‹ Souvenirs d'un directeur des beaux-artsChapitre 86 sur 88 · A MONSIEUR LE BARON GÉRARD · texte numérisé non relu

A MONSIEUR LE BARON GÉRARD

« Paris, le 34 septembre i83o.

« Monsieur le baron, l'ordonnance du roi qui rend le Panthéon à sa destination première nécessite une modification dans les sujets qui avaient été précédemment adaptés à la décoration de cet édifice. Au premier rang figurent les pendentifs de la coupole, dont l'exécution vous a été confiée, et pour lesquels je me plais toujours à compter sur votre admirable talent. Je n'ai pas besoin de vous indiquer dans quel sens doivent être entendus les changements que réclament ces compositions précédemment arrêtées. Je laisse à votre jugement éprouvé le soin de rassembler et de concilier les idées qui doivent assurer désormais au Panthéon un caractère purement patriotique et national. J'appelle seulement votre attention sur l'urgence de ce travail, et je verrai avec plaisir que vous y consacriez désormais tous vos soins. Je sais que telle est

4a SOUVENIRS D'UN DIRECTEUR DES BEAUX-ARTS.

votre intention, et je compte sur votre promesse de pousser à bout cette grande entreprise dans un délai qui n'excède pas six années. C'est dans ce but, et pour vous montrer le prix que j'attache à ce que la France jouisse bientôt du fruit de vos travaux, que j'ai résolu d'élever le prix qui vous avait été précédemment alloué pour les quatre pendentifs, et de le mettre plus en rapport avec l'importance du travail et le mérite de l'artiste. 80,000 francs vous seront remis au lieu de 60,000, pour le prix total des quatre tableaux. Cette somme vous sera payée à raison de 10,000 francs chaque année, à compter de 1851, jusques et y compris 1834; les 40,000 francs restant seront réservés pour solde de l'ouvrage et après son entier achèvement.

« Je désire que ces arrangements vous soient agréables, et vous donnent une nouvelle preuve du prix que j'attache à la prompte réalisation d'un projet qui doit ajouter à la gloire de notre École.

« Agréez, monsieur le baron, l'assurance de ma considération distinguée.

« Le minisire, secrétaire d'État de l'intérieur,

« Guizot. »

C'est, comme on le voit, une histoire assez embrouillée que celle de ces pendentifs. La commande en remonte bien à 1821, mais l'artiste, sûr désormais que personne ne lui disputera si belle place, et pressé sans doute par d'autres travaux que réclament impatiemment de lui et la Cour et la Ville, paraît avoir laissé de côté, et comme en réserve, la tâche monumentale tant désirée jadis. Funeste exemple que donnait là inconsciemment Gérard à ceux qui, depuis, ont accepté, pour le même monument, des commandes pareilles, pareillement négligées par eux. Ces derniers venus, qui aujourd'hui regardent avec une certaine sévérité les tons trop durs sans doute et trop peu harmonieux des pendentifs et leur composition un peu chargée, devraient méditer les causes de l'imperfection de l'ouvrage, et combien il est dangereux pour un peintre d'attendre que les années aient fatigué ses yeux ou épuisé la vigueur de son génie, pour se mettre enfin, et de guerre lasse, à l'exécution d'une grande machine réclamant toute la puissance d'un talent en pleine maturité, et qui dans son beau temps eût mis le comble à sa gloire, tandis qu'à l'heure où les forces défaillent, où l'œil et la main ont perdu leur sûreté, cette mâle entreprise ne sera plus pour le savant compositeur d'Auslerlit^, de l'Entrée d'Henri IV et des Ages de l'homme, qu'une source de diminution, de harcellement et d'amères inquiétudes.

Pourtant cette commande, quasi importune, Gérard se la rappelait de loin en loin, non sans remords, faut-il penser. Le 14 février 1826, M, Thiers, dans une lettre A l'artiste, disait :

LES DÉCORATIONS DU PANTHÉON

u ... Je répondis à M. Laffitte que le nouveau tableau du Sacre et ies pendentifs allaient yous occuper... »

(Page 3 56 de la Correspondance de François Gérard. Paris, 1867.)

Je veux bien croire avec Fr. Grille que les sujets principaux, ou plutôt les titres des pendentifs, étaient arrêtés dès l'origine dans l'imagination du peintre. M. Henri Gérard possède un certain nombre de compositions importantes, cherchées au crayon par son oncle, particulièrement pour le sujet de la Justice, et il en est parmi elles qui avaient été conçues dans un ordre plus simple, plus sobre et peut-être plus grandiose d'expression et d'effet que celle définitivement réalisée en peinture. M. Henri Gérard a bien voulu nous montrer aussi diverses combinaisons peintes pour le sujet de la Mort, qu'il aurait été intéressant de faire connaître dans l'exposition de peintures décoratives ouverte dernièrement au public par le Musée des arts décoratifs; elles y auraient tenu place à côté de l'esquisse de la coupole de Gros, prêtée par la ville de Paris, et à côté de l'étude, peinte encore par Gros, pour le groupe de Clovis et Clo- ' tilde destiné à la même coupole. Dans ces préparations dessinées ou peintes pour les pendentifs, je ne vois rien d'un caractère exclusivement religieux, et c'est toujours l'esprit d'allégorie morale qui fait le fonds des inventions de Gérard. Faudrait-il admettre que ces diverses pensées qui nous restent de l'artiste soient toutes postérieures à l'invitation que lui adressait si directement, en septembre 1850, M. Guizot, relativement aux « changements que réclamaient les compositions précédemment arrêtées, dans un sens purement patriotique et national? » M. l'abbé Ouin- Lacroix dit bien que « les plans et les dessins des compositions étaient choisis et arrêtés lorsque éclata la révolution de Juillet; mais des cartons composés pour une église ne pouvaient plus convenir à la nouvelle destination de l'édifice. Gérard alors, avec sa souplesse de talent et sa puissance d'imagination accoutumées, changea entièrement ses plans. » Je ne suis pas aussi convaincu que M. l'abbé Ouin-Lacroix que les plans aient été «entièrement changés», et je donnerais volontiers « à l'appui de mon doute ces quelques lignes extraites de la réponse du baron Gérard à M. Guizot, en date du 3 octobre 1830 :

« Monsieur le Ministre, dans le choix des premiers sujets, j'avais déjà cherché autant qu'il était en moi, à sortir des données ordinairement suivies dans les ouvrages qui décorent les temples catholiques. Je ferai mes efforts pour prouver combien je suis pénétré des sentiments (sic) que doit inspirer la destination définitive de cet édifice, et je serai heureux de soumettre mes pensées à votre approbation, avant de commencer cet important travail. . . .

« F. Gérard. »

On est bien obligé, toutefois, de convenir que telle des figures les plus apparentes et les plus expressives, celle de Napoléon, par exemple, n'est certainement point venue là de l'agrément de Louis XVIII ni de Mgr de Quélen.

« Gérard, continue M. Ouin-Lacroix, commença les travaux en 18^; mais ayant ressenti en 1854 les premières atteintes de la maladie qui devait l'emporter peu d'années après, il dut les interrompre. Se voyant gravement malade, il ordonna de les détruire entièrement; ayant recouvré un peu de santé, il reprit son œuvre commencée et y consacra les deux dernières années de sa vie. La mort ne lui permit pas cependant d'y mettre la dernière main. Il expira le 1 2 janvier 1857. Le gouvernement se chargea alors de l'entier achèvement des quatre pendentifs, terminés enfin le 27 juillet 1837, par un des élèves du grand artiste, dont la pensée vit tout entière dans la composition et l'agencement des quatre sujets : la Mort, la Patrie, la Justice, la Gloire. »

Chaque fois que la Révolution se retourne dans son lit, c'est à l'humble patronne de Paris qu'elle s'en prend tout d'abord. Chaque grand mouvement populaire donne raison au prophète : « Piété trop tardive, en vain tu prépares des honneurs à la vierge protectrice de la cité. Nos temps ne sont point dignes de telles entreprises. Avant que ce temple auguste, immense, ne soit élevé à Dieu, au sommet de la ville, l'impiété chassera Dieu et des temples et de la ville. « — Un mois tout juste après les « glorieuses journées, » le 26 août 1850, Louis-Philippe, roi des Français, signait le décret qui commence ainsi :

« Vu les lois des 4 et 10 avril 1791, du 20 février 1806, du 12 décembre 1821 ; notre Conseil d'État entendu; considérant qu'il est de la justice nationale et de l'honneur de la France que les grands hommes, qui ont bien mérité de la patrie en contribuant à son bonheur ou à sa gloire, reçoivent après leur mort un témoignage éclatant de l'estime et de la reconnaissance publiques ; considérant que, pour atteindre ce but, les lois qui avaient affecté le Panthéon à une semblable destination doivent être remises en vigueur, ordonnons : i» le Panthéon sera rendu à sa destination primitive et légale; l'inscription, Aux grands hommes la pairie reconnaissante, sera rétablie sur le fronton. Les restes des grands hommes qui ont bien mérité de la patrie y seront déposés... ; 5* le décret du 20 février 1806, l'ordonnance du 12 décembre 1821 sont rapportés. — Les ministres des cultes et de l'intérieur se concerteront pour que le Panthéon puisse être rendu dans le plus court délai à la destination indiquée. »

Cotte-ordonnance royale était contresignée par le ministre de l'intérieur, Guizot. — Momerie purement antireligieuse, satisfaction aux enfantillages ré-

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volutionnaires de cette heure mauvaise; double mensonge officiel compromettant pour un si grand nom d'historien (1) ; la «destination primitive » du monument n'était point celle qué la Révolution avait usurpée, mais plutôt celle que rappelaient à bon droit les décrets de 1806 et de 1821, et que répétera celui de décembre 185 1 ; — les restes des grands hommes ne seront point déposés dans ce Panthéon, pas même ceux que le projet de loi du 1 1 décembre i8jo, contre-signé Montalivet, a, par exception première, destinés au Pan-

(1) M. Guizot, vingt ans plus tard, dans ses Mémoires (tome II, page 7 1 -7 3 > . a fait de ce triste moment de faiblesse de son premier ministère un acte de contrition dont il faut lui savoir gré, mais dont les esprits de nos gouvernants ne sont point de taille à profiter. Un conseil d'expérience politique de M. Guizot n'est point fait pour avoir prise sur l'imbécillité' racornie de nos démocrates, quand Je bon sens de Proud'hon n'y a rien pu :

« Parmi les monuments dont on re| rit alors les travaux, un seul, le Panthéon, fut pour moi, l'occasion d'une faute, et faillit amener d'assez graves embarras. Qu'une nation honore avec éclat les grands hommes qui l'ont honorée, c'est un acte juste et un sentiment généreux ; mais on n'honore pas dignement les morts si la religion n'est pas là pour accueillir et consacrer les hommages qu'on leur rend; c'est à elle qu'il appartient de perpétuer les souvenirs et de prendre sous sa garde les tombeaux. Les morts les plus illustres ont besoin de reposer dans les temples où l'immortalité est tous les jours proclamée, et leur culte est bien froid et bien précaire quand on le sépare du culte de Dieu. Ce fut, en 1791, une fausse et malheureuse idée d'enlever l'église de Sainte-Geneviève aux chrétiens pour la dédier aux grands hommes, et le nom païen de Panthéon, auquel vint bientôt s'accoler le nom odieux de Marat, fit tristement éclater le caractère de cette transformation. Elle était abolie en i83o ; le grand esprit de l'empereur Napoléon en avait compris le vice, et en laissant les grands hommes dans l'église de Sainte-Geneviève, il avait décidé qu'elle serait rendue au culte chrétien. Le roi Louis XVIII avait poursuivi cette pensée de réparation intelligente et morale. En fait, l'œuvre n'était qu'imparfaitement accomplie ; mais, en principe, elle était décrétée. Nous rentrâmes dans la mauvaise voie. Le Panthéon fut rendu aux seuls grands hommes. Ce fut au milieu de notre résistance générale aux prétentions révolutionnaires, un acte de complaisance pour une fantaisie élevée, mais déclamatoire, et qui méconnaissait les conditions du but auquel elle aspirait. J'avais, en commettant cette faute, un secret sentiment de déplaisir, et pour en atténuer les conséquences, l'ordonnance porta « qu'une commission sera chargée de préparer un projet de loi pour déterminer à quelles conditions et dans quelles formes ce témoignage de la reconnaissance nationale serait décerné au nom de la patrie. • La commission, instituée pour gagner du temps, était composée de façon à faire espérer aux partisans de la mesure une prompte satisfaction de leur désir; M. de La Fayette et M. Bérangcren étaient membres. Mais l'impatience populaire ne voulut pas attendre l'avis des hommes même les plus populaires: un rassemblement nombreux promena dans Paris les bustes du général Foy et de M. Manuel, annonçant l'intention de se porter vers le Panthéon et d'en forcer les portes pour les y installer sur-le-champ. M. Odilon Barrot, alors préfet de la Seine, eut grand'peine à obtenir des meneurs de la foule qu'ils renonçassent à ce dessein, et que les deux bustes fussent déposés à l'hôtel-de-ville en attendant l'hommage légal qui leur était destiné. Peu de jours après ce tumulte bruyant et vain, M. Bc ranger, avec sa prudence accoutumée, et sa prévoyante crainte du ridicule, se retira de la commission, où il fut aussitôt remplacé par M. Casimir Delavigne, mais qui ne poursuivit pas vivement la préparation du projet de loi remis à ses soins ».

théon pour la solennité annoncée du 29 juillet 1831 et que doit présider le roi: les restes de Foy, La Rochefoucauld-Liancôurt, Manuel et Benjamin Constant.

Le jour où Louis- Philippe créa le musée de Versailles et le consacra a toutes les gloires de la France, il conçut le seul, le vrai Panthéon de notre pays, celui à l'abri des révolutions de nos enthousiasmes, à l'abri de nos injustices étroites et passionnées et des brutalités toujours furieuses de nos crédulités et de nos incrédulités, le Panthéon de nos gloires anciennes et de nos gloires nouvelles.

La seconde période du Panthéon français ne nous rappelle aujourd'hui, en fait d'oeuvres et de travaux d'art ayant laissé leur trace dans la destinée et la décoration du monument, que l'enlèvement de la croix du dôme, le 26 avril 183 1, l'exil renouvelé des reliques de sainte Geneviève transportées à Notre- Dame; puis, au mois d'août 1831, l'inscription fameuse rétablie au fronton ; la pose des encadrements des pendentifs de Gérard, dont les toiles ne seront marouflées que six ans plus tard, et la commande faite à David d'Angers de la sculpture du fronton, quand on eut renoncé à lui faire restaurer celui de Moitié; enfin, à Nanteuil, la commande des bas-reliefs du péristyle, que laissait vacants l'attribution à David du fronton colossal.

Mais, hélas! il nous faut bien avouer que les premiers mois de cette période malsaine furent en outre remplis par les pires agitations, les gamineries les plus imbéciles, les pétitions les plus saugrenues, les menaces les plus inquiétantes, les capitulations les moins héroïques: témoins les tristes épisodes dont font foi les documents suivants :

« Au ministre de l'intérieur.

« Monsieur le ministre, « Un détachement de la garde nationale, accompagné d'une grande quantité de personnes, s'est aujourd'hui présenté à l'église Sainte-Geneviève pouf y placer le buste du maréchal Ney. En l'absence du commissaire de police, l'inspecteur des travaux, pour prévenir tout événement, a donné au concierge l'ordre d'ouvrir toutes les portes.

« Le conseiller d'État, directeur des travaux publics,

D . . Q„ « Hérjcart de Thuri. »

• Pana, le 17 août i83o. »

Demande adressée au ministre de l'intérieur, le 4 octobre 1830, par la veun Koliker, ancienne concierge du Panthéon, afin d'obtenir cette place pour ion gendre, le sieur Jean-François Grégoire, tailleur de pierre. Elle énumère à l'appui de sa demande les titres de son gendre : « Le 27 juillet, son gendre travailla aux barricades de la rue de Richelieu

jusqu'à onze heures du soir.

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« Le 28 juillet, étant armé, il se rendit à la place de l'Hôtel-de-Ville où il combattit jusqu'au soir.

« Le 29, il présida en partie au désarmement des casernes de Montaigu et de l'Estrapade, et se rendit ensuite à celle deBabylone où il procura la première botte de paille pour incendier la porte et en faciliter la prise.

« Le 30, il fut à Saint-Cloud.

« Le ji, il monta la garde à la prison de Sainte-Pélagie.

« Et le ? août, il fit partie des troupes qui marchèrent sur Rambouillet, d'où il revint en aidant à traîner une pièce de canon depuis cet endroit jusqu'à l'Hôtel-de-VilIe.

« Elle mentionne aussi que cette conduite ne peut que militer en faveur de son gendre, auprès d'un ministre dont le patriotisme est l'appui des Français dévoués A la cause des libertés nationales.

« Elle expose également que le sieur Grégoire est tailleur de pierre, circonstance qui est très opportune par les services qu'il peut rendre dans le bâtiment, et aussi qu'il est son seul appui. »

Je ne sais ce qui advint de cette supplique; mais quant A moi, j'eusse peutêtre hésité à nommer gardien d'un monument suspect en tous temps auxémeutiers révolutionnaires, un homme si preste à apporter la première botte de paille pour l'incendie d'un autre édifice public.

« A monsieur le pré/et de la Seine.

« Pari», a3 février i33i.

« Monsieur et cher collègue,

a II serait possible que quelques figures du tableau allégorique de M. Gros au Panthéon excitassent le mécontentement populaire.

« Pour prévenir tout désordre et peut-être la perte de cette belle peinture, on pourrait faire masquer de suite la partie de ce tableau dont la vue, dans les circonstances actuelles, ne peut que produire un fâcheux effet.

« Recevez, monsieur et cher collègue, l'assurance de ma considération distinguée.

« Le conseiller d'Etal, pré/et de police, « Baude. »

« A monsieur le Minisire du commerce el des travaux publics.

• Paris, le 14 avril 1 83 1 .

« Monsieur le ministre, « J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, en date du 2 avril courant, au sujet d'une proposition de mon prédécesseur qui croyait

prudent de faire changer ou masquer plusieurs figures du tableau allégorique du Panthéon.

« Je pense que les trois premières époques représentées dans cette composition ne sont point de nature à blesser en rien l'opinion du public; il n'en est pas de même de la quatrième époque, je veux dire celle de la Restauration : c'est un fait rapproché de nous et qui se rattache trop directement aux derniers changements, pour ne point faire sur les esprits une impression défavorable.

« J'ajouterai qu'il serait peut-être à craindre que, dans un instant de trouble, l'autorité se vtt forcée de faire une concession sur ce point, et vous jugerez peut-être qu'il serait plus convenable qu'elle prît spontanément l'initiative.

« J'ai cru devoir vous soumettre ces considérations dont vous apprécierez le degré de convenance et d'utilité.

« Agréez, monsieur le ministre, l'assurance de mon respect,

« Le préfet de police, / « Vivien. »

« En février, M. le préfet de police, à la vue du tableau de la coupole du Panthéon, fit quelques observations qui ont été renvoyées par le ministre de l'intérieur à celui des travaux publics, lequel en a référé au préfet de police actuel.

«< Récemment il s'est présenté un employé muni delà lettre de M. d'Argout, avec mission d'examiner et de rendre compte des sujets qui sont traitas dans les quatre côtés.

« Par suite de cet examen, il paraîtrait que la figure de la dauphine, celle du duc de Bordeaux, l'apothéose du centre dans le haut, ainsi que les trophées d'Espagne, seraient dans le cas d'être effacés.

«Me représenter ceci après la session. »

(Note non signée.)

Pendant ce temps, pour en revenir aux choses d'art, — et dès Je premier moment, le 28 août i8;o, le roi recevait des billets aussi étranges que celui-ci (il s'agit évidemment du rétablissement du fronton du Panthéon) :

« Mon idée, sire, serait un hommage au grand maître par l'un de ses élèves existants, ou tout autre sculpteur d'un haut talent qui, se rendant justice, en adopterait l'exécution et ne penserait reproduire une composition égale en mérite é celles qui n'apparaissent entièrement heureuses qu'une fois.

« Sire, c'est ici le vœu d'un bien pauvre et bien petit élève du brave, sévère et honnête J.-G. Moitte.

« Guffroy,

• Lieutenant-colonel au corps royal d'état-major, employé au dépôt général de la guerre, section historique. •

LES DÉCORATIONS DU PANTHÉON

Mais voici, grâce à Dieu, une pièce d'importance qui nous fournit un ensemble de détails très curieux sur les projets de la Restauration relatifs à la décoration de Sainte-Geneviève et aussi sur les premières idées du régime nouveau, alors qu'il s'agit de raccorder le monument avec sa destination de 1791 :

• Paris, 16 septembre i83o.

« Monsieur le Ministre,

« Vous me demandez par la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser le 6 de ce mois, des renseignements sur l'état de conservation des sculptures détachées du fronton du Panthéon, à l'époque à laquelle ce monument fut affecté au culte catholique.

« Je me suis empressé de faire constater l'état de ces sculptures, ainsi que des bas-reliefs qui décoraient le porche et ont été également enlevés.

« Ces recherches m'ont conduit à me rendre compte de l'origine de divers changements apportés à la décoration de ce monument, et comme il ne peut qu'être utile que vous soyez éclairé sur ces faits, je vais, Monsieur le ministre, vous soumettre le résultat de mes recherches.

« Dès 18 16, on s'occupa de faire disparaître les traces de la destination donnée par l'Assemblée constituante à l'ancienne église Sainte-Geneviève. M. le chef de la 4" division du ministère écrivit le 17 février de cette année à M. le chevalier Bruyère, alors directeur des travaux publics, que sur sa proposition, et après avoir pris les ordres du Roi, le ministre ordonnait qu'on fit disparaître sans éclat l'inscription : Aux grands hommes la Paine reconnaissante.

« M. le chevalier Bruyère n'ayant pas cru devoir déférer à cette notification, le ministre lui écrivit lui-même, le 19, de faire supprimer l'inscription placée dans la frise du frontispice du monument et à ses autres parties, ce qui fut exécuté.

« Ensuite, on opéra successivement la suppression des sculptures d'ornement qui offraient des emblèmes de la Révolution.

<« En 182 1, le Panthéon ayant été mis à la disposition du clergé, il exigea l'enlèvement des sarcophages de Voltaire et Rousseau. Mon prédécesseur, M. le baron Hély d'Oissel, trouva le moyen d'éviter l'entière expulsion de ces restes précieux, en faisant déposer les sarcophages dans le caveau situé sous le porche extérieur.

« La clôture de ce caveau fut fortifiée, et les clefs de la porte qui y donnait entrée restèrent entre les mains du directeur. Immédiatement après les événements de Juillet, je fis rétablir les sarcophages aux places qu'ils occupaient autrefois.

5o SOUVENIRS D'UN DIRECTEUR DES BEAUX-ARTS.

« L'ordonnance du 12 avril 1821, qui affectait l'édifice au culte catholique, prescrivait la suppression des ornements et emblèmes étrangers à ce culte.

« On se borna à continuer le remplacement des ornements intérieurs et à faire couvrir de toiles les bas-reliefs du porche. Quant à celui du fronton, on espéra le conserver en lui donnant, au moyen de quelques légers changements, un 'caractère religieux, et un dessin fut demandé dans ce but à M. Gaulle, élève de M. Moitte, auteur de ce bas-relief.

« Au commencement de 1822, je succédai à M. le baron Hély d'Oissel et suivis la même marche que lui; mais en 182} je reçus du ministre l'ordre de me conformer i ce que prescrivait M. l'archevêque de Paris, pour le remplacement des bas-reliefs.

« Ce prélat décida sur place que le bas-relief du fronton serait démoli surle-champ et qu'on lui substituerait une croix entourée de rayons lumineux. Tout ce que je pus faire fut de recommander les plus grandes précautions dans la démolition et le dépôt des restes de ce bel ouvrage dans les magasins du ministère, à l'Ile des Cygnes. J'éludai l'exécution d'une décision ministérielle qui mettait à la disposition de M. le préfet de la Seine les trois figures principales.

« Enfin, en 1827, cinq bas-reliefs furent commandés pour remplacer ceux du porche, que je dus faire enlever.

« Quelque soin qu'il ait été apporté dans la démolition, ces bas-reliefs ont beaucoup souffert.

« Il reste du groupe principal représentant la France décernant les couronnes de l'immortalité :

« i° La gran le figure assise formant le centre de la composition;

« 2' La figure de femme placée à la gauche du spectateur;

« j« La tète et une main de la figure du génie de la Force.

« Des sujets accessoires qui remplissaient les angles du fronton et se com posaient savoir : à l'angle droit, d'un char attelé de deux lions, au-dessus dosquels planait une figure ailée, représentant la Liberté; et à l'angle gauche, d un autre char traîné par des chimères que repoussait un génie armé d'un flambeau;

« Il ne reste :

« Que les deux lions, la tête, la partie supérieure du corps et les pieds de la figure de la Liberté, et quelques fragments d'une figure couchée, placéeà l'extrémité de l'angle gauche ; enfin, la tète et les jambes du génie placé dans l'angle à droite.

« Toutes ces parties sont dans un bon état de conservation; M. Gaulle i l) pense qu'on parviendrait facilement à restaurer ce grand bas-relief, et qu'il

(i) Citons ici en note un extrait du rapport de Gaulle, auquel font allusion les ligne* de Péngord :

LES DÉCORATIONS DU PANTHÉON. 5i

n'y aurait à refaire que le corps du génie de la Force dans le groupe principal, les deux chars des angles avec leurs accessoires, et une portion de la figure ailée de femme, placée au-dessus du groupe des lions.

« M. Baltard (i), architecte du Panthéon, doute que cette restauration

. A Monsieur le Secrétaire d'État, Minish e de Fintëricur.

• Pari», le t5 septembre iSJo.

t Monsieur,

« Elève de Moitte et adjoint à la commis*

sion de laquelle il faisait partie, pour aller recevoir à Rome les monuments d'art que la victoire avait mis entre nos mains, l'amour des arts et de la patrie m'avait fait songer à proposer des moyens pour sauver d'une destruction totale un monument qui intéressait sous tant de rapports et dont l'arrachement paraissait résolu : mon projet, tel qu'il est indiqué sous le n* 2 avait reçu une approbation flatteuse et j'avais été autorise à rendre ma pensée par un dessin fait sur une grande échelle, et qui doit être encore dans les archives de votre ministère; j'ai vainement attendu un résultat plus heureux, le basrelief a été détruit, et le seul caprice, comme vous le verrez par le croquis n« 3, a présidé à cette exécution; néanmoins, ce qui reste peut être replacé, et comme le modèle qui a servi à l'exécution de ce bas-relief est conservé à l'Kcole des Beaux-Arts, rien ne serait plus facile que réparer les dégradations ; on gagnerait à cela une prompte jouissance et une grande économie de dépense, d'abord, en se servant du modèle pour ne rapporter de pierre que ce qu'il en faudrait pour réunir les fragments conserves, et il serait inutile de remplir le tympan du fronton en entier; en second lieu.ee modèle d'une exécution soignée, porte encore les points où l'artiste avait pensé devoir donner plus de volume à de certaines parties-, par ce moyen, ce travail ne serait plus qu'un objet de manutention ; enfin les assises des morceaux conservés ont de 6 à H pouces de queue, ce qui suffirait au scellement.

c Au résultat, en rétablissant ce beau bas-relief, il y aurait justice, économie et prompte jouissance, ce qui est quelque chose en France; il est aussi à présumer que l'opinion publique en serait flattée

<< Gaulle,

. Statuaire au magasin des marbres du ministère de l'intérieur, rue de l'Université, au Gros-Caillou. •

(■) Le projet de restauration du bas-relief de Moitte souleva entre M. Bnliard et M. Péri go rd une polémique d'une violence extrême, qui semble l'explosion d'une rancune déjà ancienne et qui éclata en dehors même des bureaux administratif par une lettre imprimée que l'architect: du Panthéon fit distribuer aux architectes ses confrères, et dont il envoyait copie, le a3 octobre, au ministre de l'intérieur, avec des commentaires tort acrimonieux contre son ennemi. La riposte de M. Périgord à l'attaque publique de M. Baltard contenant certains faits intéressants pour le sujet qui nous occupe, nous croyons devoir, malgré sa longueur, la donner ici en note ni extenso :

« Monsieur le ministre,

« M. Baltard, architecte du Panthéon, a eu le malheur d'être, en i8î3, l'instrument de la destruction du bssau bas-relief qui décorait le grand fronton de ce monument.

• Aujourd'hui il est appelé, en exécution de vos ordres du <i septembre dernier, -à donner ses soins à la restauration de ce chef-d'œuvre de sculpture. Personne ne lui en a reproché la démolition ; il n'a été recherché, ni inquiété en aucune manière.

« Cependant il lui a plu de supposer qu'il était à celte occasion en butte aux traits de

ait un plein succès, et voit beaucoup de difficultés à coordonner et replacer ces fragments.

« Je crois, Monsieur le ministre, qu'avec du zèle les difficultés seront surmontées ut je vois trois motifs de tenter cette restauration : d'abord le soin

la calomnie, et sous le prétexte de les repousser, il répand un imprimé par lequel il dévoue un chef de bureau de la direction des travaux publics à la haine des artistes.

t Ce chef de bureau, c'est moi; et je viens, Monsieur le Ministre, vous supplier de faire examiner les odieuses imputations que m'adresse M. Bal tard. Si j'étais un calomniateur, comme il voudrait le taire croire, je serais indigne de rester attaché à votre ministère. Faussement et perfidement accusé, j'ai droit à une éclatante réparation, et je l'obtiendrai de votre justice.

< J'ai l'honneur de mettre sous vos yeux l'imprimé que public M. Baltard. Il se compose de la copie d'une lettre de M. le directeur des travaux publics, du 26 mai i8z3, accompagnée de notes par lesquelles cet architecte me demande compte du sens d'un paragraphe de cette lettre, ainsi que des bruits que, suivant lui, on a accrédites en i8ï3 et qu'on voudrait répandre encore aujourd'hui pour lui nuire.

w En ce qui concerne la lettre, je pourrais me contenter de répondre que, quoique j'en aie été le rédacteur, il ne m'appartient pas de satisfaire la curiosité de M. Baltard, et qu'il devait s'adresser à l'administrateur qui l'a signée.

a Mais, comme il n'y a jamais rien eu de mystérieux dans les actes de la Direction des travaux publics, je déclare qu'on trouvera au dossier des travaux du Panthéon (premier semestre i8ï3) deux notes de la main de M. le directeur, qui renferment textuellement le paragraphe si ingénieusement commente par M. Baltard.

« Je n'ai aucune connaissance des bruits qu'il dit avoir été accrédités sur son compte en |823, ni de ceux qui peuvent être répandus aujourd'hui, et il m'est permis de croire qu'ils "n'ont d'existence que dans l'imagination un peu troublée de cet artiste

« En effet, Monsieur le ministre, si l'opinion que M. Baltard a été révolutionnaire eût été accréditée en i8a3, elle serait parvenue aux missionnaires, à M. l'archevêque, à M. le comte Corbière; comment supposer qu'ils eussent souffert qu'il restât chargé des travaux de l'église Sainte-Gcncvicve t

a Comment supposer que vous même vous n'eussiez pas ordonné que l'on confiât i un autre le soin de la restauration du bas-relief du fronton, si on vous eût insinué, si on eût insinué à votre bureau des beaux-arts que M. Baltard avait volontairemi.nl démoli ce bas-relief, en haine de tout ce que les arts avaient produit de parfait et Je grand avant la Restauration?

« Si à aucune époque, il n'a été rien dit, rien écrit dans la sphère des rapports administratifs, de désavantageux à M. Baltard; s'il n'a éprouvé aucun préjudice, aucun désagrément, de quoi veut-il- me demander compte?

a Comment qualifier l'assertion qui termine ses notes, qu'en les publiant il a cédé au besoin de repousser des attaques tant soit peu jésuitiques par leur caractère faux, contradictoire, calomnieux autant que possible.

« Certes, le moins qu'on puisse en conclure, c'est que M. Baltajd éprouve de bien étranges besoins !

« Mais, Monsieur le ministre, ils paraîtront plus étranges encore, s'il est démontré que la première proposition officielle de la démolition du bas-relief vient àc M. Baltard.

' « Eh bien, cette proposition se trouve dans un état des grands travaux à faire à l'église de Sainte-Gcncvicve, présenté par cet architecte le i»' mai 1823.

« Cet état, dont le résultat général s'élève à 1,210,000 francs, comprend quatre articles principaux; savoir :

LES DÉCORATIONS DU PANTHÉON

que l'on doit mettre à conserver l'œuvre d'un maître habile, tel que feu Moitte, l'avantage de satisfaire plus promptement la juste impatience du public, et enfin une économie notable.

«< J'ai l'honneur de vous proposer de confier cette restauration à M. David,

• La formation d'un chneur en hémicycle, ci 873,000 fr.

« Les trois portes en bronze du péristyle. . . . *. i3ii,5oo

« Les quatre coupoles de la nef. 60,000

« Le changement du bas-relief du grand fronton 70,000

« Je défie .M. Baltard de citer un ordre écrit ou verbal qui ait provoqué la présentation de cet état. Jusqu'alors il avait été prévu vaguement qu'on serait obligé de changer le bas-relief, mais il n'y avait eu ni décision, ni même de demande positive à cet égard.

« L'état présenté par M. Baltard engagea la discussion. Il fut soumis au ministre et à l'archevêque, qui ordonnèrent que le bas-relief serait démoli et remplacé par une croix dans une gloire.

a Un devis particulier fut demandé à M. Baltard. Celui qu'il présenta le 22 mai ne montait qu'à 22,838 francs.

■ Ainsi la lettre du 26 du même mois, qu'il a cru devoir publier, n'avait pas pour but de le contraindre à cette démolition, mais de lui faire sentir la nécessité d'apporter de la célérité et de l'économie dans l'exécution.

« Il y a plus, Monsieur le ministre, il existait un moyen de sauver le bas-relief, et M. Baltard l'a négligé.

« M. Gaulle, sculpteur, élevé de M. Moitte, animé d'un vif désir de conserver le chefd'œuvre de son maître, avait étudié les moyens de lui donner, sans l'altérer sensiblement, un aspect religieux qui pût satisfaire le clergé. Il avait présenté son dessin a M. le baron Hély d'Oisscl, précédent directeur, qui goûta beaucoup les idées de cet artiste, et conçut l'espoir de soustraire le bas-relief au pieux vandalisme des missionnaires, comme il lui avait déjà soustrait les restes de Voltaire et de Rousseau.

« Lorsque M. Baltard produisit sa proposition du 1" mai, j'eus soin d'y joindre une note dans laquelle j'avertissais le nouveau directeur que, à la faveur du projet de M. Gaulle, ce bas-relief pourrait être simplement modifié, ce qui, avec l'avantage de le conserver, offrirait de l'économie.

« Il arriva que M. Thury, pressé par .M. le comte Corbière, obsédé par les missionnaires et l'archevêque, se rendit au Panthéon avec ce prélat, et là consentit à la démolition de ce beau morceau de sculpture; en recommandant qu'on y apportât le plus grand soin et qu'on en conservât les débris.

« M. Baltard, présent, fit commencer immédiatement la démolition.

« A son premier travail avec moi, M. le directeur me fit part des mesures prises. Je me récriai et lui reparlai de la composition de M. Gaulle : il m'avoua qu'il avait perdu de vue ma note, et me témoigna sa surprise de ce que M. Baltard n'avait jamais rien dit de ce dessin.

a Enfin il voulut le voir. M. Gaulle fut appelé, apporta sa composition, que M. de Thury approuva, comme l'avait approuvée M. d'Oissel. Il exprima beaucoup de regrets de ne l'avoir pas vue plus tôt, persuadé qu'il fût parvenu à la faire agréer à l'archevêque.

« Maintenant, j'en atteste tous les artistes, n'cst-il pas pet mis de penser que M. Baltard s'est résigné trop légèrement au sacrifice de ce beau bas-relief.' Que tout autre architecte à sa place eût saisi avidement la planche de salut qu'offrait M Gaulle, eût mis en avant avec insistance la composition de ce sculpteur, et n'eût épargné ni peines ni soins pour la faire adopter

« Ces réflexions, je dois en convenir, se sont souvent présentées à mon esprit. Je ne

dont le zèle et le désintéressement égalent les talents, et qui sera charmé, j'en suis assuré, de rendre ce service aux arts et à la société.

« Des cinq bas-reliefs du péristyle, trois sont détruits sans ressource, savoir :

« Celui au-dessus de la porte principale, ouvrage de M. Boichot, représentait la Nature, la Liberté, l'Égalité et les emblèmes de la Mort. Celui dans le renfoncement à droite, dû au ciseau de M. Fortin, représentait la Patrie présentant les lois aux peuples. Le sujet du troisième, qui occupait le renfoncement à gauche et avait été exécuté par M. Roland, était la Patrie montrant à l'Innocence la statue de la Justice, et l'emblème de l'institution du Jury.

« Des deux bas-reliefs conservés, et qui peuvent être replacés, l'un qui était au-dessus de la petite porte à droite est de feu M. Chaudet et représente le Dévouement patriotique ; le deuxième, qui était placé au-dessus de la petite porte à gauche, a été exécuté par feu M. Masson (i). Le sujet est l'Instruction pub'ique.

« Ces bas-reliefs sont en pierre de Conflans.

« J'ai dit plus haut. Monsieur le ministre, que cinq bas-reliefs avaient été commandés pour remplacer les premiers. Les sujets étaient tirés de la vie de sainte Geneviève.

« M. David était chargé des trois principaux occupant le centre du péristyle. Il n'a fait que le modèle de celui du milieu, et même ne paraît pas l'avoir terminé.

« M. Gayrard a terminé entièrement le modèle du quatrième, dont l'exécution mérite des éloges.

me souvient pas de les avoir jamais communiquées à personne ; s'il m'est échappé de les manifester, ce n'a pu être que dans l'intimité de ta conversation, sans aucune intention de nuire à M. Baltard.

f M me force de les produire au grand jour. Si elles font tomber sur sa tétc la haine et le mépris qu'il a voulu amasser sur la mienne, il ne pourra s'en prendre qu'à son aveugle méchanceté.

« Je suis avec respect, Monsieur le ministre,

« Votre très humble et très obéissant serviteur.

« V.-Ch. Périgord. • Secrétaire-chef des Bureaux de la direction des travaux publics de Paris.

« Paris, le 20 octobre i«3o. »

(t) Je crois qu'ici la mémoire de M. Périgord le sert mal. Le bas-relief de l'instruction publique ne doit pas être de Masson, mais de Lesueur. Il me semble plus juste de s'en fier à Quatreinère, qui a commande l'ouvrage, et à Rondelet qui l'a mis en place, et tous deux affirment que le bas-relief était de Lesueur. Masson avait bien exécuté une sculpture pour le même porche; mais c'était un groupe représentant le dévouement patriotique, meme sujet que le bas-relief de Chaudet.

LES DÉCORATIONS DU PANTHÉON

« M. Valcher a terminé aussi le modèle du cinquième, dont il ne m'a pas été rendu des comptes bien satisfaisants.

« Vous jugerez sans doute avec moi, Monsieur le ministre, qu'on ne peut diviser l'exécution de trois bas-reliefs placés à côté les uns des autres, parce que ce serait s'exposer à des disparates plus ou moins fâcheuses, dans les compositions ainsi que dans le style, et qu'il est juste de laisser à M. David les trois bas-reliefs à faire à la place de ceux qui lui étaient confiés.

« Que quant à M. Gayrard, dont le modèle restera sans emploi, qu'il est juste également de lui donner une part dans les ouvrages de statuaire à exécuter, soit dans d'autres parties du Panthéon, soit dans un autre monument.

« Je suis avec respect, Monsieur le ministre, votre très humble et très obéissant serviteur.

« Le conseiller d'Etal, directeur des travaux de Paris.

« Pour le directeur et par autorisation.

« Le secrétaire de la direction, « V. Ch. Périgord. »

Peu après, l'architecte du Panthéon proposait une idée de détail, mais qui ne manque pas d'ingéniostié :

A Monsieur le comte de Montalivet, pair de France, ministre et secrétaire d'Etat

au département de l'Intérieur.

« Monsieur votre père me permettait de lui soumettre moi-même dans son cabinet les projets de disposition pour son entier achèvement du Panthéon, qui eussent été adoptés sans doute, si des événements désastreux n'en avaient paralysé l'exécution. Je réclame auprès de vous la même faveur.

« De ce nombre de projets est celui pour la formation de quatre cours basses d'isolement, à former dans les angles rentrants de la croix. Ces cours maintenant peuvent, conformément à ma proposition dans vos bureaux et à la ville, conformément aussi à l'adoption de cette idée et de ma lettre du 2 décembre et des plans y annexés, servir à l'application immédiate de l'article 6 de la loi qui dit : « Seront gravées sur les murs du Panthéon les inscriptions suivantes :

« Aux citoyens qui ont péri pour la liberté ;

« Aux guerriers morts pour la Patrie ;

« Aux héros des journées de Juillet. »

« D'après vos ordres du 2? (?) décembre dernier, d'après mon rapport et mes plans du 2 décembre remis à la direction des travaux publics, les victimes de Juillet, qui ont reçu la sépulture dans différents quartiers de la ville,

seraient déposées dans des tombes, au milieu des cours à pratiquer, sous des arbres dont la verdure répandrait autour du Panthéon, comme dans les bois sacrés près les temples des Anciens, un ombrage silencieux en harmonie avec la gravité du monument

« Signé : Bai.tard. ><

. Pari», 18 décembre iH3o.

M. Paul Nanteuil a bien voulu nous communiquer le seul document relatif aux trois bas-reliefs du porche du Panthéon commandés à son père et qu'il ait pu retrouver dans les papiers de famille. C'est la lettre suivante du ministre à l'artiste :

• Paris, le 3o juillet 1 83 1.

« Monsieur, j'ai arrêté ainsi qu'il suit, par décision du 28 mai dernier et d'après votre proposition, les sujets des trois bas-reliefs que vous êtes chargé d'exécuter pour la décoration du porche du Panthéon.

« Le bas-relief de la porte principale représentera : « la Magistrature ayant « près d'elle la statue de la Justice qu'elle défend, protège l'Innocent, foule « aux pieds l'or, et repousse du glaive des hommes armés qui veulent s'op- « poser à l'exécution des lois >..

« Les deux autres représenteront : l'un, « les Sciences et les Arts dépoli sant les productions de leur génie sur l'autel de la Patrie » ; l'autre, « Cérès « enseignant l'agriculture à Triptolème ».

« Je vous serai obligé, monsieur, de vouloir bien me montrer, dès qu'elles seront terminées, les esquisses de vos compositions, afin que je les approuve et que je puisse déterminer les prix à vous allouer, pour l'exécution du travail important qui vous est confié.

« Je saisis cette occasion pour vous faire connaître qu'il s'est glissé une erreur dans la lettre du 7 décembre 18)0 qui vous a été adressée par le ministre de l'intérieur, et que les bas-reliefs ne doivent pas être en marbre, comme le portait cette lettre, mais bien en pierre de Conflans, comme les bas-reliefs du Dévouement militaire et de l'Instruction publique, avec lesquels ils compléteront la décoration du porche du Panthéon.

« Agréez, monsieur, l'assurance de ma parfaite considération.

« Le pair de France, ministre secrétaire d'Etal du commerce et des travaux publics,

« C. d'Argout. »

M. P. Nanteuil conserve dans son atelier de peinture les trois maquettes des bas-reliefs de son père. J'ai dit plus haut comment les deux autres basreliefs, avec lesquels •« ils complètent la décoration du fronton du Panthéon »,

LES DÉCORATIONS DU PANTHÉON

le Dévouement militaire de Chaudet, et l'Instruction publique de Lesueur, se

trouvaient être les derniers restes de l'ensemble primitif de travaux commandés en 1791 par Quatremèrede Quincy.

Quant au fronton de David, cet immense fronton de 84 pieds de largeur sur 19 de hauteur, c'est dans le livre-monument que M. Henry Jouin a consacré au grand sculpteur qu'il faut chercher son histoire et son analyse :

« Un premier bas-relief, ouvrage de Guillaume Coustou, avait décoré le fronton de l'église de Sainte-Geneviève. Brisé à la suite du décret de 1791, ce travail avait été remplacé par une page allégorique de Guillaume Moitte. représentant la Patrie couronnant les Vertus civiques et les Vertus guerrières. L'ouvrage de Moitte, couvert d'une toile en 1806, demeura caché jusqu'au jour où il fut détruit (182}). Une décoration nouvelle, en harmonie avec le culte de sainte Geneviève (1), allait être achevée, lorsque le décret de Louis- Philippe fit disparaître de l'édifice toute trace de sculpture religieuse. Une composition au caractère national devenait nécessaire. Guizot restait chargé de l'exécution du décret qu'il avait contresigné. Appelé par lui, Charles Lenormant était directeur des beaux-arts auprès du ministère de l'intérieur. Archéologue et critique distingué, Lenormant avait en haute estime le talent et la personne de David. C'est lui qui fit attribuer au maître la commande du fronton... L'édifice que devait orner David datait de dans l'esprit public. Il lui fut demandé d'en respecter la genèse; il accepta. — Au centre du basrelief, debout, le front couronné d'étoiles, est la figure allégorique de la Patrie... David s'est inspiré, pour la tète de cette Muse, du portrait de la jeune patricienne qu'il avait entrevue à Rome, Cecilia Odescalchi. »

Puis M. Jouin décrit tour à tour les personnages qui remplissent la droite et la gauche de l'œuvre immense : à gauche, du côté de la Liberté, M aiesherbes, Mirabeau, Fénelon, Manuel, Carnot, Berthollet, Laplace, Louis David. Cuvier, La Fayette, Voltaire, Rousseau, Bichat, et les élèves des Facultés; à droite, du côté de l'Histoire, le général Bonaparte, André Etienne, le tambour d'Arcole, et des soldats de chaque arme personnifiant la valeur militaire : un canonnier, un dragon, un lancier polonais, un hussard, un marin de la garde, un cuirassier et un grenadier de la j2« demi-brigade, dans lequel M. Jouin reconnaît Pierre Bertrand, Trompe-la- Mort, dont David a secouru la vieillesse indigente, et enfin des élèves de l'École polytechnique.

« Le fronton, poursuit M. Jouin, fut la source de contestations prolongées entre le statuaire et le pouvoir. Nous avons dit quelle était la situation des esprits lorsque parut le décret de 1830. L'esquisse du bas-relief, présentée a Guizot, ministre de l'intérieur, fut approuvée sans réserve, et l'artiste s'occupa

(1) M. Jouin veut sans doute parler de cette croix rayonnant dans les nuages, que l'on volt substituée à U composition de Moitte dans la lithographie de Chapuy, en 1826.

de la préparation du modèle. Mais les événements se précipitèrent. La Fayette étant passé dans les rangs de l'opposition, le roi regretta que le général figurât sur le fronton. La mémoire de Manuel se perdait dans le passé. M. Thiers, alors ministre, appela David ; on était en 1854. L'artiste refusa de rien modifier dans l'esquisse officiellement acceptée. M. Thiers n'insista pas, et il contresigna la commande. David reprit son travail avec ardeur, et, au mois de juin 18 )7, le bas-relief était entièrement terminé. Le statuaire se croyait à l'abri de difficultés nouvelles; il se trompait.

« On sait que, dès le 29 juillet 185 1 , la fête anniversaire des « trois jours », présidée par le roi lui-même, qui s'était rendu au Panthéon, avait consacré la destination récente de l'église Sainte-Geneviève. Lorsqu'en 1834, à l'occasion du différend qui s'éleva entre le ministre de l'intérieur et David, on eut connaissance des changements qui s'étaient opérés dans l'esprit du roi, l'archevêque de Paris conçut quelque espoir de faire rendre au culte la basilique construite par Soufflot. Des démarches furent faites aux Tuileries par M. de Quélen, et aussitôt l'opinion publique prit parti dans la question. Proudhon devait se charger plus tard de justifier les prétentions du prélat. (P.-J. Proudhon, du Principe de iart et de sa destination sociale. Paris, Garnier, i86ç, in-12.) Mais, à l'époque de ces luttes, l'homme qui eut le plus à souffrir ce fut David. Le 21 juillet 1817, M. de Montalivet, qui avait repris le portefeuille de l'intérieur depuis quelques mois, visita les sculptures du fronton. Le lendemain, le ministre faisait appeler l'artiste. Une longue conversation, relatée par David lui-même, fut échangée. Le statuaire se refusait à rien reprendre dans son travail, et demandait que le fronton fût découvert pour l'anniversaire des « Journées ». Il n'obtint pas gain de cause.

« C'est alors que la presse se prononça presque unanimement en faveur de l'artiste. « La gloire, écrivait Gustave Planche, entre comme élément néces- « saire dans la récompense. Impassible et désintéressée, celte assemblée de « grands hommes qui reçoit le prix de son dévouement encourage la foule à « bien faire, mais ne la pousse pas aux luttes tumultueuses. » (Le fronton du Panthéon, Revue des Deux-Mondes du 1 } août 1817.) — Les élèves de l'École polytechnique proposèrent à l'artiste de détruire l'échafaud par le feu et de découvrir ainsi son travail. Leur lettre, que nous avons sous les yeux, est adressée « Au sculpteur David, le citoyen indépendant. » Un membre de la famille Desgenettes, l'ancien chirurgien de l'armée d'Égypte, faisait part au sculpteur de son dessein d'organiser une inauguration populaire. David ne consentit à aucune manifestation. Remerciant ceux dont il recevait des marques d'estime, il ne cessa de donner l'exemple d'un grand calme et d'une dignité parfaite. Un matin du mois de septembre, deux inspecteurs furent aperçus descendant par l'escalier de la coupole; le lendemain, des ouvriers procédèrent

LES DÉCORATIONS DU PANTHÉON

à l'enlèvement de l'échafaud, et, sans même que l'artiste eût été prévenu, le fronton fut découvert. Le peuple ne se montra pas moins empressé que la critique à admirer les sculptures de David. — Le 24 juin 1848, lors de la reprise du Panthéon sur les insurgés par le général Damesme, la mitraille endommagea gravement le fronton. David obtint de restaurer son travail. »»

Et, dans les pièces justificatives du tome I" de sa monographie définitive sur David d'Angers, sa vie, son œuvre, ses écrits et ses contemporains, M. H. Jouin cite deux lettres adressées par Constant Dufeux. l'architecte du Panthéon, à M"* David, femme du grand artiste. La première est datée du 10 décembre 1852 et fait allusion à la nouvelle transformation du monument, qui va être racontée ci-après, et aux projets non exécutés qui en furent la suite :

« Croyez, je vous prie, que l'estime, l'affection et la reconnaissance que je porte à M. David sont en veille pour que rien de préjudiciable ne soit fait aux œuvres que nous avons de lui au Panthéon. Le modèle du fronton, pour lequel vous vous alarmez, était dans une salle qui va être donnée au maître de chapelle pour servir à l'étude du chant religieux. Ce modèle est trop grand, je crois, pour trouver place dans l'atelier de M. David. Je l'ai fait descendre, à grands frais et avec la plus grande précaution, dans l'un des caveaux; il sera là, auprès des modèles de SouAlot, dans un lieu fermé et sûr, à l'abri de toute atteinte ; personne n'a songé à le casser, et je n'eusse pas laissé y toucher sans vous en prévenir. J'ai vu, il y a une douzaine d'années, la collection des modèles de David dans le Musée d'Angers; je me rappelle l'impression qu'elle m'a faite, et je sens qu'il est urgent qu'aucun de ces modèles ne disparaisse. — J'ai eu plusieurs fois l'honneur de me présenter chez vous, madame, sans avoir pu vous rencontrer ; je voulais vous entretenir, non pas de ce qui a été fait ou arrêté, mais de ce qui a été dit relativement au fronton. J'ai souvent pensé en écrire à M. David, mais comme en définitive rien n'a été résolu, je me suis abstenu, pensant seulement vous voir pour vous en parler. — Mon attitude auprès de tous, et particulièrement des personnes dont je dépends, a été d'abord de ne prendre l'initiative d'aucune proposition relativement au fronton. Quand il a été question, en pourparlers seulement, de le détruire (1), alors

(1) Je dois à l'obligeance de M. H. Jouin communication de la curieuse noie suivante, relative au projet de démolition du fronton de David. M. Jouin tenait, je crois, cette anecdote de M. le baron Larrey lui-même.

« Vers le temps où s'échangeaient les lettres de Constant Dufeux avec M— David, le baron Larrey se trouvant nu camp de Chàlons, à la table de Napoléon III, le nom de David fut prononcé dans la conversation.

« — Vous connaissez cet artiste? dit l'Empereur au baron Larrey.

« — Oui, sire, je le connais et je l'estime profondément.

• — C'est un adversaire implacable, m'a-t-on dit.

• — C'est un grand artiste, Sire; il a fait le fronton du Panthéon, et nulle part

6o SOUVENIRS D'UN DIRECTEUR DES BEAUX-ARTS.

seulement j'ai ouvert la proposition qui a depuis été formulée par un désir de le transporter à Versailles et de le reconstruire dans une salle de verdure faite exprès dans les jardins, en choisissant un jour et une hauteur favorables. J'ai encore, par plus de précaution, demandé qu'un élève de David me fût adjoint, pour veiller à la démolition, reconstruction et réparation s'il y avait lieu. — Voilà, madame, tout ce que j'ai à vous dire sur le fronton et sur le modèle. Si vous avez une place meilleure que celle que j'ai choisie pour conserver cette remarquable étude de monsieur votre mari, elle est à votre disposition, et je serais heureux de mettre tout mon empressement à satisfaire vos moindres désirs. »

Deux ans après la mort de David, Constant Dufeux écrivait de nouveau, le 6 janvier 1858. à la veuve du sculpteur :

« Je me mets tout à votre disposition pour livrer aux personnes que vous m'adresserez le beau modèle du fronton du Panthéon, exécuté par M. David d'Angers. Je suis heureux de remettre cet ouvrage entre vos mains, madame, parce que sa conservation sera actuellement assurée, et, le Musée d'Angers le recueillant, il sera le complément essentiel qui manquait, au milieu des œuvres déjà réunies de l'illustre statuaire angevin. J'ai souvent, en visitant les salles David, désiré ce qui va s'accomplir, et, lors de mon dernier voyage à Angers, il y a environ six semaines, j'ai proposé à M. Dauban de lui remettre ce modèle capital aussitôt qu'il pourrait le faire retirer du Panthéon, où je le conservais de mon mieux, ce qui ne veut pas dire le mieux possible, puisque, malheureusement, je ne pouvais le tenir à l'abri des visiteurs qu'en le renfermant dans un caveau bien sec, mais à peu près privé d'air... »

Dans la visite que M. de Montalivet fit au Panthéon on juillet 1857. pour y examiner le fronton de David et les bas-reliefs de Nanteuil. il put donner l'ordre de découvrir également les pendentifs de Gérard, qui venaient d'être terminés pour la fête révolutionnaire.

Avant de quitter la série des travaux commandés pour le Panthéon à la suite de la Révolution de 1830, il nous faut encore, pour mémoire, transcrire ici trois billets, seul souvenir pour nous d'une œuvre considérable du grand sculpteur Cortot, et qui devait évidemment, dans la pensée de l'architecte du monument, naturellement préoccupé de rentrer dans les anciens projets révo-

l'imagc sculptée de Napoléon 1" n'a revêtu une allure aussi grande que sur cette pnçe glorieuse, la mieux placée d'ailleurs dans la capitale pour que rien n'échappe de sa valeur.

< — Vraiment? dit l'Empereur, j'ignorais cela.

« — Ce que je viens de dire, ajouta le baron Larrcy, vous sera confirmé par tout homme de bonne foi.

• Cette intervention courageuse sauva le fronton de David d'un déplacement qui eût sans doute entraîné sa destruction. >»

LES DÉCORATIONS DU PANTHÉON. Ci

lutionnaires de Quatremère de Quincy, tenir la place de la fameuse Renommée de Dejoux, dont nous avons parlé ci-dessus. Qu'est devenu le modèle colossal de l'Immortalité ? En quels plâtras se seront encore résolus ces 20.000 francs payés à Cortot? Quel éternel gaspillage de talent et d'argent pour ce pauvre Panthéon! Et dire que si la Renommée de Dejoux ou si l'Immortalité de Cortot avait été fondue et mise en place, nul gouvernement ne se fût avisé lout de bon de l'en descendre. Ce sont là des figures qui n'offensent pas assez violemment la conscience des partis, pour n'être pas acceptées par eux comme appartenant par leur forme, plutôt que par leur symbole, à la décoration d'un monument avec lequel elles semblent nées ; celle-ci y serait donc encore, et ce serait autant d'acquis pour l'ornement de la ville et du pays.

« Paris, le jij novembre i83g.

« Note pour Monsieur le Minisire.

« M. Cortot, statuaire, membre de l'Institut, vient de terminer dans l'atelier de la fonderie du Roule le grand modèle de la statue de l'Immortalité, qui sera coulée en bronze pour être placée sur la lanterne du dôme du Panthéon.

« Ce modèle a 16 pieds de haut.

« Le chef de la troisième division du ministère de l'Intérieur. »

(Non signé.)

« La statue de /'Immortalité, par Cortot.

« Par sa lettre au ministre, en date du 1 5 août 1857, Cortot annonce que le grand modèle en plâtre de la statue Y Immortalité, destinée à être placée sur le Panthéon, est achevé.

« Il reçoit pour ce modèle 20,000 francs en trois acomptes.

Le premier, le 17 sept. 18 j>, de 6,000 fr.

Le deuxième, le jo sept. 18 36, de 6,000

Le troisième, le 11 avril 1837, solde 8,000

20,000 fr.

t Paris, le septembre i83j.

« Le ministre de l'Intérieur au Pré/cl de police.

« Monsieur le Préfet de police.

«. Le modèle de la statue colossale de l'Immortalité destinée à être coulée en bronze pour être placée sur le sommet de la coupole du Panthéon, a été

(»a SOUVENIRS D'UN DIRECTEUR DES BEAUX-ARTS.

exécuté par M. Cortot dans un atelier situé à la fonderie du Roule appartenant à la ville de Paris.

«< Cet atelier menace ruine, et M. Cortot m'annonce qu'une partie même du bâtiment ayant été renversée par les derniers ouragans, le modèle en plâtre, qui est terminé, court les plus grands dangers. »

M. Ch. Blanc, dans son beau livre : Les artistes de mon temps (Paris, Didot, 1 876), a raconté d'une manière d'autant plus intéressante qu'il fut, comme directeur des beaux-arts, patron de la commande faite à l'artiste, l'entreprise tout à fait grandiose de la décoration du Panthéon par M. Paul Chenavard :

« Quand vint la révolution de 1848, qui était selon son coeur, Chenavard sentit renaître ses ambitions, et il fît part de ses projets au ministre de l'intérieur et au directeur des beaux-arts. Accablé de travaux, ayant une forte partie de la révolution sur les bras, Ledru-Rollin, qui connaissait Chenavard, ne put le recevoir que la nuit, dans une petite pièce du second étage où il se cachait même des huissiers pour s'appartenir quelques instants. L'artiste mit sur table une quantité de dessins qui étaient des compositions historiques et symboliques pour la décoration du Panthéon français. 11 avait conçu le plan d'une palingénésie universelle où il montrerait la transformation de l'humanité, les évolutions morales du monde. Les parois du Panthéon se prêtaient à merveille au développement de cette suite de pensées. Toute la partie gauche serait consacrée aux grandes phases de l'histoire antique; toute la partie droite serait réservée à l'ère chrétienne; et le fond du temple devait être occupé par une peinture représentant la prédication du Christ sur la montagne. L'Évangile se trouvait ainsi marquer la fin des temps antiques et le commencement des temps modernes qui s'arrêteraient à la Révolution française. On voyait, il m'en souvient, sur cette table, tantôt en esquisses légères, tantôt en dessins achevés, une série de scènes héroïques ou historiques : les commencements de Rome, le siège de Carthagc, la mort de Socrate, qu'il avait fallu recommencer après la fameuse composition de David, et qui est différemment belle; César passant le Rubicon, les temps. d'Auguste, l'étable de Bethléem, les chrétiens dans les catacombes, morceau dont l'invention est sublime; et le pape Léon arrêtant Attila aux portes de Rome par la seule force de l'esprit. Puis viennent les poètes italiens de la Renaissance, puis Luther à Wittemberg. puis le siècle de Louis XIV dans les jardins de Versailles, ensuite l'époque des encyclopédistes, figurée par l'escalier de Voltaire, que montent et descendent les philosophes de son siècle ; enfin la Révolution française, telle qu'elle est représentée dans le tableau inachevé de Mirabeau apostrophant Drcux-Brézé, et dans le dessin de la Convention nationale que possède maintenant le prince Napoléon. Malgré la fatigue que lui causaient tant d'insomnies forcées, Ledru-Rollin écouta

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jusqu'au bout Chenavard et considéra une à une les compositions projetées. L'artiste s'expliqua... M. Ledru-Rollin, après deux jours de réflexion, et après avoir bien voulu nous consulter, confia la décoration du Panthéon à Paul Chenavard, et lui ouvrit un premier crédit de jo,ooo francs, au moyen duquel il put entamer son immense travail. »

Nous interrompons ici le récit de M. Ch. Blanc, pour transcrire le très curieux décret que M. Ledru-Rollin, membre du gouvernement provisoire, promulgua le 1 1 avril 1848 :

« Au nom du peuple français,

« Sur la proposition du directeur des beaux-arts, le ministre de l'intérieur décrète ;

« Il sera exécuté dans l'intérieur du Panthéon une suite de peintures murales par le citoyen Paul Chenavard, et sous sa direction, conformément aux projets et aux esquisses qui ont été mises sous les yeux du ministre. Sur la demande du citoyen Chenavard, il lui est alloué, pendant toute la durée des travaux, une somme de 4,000 francs par an. Le citoyen Chenavard est autorisé à s'adjoindre les artistes qu'il jugera convenable pour la meilleure et plus prompte exécution desdits travaux. Le maximum de la rétribution des artistes employés à ces travaux sera de 10 francs par jour, les frais matériels étant supportés par l'Etat. Sur la demande du citoyen Chenavard, le ministre se réserve la faculté de suspendre le travail commencé, après examen fait par une commission nommée par lui. »

« Les choses allèrent au mieux durant quatre ans (nous reprenons le récit de M. Ch. Blanc). Chenavard composa quarante compositions et environ dixhuit cartons de six mètres de haut sur trois ou quatre mètres de large, et il les dessina en clair-obscur, assisté successivement de Papéty, de Bézard, de Brémond et de Comairas, anciens pensionnaires de Rome. Bien que ses collaborateurs fussent des hommes d'un mérite connu, éprouvé, on peut dire que leur collaboration n'a pas empêché l'uniformité absolue de ces dix-huit cartons, qui semblent sortis d'une seule main et qui n'ont pas la moindre ressemblance avec ce que Papéty et Bézard, notamment, ont produit lorsqu'ils ont travaillé pour leur compte.

« La peinture en camaïeu est souvent ce qui convient le plus à l'expression des idées : non seulement elle en dit mieux la dignité austère et la grandeur, mais elle satisfait l'intelligence par une correspondance naturelle entre l'unité du ton et l'unité de la penséc... Les cartons en clair-obscur de Chenavard sont exécutés précieusement et très finis. La suppression des teintes est rachetée par un modelé sincère, mâle et plein de relief... Indépendamment des dixhuit cartons dont nous venons de parler, Chenavard avait exposé une vingtaine

de compositions en petit, très terminées, et qui étaient destinées à la décoration du temple. Parmi ces compositions, il y en avait cinq plus importantes représentant l'Enfer, le Purgatoire, la Résurrection et le Paradis. On devait les reproduire sur lave, et les placer en manière de pavement, dans le chœur, la nef et les transeps. La cinquième, qui aurait occupé le centre, au dessous de la coupole, résume la pensée générale de la philosophie de l'histoire, depuis le commencement du monde jusqu'à nos jours, c'est-à-dire jusqu'à la Révolution française. Ce système de pavement, renouvelé de l'antique, eût aussi rappelé celui de la cathédrale de Sienne.

a Aux quatre piliers qui soutiennent la coupole étaient adossées (dans le projet du décorateur) les statues de Moïse, d'Homère, de Platon et de Galilée, signifiant les âges religieux, poétique, philosophique et scientifique de l'humanité. Décrire ce vaste ensemble de décoration, ce serait en quelque sorte écrire un discours sur l'histoire universelle ; il faut y renoncer. En somme, dans la pensée de l'artiste, le Panthéon devenait une sorte de Westminster français. C'est là ce qui explique pourquoi les compositions de Chenavard étaient monochromes. L'austérité de la monochromie répondait mieux, en effet, au sentiment que doit éveiller la vue d'une nécropole. Cependant, comme l'absence de toute coloration pouvait faire dégénérer en tristesse l'austérité voulue, l'artiste, à l'imitation de ce qui s'est pratiqué souvent dans l'antiquité, prétendait appliquer des couleurs et des dorures sur l'architecture môme, c'est-à-dire sur les moulures qui auraient encadré les compositions. On aurait ainsi réalisé, sur des pensers nouveaux, un temple antique. J'ajoute que ces dessins, qu'on regarde comme des cartons et que nous avons nous-mêmes appelés ainsi, n'étaient pas autre chose que les originaux qui eussent été marouflés, c'est-àdire collés sur les murailles, pour être ensuite recouverts d'une sorte de vernis qui les eût garantis contre l'humidité; après quoi l'artiste, au moyen de légers glacis colorés, eût fait des raccords et eût harmonisé la monochromie de ses compositions avec la polychromie et la dorure des encadrements architecte niques. >»

A l'occasion de l'Exposition des cartons de Paul Chenavard pour la décoration du Panthéon, organisée en 1876 par la ville de Lyon, en son palais Saint- Pierre, M. Ch. BJanc écrivit en un précieux livret spécial l'histoire de la grande œuvre de son ami. Ce sont ces trente-six pages que j'aurais dû transcrire ici, car mon cher confrère n'y a rien omis qui pût faire apprécier dans son ampleur et dans ses détails la pensée et la marche de l'entreprise à l'honneur de laquelle il avait été si intimement mêlé. Si j'ai cité de préférence les Artistes de mon temps, c'est que le récit y était plus succinct et mieux a la mesure d'une coupure permise; mais le livret de l'Exposition de Lyon est de lecture obligée pour qui voudra connaître par le menu les origines et les for-

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tunes diverses des cartons de Chenavard ; de même qu'il conviendra de lire, dans l'Art moderne de Théophile Gauthier, auquel renvoie Charles Blanc, la merveilleuse description et la poétique analyse de ces compositions philosophiques.

Le public a connu les cartons de Chenavard par le Salon de 185 où ils remplissaient presque entièrement trois des faces du vaste atelier des décorateurs de l'Opéra, transformé en salle d'exposition, aux Menus- Plaisirs du faubourg Poissonnière: l'impression produite fut très considérable : on se trouvait en face de l'œuvre d'un grand esprit. Je transcris ici la note qui me fut remise par M. Chenavard, comme indication de la série des cartons exposés par lui : *

•< Les dessins qui sont réunis dans cette salle font partie d'une suite de compositions qui étaient destinées à décorer l'intérieur du Panthéon :

« Commencement de Rome. — Des bergers du Latium découvrent au bord du Tibre, parmi les roseaux, Rémus et Romulus allaités par une louve.

« Junius Brutus, pour obéir aux lois, fait mourir en sa présence ses deux fils qui avaient conspiré contre la République.

« Apogée de la République. — Conquêtes des Romains. — Scipion.

« César passe le Rubicon. — Commencement des guerres civiles.

« Mort de Caton et de Marcus Brutus. — Fin de la République romaine.

« La paix sous Auguste ; il ferme le temple de Janus.

« Naissance, Prédication et Passion de Jésus-Christ.

« Les premiers chrétiens dans les catacombes; au-dessus, un triomphe.

»< Attila, suivi de ses hordes, s'arrête devant le pape Léon, porté en tète de son clergé.

« Commencement de la Réforme; Luther déchire les bulles du pape dans l'église de Wittemberg.

« Epoque de Louis XIV. — Le Roi, avec ses ministres Colbert et Louvois, projette la conquête de la Hollande et de la Franche-Comté. Près d'eux sont placés le grand Condé et M"» de Maintenon. Plus loin à droite, Turcnne écoute Bossuet. Sur l'escalier, Corneille, Molière, La Fontaine, Boileau et Racine, et, à gauche, MBt" de Montespan, La Vallière et Sévigné; Puget regarde de loin l'effet des décorations du jardin de Versailles.

u L'Enfer. Le Purgatoire; le musicien qui occupe le centre du tableau est Casella.

« L'Entrée du Paradis. Résurrection des morts; séparation des bons et des méchants ; les bienheureux sont introduits dans le Paradis par la Vierge et les Apôtres; au-dessous, sur le second plan, on a rappelé le mythe antique de Psyché et l'Amour.

« Le Déluge. Lutte des hommes contre les géants et les animaux. « Mort de Zoroastrc. — Fin de la théocratie antique. — Avènement de la caste des guerriers.

« Guerre de Troie; Homère.

« Mort de Socratc; morale.

« Baptême de Constantin; le pouvoir spirituel s'établit temporairement. « Saint Ambroisc refuse l'entrée de l'église à l'empereur Théodose; accroissement de la puissance religieuse.

« Fuite de Mahomet (l'Hégire).

« Couronnement de Grégoire Vf I.

« Sac de Jérusalem; les Crois*és s'emparent du butin, qu'ils rapportent en Occident.

« Les poètes d'Italie et les femmes: Dante pleure Béatrix morte: Pétrarque et Laure; Arioste et les princesses de Ferrare; Boccace dans le fond, u Serment du Ruthli; éveil de la liberté moderne. « Siècle de Léon X ; les artistes élèvent le Vatican. « Découverte de l'imprimerie: atelier de Gutenberg; Fust et SchœfFer. f Voltaire et les encyclopédistes.

« Révolution française. — Napoléon, se séparant du groupe des hommes illustres de son temps dans la guerre, la politique et les arts, va rejoindre les trois grands hommes qui, dans le passé, ont comme lui opéré l'unité de leur époque : Alexandre, César et Charlemagne. Autour de la barque qui les porte viennent ceux qui ont tendu au môme but sans y pouvoir atteindre : Grégoire VII, Charles-Quint, etc. Les personnages allégoriques de la Mort et de l'Amour, qui les suivent, indiquent les transformations incessantes des sociétés. Ce tableau, qui dans le monument aurait fait face à celui du déluge, aurait été le dernier de la série, dont on n'a pu exposer qu'une partie à cause de l'état trop incomplet où se trouve le reste. »

A la dernière page de son livret de l'exposition de Lyon, Ch. Blanc a inséré un catalogue chronologique des cartons de P. Chcnavard. Ce catalogue, d'un ordre plus logique, cela va sans dire, que celui rédigé à la hâte par l'artiste, au point de vue du placement de ses vastes toiles, complète la série donnée ici par nous; on y trouve, en effet, des compositions que ne connut point l'Exposition universelle de : * les Bergers chaldéens; — les Rois d'Egypte jugés après leur mort; - Moïse sur la montagne; — Hérodote, commencement de l'histoire; — Hippocrate au lit des malades: — Démosthène à la tribune ; — la Séparation des apùtres; — la Découverte de l'Amérique ; — la Philosophie de l'histoire, pavement circulaire sous la coupole; — les Statues d'Alexandre et de Charlemagne (pour les deux extrémités de la

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croisée), et celles de Moïse, Homère, Socrate, Galilée iqui devaient être adossées aux quatre piliers de la coupole). » — Dans cette énumération fournie par M. Ch. Blanc, on apprend que les grands cartons du Baptime Je Constantin, des Poètes d'Italie et de l'Escalier de Voltaire ont été perdus. Ces compositions n'existent plus que par des dessins de moindre format.

L'exposition des cartons de Chenavard, en 1^3, valut à l'artiste la décoration de la- Légion d'honneur, et l'empereur, au dîner qui eut lieu à Saint- Cloud, le soir de la solennité, prit un plaisir extrême à la causerie neuve pour lui et indépendante de ce philosophe d'une simplicité antique, dont la voix enrouée engluait et charmait les oreilles, de ce rêveur plein de vues nourrissantes et ingénieuses.

Deux ans après, je l'ai dit, les cartons de Chenavard reparaissaient à l'Exposition universelle des beaux-arts, dans la même salle du palais de l'avenue Montaigne où Kaulbach avait exhibé les siens, et l'on put juger alors combien, en ces sortes d'ouvrages austères et pensés, l'artiste français avait à la fois plus de clairvoyance instinctive, de sobriété et de tenue, et plus de réelle science historique, et, malgré son apparence un peu lourde, un sentiment autrement fin des vraies traditions de l'art.

Depuis lors, ces vastes toiles étaient demeurées enroulées et perdues pour le public, quand, après 1870, elles reparurent un moment dans l'une des galeries supérieures du palais des Champs- Élysées. Ne voulant point que désormais elles restassent inutiles et cachées, et dépérissent dans d'éternels magasins, je proposai, dès la première répartition qui fut faite, sous ma direction, aux collections publiques des départements, de les attribuer au musée d'Amiens, qui me paraissait le mieux en état, par ses vastes proportions, de donner le jour le plus convenable à leur entier développement ; mais presque aussitôt, sur le désir de l'artiste lui-même, qui avait d'abord paru agréer l'emploi fait de son œuvre, ou plutôt sur la légitime et bien naturelle réclamation de la ville de Lyon, sa patrie, légataire à l'avance de ses portefeuilles d'études et d'estampes, une négociation favorisée par nous s'ouvrit entre Lyon et Amiens, et, grâce à une commande de travaux décoratifs pour la ville d'Amiens, que nous pûmos faire approuver en échange par le ministre d'alors, les cartons de M. Chenavard, l'une des productions capitales de notre école contemporaine, appartiennent désormais à la ville natale du peintre. Ils ont été, Dieu merci, avant leur départ pour Lyon, photographiés par MM. Braun, et les amis du talent de Chenavard peuvent montrer avec orgueil, dans cette suite d'estampes, la conception vraiment robuste et haute qui avait inspiré cette puissante épopée humanitaire. Le jour où moi-même j'eus à dérouler au ministre un projet tout autre pour la décoration du Panthéon, je pus dire, sans que personne

contredît mes paroles, que la tentative de M. Chenavard. inapplkable désormais à un monument rendu au culte, avait fourni à cet artiste éminent « l'occasion de donner la mesure de sa vaste culture desprit, de son abondante invention et de son respectueux sentiment des grands maîtres. »

Le 6 décembre 1851, le prince-président de la République, répétant textuellement les paroles mêmes de son oncle, décrétait :

« L'ancienne église Sainte-Geneviève est rendue au culte, conformément à l'intention de son fondateur, sous l'invocation de Sainte-Geneviève, patronne de Paris... »

Voilà qui explique les lettres citées plus haut de Constant Dufeux à M" David d'Angers, et voilà aussi pourquoi un sculpteur qui ne fut pas sans talent, mais dont on ne saurait comprendre en ce cas l'innocente présomption, concevait aussitôt l'idée de remplacer le fronton de David, du grand David, de David qui vivait encore, par un fronton de sa composition, mieux approprié, c'est vrai, à la nouvelle consécration du monument. C'était M. Desprez, et nous donnons ici l'explication, écrite par lui-même, de son modèle en cire, qu'il légua à sa mort à Hiolle, son élève.

« Notice sur le nouveau projet de fronton de l'église Sainte-Geneviève. Le centre du fronton représente l'apothéose de sainte Geneviève, entourée d'anges, dont deux portent ses attributs : une houlette, une brebis, symbole de son origine ; la sainte s'élève vers le ciel. Au côté gauche, Napoléon III remet au clergé les clefs du temple rendu au culte. Au côté droit, Clovis, par considération pour la sainte, accorde la liberté à des prisonniers. Dans l'angle de droite, la patronne de Paris, encore enfant, fait son premier miracle. Elle adresse sa prière à Dieu et bénit l'eau du puits. Sa mère lave ses yeux avec cette eau et recouvre la vue. Dans l'angle de gauche, la sainte accourt avec des provisions au secours des malheureux qui éprouvent les horreurs de la faim. »

Cette substitution d'un fronton nouveau à celui de David, qui nous parait à nous une pensée si bizarre, l'idée religieuse s'associant, pour bien dire, naturellement, à toutes les œuvres d'un caractère élevé, — et aucune œuvre, malgré certaines figures de détail, n'a un sens général plus patriotique et un feu plus héroïque que celle-ci; — cette substitution n'avait rien, il faut l'avouer, qui effarouchât les esprits d'alors, témoin la description qu'adonnée M. Charles Lucas, dans la Revue de l'art chrétien (2* série, tome I", année 1874), d'un projet de décoration du Panthéon qu'avait conçu Constant Dufeux, l'ingénieux architecte de Sainte-Geneviève, et dont il ne put que tracer les croquis et ébaucher certaines parties d'exécution :

« Dans son projet de décoration extérieure, la sculpture jouait un rôle

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immense : en dehors des groupes demandés au sculpteur Maindron, et représentant, l'un, sainte Geneviève arrêtant Attila (i), et l'autre Clovis recevant le baptême de saint Rémi, de nombreux bas-reliefs formaient, placés dans la partie en imposte des portes et au-dessous des chapiteaux, la série des hauts faits de notre histoire nationale. La suite de ces bas-reliefs, interrompue sur les pilastres servant de contreforts aux façades latérales, s'y voyait remplacée par des statues ayant au-dessous des guirlandes et des inscriptions. Sur la façade principale, sous le portique, cinq bas-reliefs représentaient : au milieu, la Cène; à droite et à gauche, deux épisodes de la vie de sainte Geneviève, et, aux extrémités, la fondation de l'église et son retour au culte. Dans la hauteur des chapiteaux, des guirlandes reliant entre elles des croix latines accompagnaient le chiffre de la sainte, S. G. entrelacés. Dans la frise, l'inscription latine et chrétienne : domus. sub. invocatione. sanctjE. GENOvEFiC. remplaçait la devise patriotique : aux grands hommes la patrie reconnaissante, et le fronton de David d'Angers, cette œuvre remarquable, mais si peu en harmonie avec une église chrétienne, était déposée, comme le demande avec tant de raison notre collaborateur, M. Ch. Timbal, et faisait place à une grande page sculpturale représentant la Dispersion des apôtres, dominés par une figure de Christ, les envoyant catéchiser tous les peuples au travers des continents et des mers. Des acrotères, véritables groupes de statues, dont l'un, placé au-dessus du fronton principal, représentait l'Extase de la sainte, et dont les autres empruntaient au christianisme les données de leur composition, animaient, avec les statues de nos gloires nationales, placées sur les dés

de la balustrade, la silhouette aussi monotone que monumentale de cette partie inférieure, dont un toit orné complétait la décoration. Dans la frise qui règne au-dessus des colonnes entourant le tambour qui relie la coupole à l'église, une inscription extérieure, rappelant celle intérieure du dôme de Saint- Pierre de Rome, était consacrée à sainte Geneviève, et des statues placées au-dessus de ces colonnes en prolongeaient les axes et conduisaient le regard jusqu'à la naissance du dôme. Sur celui-ci, de nombreux motifs décoratifs répétaient le chiffre de la sainte, le contour aimé du visage de la vierge de Nanterre placé dans une auréole d'or, et la croix sur laquelle réside tout salut. Enfin, dans son projet, Constant Dufeux, toujours d'après le dessin que j'ai sous les yeux et suivant ce que nous dit son biographe et élève Féraud, « déposait la lanterne qui, outre qu'elle charge inutilement la cou-

i. La commande du groupe d'Attila et sainte Geneviève à M. Maindron, pour le prix de 10,000 francs, remonte à la date du 1" mars 1 85 3, et l'ccuvre devait être mise en place à l'occasion de la fete du i5 août. Ce n'est pourtant que le 3o avril i858 que le groupe en marbre est acquis par le ministère et payé 8,000 francs. Le bloc avait sans doute été fourni par l'administration.

pôle extérieure, imprime à ces belles voûtes, par l'effort du vent, des vibrations dangereuses. >• Il remplaçait dans son projet ce pseudo-pérystère par un couronnement en bronze doré (dans lequel huit anges sonnaient de la « trom- « pette sacrée) et au-dessus duquel s'élevait, portée sur un pavois et dominée « par la croix), la noble et douce figure si chero aux Parisiens. » Avant de voir presque entièrement ajourner ce vaste projet de décoration extérieure, du Panthéon redevenu Sainte-Geneviève, Constant Dufeux eut cependant la satisfaction d'en diriger un commencement d'exécution. 11 composa, fit fondre sous sa direction et poser, nous dit son biographe Féraud, « les belles portes « latérales en bronze, chef-d'œuvre de goût jusque dans leurs moindres dé- « tails, et où se trouve appliqué l'un des grands principes d'art qu'il profes- << sait : que la forme doit se. ployer aux conditions normales, aux exigences de « la matière, et non la matière à la forme ; l'une étant l'œuvre de la nature, « l'artiste doit y soumettre l'autre... <> Rappelant, avant toute autre idée, que l'église Sainte-Geneviève était et devait rester un monument tout à fait spécial et élevé à la glorification de la sainte, Constant Dufeux voulait avec raison placer la châsse contenant les reliques de sainte Geneviève à la rencontre des deux axes de l'église, au centre même de la coupole, à l'endroit où, dans une basilique primitive, eût été érigé le principal autel. Il disposait de plus cette châsse en contre-bas du sol actuel de l'église et au-dessous même du niveau des caveaux... »

Suit la description de la crypte mystérieuse et du sarcophage monumental contenant la châsse de la sainte ; mais à quoi bon cet enterrement de la châsse? J'avoue que le projet de Soufrlot, plus simple et plus naturel, qui la plaçait au grand jour, sous le dôme, à la même rencontre des axes et à première vue des fidèles qui visitaient le monument, me plaisait bien davantage. Soufrlot avait bien prévu, lui aussi, le tombeau dans une crypte ; mais la châsse dominait extérieurement et semblait exhaler au dehors une bénédiction perpétuelle.

« Je ne ferai que rappeler ici, dit encore M. Lucas, le mobilier provisoire comprenant maltre-autel et chaire à prêcher, stalles et clôture du chœur avec chemin de croix que Constant Dufeux dut faire exécuter avec précipitation et dans les données les plus économiques, pour la cérémonie d'inauguration du Panthéon redevenu Sainte -Geneviève. »

Les choses en étaient là, et de tous ces projets entassés, à demi exécutés et puis délaissés, ou condamnés â la destruction par la violence des revirements politiques, il ne restait dans la basilique de Soufflot, remaniée en Panthéon par Antoine Quatremère de Quincy, que certains ornements symbo-

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