CHAPITRE VI
A M. LE DIRECTEUR DE L'ARTISTE
Cher Monsieur.
Vous m'avez dit que l'Artiste se proposait de traiter la grosse question des concours, dont l'usage semble depuis trop longtemps déjà et désormais prévaloir dans les commandes des plus intéressants travaux que puissent ambitionner nos peintres et nos sculpteurs. Je ne sais quelle peut être sur un si grave sujet l'opinion de V Artiste; mais la matière m'a toujours paru de telle
importance qu'à propos du Salon de 1880, je n'avais pu me défendre de m'en expliquer tout haut; voulez-vous me permettre de retranscrire ici mon humble
avis :
« Puisque je viens de prononcer le mot de concours, dites-moi si les concours organisés dans ces derniers temps par l'Etat et la Ville de Paris offrent rien d'égal à la sûreté et à la garantie des renseignements du Salon. Ces concours ne sont qu'un leurre au gros sentiment d'égalité du vulgaire. Avec leur apparence banale de justice démocratique et d'appel à tous les talents, ils ne flattent et n'attirent que les médiocres. Ils ont le don de provoquer les incroyables insanités de toutes les pauvres cervelles surexcitées ; et cette surexcitation se ressent jusque dans les projets d'artistes, d'ordinaire plus maîtres d'eux-mêmes. Les forts se défient et se dérobent ; cette mêlée ne leur dit rien ; ils ont ailleurs donné leur mesure ; c'est à qui commande des travaux à la connaître. Depuis le concours de la République en 48 jusqu'à ceux de ces mois derniers, qu'est-il sorti de tout ce beau tapage ? Rien ou presque rien, à peine quelques œuvres de second ordre qui vont s'habituer à usurper dans nos squares ou sur les murs de nos monuments la place des artistes supérieurs. Et pourquoi nos ministres ou nos préfets de la Seine taxent-ils ainsi publiquement leurs hauts fonctionnaires d'ignorance et d'incompétence ? Quel avantage ont-ils à proclamer à son de trompe que ces hauts fonctionnaires seraient incapables de désigner en toute sûreté quel sculpteur est propre à telle statue, quel peintre sied à telle décoration ? Mais ces collaborateurs, vont penser les artistes, ne savent donc pas leur métier? Sont-ils donc indignes de la confiance que le ministre a mise dans leur discernement ? ou, pis encore, ont-ils peur d'assumer une responsabilité qui est l'honneur même de leurs fonctions? A quoi bon alors les expositions annuelles, si ce n'est à révéler à nos administrateurs les hommes capables de prendre part aux travaux de l'État ? C'est là qu'en une série d'ouvrages exposés librement et mûrement au jugement public, l'artiste se produit et se développe tout entier sans hasard ni tricherie ; c'est là que vous devez noter son nom sur votre carnet pour l'appliquer avec choix à la tâche qui lui conviendra particulièrement ; c'est là que vous saurez s'il est en état d'exécuter puissamment, savamment, jusqu'au bout, l'esquisse peinte ou le modèle à peine ébauché qui sera l'embryon de l'œuvre définitive à laquelle un élève adroit de l'École des Beaux-Arts ou un modeleur d'industrie peut donner un semblant d'aspect suffisant à tromper un jury, mais dont le victorieux est hors d'état de tirer une œuvre maîtresse. Avec vos concours, je vous le dis, vous cherchez vous-mêmes à être dupés. C'est au Salon, au Salon seulement, que vous reconnaîtrez les artistes dignes de perpétuer dans nos monuments la gloire de l'école française. »
A M. LE DIRECTEUR DE L'ARTISTE
Voilà, Monsieur, ce que je pensais et ce que je pense encore de ces concours ouverts, en dehors de nos expositions nationales, par des administrations timorées ou faussement démocratiques. Mais permettez-moi de vous faire entendre, pour appuyer mon opinion, une voix autrement autorisée que la mienne; c'est celle de Pradier, le sculpteur célèbre, dont le curieux billet suivant m'est venu par hasard dans les mains ; en homme respectueux des textes d'artistes, je me garderai bien de corriger sa bizarre orthographe :
■ Cher Monsieur, vous avez désiré, je crois, voir mes esquisses de la statue de la République mise en concours. La première assise a un œil peint en rose sur la pleinthe, la seconde debout a un petit ancre gravé aussi sur sa pleinthe ; chacune tient d'une main une épée et une branche d'olivier (la paix ou la guerre), et de l'autre s'appuye sur un faisceau surmonté d'un bonnet de liberté, etc., etc. Comme vous le voyez, je me ployé sans trop murmurer à cet exigence voulue par les circonstances. A quoi sert donc la réputation du talent obtenue chaque année
dans le grand concours de l'exposition du Louvre Vous le savez, tel qui par
l'aide de son maître ferait une bonne esquisse serait peu capable de l'exécuter en grand. N'importe j'obéis et le destin fera le reste. Que n'êtes-vous le Destin ! vous auriez la barbe un peu blanche, mais aussi vous feriez beaucoup de bien... c'est quelque chose. — Agréez, je vous prie, Monsieur, les salutations de votre tout dévoué. — J. Pradier, membre de l'Institut. — Paris, le 1 5 mai 1848. »
Pradier a dit là, en deux lignes amères, tout ce qu'un artiste, ayant la conscience de sa valeur, pouvait faire sous-entendre. Depuis 1848, les artistes n'ont point changé, ni l'intérêt de nos monuments, ni les conditions d'enfantement des belles œuvres.
Agréez, cher Monsieur, l'assurance nouvelle de mes sentiments bien dévoués.
PH. DE CHENNEVIÈRES
TABLE