et de Lehmann, — dans les portraits d'un homme qu'on a bien malmené, mais qui avait cela sans quasi s'en douter, dans les portraits de ce pauvre Edouard Dubufc, le Roslin aux belles étoffes de notre temps, — et aussi dans les quelques toiles qui firent la réputation de Nelly Jacquemart. — Aujourd'hui, Dieu merci, nous avons mieux, et l'école semble avoir retrouvé sa vertu d'autrefois, je veux dire son esprit de vie intelligente, avec les franches portraitures de Baudry, de Bonnat, de Delaunay et de Carolus Duran.

Pour en revenir au grand salon Denon, supposez cette salle isolée des autres galeries convergentes, qui l'écrasent du pur choix de leurs chefs-d'œuvre, on se dira volontiers que ce n'est pas là l'une des moins attrayantes du palais, et qu'en somme ces portraits offrent une somme d'intérêt supérieure à ce qui remplissait ci-devant le pavillon Denon ; qu'une telle création est un bienfait pour le Louvre. Mais il y a là, dans ces peintures inégales et hors de vue, trop de mélange du médiocre avec le bon. Le côté curieux y est trop effacé par le voisinage de l'excellent de l'autre côté de la portière. Transportez ces cadres d'une moyenne inquiétante hors d'un pareil voisinage, et aussitôt la pensée d'où est née la collection nouvelle et le service rendu au Louvre reprennent toute leur valeur et toute leur évidence, et les amateurs les plus difficiles seront les premiers à applaudir des deux mains.

Que chaque chose soit en son lieu, et y croisse favorisée par le temps, la persistance et le bon sens. Personne en notre siècle ne veut continuer personne. C'est l'esprit révolutionnaire de mutabilité perpétuelle, c'est l'esprit de notre époque, ruineux et délétère, ennemi de tout avenir. Par là on n'arrive à rien fonder en notre pays, à rien y élever de grand, a rien pousser, en quelque coin que ce soit de notre administration, h sa suprême et complète hauteur. Charles Blanc, inspiré par M. Thiers, organisa en 1872 et 73, le Musée des Copies. C'était un projet comme un autre ; mais une idée malencontreuse lui vint de de s'emparer, pour son musée, du Palais des Champs-Elysées. 11 ne réfléchit point que ce palais est, d'origine et à tout jamais, sans appropriation spéciale, un hall bon à tout, et qu'il faut se dire que la on est toujours à l'auberge, et que cette auberge même discrédite à la longue ses meilleurs locataires. L'État ne pouvait l'aliéner que pour quelques semaines ou quelques mois, et il en réclamerait fatalement l'usage pour la plus prochaine exhibition, ou fête passagère. L'occasionne se fit pas attendre. J'eus besoin, en 1874, d'une plus vaste étendue de salles pour l'exposition annuelle des artistes vivants plus largement ouverte que les deux précédentes. Je n'hésitai pas. La vraie place du Musée des Copies,

3o SOUVENIRS D'UN DIRECTEUR DES BEAUX-ARTS

sa place digne et utile n'était point dans ce bazar banal des Champs-Elysées, clic était à l'École des Beaux-Arts. En quelques jours le transport fut fait, les toiles remplirent les galeries, les salles, les escaliers du palais, à côte des moulages qui semblaient les attendre. Et en effet à l'École des Beaux-Arts, le Musée des Copies a sa raison d'être ; elles y servent de pièces à l'appui des leçons de professeurs de l'histoire de l'art. Qu'est-ce que ces leçons, sinon lo description, c'est-à-dire la copie parlée des œuvres magistrales qu'analyse le professeur ? et les copies peintes y expliquent plus visiblement, par leur coloration et leur dessin, les enseignements de l'orateur. Aussi ne me serais-jc jamais pardonné de détruire un tel musée, un tel amoncellement de documents qui, bien que rassemblé à la hâte, ne demandait, une fois remis sur son terrain, qu'à se développer sagement, selon les besoins de l'école, et selon un système Je modèles à reproduire, que l'on était libre désormais d'étudier sans crainte du lendemain et de poursuivre à loisir. Moulages et copies peintes, voilà le vrai musée de l'École des Beaux-Arts ; voilà celui qu'elle doit accroître avec ténacité et âpreté, et sans jamais perdre de vue les occasions de l'enrichir. — Certes je comprends qu'il y ait matière à regret, pour les professeurs de cette école, de ne plus voir dans les deux salles de leurs réunions, ce bel assemblage des portraits de leurs devanciers en l'autre siècle, des fondateurs de l'enseignement d'art dans l'ancienne Académie, professeurs, professeurs adjoints, conseillers, recteurs, etc., que l'importance même de leurs fonctions avaient désignés au* choix des peintres pour leurs morceaux de réception. La présence de tels portraits donnait grand air aux délibérations des dignitaires actuels de l'École des Beaux-Arts. Mais, peu à peu, eux-mêmes se consoleront en retrouvant ces mêmes portraits dans une autre réunion plus complète des cadres de même provenance académique, dans une assemblée générale et plénière des grands artistes de la nation. Ils s'en consoleront le jour où ces images de leurs prédécesseurs, qu'ils ne pouvaient prétendre conserver à toujours puisque « prêtées temporairement » elles demeuraient rivées aux inventaires du Louvre — ces images seront remplacées sous leurs yeux, par des copies profitables de chefsd'œuvre, utiles instruments d'étude, servant d'arguments à la doctrine saine et forte qu'ils ont charge de faire pénétrer dans l'esprit de leurs groupes d'élèves.

Je ne me suis pas bien expliqué pourquoi M. Castagnary avait cru devoir adjoindre aux images de nos artistes français, à côté de Nicolas Poussin et de Pierre Puget, les quelques portraits de Van Dyck et de Rembrandt, du Tintorct, du Guerchin, de Marattc, de Michel-Ange et de Canova. Champaigne passe encore, et même il y va de soi, car le meilleur de ses travaux a été pour la France. A même titre ne sont-ils pas venus là, Martin Desjardins, et Buystcr, et Servandoni, et de Lyen? Et qui s'étonnerait d'y rencontrer Van der Meulen?

Ils furent de notre Académie royale et le jour où notre Académie les appela à

elle, leur morceau de réception leur lut le meilleur brevet d'artistes français. La légion en est nombreuse de ces associés étrangers des deux siècles passés, naturalisés français par le tableau ou le marbre offerts le jour de leur entrée à l'Académie royale. Dès le jour même où s'organisa la célèbre Compagnie, sur les vingtsix premiers appelés, six nous venaient d'Anvers ou de Bruxelles, et au xviii» siècle l'Italie et la Suède nous adjoignirent tout ce qu'elles avaient de vaillant. Que les portraits de ceux-là soient mêlés à ceux de nos peintres, à merveille et c'est justice. Quant à ceux qui ne nous tiennent pas par ce lien de famille, à quel titre se glisseraient-ils ici ? Prenons garde à une méprise. La salle des Offices fut dans son origine, et restera à jamais un très noble, un superbe caprice d'amateur princier; rien de plus. Chez nous, l'idée n'est pas la même; elle est, avant tout, patriotique. Si, par malheur, nous laissant aller à une hospiralité trop ouverte, et qui rendrait méconnaissable le sens de l'oeuvre, nous prétendons au cosmopolitisme, nous resterons piteux et misérables, incapables à tout jamais de lutter contre les deux siècles d'acquit de la galerie de Florence. En vérité n'y songeons pas ; c'est déjà bien assez d'avoir à remplir notre cadre national, sans nous noyer dans le vague des autres écoles. Renvoyons bien vite Van Dyck et Rembrandt, le Tintorct et le Gucrchin à la grande Galerie. Ne songeons qu'à les remplacer, si possible, par de sûres et suffisantes images de VV'atteau, de Simon Vouet, de Claude Lorrain, Lenain, Errard, Stella, Bourguignon, Valentin, Van der Meulen, iMonnoyer, Coyscvox, Lemoine, Desportes, Delafossc, les Boullongne, les Parrocel, Latour, Jac. Callot, J. Pesne et les Audran, en remontant si haut que nous pourrons, vers les Primatice, les Maître Roux et les Nicolo, les J. Cousin, les Freminet,lesCIouet et les Dumonstier,ces derniers ayant peint et dessiné tant de portraits qu'il semble difficile à croire qu'ils n'aient pas laissé le leur en quelque portefeuille encore inconnu des curieux; nous avons bien celui d'Ant. Caron. Je n'entends point d'ailleurs fermer trop rudement la porte aux étrangers modernes qui ont fait à Paris leurs études dans nos ateliers et acquis leur renommée d'artistes dans nos expositions, ou ceux encore que s'est associés notre Académie des Beaux-Arts.

Mais j'ai regretté, pour ma part, que M. Castagnary eût livré un peu trop ouvertement aux chatouilleuses espérances des artistes la seconde question qu'éveillait son projet, la question des vivants. Ne mêlez pas, pour que votre œuvre demeure sérieuse, la querelle des vivants avec le tranquille entretien des morts. Les morts seront peu à peu appelés par vous, selon la fortune des bonnes rencontres; ils combleront peu à peu les places vides et dans leur ordre historique, dans les salles qui les attendront, là- bas au bout du Louvre. Ils n'entreront pas malgré vous, mais de votre plein gré, et ce sera une fête pour la venue de chacun d'eux. Craignez que pour chacun des vivants ce ne soit une bataille et, qui pis serait, une comédie. Encore une fois, rien de commun ici

3i SOUVENIRS D'UN DIRECTEUR DES BEAUX-ARTS

avec ln pensée et le procédé de Florence. Les Offices désignent à distance, dans les écoles européennes, les quelques peintres notables auxquels ils croient devoir faire appel. S'ils se trompaient, par erreur ou condescendance, sur l'importance réelle que méritent ces peintres entre les artistes de leur nation, qui s'en plaindrait ici ? Ce ne serait ni plus ni moins qu'une bonne aubaine pour l'heureux désigné. Tout au plus quelque Florentin serait-il capable de redresser cette erreur ou cette complaisance. Mais à Paris, si vous laissez forcer les portes du Louvre par l'ambitieux trop presse et sans titres, ce n'est point à la commission choisie par vous que l'on s'en prendra de la camaraderie qui aura fait passer cet intrus ; on s'en prendra à vous-même, et vous n'aurez rien gagné à ce paravent. Je vous jure qu'un homme de bonne volonté, à cause même du sentiment de sa responsabilité, est toujours plus capable d'impartialité que la plus honnête commission du monde. Commission et complaisance, voire faiblesse un peu louche, sont quasi synonymes. Et puis cette commission même, fût-elle purement consultative, est-il permis à tout le monde d'en accepter le rôle ? Cette commission « chargée de proposer au Ministre les noms des artistes vivants qui, à raison de leur notoriété, pourront être invités à offrir leurs portraits, bustes ou médaillons ». y sera-t-il permis à un président de l'Académie des Beaux-Arts, y scra-t-il permis à un président de la Société des Artistes français, de choisir entre leurs confrères, auxquels ils doivent égale protection, égale affection, de désigner les dignes et les indignes, digmtscst, indipius est intrarc? Même vos inspecteurs des Beaux-Arts y perdront de leur autorité nécessaire, pouvant passer pour vos porte-paroles. Soyez sûr qu'à vous seul, vous feriez mieux et plus justement que tous vos commissaires assemblés. Dans le poste que vous occupez, sachez que pour peu que vous ouvriez aux choses une oreille attentive, les choses vous parlent d'elles-mêmes et vous crient leurs besoins. Le jour où, en octobre dernier, vous preniez en main l'administration des Beaux-Arts, vous avez dit : « J'arrive ici sans parti pris d'aucune sorte. La gloire de la France est faite du labeur de tous ses artistes ; tous les talents, quels qu'ils soient, ont donc droit aux encouragements de l'État, et pour ma part je me propose de les appeler tous, sans m'occuper de savoir de quelle école ils sortent, ni de quelle doctrine ils relèvent. » Voilà le moment et l'occasion de vous montrer fidèle à votre parole. Je me souviens, moi, que le jour où la pensée me vint de combler à Versailles les lacunes laissées, depuis quarante ans, dans les séries des portraits, par les rancunes de l'esprit de parti, je n'eus pas un moment l'idée d'appeler une commission à mon aide. Je dressai ma liste en tout bien, toute conscience, en honnête et indépendant patriote qui fait cas de toutes les grandeurs, sur quelque terrain de littérature, de science et d'art qu'on eût servi la patrie, et m'est avis, sans vanité, que les lacunes dont je parle ne furent point trop mal comblées. — Il vous est plus facile encore de mieux faire, car vous n'avez à vous occuper que d'une

espèce de nos illustres, et les noms de nos artistes vivants vous sont plus familiers qu'à personne ; ils ne sont point d'ailleurs tant nombreux, ceux de qui l'on peut prévoir qu'après leur mort, leurs œuvres entreront d'autorité au Louvre. Étes-vous sûr qu'en invitant à offrir leur image à la nation, les peintres et les sculpteurs avant obtenu aux expositions annuelles ou universelles, l'une des médailles d'honneur, vous n'aurez pas déjà atteint bien près de la juste limite? Ces médailles d'honneur sont décernées par le suffrage des artistes, c'est-à-dire par quelque chose ressemblant fort à la plus indiscutable des commissions, la mieux acceptée à l'avance par les manieurs de brosses ou de ciseaux. N'oubliez point que tout artiste, pour suivre fermement sa voie et garder foi dans son propre talent, doit être orgueilleux, c'est-à-dire n'admettre au fond de lui-même que le jugement de ses pairs et rester défiant de toute autre juridiction sur un point aussi chatouilleux que l'appel de son portrait au Louvre. Ajoutez-y, en bonne équité, une dizaine de noms qui ont pu échapper aux jurys distributeurs de ces médailles, en une année particulièrement brillante, — il vous est facile de retrouver les listes des ballottages, — et je vous affirme que vous n'aurez, pour vous faire honneur d'une parfaite impartialité, besoin que d'un bien petit etïort de mémoire. — Restent les architectes et les graveurs qui ne sauraient vous fournir eux-mêmes leurs portraits ni sur toile ni en marbre. Ce sera affaire à vous de demander leurs images, si vous le jugez bon, à quelques-uns de leurs amis. — Et si l'on vous répète, au bout de tout cela, que les règlements du Louvre n'admettent point dans les galeries du palais les œuvres d'artistes vivants, vous leur répondrez que dans ces salles écartées, hors du voisinage des anciens maîtres où vous vous proposez d'installer définitivement la collection des portraits

d'artistes français, toute liberté vous est rendue, car vous n'avez entendu dérouler là, par ce procédé qu'on appelait jadis « la peinture parlante », que le chapitre le plus vivant, le plus éclatant et le plus attrayant, à tous les yeux, des archives de notre école nationale.

Voilà bien des pages à propos de l'ouverture de la nouvelle salle du Louvre. Je repète une fois encore que cette ouverture m'a réjoui C'est l'exécution d'un rêve que j'avais regretté de ne pouvoir accomplir moi-même, le jour où, proposant, avec bonnes raisons, au Ministre de reconstituer la Direction des musées nationaux, je m'étais fait une loi de ne point peser sur l'initiative de cette direction. Je n'avais pu agir que par de vagues sollicitations, que des sollicitations contraires avaient entravées ; un plus libre que moi est venu qui, ne se sentant point les mains liées par lui-même, a poussé rondement une entreprise mûre depuis tant et tant d'années. Il a bien fait à mon sens ; mais encore un coup, qu'il ne tienne pas sa tâche pour terminée. Que M. Castagnary veille sur son œuvre, et la couve, et la caresse et l'enrichisse incessamment. Cette œuvre aura pour longtemps besoin de ses soins paternels pour produire son complet <t

utile spectacle. Si tous voulez que les enfants grandissent, il faut veiller avec soin sur leurs premiers pas. Toute institution éclose de l'orgueil ou de la curiosité d'une nation ne saurait périr. On l'a bien vu par les expositions : on a eu beau les traîner chez nous, de palais en palais, de déménagement en déménagement, les Salons ont vécu et se sont propagés de peuple à peuple dans toute l'Europe. Ainsi pour la collection des portraits d'artistes au Louvre ; elle pourra être menacée à certaines heures critiques; clic pourra même être dispersée à nouveau ; ne craignez rien : trois ans après sa dispersion elle ressuscitera, et tous ses cadres reprendront d'instinct le chemin du Louvre. 11 se trouvera toujours quelqu'un pour rappeler qu'elle a été, et qu'avec raison elle doit être à nouveau, et au Louvre et non ailleurs, — et ceux qui l'aurontcrue anéantie en seront pour leur fausse joie.

Tant que la France sera, soyons possédés de la folie du Louvre ; au Louvre, écrin colossal, trésor des trésors de la patrie, au Louvre appartient de droit tout ce qui peut lui être une richesse, une lumière ou un décor.

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