PANTHÉON
liques dans les voûtes, le fronton de David, les bas-reliefs de Nanteuil, ceux de Chaudet et de Lesueur, les deux groupes de Maindron, la coupole de Gros, les pendentifs de Gérard ; sur l'autel à gauche, une vierge debout tenant l'Enfant Jésus, marbre médiocre signé Camille Demesmay, 18^7 ; sur l'autel à droite, une assez triste sainte Geneviève en plâtre doré ; au fond de l'abside, une peinture informe commandée sans doute par Constant Dufcux, mais dont personne n'a pu me dire l'auteur, et qui représentait, en manière de fresque, le Christ entre la, Vierge et sainte Geneviève et les deux apôtres Pierre et Paul (1). quand, en février 1874, préoccupé de donner le branle le plus consi-
(1) Je ne parle point des caveaux du Panthéon, ni des tombeaux, ni du modèle réduit de l'édifice, ni des fragments de toute sorte qui y sont accumulés pêle-mêle et où l'art n'a quasi rien à voir; cependant on pourrait s'étonner que nous n'ayons point mentionné : la tombe de forme antique, à la mode de la Restauration, qui renferme les restes de J.-G. Soufflot, né à Yrancy, le 22 juillet 1713, décédé à Paris le 29 août 1780; le fameux architecte de la nouvelle église de Sainte-Geneviève avait d'abord été inhumé dans les caveaux de sépulture des génovéfains; ce n'est que le 19 février 1829 que son corps fut transporté dans la crypte du monument qui avait fait sa gloire; — les deux cénotaphes de Voltaire et de Rousseau, qui sont pour les curieux étrangers la grande curiosité du Panthéon : celui de Voltaire, dans le faux goût antique du temps de la Révolution, et sur lequel est posée la boule a?urée du monde avec une lyre et une couronne de laurier; entre les deux génies funèbres qui décorent en bas-relief l'extrémité de chaque face, se lisent naturellement des inscriptions laudatives, et dans la niche faisant face à la baie cintrée par laquelle prend jour le caveau, se dresse une statue en marbre de Voltaire debout, la tête levée d'un air inspiré et tenant de la main gauche ses tablettes, de la droite son stylet; à ses pieds les attributs du poète tragique, le masque et le poignard ; œuvre assez médiocre d'un sculpteur de la fin du xvin» siècle et que Quatremère aura peut-être trouvée toute faite à destination d'un foyer de théâtre. Quant au sarcophage lui-même, il est resté tel que le décrit Rondelet, avec celui de Rousseau, • en bois peint en marbre, devant être exécutés en granit et en marbre précieux. • Les deux tombeaux sont vides, on le sait, vides comme le tombeau, à Saint- Étienne-du-.Mont, de la vierge de Nanterrc; chaque réaction politique a tour à tour fait son œuvre, et il n'y a plus lieu de songer à changer la matière des monuments, Quelque périssable qu'elle soit, car ces sarcophages mêmes, à défaut des ossements qu'ils contenaient, sont devenus des reliques, les reliques vénérées ou exécrées des deux demidieux de la Révolution. — La tombe de Rousseau est plus bizarre encore que celle de Voltaire et d'une invention plus compliquée et plus maniérée, d'un goût plus suisse que français, malgré sa forme supposée antique et son toit demi-plat, dont les arêtes finissent par des masques lacrymatoircs. Tout le monde connaît la fameuse main tenant une torche qui sort à chaque extrémité d'un volet entre-bâillé, et le bas-relief en stuc appliqué sur bois à chaque face du monument et qui représente, à droite un jeune homme et un vieillard déposant sur le tombeau du philosophe des épis et des fruits ; à gauche une jeune femme lui apportant des Meurs et un enfant lui offrant un petit oiseau. Séparées de ce bas-relief par deux troncs d'arbres ébranchés formant colonnes, la Vérité et une femme allaitant deux enfants. — Il n'y a mot à dire, encore une fois, de ces fragments de pieds ou de jambes en plâtre contre lesquels on butte dans les profondeurs de ces immenses souterrains et qui doivent être des morceaux des figures ou groupes colossaux commandés jadis par Quatremère et dont s'occupent dans leurs actives recherches pour la société des Amis des monuments français, MM. Maurice Du Seigneur, Ch. Lucas et P, Wallon (voir L'Artiste, juillet 1884, p. 61-ûô), — non plus que d'un triste
dérable possible à la peinture et à la sculpture monumentales, dans l'intérêt supérieur de notre école contemporaine, je conçus l'idée de faire de l'église Sainte-Geneviève, c'est-à-dire du monument le plus vaste et le plus morne de Paris, une sorte de champ de concours où j'appellerais les talents les plus renommés de cette école. Il se trouva, par fortune singulière, que l'édifice dépendait, non de la ville de Paris, qui certainement, dans la grande entreprise de décoration de ses églises sous Louis- Philippe et sous l'Empire, ne l'aurait pas laissé dans cette nudité et dans cet abandon , mais de l'État qui l'avait classé sur la liste de ses bâtiments civils. Je pus m'assurer de ce point important auprès de M. Ferdinand Duval, alors préfet de la Seine, le jour môme où m'était venue la pensée de ce grand travail, et sans perdre de temps j'adressai à M. le ministre de l'instruction publique et des beaux-arts le rapport suivant qui fut inséré, avec l'approbation de M. de Fourtou, dans le Journal officiel du 7 mars 1874 :
« Monsieur le ministre,
« La France a possédé, pendant ces quarante dernières années, une des plus magnifiques légions d'artistes dont elle ait jamais pu s'enorgueillir. Cette légion a compté les plus grands peintres d'histoire, les plus poétiques paysagistes, les plus charmants peintres de genre, et à leur école sont venues se former les écoles du monde entier. Ils ont valu à notre pays sa gloire la moins contestée; et nous leur devons ces triomphes de 1855 et de 1867, qui feront date dans l'histoire de l'art universel.
« Et cependant, Monsieur le ministre, ceux qui aujourd'hui réfléchissent à la puissance qui animait cette rare époque, en sont parfois à se demander si l'administration française a su en tirer, pour le pays, tout l'honneur qu'il était possible d'en obtenir. Je suis porté, quant à moi, à regretter qu'on ait laissé se perdre une telle force de bataillons incomparables dans des entreprises morcelées et un peu éparpillées, et où ils pouvaient ne donner qu'à contre-cœur. Tantôt des artistes illustres ont été fatigués à de petites besognes, tantôt on n'a pas su leur fournir l'occasion de produire ce qu'ils avaient en eux. Or, la direction des beaux-arts a pour première raison d'être de faire produire des
bas-relief en pierre, représentant deux femmes ailées, dont l'une pose une couronne *ur une urne cinéraire placée sur un tombeau, tandis que l'autre écrit sur une tablette l'histoire du personnage regretté. Tout au plus noterai-je un joli petit pinacle ou clocheton, en pierre habilement sculptée, remontant à la bonne époque de notre renaissance française, et qui doit provenir de l'ancienne église Sainte-Geneviève. Quant à ces pauvres sénateurs du premier Empire, si méchamment emprisonnés dans des caveaut d'une si glaciale monotonie, sans un ornement qui les console, les particularise ou les réchauffe, combien ils doivent regretter le grand air du Père-Lachaise. Si ce sont là les honneurs que la PHtrie reconnaissante doit rendre à ses grands hommes, le Panthéon français est à jamais condamné; il n'est pas seulement ridicule, il est odieur.
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œuvres grandes ou exquises, selon la nature des talents qu'elle rencontre et selon les cadres qu'elle trouve à leur offrir.
« Ces cadres, dans toutes les époques célèbres, ce sont quelques monuments sur les murailles desquels se résument et se concentrent les efforts de chaque école dans son expression la plus haute, et qui avec le temps servent de types aux historiens de l'art. Sans parler des merveilles des églises et des palais de Florence, de Rome, de Venise et d'Anvers, nous pouvons citer en France, Fontainebleau au xvi* siècle, le Louvre, l'Hôtel Lambert et Versailles au xvn' siècle, l'Hôtel Soubise au xvin* siècle; mais au xix* siècle, nous devons confesser que si la ville de Paris peut se vanter de la décoration de ses églises, et de ce qui fut son Hôtel de Ville, si la direction des bâtiments civils s'apprête à nous livrer un Opéra brillamment et savamment orné, la direction des beaux-arts proprement dite aurait peine à citer un monument dont elle puisse dire que la décoration soit son œuvre. J'aurais cette ambition. Monsieur le ministre, pour votre administration des beaux-arts, qu'il en pût être autrement. Je voudrais utiliser au décor d'un monument digne de ce nom, d'un monument vraiment national, le groupe qui nous reste de cette superbe armée dont je parlais au début, groupe qui, s'il regrette nos plus glorieux chefs d'école, vient de montrer à Vienne que la France n'a point perdu la suprématie en matière d'élégance et de goût.
« Ce mcmumcnt existe, c'est le Panthéon, c'est Sainte-Geneviève, c'est la basilique élevée au xviu» siècle à la patronne de Paris et des Gaules. Sainte- Geneviève est à coup sûr l'édifice de Paris le plus renommé dans nos provinces et à l'étranger; c'est lui qui, de sa colline sainte, domine la ville entière et semble le plus puissant effort de sa magnificence. Et, chose singulière, quand tous les édifices de Paris ont été, depuis un demi-siècle, décorés à l'envi de peintures et de sculptures par les diverses administrations qui tenaient à occuper le talent des artistes et à laisser trace de leur passage, celui-là seul a été complètement négligé, si ce n'est par la Restauration (i) qui a confié au baron Gros la décoration fameuse de sa lanterne, et au baron Gérard les quatre pendentifs qui furent l'œuvre d'une vieillesse affaiblie sans doute, mais vaillante jusqu'au bout, selon le tempérament de sa génération héroïque.
« Il convient aussi de ne pas oublier l'essai qui fut confié en 1848 à un artiste éminent, de la décoration du Panthéon au moyen de grands cartons qui devaient y représenter l'histoire de l'humanité ; mais ce cycle de compositions philosophiques dont nous avons vu un certain nombre aux expositions de 185 j et de 1855, ne pouvaient plus s'appliquer au temple qui, trois ans plus tard,
(1) Le lecteur reconnaîtra ici mon erreur; il a vu plus haut que la Restauration avait achevé et inauguré la coupole de Gros, mais qu'à l'Empire re nt l'honneur i1c l'avoir commandée.
était rendu au culte, et la tentative en resta là, après avoir fourni à M. Chenavard l'occasion de donner la mesure de sa vaste culture d'esprit, de son abondante invention et de son respectueux sentiment des grands maîtres.
« J'ai pensé, Monsieur le ministre, qu'au lieu de disséminer, ainsi que l'a souffert trop souvent une fâcheuse tradition, les ressources du budget des beaux-arts dans de médiocres commandes vouées à la dispersion, il était vraiment plus digne de la confiance que vous avez bien voulu m'accorder, de consacrer en bloc une grosse part de ce budget pendant trois ou quatre exercices, à entreprendre, combiner, mûrir et conduire à bien, si c'est possible, la décoration complète, immense et infinie dans ses détails d'un tel édifice national, décoration étudiée d'abord en son ensemble, puis dirigée, dans toute l'unité de son invention, de manière à en former un vaste poème de peinture et de sculpture à la gloire de cette sainte Geneviève qui restera la^gure la plus idéale des premiers temps de notre race, poème où la légende de la patronne de Paris se combinerait avec l'histoire merveilleuse des origines chrétiennes de la France.
« Quand vous aurez inauguré, Monsieur le ministre, le pompeux monument de l'Opéra, où notre pays a voulu montrer sans marchander, et en réunissant le faisceau de ses plus brillants artistes, ce que peut son génie appliqué à l'architecture des fêtes théâtrales, il sera intéressant de constater que les oeuvres qui exigent plus particulièrement la gravité et la vigueur solide conviennent encore à nos artistes, et qu'après avoir fait preuve, aux yeux de l'Europe, de dons inestimables d'esprit, de grâce et d'élégance, ils sont capables de remonter aux sommets les plus sévères et les plus nobles de l'art religieux et patriotique.
« Si cette pensée vous agrée, Monsieur le ministre, je vous prie de vouloir bien m'autoriser, dès aujourd'hui, à étudier, de concert avec M. l'architecte de Sainte-Geneviève, et après m'ètre assuré que la direction des bâtiments civils, de qui relève le monument, n'a point d'autres visées pour son ornementation, un projet qui, avant d'être exécuté dans une période d'années assez étendue, puisqu'il n'employera qu'une part du crédit habituel consacré à la décoration des édifices publics, exigera de fort longues réflexions, des combinaisons décoratives fort compliquées, et qui, pour voir ses premiers travaux commandés sur les ressources de 1875, a besoin d'être sagement préparé pendant le cours presque entier de la présente année.
« J'ai l'honneur d'être, avec un profond respect, Monsieur le ministre, votre très humble et très dévoué serviteur,
, « Le directeur des beaux-arts,
« Approuvé : « Ph. de Chenneviêres.
« Le minisire de l'instruction publique, des cultes et des beaux-arts,
« De Fourtou. »
LES DÉCORATIONS DU PANTHÉON
Fort de cette approbation du ministre, je me mis aussitôt à l'étude détaillée du projet, et pénétré de son importance, je ne pris point seulement con«eil, pour l'ordonnance générale de la décoration, du sage et ferme architecte M. Louvet. que j'avais trouvé, dès l'abord, rétif à tout décor intérieur de peinture capable de compromettre les lignes si pures et la douce harmonie pâle à laquelle ses yeux s'étaient habitués dans le monument dont il avait la responsabilité, mais qui une fois convaincu de la splendeur nouvelle que la basilique y pouvait acquérir sous certaines conditions d'unité dans l'exécution, se consacra à la conduite de l'entreprise avec un dévouement, une prudence, une activité et un esprit de suite admirables. Je crus devoir encore prendre les avis de quelques artistes dans le goût desquels j'avais confiance absolue, MM. Guillaume, P. Dubois, Delaunay. et aussi de M. Galland dont les lumières, comme décorateur savant, élégant et souple, pouvaient nous être d'une très grande utilité. M. l'abbé*Bonnefoy, doyen de Sainte-Geneviève, voulut bien se charger de nous aider dans le choix et l'éclaircissement des sujets de la vie de la patronne de Paris destinés à la nef, et des quatre grandes époques historiques auxquelles devaient être consacrés les deux bras de la croix latine, comme aussi de la désignation de l'innombrable série de saints personnages qui devaient se dérouler en procession dans la zone courant au-dessus des compositions capitales. J'ai là sous les yeux les feuillets d'un long mémoire qui témoigne des soins que M. l'abbé Bonnefoy avait apporté dans la recherche des sujets et dans la liste des saints qui devaient représenter là les origines de l'Église de France en toutes nos anciennes provinces. — Tout cela n'était point, comme on voit, petite affaire, car, dans ma pensée première, j'avais songé à convier à ce solennel concours un bien plus grand nombre d'artistes dont les œuvres, forcément très diverses de forme et de coloration, eussent certainement violenté par leur paillettement la tranquillité et la majesté de l'ensemble. La distribution des superficies à couvrir et la division des peintures selon les axes du monument, avaient été l'objet d'une discussion très approfondie ; il avait même été un moment question de l'exécution en bas-reliefs sculptés des processions panathénées; mais on y renonça avec justice pour laisser la coloration picturale maltresse paisible de la muraille de haut en bas, la partie supérieure devant toutefois s'enlever sur un fond d'or adouci, de manière à indiquer distinctement ce qui se passait dans les régions terrestres, et ce qui appartenait aux régions paradisiaques. Enfin, après cette étude consciencieusement vidée, il avait encore fallu vaincre, à force de patience et de raison, certaines défiances insistantes du conseil des bâtiments civils. — Le départ du ministre s'annonçait comme prochain, et M. de Fourtou voulait bien m'exprimer le désir de signer les arrêtés définitifs complétant ma proposition. Le 7 mai. deux mois
après le premier rapport, il approuvait le nouveau rapport suivant, qu'il faisait insérer dans le Journal officiel du 17 mai 1874 :
• Paris, le 7 mai 1874.
« Monsieur le ministre,
« Vous avez bien voulu approuver le rapport en date du 6 mars dernier, où je proposais à Votre Excellence de confier à quelques-uns de nos peintres et de nos sculpteurs les plus éprouvés la décoration de la basilique nationale de Sainte-Geneviève, décoration « où la légende de la patronne de Paris se combinerait avec l'histoire religieuse de la France »>. Je me suis appliqué, Monsieur le ministre, à étudier avec M. Louvet, architecte de Sainte-Geneviève, les plus sages conditions d'exécution de ce projet, et nous avons reconnu que, pour le mettre d'accord avec la grandeur et l'unité vraiment admirables du monument, il convenait de morceler le moins possible l'ensemble des travaux et de confier à un seul artiste chacune des parois de la croix latine dont il affecte la forme.
<« Ce n'est pas que le système régulier de colonnes engagées qui règne sans intermittence, à intervalles rapprochés et étroits, autour de l'édifice, n'offrit de graves difficultés à vaincre ; mais j'ai proposé à M. l'architecte, qui a bien voulu accepter ma solution, de faire passer les compositions, par une sorte d'illusion de perspective, à l'arrière des colonnes, ce qui a permis de prolonger chacune des compositions dans trois entre-colonnements. Le quatrième entre-colonnement de chaque paroi, isolé de l'axe principal, tout en restant livré à la même main d'artiste, sera le cadre d'un sujet spécial.
« Quant aux deux panneaux avec archivolte qui sont voisins des portes, aux deux chapelles de la Vierge et de sainte Geneviève et à l'abside, ils offraient naturellement des places distinctes propres à la peinture, et qui ont pu être confiées à des artistes différents.
« Le bandeau général à la hauteur de l'imposte des arcades de l'entrée, qui coupe les entre-colonnements aux deux tiers de leur hauteur et règne tout autour de l'édifice, divisait forcément les parois en deux systèmes de sujets, et la zone supérieure nous a paru propre à un immense déroulement de processions de personnages sacrés, pensée très convenable à une église où les reliques de la sainte ont motivé dans tous les siècles des processions traditionnelles. La condition essentielle d'harmonie, plus indispensable ici que dans la décoration des chapelles isolées d'une même église, a exigé que la partie de ces processions qui domine sur chaque paroi les grandes compositions inférieures, fût confiée au même peintre que les compositions maîtresses.
« Étant donné le thème accepté par vous, Monsieur le ministre, l'ordon-
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nance générale des sujets à traiter découlait assez logiquement d'elle-même ; et je n'ai eu qu'à invoquer le bon aide de M. Bonnefoy, doyen de Sainte- Geneviève, pour obtenir de lui, dans le sens qu'il m'avait suffi de lui indiquer, toute une série de motifs entre lesquels nous n'avons eu qu'à choisir.
« La prédication et le martyre de saint Denis, premier apôtre de Paris et comme introducteur du christianisme dans les Gaules, m'ont semblé convenir aux deux panneaux avec archivolte qui se trouvent à la droite et à la gauche de l'entrée de l'église. Je vous proposerai de confier ces deux sujets, le premier à M. Galland, le deuxième à M. Bonnat.
« La grande nef, dans tout son développement, appartenait de droit aux traits principaux de la vie de sainte Geneviève, patronne de l'édifice.
« Le premier entre-colonnement à droite représenterait l'éducation de sainte Geneviève, et les trois entre-colonnements suivants, réunis en une seule composition, représenteraient la vie pastorale de la jeune sainte. Je proposerai à Votre Excellence de les confier à M. Puvis de Chavannes.
« Le premier entre-colonnement à gauche représenterait Attila marchant vers Paris, après avoir brûlé Trêves, Metz, etc.; les trois entre-colonnements suivants représenteraient sainte Geneviève calmant la multitude affolée par la nouvelle qu'Attila se dirige sur Paris, et prophétisant que la ville ne subira pas l'invasion du Fléau de Dieu. Je vous proposerai, Monsieur le ministre, de confier ces deux compositions à M. Delaunay.
« Les trois premiers entre-colonnements- à gauche de la grande nef, après le dôme, représenteraient sainte Geneviève au milieu des horreurs de la famine pendant le siège de Paris par les Francs; elle a réuni la flottille avec laquelle elle va ravitailler Paris. Le quatrième entre-colonnement la montrerait distribuant des provisions au peuple qui l'acclame. Bien que le talent qui place M. Meissonier si haut dans l'estime de l'Europe ne se soit exercé que dans des œuvres d'un genre tout différent, et j'allais dire opposé, je crois qu'il serait extrêmement intéressant d'offrir à ce vigoureux artiste l'occasion de lutter sur une large surface contre des difficultés nouvelles pour lui, et je vous proposerai, Monsieur le ministre, de lui confier l'exécution de ces deux compositions.
« Dans les trois entre-colonnements à droite de la grande nef, après le dôme, seraient représentés les derniers instants de la sainte devenue vieille et vénérée du peuple, conseillère des rois, consolatrice des malheureux, et l'honneur de la patrie. — Dans le dernier compartiment, se verrait sainte Clotilde faisant déposer les restes de son amie dans le tombeau de Glovis, en l'église encore inachevée des Saints-Apôtres, qui deviendra plus tard l'église de Sainte. Geneviève. Je vous proposerai, Monsieur le ministre, de confierà M. Gérome ces deux compositions.
<« J'ai pensé, Monsieur le ministre, que les deux bras de la croix devraient
être consacrés aux quatre grandes époques, ou mieux aux quatre grandes figures chrétiennes de la France: Clovis, Charlemagne, saint Louis et Jeanne d'Arc.
« Dans le bras droit de la croix, celui où se voit l'autel placé sous l'invocation de sainte Geneviève, les trois premiers compartiments à gauche seraient remplis par le vœu de Clovis à la bataille de Tolbiac, et le quatrième représenterait son baptême. Ces deux compositions seraient confiées à M.Jos. Blanc.
« Les trois premiers cntre-colonnements à droite représenteraient le couronnement de Charlemagne par le pape Léon III, et le quatrième compartiment le montrerait entouré de paladins, de lettrés et de jurisconsultes. Ces deux compositions seraient confiées à M. Lehmann.
«. Dans le bras gauche de la croix, celui où est placé l'autel de la Vierge, les trois premiers compartiments seraient remplis par le sujet de saint Louis rendant la justice et fondant les grandes institutions qui ont fait sa gloire, la Sorbonne, les Quinze-Vingt, l'abolition des combats judiciaires; et le dernier entre-colonnement le montrerait captif des Sarrasins qui le demandent pour roi. Ces deux compositions seraient confiées à M. Cabanel.
« Les entre-colonnements à droite seraient confiés à M. Baudry, qui y représenterait Jeanne d'Arc devant Orléans ou à Reims et dans sa prison.
« Les deux chapelles de la Vierge et de sainte Geneviève seraient confiées, celle de la Vierge à M. Gustave Moreau, celle de sainte Geneviève à M. J.-F. Millet, et l'abside avec les compartiments qui en dépendent et où serait représenté le Christ (Vivat Christus qui Jiligil Francos, comme disait la loi salique) montrant en vision à l'ange de la France les destinées de son peuple (Gesta Dci per Franccs), l'abside serait confiée à M. Chenavard auteur des cartons destinés en 1848 à la décoration du Panthéon.
« M. l'architecte, défenseur légitime des belles lignes de l'œuvre deSoufflot, m'a fait observer avec raison que les piliers qui supportent la coupole et les nefs, de même que les parois intérieures des murs à droite et à gauche de la porte principale, ne pourraient, sous peine d'être diminués dans leur aspect solide, être couverts de peinture, et que de grandes figures sculptées y seraient plus convenablement adossées. J'ai cru que les statues des grands patrons, des grands docteurs et des saints les plus populaires de l'Eglise de France rempliraient dignement ces places, et, sur les indications de M. le doyen de Sainte- Geneviève, j'ai choisi les noms de saint Denis, saint Remi, saint Germain, saint Martin, saint Eloi, saint Grégoire de Tours, saint Bernard, saint im de Matha, saint Vincent de Paul, le vénérable de la Salle.
« A droite et à gauche de la porte principale, seraient placés : saint Denis, qui pourrait être confié à M. Perraud ; saint Remi, confié à M. Cavelier;-
les'décorations du panthéon.
adossés aux gros piliers du dôme faisant face à l'entrée, saint Germain, confié à M- Chapu ; saint Martin, confié à M. Cabet ; — faisant face à l'abside, saint Bernard, confié à M. Carpeaux; saint Jean de Matha, confié a M. Hiolle; — faisant face à la chapelle Sainte-Geneviève, saint Eloi, confié à M. Mercié; saint Grégoire de Tours, confié à M. Frémiet; — faisant face à la chapelle de la Vierge, saint Vincent de Paul, confié à M. Falguièrc; le vénérable de la Salle, confié à M. Montagny. La statue de la Vierge, destinée à sa chapelle, serait confiée à M. P. Dubois; la statue de sainte Geneviève, destinée à sa chapelle, serait confiée à M. Guillaume.
» M. Galland, professeur d'art décoratif à l'école des beaux-arts, serait chargé de l'exécution de l'encadrement ornemental des compositions.
« Tel est, Monsieur le ministre, l'ensemble des travaux que je vous proposerai d'attribuer à des artistes dont les noms sont tous connus de vous. Si vous approuvez l'ordonnance générale et le plan de cette vaste entreprise, et si vous voulez bien donner votre agrément à la présente distribution de peintures et de sculptures, dont les dépenses se répartiraient sur les quatre plus prochains exercices du budget des beaux-arts, j'ai la ferme conviction, basée sur leurs œuvres déjà renommées, que les artistes dont je vous ai soumis la liste feront honneur à votre confiance; vous leur aurez ouvert un large concours, mémorable peut-être, utile en tous cas à l'émulation de la génération actuelle, et où, surexcités par la solennité du monument et par le but national de l'œuvre, ils n'épargneront, à coup sûr, ni leurs forces ni leur courage.
« J'ai l'honneur d'être, avec un profond respect, Monsieur le ministre, votre très humble et très dévoué serviteur.
« Le directeur des beaux-arts, « Ph. de Chennevieres.
« Approuvé :
« Le ministre de l'instruction publique, des cultes et des beaux-arts « De Fourtou. »
La publication du premier rapport avait été favorablement accueillie par la presse, et n'avait soulevé d'autres objections que celles de rares feuilles religieuses, qui eussent désiré qu'avant de livrer la décoration de l'édifice aux peintres et aux sculpteurs, on s'occupât de son aménagement intérieur au point de vue du culte et d'un nouveau placement de la châsse plus conforme aux anciennes visées de Soufflot. — Le second rapport fut reçu de même avec complaisance, sauf par quelques journaux, qui commencèrent à mêler à cette affaire la politique, l'odieuse politique, laquelle n'avait absolument rien à y voir. J'avais agi en directeur des Beaux-arts, pour l'intérêt exclusif des arts,
8o SOUVENIRS D'UN DIRECTEUR DES BEAUX-ARTS.
dans un monument qui, en vertu de la loi, appartenait au culte catholique, et ne pouvait et ne devait admettre qu'un ensemble de sujets et de figures catholiques. On voulut bien même approuver l'esprit d'entière indépendance avec lequel j'avais choisi, dans tous les groupes de notre école, les noms les plus estimés et les plus sympathiques aux artistes, ne m'arrètant pas aux proportions ordinaires de leurs compositions, mais préoccupé avant tout du caractère de fermeté ou de grandeur foncières que l'on sentait en elles et qu'ils pouvaient développer, à l'honneur de notre école, sur de vastes superficies; je ne voulais jamais oublier, en effet, les regrets manifestés avec amertume par Decamps de n'avoir pas été mis à même d'appliquer sa rare puissance de conception et d'expression dans des œuvres de décoration murale.
Je fus désolé par le refus de quelques-uns des maîtres que j'avais cru devoir désigner au ministre : M. Chenavard, ayant eu jadis la totalité de la décoration du monument, ne pensa pas pouvoir accepter une partie du travail nouveau, bien que je lui eusse confié, par déférence, la peinture du cul de four qu était comme la dominante de l'ensemble. J'ai regretté depuis de ne lui avoir point demandé d'introduire sa magnifique composition des Catacombes au fond de l'édifice, au-dessous de la mosaïque d'Hébert. — M. Gustave Moreau se récusa, bien à tort, en alléguant sa « trop grande inexpérience de la peinture décorative ». II eût, dans cette chapelle de la Vierge, isolée et bien à lui, et où je lui avais laissé, comme à J.-Fr. Millet, la plus entière liberté de sujet et de composition, donné essor à toutes les qualités d'invention raffinée et mystique qui sont le charme de son noble esprit. — M. Lehmann, auquel j'avais confié le Charleraagne, à cause de l'habitude qu'il avait prise de ce gigantesque personnage dans ses peintures de la galerie des fêtes au Luxembourg, — de même que j'avais confié le saint Louis à M. Cabanel, par souvenir de son beau tableau de la glorification du saint roi, conservé depuis plus de vingt ans au musée du Luxembourg, — M. Lehmann allégua à ce moment son état de santé; — enfin M. Gérôme, dont je m'étais rappelé la chapelle de Saint-Merry et la vaste toile du Siècle d'Auguste, ne se sentait plus disposé à reprendre les études un peu spéciales de la peinture murale et à interrompre cette série d'œuvres de petite dimension auxquelles il croyait devoir les plus légitimes succès de sa brillante carrière.
Puis vinrent les deuils : J.-Fr. Millet, ce grand maître religieux de la simplicité rustique, et dont le mâle génie eût su imprimer un si noble et si robuste caractère à la fille des champs de Nanterre et aux êtres primitifs parmi lesquels s'exerça la domination fascinante de sa foi et de sa charité, Millet était venu, au milieu d'août 1874, visiter avec moi les murs qui attendaient son œuvre, et il avait à diverses reprises témoigné sa franche satisfaction d'être mêlé à l'entreprise. Rentré à Barbizon, il avait crayonné à larges traits et
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comme d'enthousiasme la composition de l'un des entre-colonnements, un Miracle des Ardents, que j'ai entrevu plus tard parmi les ébauches et études diverses recueillies par la piété de son fils après la mort de ce grand poète biblique. Un fusinage plein de fougue, des hommes accrochés à des colonnes à la Véronôse, voilà tout ce qui sera resté de la vision du maître, où il semblait rajeunir les études de ses premiers tableaux. — De même quelques mois après, en cette année funèbre 1875, on retrouvait parmi les papiers de Carpeaux, débrouillés par le prince Stirbey, son généreux ami, et dans les coins de son atelier, des croquis et des maquettes à peine indiqués, donnant la première pensée, l'énergique mouvement de son saint Bernard, dont il avait compris tout d'abord et mieux que personne l'activité passionnée et l'éloquence entraînant les foules à la guerre sainte. — Quand, plus tard, nous perdimes Pcrraud et le pauvre Cabet, l'un laissait terminé le modèle demi-nature de son saint Denis, un peu grossier et court, mais qui contenait bien toutefois l'expression rude et forte de son enthousiasme d'apôtre et l'ampleur de son geste. Nous n'eûmes qu'à prier M. Cavelier, dont le saint Remi faisait pendant à la statue du saint Denis, et M. Jules Thomas, l'intime ami de Perraud, d'allonger un peu la figure et d'en surveiller l'exécution en marbre : l'œuvre sortie de l'atelier du regretté M. Daumas vint prendre sa place à l'entrée à droite de la basilique, dans ce bel état d'allure puissante, de conception vigoureuse où nous la voyons aujourd'hui. — L'autre, Cabet, avait presque terminé en terre son modèle définitif du groupe de saint Martin, et il avait même poussé jusqu'au bout sa charmante étude du petit mendiant digne de son maître Rude, quand l'horrible opération qui ne devait point lui sauver la vie, mais dont il connaissait la gravité, l'engagea à désigner son ami Just Becquet pour continuer son œuvre, dans le cas où la mort l'empêcherait de l'achever lui-même. M. Becquet s'est acquitté en conscience de ce legs délicat, et le groupe, aujourd'hui placé sur son piédestal, porte justement, et pour bien dire à droits égaux, les noms des deux amis.
Quant aux cinq peintres et au sculpteur au remplacement desquels j'avais à pourvoir, les noms nouveaux me furent dictés par l'affinité d'oeuvres anciennes ou récentes avec celles qui s'offraient là à traiter. La Vierge délicieuse, d'un ascétisme si mystérieux et si tendre, sous une forme quasi byzantine, que M. Hébert avait peinte pour son église de La Tronche, en Dauphiné, et que nous connaissons tous par la gravure de Huot, me fit penser à lui pour l'invention et l'exécution de l'abside, et l'idée de la traduction en mosaïque s'y joignit bientôt naturellement. — Le sujet de la mort de sainte Geneviève appela comme de soi-même le nom de M. J.-P. Laurens, dont la renommée s'attachait, pour bien dire, exclusivement, dans l'esprit public, à la représentation de ces sortes de motifs d'une majesté sinistre, et qui possédait comme d'instinct
le sens historique des temps mérovingiens. — Deux jeunes artistes que les Salons avaient mis les années précédentes en grande lumière, M. Henry Lévy, qui avait peint le brillant tableau d'Hérodude, d'importantes décorations et les poétiques compositions du Christ au tombeau de la chapelle de Saint-Denis; M. Ferd. Humbert, qui cette année-là môme venait d'exposer la charmante Vierge assise qui se voit depuis lors au Luxembourg et rappelant, dans sa raideur un peu fière et son doux sentiment attristé, les œuvres exquises des maîtres du xv' siècle, tous deux esprits distingués, me parurent intéressants par leur jeunesse même, et après avoir donné de telles preuves, à mêler à ma grande entreprise : à l'un la pompe du sacre de Charlemagne dans les splendides architectures de la Rome antique et nouvelle, où il pourrait déployer l'éclat mte harmonie de pinceau qu'il avait apprise du Véronèse et de Delacroix, dont il descendait par Fromentin et Chasseriau ; à l'autre la chapellede la Vierge, où Gust. Moreau pourrait encore, à l'ingéniosité des inventions et aux tons de la palette, reconnaître dans l'héritier de sa tâche quelque chose de son influence ; or, si l'on veut représenter dans son ensemble l'état actuel de l'école, il est impossible de ne pas faire à cette influence une place très marquée — Pour succéder à J.-Fr. Millet, dont il eût été puéril de rechercher l'équivalent dans le genre qu'il a illustré, car lui seul y a été souverain et y a montré les larges épaules d'un vrai peintre d histoire, ma mémoire se reporta vers les peintures de Bellcville. et surtout vers l'une des chapelles de Notre- Dame de Paris où M. Th. Maillot a donné de son consciencieux talent et de son sentiment naïf une mesure très particulière. — Enfin, pour le saint Bernard dont Carpeaux n'avait laissé que le rêve, un sculpteur semblait tout désigné. M. JouflVoy. auteur d'une statue colossale à Dijon du même personnage, statue que Falguières me vanta avec sa juste compétence, et qui pouvait devenir le point de départ d'une étude nouvelle, amplifiée dans son mouvement, du grand agitateur du xn" siècle.
Ces vacances remplies, et les esquisses et les maquettes exécutées pour la plupart, il ne restait plus qu'à voir l'œuvre se dérouler sur les murailles du monument avec les lenteurs et les inégalités d'ardeur inévitables. Il était permis de supposer, toutefois, qu'étant données les conditions extraordinaires du concours ouvert, conditions bien propres à chatouiller cet amour de la gloire que l'on doit supposer à tout artiste, l'empressement serait grand, pour chacun des élus, à conduire à bon terme la part qui lui était échue. Les premiers temps semblèrent donner raison à ces espérances, et le Salon de K76 montra à la fois au public, sur le palier du grand escalier du palais des Champs-Élysées, quatre ouvrages pouvant lui faire pressentir l imponance de la nouvelle décoration de Sainte- Geneviève. On se souvient de la très vive impression que produisit parmi les artistes l'apparition des deux toiles de Puvis de Chavannes, le carton à triple
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cntre-colonnement qui allait servir à la peinture de même proportion, découverte dès l'année suivante sur les murs mûmes de la basilique, et la peinture, dès lors terminée, du panneau isolé, représentant la petite sainte Geneviève à genoux dans les champs au pied d'un arbre; — et, aussi à ce même Salon, le carton de Th. Maillot, exécute au crayon noir dans sa manière très finie, pour la Procession de la châsse de sainte Genericve le 12 janvier 1496. — Quant à Jos. Blanc, en exhibant sur le mime palier de l'Exposition l'esquisse complète de la décoration à lui confiée, c'est-à-dire les compositions de la Bataille de Tolbiac et du Baptême de Clovis, avec leurs bordures ornementées et les processions des quatre cntre-colonnements supérieurs, il rendit ce jour-là un service inestimable à l'œuvre en expliquant clairement aux yeux de tous l'ordonnance décorative de chacune des huit parois du monument. — J'ajouterai qu'on vit encore au Salon de le plâtre du saint Jean de Matha. de M. Hiolle, que devaient suivre au Salon de 1877, le saint Bernard en marbre de M. Jouffroy; — au Salon de 1M7K, le marbre de saint Grégoire de Tours, de M. Fremiet; — au Salon de ii>7v, le saint Vincent de Paul en marbre, de M. Falguières.
Pendant ce temps-là, l'orage commençait à gronder autour de Sainte- Geneviève, et les protestations à grossir contre les sujets chrétiens qui devaient décorer la basilique, et les projets à poindre à la tribune nationale, soit par M. Bouchet. soit par M. Raspail, pour retirer le monument au culte et le rendre à sa destination révolutionnaire. Dès 1B76, M. Waddington avait eu à soutenir un assez rude assaut, qui lui donna l'occasion de prononcer le meilleur discours peut-être de sa carrière politique, et où il parla de haut, au nom des plus nobles intérêts de l'art national. Mais j'ai compris depuis combien ces incessantes attaques étaient faites pour énerver les esprits inquiets de tant d'artistes, si prompts au déroutement, si faciles à tout prétexte d'arrêt dans leurs travaux, et parfois, hélas! attentifs plus que de raison, même aux dépens de ce qui ferait leur gloire, à ne pas blesser les mesquines susceptibilités d'un pouvoir nouveau.
11 nous faut cependant en venir à la description des œuvres que le public peut dès aujourd'hui admirer au Panthéon, et de celles en cours d'exécution dans les ateliers des artistes. Pour cela, nous n'avons rien trouvé de mieux que d'emprunter ces descriptions à la plume même des peintres et des sculpteurs. Nous serions si heureux de rencontrer aujourd'hui, dans les archives anciennes, l'explication par eux-mêmes des ouvrages de nos vieux maîtres! Quand, aux approches de l'Exposition universelle de 1878, et en vue des grandes multitudes d'étrangers qu'elle devait amener dans les monuments de Paris, spécialement vers celui qui lui était confié, M l'abbé Bonneioy, doyen de Sainte- Geneviève, rédigea l'excellent petit livre qu'il a intitulé Une visite à l'église
patronale Sainte-Geneviève (Panthéon), il eut la bonne pensée de s'adresser aux artistes pour obtenir d'eux l'analyse exacte de l'œuvre qu'ils avaient méditée et dont ils pouvaient mieux qu'aucun exprimer les intentions. Ce sont ces descriptions émanées directement de chaque peintre et de chaque statuaire, et scrupuleusement respectées par nous dans leur forme première, qui vont nous servir de guide, et quelques-unes ont par elles-mêmes une saveur de style par lesquelles l'artiste se révèle aussi sûrement que si sa plume procédait par un croquis. — Nous allons suivre, naturellement, dans l'examen des ouvrages, l'ordre indiqué dans le rapport qui fut l'origine de leurs commandes.
Galland. — Quand j'écrivis sur la liste des commandes de Sainte-Geneviève le nom de M. Galland, ce nom était connu dans un certain monde supérieur des artistes, mais ses œuvres, on peut bien le dire, ne l'étaient nullement du public. J'étais sûr d'avoir l'approbation de tous en lui confiant la partie décorative de l'encadrement des compositions, et l'on savait que nul n'apporterait à ce travail relativement secondaire un goût plus sûr et une invention plus ingénieuse que le professeur d'art décoratif à l'École nationale des Beaux- Arts. Quant à ses compositions, quelques initiés seuls connaissaient les plafonds des hôtels de M. Édouard André et de M "«de Cassin. Depuis lors les Expositions de l'Union centrale et du Musée des arts décoratifs ont mis fort en lumière l'extraordinaire variété d'études et l'inexprimable attrait des ébauches et des moindres croquis de ce charmeur très savant, très abondant, tout plein de grâce et d'élégance. Offrir à ce maître (car c'en est uni l'occasion, qui le chatouillait bien fort, de se produire aux yeux du grand public, en une œuvre un peu étrangère à ses conceptions habituelles, c'était courir une certaine aventure ; mais j'étais convaincu de la valeur étonnamment souple et fortement nourrie de l'homme, et je lui confiai la Prédication de saint Denis, juste à côté de la paroi destinée à Puvis de Chavannes. dont personne ne goûtait plus que lui les tranquillités sereines et calmes, et auxquelles sa propre délicatesse d'harmoniste doux l'associait naturellement. Je dois dire qu'aucun des peintres désignés ne se mit avec plus d'ardeur à la composition de son esquisse, à l'étude des nombreuses figures qui la remplissaient, et ne poussa plus résolument l'ébauche sur la vaste toile définitive, la menant presque du premier jet jusqu'à un point où il semblait que peu de semaines surliraient pour la conduire à fin. Et comme la disposition générale et la combinaison des groupes et l'expression des figures ont été, dès le principe, très cherchées et très étudiées et remaniées dans l'esquisse primitive, de façon que l'exécution dernière n'en puisse être sensiblement modifiée, M. Galland a pu donner à M. l'abbé Bonnefoy la description suivante de l'ouvrage, qui certainement Je traduira en toute exactitude le jour, point trop éloigné, je l'espère, où l'artiste ajustera sa peinture à la muraille qui l'attend :
« Saint Denis prêchant, baptisant et guérissant les malades.
a Saint Denis est l'apôtre des Gaules et le premier évèque de Paris : l'artiste l'a placé sur un monticule entouré d'une foule qui écoute avidement ses paroles. Des femmes et des jeunes filles occupent le premier plan du tableau : elles apportent de grands vaisseaux en terre pour puiser de l'eau dans une source qu'on ne voit pas, mais dont l'emplacement se devine aisément. En venant prêcher la vérité près de cette source, où chacun vient prendre de l'eau, l'apôtre semble vouloir rappeler au peuple la parole du Christ à la femme samaritaine : « Quiconque boit de cette eau aura encore soif, mais celui qui boira de l'eau que je lui donnerai n'aura jamais soif. » i Ev. de S. Jean. chap. iv. — V. n et 14.)
« En plaçant le saint apôtre au second plan, bien que d'une manière très visible et dominant toute la scène, l'artiste nous fait en quelque sorte assister à la conversion de tout un peuple. Les figures placées au bas du tableau gardent dans leur tournure toute la placidité antique, mais leur visage attentif laisse voir qu'un sentiment nouveau et inconnu vient de pénétrer leur coeur. La foule, échelonnée sur un terrain en pente, montre les impressions les plus diverses. Des indifférents quittent la source et retournent chez eux. emportant l'eau qu'ils ont puisée; d'autres s'arrêtent et semblent inquiets de ce qu'ils entendent. Ici, un homme fait boire des enfants qui avaient soif et fait ainsi acte de charité; là une jeune mère regarde avec tendresse un petit enfant qu'elle tient dans ses bras ; l'auréole qui brille sur la tête de l'enfant montre qu'il est prédestiné au martyre. L'émotion grandit parmi la foule à mesure qu'elle écoute de plus près la parole de l'apôtre et se presse autour de lui pour mieux l'entendre. Saint Denis, levant au ciel ses bras décharnés, prouve par ses miracles les vérités qu'il prêche : voici des infirmes qui vont oublier leurs béquilles, des malades qui se sentent guéris, des paralytiques qu'on a amenés à grand'peine et qui retourneront tout seuls chez eux, des malheureux qui naissent à l'espérance, un petit enfant au maillot que sa mère présente à l'apôtre, une vieille femme qui, entendant parler pour la première fois de la vie éternelle, s'approche tout près du saint, comme si elle voulait humer ses paroles bénies. Autour du saint, sur la montagne, tout est vie, mouvement et passion, tandis qu'au premier plan on sent les nouveaux arrivants, non encore convertis; l'artiste a surtout cherché les grandes lignes tranquilles qui impriment à l'ensemble un caractère de calme et de sérénité en rapport avec le monument. Une décoration n'a pas pour but de produire l'illusion, mais simplement d'accompagner et de faire valoir l'architecture de l'édifice : aussi la couleur est partout discrète, et, dans une certaine mesure, conventionnelle. L'éclat et le brio qu'on demande à une peinture de chevalet seraient ici non seulement un horsd'œuvre, mais presque un contresens. Par la même raison, le modelé des
figures est généralement sommaire, mais les grandes lignes qui en déterminent la forme sont nettement accusées et d'un grand caractère. On peut se demander quelle part l'artiste a pu faire à l'exactitude historique dans un sujet où les documents positifs sont aussi peu précis; elle est plus grande qu'on ne pense. Le peintre a trouvé dans la Vie des Saints {Les petits Bolhndistcs) la phrase suivante, qui est devenue le point de départ de sa composition : « Denis prit pour son ressort, avec Rustique et Élcuthère, ses deux fidèles compagnons, la ville môme de Paris; il y arriva par le coté de la porte Saint-Jacques ; il s'arrêta d'abord à l'endroit où est l'Université, et qui n'était encore qu'un champ en friche ou un bois désert et inhabité. On s'assembla autour de lui... » L'endroit que désigne ici la tradition est assez clair; c'est le coteau qu'on appelle la montagne Sainte-Geneviève. Dans ce vallon, qui le borde du côté du levant, coule un petit cours d'eau, la rivière de Bièvre : l'eau, salie aujourd'hui par les usines qu'elle traverse, était autrefois connue par sa limpidité, et nos pères allaient fréquemment en chercher dans cette prairie alors solitaire. Ainsi, c'est presque dans le lieu même où nous voyons le tableau que la tradition place la scène qu'il représente L'église Sainte-Geneviève, qui s'élève aujourd'hui sur la montagne, devait donc rappeler par sa décoration l'éloquence du saint qui. le premier, fit entendre à nos pères la parole évangélique. — C'est ce que le peintre a voulii traduire d'une manière expressive, en plaçant l'apôtre des Gaules au point culminant de son tableau, où il commande toute la composition par la grandeur imposante de son geste. »
Les amateurs qui, depuis plus de six années, ont visité l'atelier de M. Galland, cet atelier si fécond en enseignements de toute sorte, ei où les moindres ébauches ravissent les yeux, ont pu voir collée à la muraille l'immense et superbe ébauche que l'artiste lui-môme vient de décrire. Elle a été décrochée un jour pour venir au Panthéon s'essayer sur place et donner l'idée au peintre de ce qu'il y pourrait modifier dans l'aération et la perspective de certains groupes, et l'on a pu espérer un moment que sa mise à terme serait l'affaire d'un dernier et rapide effort, tant le travail de l'homme est' facile, plus facile, semble-t-il, pour lui que pour nul autre, étant donnée sa certitude instinctive de ce qui doit être ou non sacrifié à l'effet général. Mais la toile est revenue à son mur et semble, hélas! se trop complaire dans son propre inachèvement. Il est certain que, telle qu'elle est, c'est une belle œuvre, et bien magistrale, et elle a tout le charme d'une fresque florentine de la seconde moitié du xvi» siècle, que le temps aurait pâlie et endommagée par endroits. Mais ce n'est point une ébauche, fût-elle de très grande tournure et très harmonieuse et abondante en nobles et élégantes figures, que le public attendait de M. Galland. Il devait entrer par cette œuvre hautement, fièrement, dans le cénacle des grands peintres d'histoire de notre époque ; c'est là évidemment ce qu'il en ambitionnait
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pour lui-môme. Jamais occasion plus grave ne lui sera offerte ; et c'est ce jourlà seulement, où il aura placé sa grande toile au Panthéon, que Galland aura gagné la cause dont il est le meilleur champion, et marchera de pair avec les plus illustres de notre école, qui tous l'aiment et tous l'attendent.
Bonnat. — L'admirable série de portraits historiques, qui fera de Bonnat l'Hyac. Rigaud de notre siècle, lui avait trop fait oublier à lui-même qu'il était le peintre du Saint Vincent de Paul, l'un des meilleurs tableaux de notre temps, et de l' Assomption de la Vierge, qui lui valut la médaille d'honneur du Salon, avant d'aller décorer l'église de Bayonne, sa ville natale; et il a ajourné, durant bien des années, son Martyre de saint Denis qu'attendait le Panthéon. Il avait presque son excuse dans les lenteurs de son vis-à-vis M . Galland, dans les oublis un peu paresseux de son voisin M. Delaunay. Enfin il s'est mis à la besogne, et comme son ferme pinceau marche sûrement quand l'œuvre est mûrie dans sa tête, nous avons la pleine certitude que nos lecteurs, avant que ces lignes tombent sous leurs yeux, auront pu juger, dans sa mâle simplicité et sa puissante énergie, la peinture dont Bonnat a bien voulu nous donner lui-même la description suivante :
« La scène se passe devant le temple de Mercure, sur les degrés du temple, dont on ne voit que la base de deux colonnes. Entre ces colonnes, le Proconsul avec des licteurs, etc. Au centre du tableau, le saint, que l'on vient de décapiter sur un billot, se penche pour ramasser sa tête, qu'il prend avec ses deux mains; à droite le bourreau, terrifié, laisse tomber sa hache- saignante, tandis que le sacrificateur romain, tout aussi terrifié, se penche pour bien voir ce que fait le saint; à droite et à gauche du saint les cadavres décapités des deux acolytes. »
i a vigueur de son tempérament d'artiste désignait assez Bonnat pour un si effrayant sujet, et il tenait assez de place. Dieu merci, dans notre école contemporaine pour que je ne sentisse aucune vergogne à le distraire de ses modèles illustres. Ma conscience d ailleurs eût été fort tranquille; car je jurerais volontiers qu u e certaine détente de ses portraits, au profit d'une œuvre importante de peinture d'histoire, n'aura pas été inutile à sa santé de grand artiste. Je ne crois pas, en ce sens, avoir mal servi le talent de Carolus Duran en obtenant de lui, pour l'un des plafonds du Luxembourg, l'exécution de son immense plafond de la Glorification de Marie de Mêdicis.
Puvis de Chavannes. — M. Puvis de Chavanncs est là pour leur dire à tous ce que le Panthéon rend en honneur à ceux qui le servent bien; et depuis que Puvis y plaça ses peintures. Cabanel et Maillot, et Jos. Blanc et H. Lévy, et J.-P. Laurensont éprouvé à leur tour combien ce généreux monument met
en valeur les œuvres qu'on lui confie et auxquelles il ajoute je ne sais quoi de sa grandeur. — C'est le mardi 22 mai 1877, que Puvis de Chavannes découvrit au public ses deux composions de l'enfance de sainte Geneviève. Il y eut à ce moment un grand cri d'admiration parmi les artistes : peintres, sculpteurs, architectes, il les avait tous séduits, et tout ce que Paris compte de curieux s'y empressa à la suite des artistes. La presse s'en occupa avec passion (je n'ai retenu que les articles de M. Arthur Baignères, Journal officiel du 25 mai. et de M. Marius Vachon, La France du 2?> mai); mais Puvis de Chavannes lui-même nous a donné de cette partie de son œuvre une description préférable à toute autre et que nous transcrivons ici :
« Ayant à représenter la vie pastorale de sainte Geneviève sur quatre entrecolonnemcnts, il a été décidé, dans l'intérêt de l'harmonie architecturale, que l'espace à décorer se composerait d'un premier panneau ou sujet situé à droite et des trois espaces suivants ne comportant qu'une seule composition. Considérant le premier panneau comme une sorte de prologue, j'ai fait apparaître la petite sainte à un groupe rusti |uc composé d'un bûcheron et de sa femme portant un enfant. Contraint par la composition de montrer de dos le personnage principal, j'ai cherché à suppléer par son attitude d'ensemble à l'expression de sa physionomie ; je l'ai donc représenté comme en arrêt devant ce spectacle d'une grâce mystique. J'ai cru pouvoir aussi, de peur de la vraisemblance et au profit de l'émotion, donner à l'enfant en prière une forme et un vêtement tenant plus de l'ange que de l'être réel, de la vision que de la réalité; l'auréole qui ceint la tète complète l'illusion. — C'est ainsi qu'elle apparaît à ce groupe naïvement ébahi. — Dans les trois panneaux suivants se déroule en une vaste scène l'événement le plus marquant de la jeunesse de sainte Geneviève. J'ai choisi l'heure où l'histoire prend possession de l'héroïne devinée et consacrée par saint Germain d'Auxerre ; ce n'est pas un vieillard et une enfant, ce sont deux grandes âmes en présence. Leur regard ardemment échangé est au moral le point culminant de la composition. A gauche et derrière la petite sainte prennent place son père et sa mère, écoutant avec une émotion contenue la glorieuse prophétie; autour d'eux se groupent des gens de toute condition. — La physionomie de saint Germain m'a été inspirée par la rencontre d'un dignitaire de l'Église dont j'ignore le nom et que je n'ai fait qu'entrevoir. — La plupart des autres personnages sont des portraits de parents ou d'amis. Pour surmonter la difficulté occasionnée par les colonnes et maintenir l'unité de la composition, j'ai fait, pour ainsi dire, passer la foule derrière ces obstacles sans en tenir compte, en la continuant jusque dans les deux panneaux de gauche et de droite dont elle fait partie. Déjà reliés par cette combinaison, ces compartiments le sont encore par la convergence des expressions et des attitudes au sujet principal. Ainsi, dans le panneau de gauche, des bateliers se
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sont approchés de la rive et contemplent la scène, pendant que d'une masure on apporte avec précaution un adolescent malade pour le faire toucher et guérir par les saints évôqucs. — Le panneau de droite est tout à l'émoi que vient de causer leur passage; un vieillard cassé et roidi par l'âge tente péniblement de s'agenouiller; une petite mendiante se tient à distance, un peu en paria, avec le lourd fardeau d'un gros enfant endormi dans ses bras ; à droite, deux filles de ferme se hâtent de traire une vache, pendant que la suite des évoques se repose, indifférente à l'empressement qui les accueille partout. — Au fond, des potiers à demi sauvages regardent de loin cette scène. Une question importante était celle du paysage. A défaut de documents, j'ai voulu le faire vraisemblable, et je l'ai enfermé entre l'antique silhouette du mont Valérien et les détours de la Seine: j'ai voulu aussi, représentant la jeunesse de l'héroïne, que tout fût jeune et frais autour d'elle; l'année est jeune, c'est le printemps; le ciel est jeune, c'est le matin; enfin, l'aspect général est tendre et doux comme l'ftme de cette enfant qui doit, pour ainsi dire, transparaître et baigner toute la composition. »
La sensation produite par la découverte de ces peintures fut, je l'ai dit, immense. Ce fut comme une fête de l'art. De vraies processions d'artistes s'y déroulèrent longtemps. Depuis les décorations du Palais-Bourbon et du Luxembourg, par Eug. Delacroix, on n'avait rien vu en ce genre d'une élévation plus poétique; depuis V Entrée de J.-C. à Jérusalem et le Chrisl marchant au Cal~ vairc de Saint-Germain-des-Prés et la frise fameuse de Saint-Vincent-de-Paul par Hip. Flandrin, rien d'aussi simplement religieux. « Il a retrouvé la peinture des catacombes », me disait un sculpteur d'un très grand goût. Chacun vantait avec raison le caractère robuste et calme de ses figures, la concordance et l'unité de la composition, la noble sérénité de ses expressions naïves, la suavité infinie et la fraîcheur printanière de son paysage.
De fait, cette intelligence si distinguée et lettrée, condamnée jusqu'à ce jour à ne s'épanouir que pour la province, à Amiens, à Marseille, à Poitiers, prenait enfin possession de Paris en l'un de ses monuments les plus populaires. On reconnaissait, dans son triomphe tardif, que ce vrai peintre, quoi qu'on eût dit et qu'on dit encore de son exécution un peu grosse et sommaire en apparence, sans afféterie à coup sûr, d'aucuns prétendent sans correction suffisante , était au fond un grand savant , plus savant ou mieux doué que les corrects, car il se trouvait en possession des vrais principes de l'art. N'est-il pas certain, en effet , si nous remontons aux maîtresses époques, aux origines des plus glorieuses écoles, et à la Grèce entre toutes, que les qualités trouvées et cultivées en lui-même par M. Puvis de Chavannes, la simplification de la nature en ses formes les plus essentielles, de façon à les traduire plus grandes et plus fortes, plus claires dans leurs lignes, plus expressives et
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mieux équilibrées dans leurs gestes et leurs attitudes, qu'en un mot la sobriété, la tranquillité et la simplicité ont été les qualités souveraines de l'art antique, comme elles ont été, chez nous, celles de Poussin et de Lesueur. Enfin les architectes et tous les amateurs, d'une même voix, étaient émerveillés de l'accord profond et délicieux de la peinture avec la pierre môme du monument. Il semblait que cette partie de l'ensemble décoratif fût née la première pour donner le ton à celles qui la suivraient, et leur apprendre le respect de cette pierre — M. Puvis, justement fier de son succès éclatant, qui rejaillissait sur ses belles décorations antérieures du musée d'Amiens et du musée de Marseille et donnait du môme coup raison à un passé longtemps discuté, voulut, sans perdre une heure, compléter son grand ouvrage, et, sept mois après, la frise était, elle aussi, terminée et maroufiie.
Dans la France, du 1 1 décembre 1877, M. Marius Vachon donnait la description de cette frise : « Elle est, disait-il, divisée en quatre panneaux, comme le sont les grandes compositions. Le premier, à droite, placé au-dessus de celle représentant sainte Geneviève en prières, peut être considéré comme le préambule de l'oeuvre générale. La Foi, l'Espérance et la Charité, debout, semblent protéger un berceau placé à leurs pieds, et dans lequel est couchée l'enfant prédestinée qui, par son patriotisme, aura la gloire de devenir la patronne légendaire de Paris. Auprès du berceau se trouve un agneau, emblème de sa condition future... Les trois figures, peintes dans une tonalité très claire, se détachent vigoureusement sur un fond d'or, malgré l'obscurité dans laquelle se trouve ce panneau. — Les trois autres panneaux contiennent une série de saints légendaires de la France, constituant une espèce de théorie religieuse. Ces personnages, debout, avec emblèmes consacrés par la tradition, sont placés dans l'ordre suivant : — 1" panneau. Saint Paterne, de Vannes; saint Clément, de Metz; saint Firmin, d'Amiens; saint Lucien, de Beauvais. — 2' panneau. Saint Lucain. en Bcauce; sa:nt Martial, de Limoges; saint Lazare, de Marseille: sainte Solange, de Berry; sainte Marthe, de Provence-sainte Colombe, de Sens; sainte Madeleine; saint Crépin et saint Crépinien, de Soissons. — y panneau. Saint Saturnin, de Toulouse ; saint Julien, de Brioude; saint Austrcmoine, deClermont; saint Trophime, d'Arles;
(1) Le souci de la pierre, de l'harmonie parfaite de sa peinture avec la pierre, l'horreur de défoncer la muraille par quelque trou noir de son pinceau, n'ont cessé un moment de préoccuper Cuvis durant tout le cours de son travail. Jamais je ne l'ai vu entrer Jans le Panthéon, pendant qu'il exécutait ses toiles dans son grand atelier de Neuilly, sans qu'il s'assurât du ton de la pierre par la comparaison de la coloration du monument avec un peut carnet qu'il portait dans sa poche. J'ai oui dire qu'un jour, comme on lui racontait qu'un de ses collègues avait déclare tout haut que quant à lui il ne s'occuperait que de peindre a sa manière et qu'il se foutait de la muraille : — « S'il se fout de la muraille, repartit énergiquement Puvis, la muraille le vomira. »
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saint Paul, de Narbonne. — Tous ces personnages, que l'artiste a groupés suivant sa fantaisie, sans s'astreindre à aucun ordre chronologique, sont en grandeur plus que naturelle... Au-dessus de chaque personnage, sur le fond d'or de la toile, est inscrit son nom en lettres antiques. La plupart des ligures de cette frise sont des portraits. En considération de l'intérêt qui s'attache à cette œuvre de M. Puvis de Chavannes, nous commettrons à ce propos quelques indiscrétions. Les deux derniers personnages du troisième panneau, saint Trophime d'Arles et saint Paul de Narbonne. sont MM. Puvis de Chavannes et le marquis de Chcnnevièrcs. directeur des Beaux-Arts. Celui-ci remet à l'artiste un bâton pastoral comme pour l'investir de sa nouvelle mission. Le bâton pastoral figure ici, erablématiquement, un pinceau. On ne pouvait facilement, l'on en conviendra, exprimer d'une manière plus précise l'allusion visée par le peintre. M Delaunay, le peintre distingué, a posé pour saint Paterne de Vannes, M. V. Durangel, un autre artiste de talent, pour saint Lucien de Beauvais, etc. » J'ajouterai, si je suis bien renseigné, que M. V. Pollet, le très habile graveur aquarelliste et dont M. Puvis a toujours estimé fort les conseils, a posé pour le saint Martial. — Par cette frise et les bordures et ornements d'un si grand goût qu'avait inventés M.- Galland pour l'encadrement d'un si beau travail se complétait l'œuvre magistrale de Puvis de Chavannes, et je ne saurais la quitter sans témoigner de nouveau â l'artiste la reconnaissance que lui devra toujours celui qui écrit ces pages, car en plaçant du premier coup si haut le laurier du concours, le peintre ne pouvait qu'exciter l'émulation de ses confrères, et lui-même l'a bien vu depuis, puisqu'aucun de ceux qui ont, après lui. couvert dans le Panthéon les murailles qui leur étaient attribuées, n'a ménagé tous ses efforts pour se tenir à un tel niveau.
E. Delaunay. — C'est M. Delaunay, l'ami dont M. Puvis de Chavannes venait de placer le portrait en tête des saints personnages de sa frise, qui était chargé de peindre la muraille opposée ; et quel dommage, pour la sauvegarde de la décoration générale, que cet artiste d'un talent si solide et d'un pinceau si preste, quand est arrivée pour lui l'heure de l'entraînement, ait été jusqu'à ce jour empêché de dérouler ses compositions sur le grand mur à gauche de l'entrée. Cela eût donné pour l'entreprise, à l'œil du visiteur, un air d'avancement qui lui manque. Et le regret se double quand on connaît la belle esquisse de M. Delaunay, avec ses compartiments bien complets et arrêtés, et les études qu'il a dessinées d'après nature pour toutes ses figures d'importance. Lui-même a fourni à M. l'abbé Bonnefoy la description suivante de cette esquisse, à laquelle, bien que dise sa dernière phrase, je ne pense pas que l'exécution en grand apporte des changements très notables :
«... Le spectateur étant placé en face des peintures, — à sa gauche, le
premier panneau seul contiendra : Attila en marche sur Paris. Attila à cheval, suivi de son armée qui se déploie derrière lui dans des gorges resserrées, sur lesquelles on aperçoit des villages incendiés. A ses côtés, ses officiers et des soldats portant différents objets provenant du pillage et sonnant de la trompette. Au premier plan, cadavres.
« Composition des trois panneaux. — Panneau central : Au milieu, sainte Geneviève au haut des degrés qui conduisent à la porte de l'Oratoire et entourée de femmes qui s'assemblent avec elle pour prier, cherche à apaiser la population affolée de terreur à la nouvelle de l'approche de l'ennemi. Sous l'inspiration divine, la sainte leur prédit qu'Attila n'entrera pas dans Paris et que tout danger sera écarté. — La foule, divisée de sentiments et plutôt hostile, envahit à la droite de la sainte les marches de l'Oratoire et la menace du poing en lui lançant des pierres. — Au premier plan, un homme tient des cordes pour la lier et la jeter dans la Seine ; d'autres préparent le bois nécessaire et attisent le feu pour la brûler commé sorcière. — Le panneau à gauche du spectateur est occupé par la foule animée et discutant, et se reliant au groupe principal en passant derrière la colonne. Au-dessus de la foule apparaît un chariot chargé de divers objets et de gens se disposant à fuir, et que la voix de la sainte arrête. — En reprenant le panneau central, à gauche de la sainte et agenouillés à ses pieds sur des degrés, des gens ayant foi dans ses paroles et sa haute vertu, embrassent le bas de ses vêtements; les femmes qui entourent sainte Geneviève se relient avec le panneau à la droite du spectateur et dans lequel se voit l'archidiacre Sedulus, suivi de quelques personnes, arrivant porter à la sainte le secours de sa parole et l'autorité de saint Germain dont il est représentant. — Voilà, monsieur le doyen, ce que je compte faire, sauf changements... •>
Et bien, cette heure d'entraînement dont je parlais plus haut. Dieu merci, elle parait venue. Il est des lenteurs de douce paresse qu'on ne vainc pas aisément, et qu'il ne convient pas, môme à un ami, de tracasser outre mesure. Cependant, dès l'autre été, on avait vu essayer au Panthéon l'un des compartiments de la décoration de M. Delaunay, le carton colorié de l'Attila. Et voilà que l'on m'assure que les trois panneaux de la grande composition sont en train eux aussi, de se dégager de leurs frottis. Or il paraît, pour qui connaît M. Delaunay, que c'est cet engrenage qui était difficile. Mon Dieu, qu'on a donc de mal à voir mûrir les beaux fruits, môme quand l'arbre est si sain et de si bonne espèce!
Meissonier. — Et dire que si, dans la distribution des travaux, cet Attila fût échu à M. Meissonier, nous aurions peut-être aujourd'hui une peinture monumentale de ce maître étonnant ! Attila et ses cavaliers barbares le
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tentaient, et le sujet qui lui est échu en partage ne lui a jamais rien dit: sainte Geneviève sauvant Paris de la famine pendant le siège de cette ville par les Francs. Pourtant j'avais cru que les souvenirs du dernier siège de Paris, auquel il a assisté, devraient l'émouvoir par quelques épisodes poignants, éternellement humains et qui avaient pu être communs aux deux famines de la même ville assiégée par des hordes pareilles. — De même les agitations désordonnées et fiévreuses d'une cité affolée par l'approche des armées ennemies pouvaient introduire dans la grande page de Delaunay des analogies toutes fraîches encore et palpitantes. — Meissonier peignant l'une des murailles du Panthéon, on m'en a bien raillé depuis, et la fin semble devoir donner raison aux railleurs. Je me rappelle cependant que le jour où, assis sur un banc du jardin du Luxembourg, au sortir du Panthéon, nous causions familièrement de la valeur et des aptitudes de certains noms mis en question, quand je prononçai celui du maître, qui m'avait fait entrevoir son désir d'avoir part a la décoration projetée, je vous assure que personne à ce moment ne se prit à rire, et nul ne pensa à la taille de ses tableaux. Chacun se regarda et laissa percer la même pensée : ou il pondra une œuvre extraordinaire, ou il en éclatera. — Je ne puis croire, encore aujourd'hui, que si cet homme de volonté puissante et d'inflexible conscience, nourri aux fortes études, ce grand arrangeur, ce très grand dessinateur, ce grand exprimeur des passions les plus violentes comme des plus nobles enthousiasmes et des émotions les plus graves, témoin la Rixe, les Bravi, Friedland, la Barricade, la Campagne de France, s'était mis en tète de composer un carton, fût-ce à son échelle accoutumée, puis de le faire grandir et ébaucher sur toile dans la proportion voulue, c'est-à-dire plus que naturelle, par ceux de ses élèves que nous devinons tous disposés à appliquer les leçons de leur maître à des figures de dimension ordinaire, je ne puis croire que se trouvant face à face alors, et avec des yeux frais, devant la vaste conception historique sortie de son cerveau, il n'eût su lui imprimer, par des procédés inconnus à lui-même, une vérité à lui, une énergie très personnelle, allât-elle jusqu'à la sécheresse et à la dureté, quelque chose de la force intérieure des primitifs du xve siècle, analogue à ce que nous montrent les Pietro délia Francesca, et certains autres Florentins aussi habitués que Meissonier aux procédés des miniaturistes, serrant la nature d'un œil aussi minutieux que le sien, et qui n'en ont pas moins été en même temps des fresquistes du plus grand vol. Que voulez-vous, en un mot, en regardant au verre grossissant la trame des travaux de Meissonier et l'espèce si solide de son génie d'artiste, je me figurais une œuvre de lui supérieure aux imaginations des peintres d'histoire les plus retors en leur métier. Mais tout cela n'aura été qu'un rêve, et j'en serai, au demeurant, pour les moqueries que m'aura bien méritées, parait-il, une illusion de dix années, et lui-même, tout bonnement, s'était peut-être moqué de moi.
J.-P. Laurens. — En regard de la place laissée tristement vide par Meissonicr, se voit, Dieu merci, terminée de bout en bout, l'œuvre vigoureuse et mâle de J.-P. Laurens. Il avait à représenter, vous le savez, la mort de la sainte, et voici en quels termes très intéressants et très particuliers il rend compte au doyen de Sainte-Geneviève de son sujet et de ce qu'il appelle ses « intentions » :
« Monsieur le doyen, — Pour répondre au désir que vous m'avez manifesté relativemenl à mes travaux du Panthéon, je ne trouve rien de mieux que de vous faire parvenir un résumé de la description que je viens d'envoyer à un de mes parents, M.Jules Roussy, qui m'aime assez pour vouloir connaître mon œuvre jusque dans ses moindres détails. — La vue de M. Jules Roussy est presque entièrement éteinte et il veut jouir de mon œuvre comme s'il y voyait. Je vais donc pour un instant, permettez-le-moi, Monsieur le doyen, vous supposer à sa place; car on ne saurait donner à quiconque y voit de ses yeux d'explication meilleure sur mes intentions qu'en le renvoyant devant l'ébauche déjà avancée de mon sujet. — Après avoir donné une idée exacte de l'importance du travail par la surface à couvrir (avec mesures à l'appui), et arrêté dans son esprit la dimension de mes personnages principaux, j'explique à mon oncle le sujet que divisent en trois parties les deux demi-colonnes, et dont le programme est : les Derniers moments de sainte Geneviève. — Voici maintenant mes intentions. — M'expliquerai-je clairement? j'en doute, car mon métier est de peindre avec mon pinceau. J'écris, c'est à vous d'interpréter.
« Depuis l'ordonnance générale de ma composition jusqu'à l'expression des figures du dernier plan, je peux dire que tout est bien voulu. Pas une tête ne m'a laissé indifférent. Du jour où j'ai eu le programme en main, la surface qui m'était destinée m'a paru trop étroite pour y faire contenir tout ce que j'ai entrevu de figures caractéristiques dans celte époque barbare, où se mêle un dernier reflet de la civilisation romaine. Aussi mon unique préoccupation, depuis, a été de montrer au public, avec toute l'énergie dont j'étais capable, tous les types des différentes races qui s'agitaient vivants dans mon cerveau.
« Les documents sur le vl siècle sont rares, et j'ai dù les consulter à peu près tous pour ne pas m'éloigner de l'esprit de l'époque, bien décidé en môme temps à écarter tous les détails inutiles dont on fait trop facilement parade et qui n'auraient servi qu'à détruire la sévérité de la scène. La profusion des bibelots, cela n'est bon que pour les tableaux de marchands. Cette sobriété, du reste, était fatalement commandée par le sujet lui-même, et j'ai tenu à ce que les principaux personnages en fussent empreints, tels que : i* la femme assise qui occupe le milieu de la division de droite et qui, dans mon esprit, représente la veuve de Clovis; 2° la femme vue de dos, vêtue de noir qui.
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à genoux au centre de la composition, présente ses deux enfants à la mourante, sans doute une Gallo-Romaine ; j° la femme debout dans le panneau de gauche, se reliant comme les autres à l'intérêt de la scène par son regard tourné vers la sainte. J'ai cherché dans ces trois figures dominantes un effet de contraste que le public jugera. Mais si mes intentions sont réalisées ou tout au moins lisibles, on pourra voir autour de Clotilde le mélange de civilisation et de barbarie bien plus encore dans l'expression des visages que par la différence des costumes dont deux ou trois seulement indiquent des distinctions honorifiques.
« Près de la matrone romaine (panneau du milieu), autour du lit de la sainte, le peuple. On ne distingue plus dans cette masse à genoux ni Francs, ni Gaulois: ce sont les pauvres, tous également amis de celle qu'ils pleurent.
« Deux jeunes vouées, qu'on aperçoit dans la foule et près du chevet, soulèvent respectueusement les deux bras de la mourante qui veut bénir les malheureux. Les enfants figurent au premier rang. Je n'aurais eu garde de les oublier, car outre les lignes heureuses que leurs silhouettes permettent dans l'agencement de la composition, ils représentent l'avenir et ont droit les premiers à la bénédiction des vieillards. Quant au voisinage de la femme debout, qui se détache en vigueur bleu-noir dans le panneau de gauche, nouveau mélange de nobles Francs et de Gallo-Romains, tous dans l'attitude du recueillement, depu s le barbare du premier plan prosterné à moitié nu, jusqu'au vieil évêque en vêtements blancs qui vient, non pour bénir, mais comme les autres pour être béni. Derrière lui, des moines, des guerriers germains; devant, à genoux, des dignitaires en costume oiiental. Il semble que nul sujet ne pouvait mieux comporter cette réunion fraternelle des différentes classes de la société. Toutes les apparitions, tou» les contrastes y étaient permis. Jeunes vierges, vieillards, matrones, enfants, esclaves, nobles, prêtres, leudes, légionnaires, etc. Quelle richesse pour la couleur ! Tous ces visages divers avec leurs chevelures, tantôt courtes, tantôt longues; celle-ci flotte librement, cellc-Ia tombe en baguettes sur les deux épaules; une autre est nouée au-dessus de la tête. Les tondus, les rasés, bruns, blonds, rouges, tout ce que )'ai pu rêver de plus pittoresque, je l'ai fixé sur la toile. Une chose unit ces physionomies farouches, douces ou rudes, c'est le sentiment de tristesse dont elles sont toutes empreintes pour donner à ce drame le caractère de solennité grave qu'il comporte. — Ne m'en veuillez pas, Monsieur le doyen, si je me suis laissé entraîner; je vous en fais mes excuses, et vous prie d agréer l'assurance de mes sentiments respectueux et distingués. — J. P. Laurens.
« Plus lard, si je ne vous ai pas trop fatigué et que vous le désiriez, j'ajouterai quelques mots pour terminer, sur mes intentions en ce qui touche les funérailles de sainte Geneviève. »
Cette suite de la description de son œuvre, M. J.-P. Laurcns a bien voulu l'écrire pour nous, et nous sommes heureux de la reproduire ici :
<« Quatrième entrecolonnement. — Cette partie, quoique séparée des trois autres, n'en complète pas moins l'ensemble. — Le programme donné estl'ensevelissement de madame sainctc Qéncvkfve, comme dit la légende tirée des récits du xv« siècle. Guidé par la nature du sujet et les disproportions d'un cadre démesurément long pour sa largeur, j'ai cru devoir entrer dans l'esprit imagé de la légende et aborder résolument cette figure ailée qui soulève le suaire de la morte et dont la silhouette décorative ne pouvait qu'enrichir le haut de la toile. Il est donc voulu comme effet et voulu comme idée; c'est l'ange du réveil : il montre au monde nouveau l'inconnu. Et le brasier funéraire qui brûle au pied du cercueil et dont la fumée va se transformant en lumière, n'est pas là seulement pour lier la composition; c'est la traduction de toute ma pensée sur le passage d'une vie à l'autre. Si personne ne la comprend, tant pis pour moi, j'aurai du moins la consolation d'avoir cherché à rendre sincèrement ce que j'ai éprouvé. Quant aux personnages groupés autour de la morte, ils s'expliquent d'eux-mêmes parleur attitude. Je laisse au public le soin de discuter sur toute l'œuvre et au temps de la classer. »
«... Je me suis retiré à Yport, — m'écrivait M. Laurens le 28 août 1876, — emportant avec moi draperies, palliums, mitres et couronnes. J'ai loué une immense grange dans laquelle je retrouve presque l'aspect que j'ai donné à mon projet du Panthéon. Les murs ont quelque analogie avec le fond de. l'intérieur dans mon esquisse, et les visages typiques pour l'époque que je vais représenter, ici ne me manquent pas. Je les étudie et les peins sans bruit et loin du bruit; voilà pourquoi, cher monsieur, vous n'entendez plus parler de moi, et si je ne me suis pas encore mis à l'exécution définitive, c'est que je mène tout de front, c'est-à-dire les quatre panneaux principaux, afin de pouvoir profiter de l'avantage que j'ai ici du choix des tètes sauvages du Nord sur la monotonie des modèles qui courent les rues de Paris. Le 1" octobre, je rentrerai avec toutes mes études probablement terminées, ce qui est pour moi le plus important... l'exécution du reste sera d'autant plus rapide que j'aurai réuni d'abord tous les documents que j'accumule actuellement... » — Malgré la diligence du peintre et la décision fougueuse de sa brosse, il ne lui a guère fallu moins de six années pour mener à fin les quatre grands panneaux intérieurs de son .œuvre, qui ont causé dans le monde des ateliers une véritable émotion. Outre les tètes de pêcheurs qu'il avait étudiées à Yport avec sa mâle sincérité et qui ont donné à sa composition un si énergique caractère, M. Laurens avait introduit parmi les témoins de la scène lugubre qu'il avait à traiter quelques portraits intimes faciles à reconnaître, particulièrement dans le dernier panneau à droite, les profils côte à côte de son ami Ferdinand
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Fabre, l'auteur de la biographie enthousiaste de l'artiste insérée dans la Revue des Deux Mondes, et du directeur des Beaux-Arts, qui lui avait commandé son grand travail ; et tout a fait à droite, touchant à la bordure, les deux figures du peintre lui-même et de Mme Laurens appuyée sur l'épaule de son mari.
Enfin, comme il venait d'enlever de verve, ainsi qu'il avait fait pour le premier, le second morceau de sa longue frise, sollicité par moi de me compléter la description de son œuvre, par l'explication de cette frise, J.-P. Laurens m'écrivait d'Yport, le 12 août 1884 :
« ... En ce qui me regardait, le programme que j'ai suivi de mon mieux, me montrait sainte Geneviève comme un objet de vénération, non seulement chez les Parisiens, mais dans toutes les contrées où sa réputation de sainte avait pénétré. — J'ai donc pensé ne pas m'écarter de mon sujet et compléter au contraire les données du programme en faisant figurer, dans la décoration de la frise, ces populations sauvages qui accourent en foule vers le tombeau de Geneviève. — De droite à gauche, suivant toujours l'ordonnance imposée d'une procession, marchent mes personnages dont le nombre ne permet de voir le moindre vide à fond d'or. Les tètes seules silhouettent sur cette plaque lumineuse que j'assourdirai selon les besoins de ma cause. — Vous rappelezvous mes croquis? Ces hommes, ces chevaux, ces femmes dans" des chars, ces enfants fatigués, ces cavaliers qui suivent, tout ce monde fait l'objet de mes trois panneaux et se dirige vers la figure qui remplit le panneau isolé au-dessus de la morte. — Cette figure, détachée des autres par sa place et sa dimension, s'y rattachera par son attitude. Un genou en terre, le corps à demi enveloppé d'un léger voile noir laissant voir le nu, la tète inclinée vers la foule de pèlerins dans un mouvement désolé, elle indique, de sa main droite, la scène funèbre de la crypte sainte où déjà descendent les premiers arrivés. — Ce doit être le génie de la Douleur. — Voilà ce dont vous pourrez juger vousmême dans peu de temps. Si je ne suis pas fidèle dans mon récit, tant pis, je suis tranquille, étant sincère. — On ne me fera pas un crime, je l'espère, de n'avoir pas forcé mes personnages, qui viennent de si loin, à marcher sur un plan incliné à 45 degrés tout le long de la route! S'il y a des gens sans cœur, je ne veux pas les imiter. »
La grande page des derniers moments de sainte Geneviève, découverte au public le 17 avril 1882, demeurera, nous en sommes convaincu, la suprême expression et comme le résumé du talent robuste, dramatique et plein d'accent de M. J.-P. Laurens. amoureux du ton rude et ferme. Il ne pouvait du reste rencontrer un thème qui convînt mieux à ses instincts de peintre né des temps mérovingiens. On vient de voir par sa propre explication qu'il avait bien perçu tout le parti que son art pouvait tirer de cet assemblage bizarre et très nature1 à un tel rendez-vous, autour du lit de la sainte expirante, de tous les types et
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de toutes les races, Byzantines et Celtiques, Latines et Germaines, du Nord et du Midi, du Levant et du Couchant, qui formaient alors la prodigieuse matière en fusion d'où devait sortir notre France. Le jour où après avoir recueilli sur la plage d'Yport qui lui est particulièrement chère, parmi ces tètes de pécheurs et de pêcheuses de la côte normande, brûlées par le soleil, aux peaux hulécs par le vent de mer, aux chevelures blond fauve, toute la série d'études peintes qu'il entrevoyait utiles à chacun de ses personnages, le jour où il s'est mis la brosse à la main devant son grand mur du Panthéon sur lequel il a tenu i travailler directement comme aimaient à le faire les vrais maîtres, point tant douillets, du vieux temps, Laurens a mené sa besogne avec un entrain, une célérité, un aplomb, une décision qui lui permettaient d'abattre à chaque coup, je veux dire en chaque jour, pour le moins l'une de ses grandes figures. Le morceau étudié à fond d'après nature était là sous les yeux de l'artiste; il n'avait plus à tâtonner : la nuque de femme, ou le profil d'enfant, ou la coiffure sauvage du guerrier entraient, sans hésiter, dans la vaste composition, et sa puissante harmonie de palette s'est donné à elle-même son concert, en tenant compte des tons tranquilles de la muraille dont elle ne s'est jamais séparée et que continuaient les cloisons de brique et les poutres rustiques de l'habitation de sainte Geneviève. Et Laurens a eu raison; et, procédant de la sorte, il était sùr de rester dans la vérité, car en prenant modèle parmi ces natures restées primitives, les filles des pêcheuses ou les cordiers du port, il était certain de ne pas s'éloigner de ce que furent aux temps héroïques les vrais Francs, les vrais Gaulois, les vrais habitants premiers du terroir que nous foulons, de ce qu'a été depuis les origines du monde l'éternel homme des champs, vivant pour les rudes fatigues de la guerre ou du labourage, sous le soleil ou l'âpre bise de nos climats.
La décoration des bras de la croix est, sans qu'il y paraisse beaucoup, ce qu'il y a de plus avancé dans le Panthéon. Depuis plusieurs années déjà, les curieux peuvent apercevoir par-dessus la cloison d'un baraquement la partie haute de la bataille de Tolbiac, de M. Jos. Blanc. Une longue maladie a seule empêché l'artiste d'envoyer plus de deux morceaux de la frise supérieure au Salon de iftOt ; depuis lors, en mars 1882, cette frise complète a pris place audessus de la composition principale dont elle va déterminer l'achèvement, car il ne faudra pas grand temps pour raccorder la partie droite avec l'entrc-colonnement gauche, celui où chargent avec leurs longues lances les guerriers germains. Sur le mur vis-à-vis, M. H. Lévy vient de faire maroufler et de terminer sur place son œuvre entière. — M. Th. Maillot a depuis longtemps livré au public les trois quarts de se9 compositions inférieures, et son dernier carton, inventé et dessiné avec la ponctualité et le ne varietur qu'on lui connaît, est en plein cours d'exécution. — M. Cabanel est en place depuis plus de cinq ans :
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Baudry seul se fera attendre longtemps encore, et il y aurait belles années que M. Humbert aurait livré son travail, s'il n'avait été par deux fois interrompu dans l'exécution de ses cartons.
Jos. Blanc. — J'ai dit le signalé service que M. Jos. Blanc avait rendu, dès le principe, à l'entreprise en peignant, le premier, l'esquisse complète et bien arrêtée de la tâche qui lui était échue et en l'exposant au salon de 1H76. Cette esquisse n'a pas été sensiblement modifiée dans l'exécution finale, et le lecteur la reconnaîtra dans la description suivante que l'artiste donnait deux ans plus tard de l'œuvre qu'il avançait directement sur le mur :
« Enlre-colonncmcnt gauche. — L'armée ennemie s'avance au galop des chevaux comme une immense vague. Le roi des Allemands, menacé par l'archange saint Michel, détourne son cheval et s'apprête à fuir: dans les airs, l'archange Raphaël ou Gabriel tient déployé l'étendard de la Croix dont il repousse les lances ennemies.
« Centre. — Clovis, qui déjà trois fois a reculé, pense a Dieu dont lui a parlé Clotildc ; il lève les yeux au del, étend les bras et fait vœu de se faire chrétien, si seulement il sort sain el sauf de cette bataille. Son (ils Théodoric. désarçonné, cherche a repousser le cheval de son père ; mais l'animal, plein encore de la bataille, recule avec peine. Dans le ciel, le Christ entend la prière et d'une main entrouvre les nuages pour faire place à l'armée céleste ; de l'autre, indique aux anges l'armée ennemie qu'ils doivent mettre en fuite : des anges sonnent de la trompette, un autre tire l'épée; dans les nuages quelques autres lancent des foudres.
(. Entre-colonnement de droite. — Sighcbert. roi des Ripuaires, blessé a la jambe, est tiré de son cheval par ses compagnons et porté A l'écart. Les soldats fuient dans les chariots gardés par des femmes qui les repoussent. L'une d'elfes, dans son désespoir, jette son enfant au milieu des fuyards, préférant le voir mort que vivre fils d'un lâche; une autre repousse l'étendard gaulois et d'un geste indique les ennemis ; dans le ciel, un ange montre Dieu qui vient en aide aux Franks et fait prendre courage aux vaincus.
« Voici ce que je trouve dans Henri Martin... Sighebert, roi des Ripuaires, ayant été atteint d'une blessure au genou, et forcé de quitter le combat, le désordre se mit parmi ses soldats, et toute l'armée frankc commença de plier et de (pencher grandement vers sa perte) ».
« Vous voyez combien cela est clair, et je me félicite d'avoir mis cette figure de Sighebert dans ma composition ; du reste, si vous vouliez avoir quelques détails de plus, voyez la page 421 du premier volume de Y Histoire de France. par Henri Martin ; il suit pas à pas le texte de Grégoire de Tours, ou, pour mieux dire, il le donne en entier.
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« Le Baptême. — Clovis vainqueur remplit son vœu. Il est debout dans la piscine, vêtu de blanc comme les néophytes. Saint Rémy, debout derrière lui, abaisse la tête et tient de la main droite la coquille pleine d'eau du baptême ; il lève les yeux au ciel et semble remercier Dieu de la joie qu'il éprouve â voir ce chef frank se courber enfin et devenir chrétien. Clotilde, à genoux, assiste à cet acte et prie Dieu avec reconnaissance ; quelques guerriers se dépouillent de leurs vêtements et se préparent à prendre la place de leur chef; — un compagnon de Clovis garde ses vêtements et ses armes ; les trompettes retentissent. »
C'est sa grande toile de V Invasion, dernier envoi de Rome de ce pensionnaire, qui m'avait désigné M. Jos. Blanc pour l'un des peintres du Panthéon. J'étais sûr à l'avance de trouver en lui, d'après les qualités d'harmonieux et tranquille décorateur et de vigoureux dessinateur que cette oeuvre révélait, l'un des jeunes hommes les mieux préparés de notre temps à la peinture monumentale, et il a prouvé que j'avais raison, si bien qu'il est permis de pressentir aujourd hui que l'ensemble de son travail sera celui qui, après la peinture de Puvis de Chavannes, fera le plus étroitement corps avec la muraille de l'édifice. Sa composition sent la grande école et la plus robuste tradition ; cela remonte tout droit à la bataille de Constantin et aux Jules Romain. Du reste, bien que ses souvenirs du Vatican fussent encore tout frais, M. Blanc, avant de se mettre à l'exécution de son carton, avait voulu aller se tremper à nouveau dans la source éternellement fortifiante de l'école romaine, laquelle avait si bien profilé jadis à nos Poussin et à nos Lebrun, et voilà pourquoi le caractère de son dessin, ample naturellement et de santé solide, n'a rien des recherches systématiques et maniérées à laquelle se sont trop habitués nos derniers venus de la villa Médici. — Sa description ci-dessus ne parle pas de la frise qui est pourtant une partie des plus remarquables de son ordonnance générale et où se retrouve le mieux son goût spécial de décorateur et la grande tournure de ses silhouettes : la Foi entraîne Clovis, suivi de la reine et de ses enfants ; puis viennent quelques saints et personnages divers de cette époque barbare, et la marche se termine par un groupe de guerriers et d'enfants porteurs d'oriflammes et d'écussons. De même que M. Puvis avait introduit dans les figures de sa frise les portraits de quelques artistes amis, M. Jos. Blanc se rappelant le droit dont usèrent abondamment et fort librement jadis les plus grands maîtres de la Renaissance, a cru pouvoir donner à certaines figures Je son compartiment supérieur les traits de quelques personnages politiques de notre temps, et c'est ainsi que l'on reconnaît sous les noms et sous les costumes de Clotilde, et de différents évèqucs et conseillers du roi, M"' Edmond Adam, MM. Gambette, Antonin Proust, Coquelin, Lockrôy, P. Bert, Clemenceau, la jeune femme et le père de l'artiste et lui-même derrière son ami
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M. Pasteur. — M. Blanc n'a pu ne pas entendre les clameurs qu'a soulevées l'intrusion un peu trop marquée peut-être, en effet, dans une peinture religieuse, de figures qui ne passent pas précisément pour amies de l'Eglise. Si sa frise fût allée directement de son atelier au Panthéon, sans passer par les inévitables épilogages des critiques du salon, je ne doute pas que les superbes qualités d'art n'eussent en place dominé tout ce bruit et ne l'eussent même entièrement éteint dans la gravité de l'ensemble de sa vaste composition. Mais ce salon est un attirant terrible, et parfois bien dangereux pour les peintures monumentales qui ne savent pas s'y soustraire.
H. Lévy. — En regard du Clovis de M. Jos. Blanc, vient le Charlemagne de M. Henri Lévy. Cela fera l'effet d'une tapisserie d'après l'école flamande ou vénitienne suspendue vis-à-vis d'une tapisserie d'après l'école romaine, mais sans que le spectateur en puisse être jamais étonné, car chaque muraille, je l'ai dit, appartient tout entière a un peintre, et l'œil ne rencontre jamais à la fois dans tout le champ qu'il embrasse, qu'un ensemble harmonieux avec lui-même. M. H. Lévy a conduit de front, dans son atelier, toutes les parties de sa grande œuvre. Mais avant de se mettre à la besogne, il avait fait comme M. Jos. Blanc, et comme plus tard M. Hébert. Aussitôt livrée l'esquisse brillante qui donnait une idée merveilleuse des pompes de sa composition, il était parti pour l'Italie, pour cette Italie la vraie terre nourricière de nos maîtres français, de ceux qui visent à la vraie grandeur selon l'esprit de notre race. Et ces pèlerinages studieux de nos peintres du Panthéon prouvent bien quelle ambition ils ont eue de donner en ce concours, dont ils ne devaient plus retrouver l'égal, le dernier mot de leur art et la plus haute expression de leur talent développé et fouetté par tout ce que les génies du passé leur pouvaient éveiller de secrets en eux-mêmes. M. Lévy en ce sens n'a rien négligé, car j'ai vu chez lui la copie qu'il était allé faire à Rouen de la Justice de Trajan de Delacroix, et quand il a commencé à peindre les grands cartons longuement étudiés par lui, il avait dans les yeux et dans l'esprit tout ce qui pouvait lui servir de note pour la grande allure et la magnificence de la composition, et aussi pour la puissance et l'éclat de son harmonie colorée. Voici, d'ailleurs, l'explication qu'il donnait lui-même de son programme, dès 1878, à M. l'abbé Bonnefoy :
« Le premier panneau isolé, à gauche, a pour sujet Charlemagne entouré des grands hommes de son temps. Au sommet d'un escalier qui conduit aux portiques du Palais, assis sur un trône, Charlemagne préside à l'action civilisatrice de son règne. A sa droite, la Religion soutient la croix et la Gloire le couronne. Autour de lui se pressent des évèques, des savants, des paladins. Un moine lui présente un manuscrit découvert parmi les débris de la civilisa-
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tion antique. Au bas de l'escalier, d'autres moines enseignent la lecture à de jeunes enfants.
>• Les trois entrc-colonnements suivants représentent le couronnement. La scène se développe, de profil, de droite à gauche. Au centre, l'Empereur, suivi du cortège de sa cour et de ses lieutenants, gravit la première marche de l'autel et le pape Léon III, entouré du clergé de la primitive basilique de Saint- Pierre, s'avançant à sa rencontre, élève la couronne impériale qu'il va poser sur sa tète. En avant du pape, des enfants de chœur balancent des encensoirs et enveloppent des vapeurs de l'encens l'Élu du Seigneur. Un groupe d'évéques assis sur trois rangs de chaque coté de l'escalier qui monte vers l'autel, ferme la composition en bas et à gauche. Les trompettes sonnent et des chantres entonnant des cantiques sont placés sur les marches autour du tabernacle. Derrière l'Empereur, ses fils Charles et Pépin, ses filles portant les présents que l'Empereur offrait au pape, précèdent les soldats qui lèvent leurs épées et font flotter les étendards. La composition est fermée à droite et au fond par la foule du peuple romain acclamant Charles-Auguste empereur. Une porte ouverte dans la perspective du transept laisse voir la ville de Rome. Enfin, au sommet du panneau central, au-dessus du groupe formé par le pape et l'Empereur, apparaît saint Pierre, soutenu par des anges, symbolisant l'alliance de la France Carlovingienne et de la Papauté, la protection accordée a celle-ci par Pépin le Bref et Charlcmagnc, fondateurs du patrimoine de Saint-Pierre.
« Au-dessus du couronnement, se développe une procession des principaux personnages de l'époque Carlovingienne : évèqucs, saints, guerriers. Le panneau isolé représente la mort de Roland d'après un passage légendaire de la chanson. Le Paladin, près de mourir à Roncevaux, élève vers le ciel, en signe d'hommage, son gantelet qu'un ange vient recueillir. Saint Michel, un des patrons de la France, le couvre des plis de l'Oriflamme ; et à genoux devant lui, tournée vers l'autel et ouvrant la procession, la figure de la Patrie, soutenue par un ange, offre à Dieu cette victime. »
Mon entreprise a traversé des transes bien cruelles et bien désespérées, et le vent soufflait si mauvais en 1881 contre le pauvre Panthéon, que j'écrivais alors à propos du travail de H. Lévy : « Grâce aux incertitudes du temps qui court, cet ouvrage d'un magnifique pinceau, — dont les trois entrc-colonnements capitaux, formant la partie du sacre, sont presque complètement peints, et dont le reste est tellement avancé, puisque toutes les compositions sont arrêtées et leur coloration ébauchée partout, que quelques mois, une année peut-être, suffiraient au parfait achèvement de l'ensemble, — ne sera, j'en ai peur, jamais vu par le public ni par l'artiste sur la muraille où cet esprit si distingué, si fin. si inquiet du mieux, en a, l'autre année, essayé les cartons. On
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dirait, en vérité, que notre pays se fait un jeu du labeur et des conceptions de ses plus courageux et de ses plus nobles enfants, de ceux qui lui font, en somme, le plus d'honneur, et qu'il décourage, comme à plaisir, dans leurs espérances les plus légitimes de gloire. C'était bien la peine d'exciter tous les sentiments généreux de l'école, d'éveiller l'émulation des jeunes et de relier les générations de nos peintres en donnant place à Lévy, à Blanc et à Humbert non loin de leur maiire Cabanel ! » Ces lignes ont heureusement reçu leur démenti par l'exposition, au salon triennal de iWîj, de la grande composition du Sucre de Charlcmagne. Le triple panneau a paru là dans tout l'éclat de sa peinture savante à la vénitienne, et maintenant la largeur d'exécution propre à toute œuvre murale, un peu trop creusée peut-être par la lumière violente, inévitable dans les vastes «ailes formant l'extrémité du Palais des Champs-Élysées ; et c'est pourquoi les salonniers les plus sévères rendant hommage à la pompe heureuse et aux balancements si bien inventés de son ordonnance, et aux délicates recherches de ses tons, se sont donné rendezvous au Panthéon le jour où H. Lévy y aurait appliqué à demeure son œuvre superbe. Décidément, la lumière aveuglante du salon n'est point propice à ces conceptions profondément mûries et combinées au point de vue des respectueuses et tranquilles murailles du Panthéon, qui savent si bien servir tout ce qui se confie à elles. Cabanel et Blanc et H. Lévy l'auront éprouvé tour à tour. Enfin, grâce à Dieu, après avoir consacré, en un labeur acharné, une année presque entière à la reprise sur place de ses principales figures et de sa tonalité générale, H. Lévy a fait enlever les échafaudages qui cachaient au public son maître chapitre de l'œuvre du Panthéon, son «< chant >< de Charlemagne, comme eût dit Gérard, et montré dans cette page immense, d'une allure si fière et d'une si riche harmonie, la part qu'a droit de réclamer dans nos décorations monumentales, ce groupe des descendants de Delacroix dont il est aujourd'hui le plus brillant représentant.
Au. Cabanel. — L'Europe entière a vu, à l'Exposition universelle du Champ de Mars en itt-o, le grand triptyque de M. Cabanel, et l'on peut ajouter qu'elle l'y a vu dans de bien mauvaises conditions. M. Cabanel qui, à chacune de ces solennités mémorables dans l'histoire de l'art de notre siècle, avait tenu à marquer sa plaça par une toile de dimension considérable : en i Î3 5 5 par sa Glorification de saint Louis, en 1867 par son Adam et Éve dans le Paradis terrestre, avait, pour cette occasion dernière, et par un effort qui semblait à peine réalisable, étant donnée la date tardive de son point de départ, — puisque l'esquisse à l'aquarelle fut soumise à M. Waddington en 1O76, — conduit à fin les trois compositions qui formaient l'ensemble de sa tâche du Panthéon. C'était le morceau de résistance le plus important de toute l'expo-
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sinon française, où les larges cadres ne manquaient pas, et il couvrait à lui seul l'une des cloisons de nos salons. Le nom de l'artiste, fortifié par tout son passé et par le crédit de ses élevés, assurait d'ailleurs à l'œuvre une valeur particulière; et il convient d'ajouter que jamais Cabancl n'a été mieux inspiré que dans sa grande composition centrale, celle où il a groupé les institutions diverses qui ont fait l'honneur du régne de saint Louis. Jamais il n'avait fait preuve d'un goût plus savant dans la disposition générale, d'un sentiment plus noble dans les figures, de plus de distinction dans le dessin et dans ta douce coloration qui lui est habituelle. Par malheur, tout cela, au Champ de Mars, se trouvait un peu affadi et creusé par une surabondance de lumière qui vidait tout, blêmissait tout. On s'en est bien aperçu depuis, quand ce même grand ouvrage, une fois transporté au Panthéon dans sa place définitive, a repris là une solidité, une fermeté de ton que le peintre lui connaissait sans doute dans son ateiier, et qu'il avait dû être bien surpris de ne plus retrouver là-bas dans les galeries de l'Exposition universelle. Exemple à méditer par tant d'artistes qui ne se sentent pas la force d'àme de priver de la publicité dangereuse et éphémère du Salon l'œuvre à eux commandée pour un monument et qui peuvent compromettre, pour longtemps peut-être, la réputation de cet ouvrage en le livrant aux crudités dévorantes d'un jour pour lequel il n'a point été conçu. Quelques mois après, Cabanel complétait sa décoration murale par l'achèvement de la frise superbe qui est à coup sûr l'une des parties les plus réussies de son épopée de saint Louis, et qui voudra se rendre compte de l'importance méritée que ce peintre tient dans l'école et des sages principes qu'il a su y maintenir, n'en pourra mieux juger que par cette immense page, surtout par le morceau du milieu, qui, encore un coup, est « du meilleur Cabanel ». Luimême a donné de son œuvre la description suivante, qui en explique fort nettement le sens et les groupements :
« Les peintures, — exécutées par Alexandre Cabancl dans le transept de gauche de l'église Sainte-Geneviève, — occupent quatre entre-colonncments, dont les deux du milieu forment un 'grand tableau symbolique, représentant Saint Louis rendant la justice. Il est entouré de personnages distingués par leurs talents et leurs vertus, dans toutes les conditions : gens d'église, juristes, érudits et théologiens. Sur les degrés de son trône, un coupable comparaît devant lui, cachant son visage, tandis que ses proches implorent sa grâce. Au premier plan, à gauche, au milieu d'un groupe d'artisans (i), Étienne Boileau,
(i)La dernière ligure à gauche de la grande composition du Saint-Louis est celle d'un architecte tenant une équerre: la téte à cheveux courts et vue de profil, tournée vers la droite, du personnage représentant sans doute Eudes de Montreuil ou n'importe que autre maître d'un art si florissant au xiu»* siècle, est le portrait de M. Armand, le très habile architecte, le très délicat amateur de dessins, l'ami particulier de Cabancl et,
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prévôt de Paris, préside à Y abolition des combats judiciaires, réconcilie les adversaires, pendant qu'un homme d'armes repousse le bourreau qui s'apprêtait à exécuter l'épreuve barbare du feu. L'orpheline, assise sur la première marche de l'estrade, symbolise les misères secourues par le saint roi ; elle se rattache au groupe du milieu du tableau , où la Foi chrétienne est représentée par une famille éplorée , accompagnant une jeune malade couchée sur une civière et qui n'espère plus qu'en la vue du roi pour en obtenir la guérison. A droite, un groupe de chevaliers revenus aveugles de Palestine, et conduits par un enfant, rappelle la fondation de l'hospice des Quinze- Vingts. Au premier plan, l'abbé Robert de Sorbonne explique à de jeunes écoliers les statuts de l'établissement qui porte son nom : plus loin on voit les Corporations des métiers de Paris avec leurs bannières. Sur l'estrade du fond du tableau sont assis les barons, prélats, jurisconsultes, etc. Ces scènes diverses, dans lesquelles se résume l'œuvre de saint Louis, se passent dans la Sainte- Chapelle, qu'il avait fait construire.
«* Le tableau qui remplit l'entre-colonnement de gauche représente la reine Blanche de Castille, présidant à Y éducation de son fils; elle est entourée de prélats et des savants Jourdain de Saxe et Vincent de Beauvais qui l'assistent de leurs lumières.
« L'entre-colonnement de droite nous montre Saint Louis prisonnier en Palestine. On le voit sur le seuil de sa tente, malade, appuyé sur son chapelain, Henri de Marbourg ; des Sarrasins, l'épée teinte du sang de leur Soudan, qu'ils ont massacré, arrivent en foule et lui offrent les insignes de la souveraineté.
« La frise qui règne sur toute l'étendue des quatre entre-colonnements représente Saint Louis nu-pieds portant la couronne d'épines. Il est sous un dais supporté par quatre diacres ; devant lui s'avancent processionnellement les personnages de distinction de toutes les conditions. On voit d'abord Beaudouin de Courtenay, Thibaud de Champagne, les trois princes frères du roi : Alphonse, comte de Poitou ; Robert, comte d'Artois, et Charles, comte d'Anjou; puis les dignitaires ecclésiastiques : Guillaume d'Auvergne, évêque de Paris; Albéric Cornut, évôque de Chartres; Bernard, évôque d'Auxerrc; le cardinal légat ; ensuite des érudits et théologiens de divers ordres : André de
avant lui, de M. Mis de la Salle et de tous les collectionneurs de son temps. Cabancl, depuis l'achèvement des peintures du Panthe'on, a termine d'après nature l'esquisse qu'il avait vivement brossée pour sa grande machine du Saint-Louis, et l'on a vu ce profil très serré de forme, et que l'artiste a voulu rendre digne de l'historien des médaillcurs Italiens, à l'exposition de quelques-uns de ses derniers ouvrages ouverte par lui dans son atelier en septembre i8$z; quelque nombreux que soient les personnages de la vaste muraille décorée par Cabancl, le portrait de M. Armand est le seul qui soit la représentation d'un contemporain de certaine importance; toutefois on y reconnaîtrai encore la téte de quelques-uns de ses élèves.
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Lonjumeau; Jacques, prieur de Constantinople ; Alexandre de Halès; le jurisconsulte Pierre Fontaine, qui s'entretient avec Etienne Boileau et Geoffroy de Villette; enfin des chevaliers et hommes d'armes : Gaucher, de la maison de Châtillon, qui se distingua en Terre Sainte; Hugues, comte de Saint-Paul, son oncle; Hugues, duc de Bourgogne, etc., etc. »>
En lisant cette note du peintre, on a dû remarquer que la division de l'œuvre n'est plus la môme que celle imposée aux artistes dans l'intérêt de la décoration générale du monument et acceptée par tous les confrères de M . Gabanel : je veux parler de la distribution de chaque muraille en une grande composition comprenant les trois entre-colonnemcnts les plus rapprochés du centre de l'édifice, et en un autre sujet isolé de l'axe principal. M. Cabanel, en insistant pour la combinaison proposée par lui et à laquelle le ministre donna raison, était-il avant tout préoccupé de l'effet que produirait son vaste cadre à l'Exposition du Champ de Mars, où la forme plus régulière du triptyque n'offrirait point à l'œil une apparence boiteuse ? Lui seul le sait ; mais ce fut en son temps l'objet de longues et vives réclamations de l'architecte auprès de l'artiste, et personne ne dira que M. Louvct, au point de vue du bien de l'édifice, et même du tranquille aspect de l'œuvre peinte et mise en place, ne fût pas tout de bon dans le vrai. Le Saint Louis prisonnier, isolé par la colonne avancée, se détache naturellement des trois autres entre-colonncments, et le panneau de Blanche de Castille se balance inégalement avec les deux panneaux de la composition principale et y apporte certaine confusion. Cela ne nuit point à la valeur absolue de chaque conception, mais l'ensemble en souffre quelque peu, et l'architecte était en droit de le ressentir mieux qu'aucun, surtout dans le monument le plus symétrique de France, et se prêtant le moins à l'indiscipline capricieuse des artistes. Cependant il est juste de dire que l'admirable frise supérieure couvrant les quatre compartiments dans les conditions communes de bordures, a relié tout cela, et que, tel qu'il se montre aujourd'hui au public, l'ouvrage de M. Cabanel a pris, par sa tonalité solide et bien soutenue, et par des rappels, dans les sujets divers, de colorations de même famille, une belle et calme unité, que lui-même peut-être, en sa conscience, a pu craindre d'avoir rompue.
Moi, je le confesse à cette heure, bien qu'approuvant absolument la pensée de l'architecte, je craignais par-dessus tout d'arrêter pour de longues années la belle ardeur du maître, et je me disais que nous aurions, avec Baudry, exactement les mêmes divisions de sujets à redouter et à admettre bon gré mal gré sur la muraille faisant face aux peintures de Cabanel.
P. Baudry. — Je savais, par tous ceux de ses camarades d'école qui avaient connu Baudry à Rome que, dès ce temps-là, il avait rêvé de peindre
l'histoire de Jeanne d'Arc (i). Certainement, dans sa pensée, le cycle de ses compositions ne se bornait pas à quatre ou cinq sujets ; mais quatre ou cinq sujets principaux en une telle place pouvaient déjà prêter à une assez belle représentation de cette quasi-surnaturelle et héroïque Lorraine, et quant au reste des compositions intermédiaires, lorsque j'eus occasion d'en recauser avec Baudry, je lui entrouvris la perspective d'une suite de cartons destinés à être exécutés en tapisserie, et qui nous auraient donné dans son complet l'histoire de la Pucelle, comme au xvu* et au xviii* siècles on a fait ces séries de tapisseries, l'histoire d'Esther, l'histoire d'Artémise, l'histoire de Moïse, etc., qui sont l'honneur et la tradition même des Gobelins. — L'artiste terminait à peine sa grande oeuvre de la décoration de l'Opéra, l'une des plus glorieuses, la plus glorieuse dont se pourra vanter l'art de notre demi-siècle; il était encore tout brisé de l'effort. Mais tout en se reposant par la peinture do quelques portraits, il commença à recueillir les documents les plus exacts pour ses costumes et ses armures et à s'accoutumer l'œil aux attitudes, et ustensiles, et intérieurs de l'époque par l'étude très scrupuleuse des miniatures cl tableaux des écoles de France, de Bruges et de Bourgogne ; et déjà les croquis, et déjà les esquisses commençaient à naître, non pour un seul sujet, mais pour tous à la fois, et déjà une composition de la vision de Jeanne d'Arc était assez arrêtée dans l'esprit du peintre et sur sa toile de première ébauche pour qu'il pût indiquer, à terme prochain, l'époque de son exécution et de son achèvement, quan le malheur voulut que M. Duc vint offrir à Baudry tout un grand travail e très urgent de décoration pour le Pdlais de Justice. Je dis le malheur, car vous verrez que, de commandes en commandes et de plafonds du Palais de Justice en escaliers de l'Hôtel de Ville, ce maître brillant et d'un si haut vol, cet esprit vraiment noble et, comment dirai-je- d'ordre princier, car ses pareils sont toujours rares dans une école, cet inventeur libre et délicat et d'un sentiment aussi exquis que sa palette, traîné d'allégorie en allégorie, où d'autres suffiraient presque, sauf l'éclat du pinceau, finira par n'exécuter jamais la vision patriotique de sa jeunesse, que lui seul eût fixée d'enthousiame, et il ne reviendra frapper ù la porte de Sainte Geneviève qu'alors que la basilique sera f.'imée depuis longtemps. Les vers douloureux de Villon lui reviendront ce jour-là en mémoire :
Où est Jehannc, la bonne Lorraine, Qu'Anglois brûlèrent à Rouen ï Où sont-ils, Vierge souveraine:
Mais où sont les neiges d'antan?
(i) Lui-même m'écrivait en m'accusant réception de la commande: .«Les sujets que vous me proposez sont depuis longtemps déjà l'objet de mes réflexions... je ferai ces peintures avec le plus vif plaisir, et les quatre que vous désirez au Panthéon ne seront qu'un fragment de mon travail, car j'ai toujours eu l'intention de faire dix i j I tableaux de cette merveilleuse légende de Jeanne d'Arc... .
Et pourtant quand il parlait, il y a trois ans, « des peintures qui figureront au Panthéon » et quand il ajoutait : « Bien que j'aie fait beaucoup de travaux e» de recherches à leur occasion, je n'ai pas encore pu mettre la main à l'exécution définitive <>, il déterminait sans hésitation « les sujets représentés : r Vision de Jeanne d'Arc; 2' Entrevue avec le roiàChinon; Prise des Tournelles, à Orléans; 40 Prison. — Frise : supplice 'dans le petit cadre prés de l'autel). Dans les trois autres, marche de chevaliers qui apportent laSainte Ampoule, au sacre de Charles VII à Reims >». Mais les mois s'en vont, les ans aussi ; les haines les plus imbéciles s'ameutent contre les plus pures gloires de la France ; il s'est déjà trouvé des hommes qui ont traité la paysanne de Domremy. celle qui sauva la patrie française, celle dont Mgr Dupanloup poursuivait la béatification, comme une damnable monarchiste ennemie de la démocratie, comme une vulgaire sainte du calendrier chrétien. Encore une fois, je vous le dis, vous verrez que Baudry ne peindra pas Jeanne d'Arc.
Cependant, le merveilleux artiste a bien voulu détailler pour nous le programme sommaire communiqué naguère par lui à M. le doyen de Sainte- Geneviève : « Je vous ferai, me dit-il, la description d'aulant plus exacte, que ces tableaux sont peints avec le plus grand soin dans le fond de ma boite crânienne; on disait dans le noble style philosophique du xvn"e siècle : sensorium.
« l° La Vision. — Jeanne a quinze ans, dans le jardin de son père, près de l'Église. Elle entend des voix surnaturelles, tombe à genoux et aperçoit deux nobles dames, couronnes en tète, se dirigeant doucement vers elle, et accompagnées d'un chevalier armé avec un flamboiement d'ailes d'archange (saint Michel).
« 20 UEnlrevuc royale à Chinon. — Jeanne à dix-huit ans. Elle entre dans la salle royale, remplie de chevaliers, de conseillers du roi (haute cheminée, voûte lambrissée de bois). Timide, inquiète, elle va droit à un jeune homme simplement vêtu, en habit de chasse, tombe à ses pieds et lui dit : « C'est vous, gentil Dauphin, et non autre ».
« r La Victoire. — Jeanne à l'assaut du pont des Tournelles : « Entrez hardiment, tout est votre ». Elle s'arrête devant la rupture de la première travée. Les Anglais sont culbutés et jetés dans la Loire. Les Orléanais, accourant de la ville sur les ponts volants, l'acclament (vue d'Orléans prise du Portereau, bastille des Anglais).
« 4° La Prison. — Personnages : Pierre Cauchon, Loyselcur. Warwick et Talbot. Jeanne assise sur son grabat, les fers aux pieds et autour du corps. Provoquée par l'insulte de Warwick, elle relève fièrement la tète et répond à la menace de mort de Warwick par ces mots : « Vous serez boutés hors du
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royaume de France, je m'en rapporte à Dieu ». L'évêque de Beauvais et faux confesseur Loyscleurlui font le patelinage des cagots.
« 5° Frise. — Le martyre sous une forme allégorique et idéale, l'espace étant trop restreint. Jeanne au milieu des flammes monte au cic! cve. la symbolique colombe.
« 6° Grande frise. — Marche triomphale des chevaliers bannerets, sur leurs montures, armés de toutes pièces (portraits de La Hire, de Dunois, etc.). Les seigneurs portent la Sainte Ampoule sous un dais ; à l'angle de la frise, le porche de Reims, où le clergé attend la sainte relique. »
Humbert. — La décoration de la chapelle de la Vierge et le récit des aventures de cette décoration, c'est toute une tragi-comédie. Quand, sur la renonciation à jamais regrettable de M. Gustave Moreau, je proposai au ministre, pour ce beau travail, M. Ferdinand Humbert, je ne pensais point condamner par avance cette nature profondément nerveuse au supplice qu'elle ne méritait pas d'un Ixion ou d'un Sisyphe. Alors qu'il avait été question d'un programme, d'un choix de sujets pour remplir les quatre panneaux inférieurs, et les quatre compartiments supérieurs qui encadraient l'autel de la Vierge, nous avions cherché, avec M. le doyen de Sainte-Geneviève, une donnée historique, poétique si possible, s'appropriant logiquement à la dévotion nationale de la France pour la mère de Dieu, et M. l'abbé Bonnefoy nous avait proposé pour les quatre sujets d on bas : à gauche de l'autel, le vœu de Louis XIII consacrant son royaume à la Vierge, thème tout indiqué et qui allait de soi; à droite, le pape Benoît XIV disant en présence des cardinaux : Regnum GalliiV, regnum Maria:; sur la paroi droite en retour, la Vierge Noire adorée par les Gaulois ; sur le retour de la paroi gauche, la ville de Chartres délivrée des Anglais par l'intercession de la Vierge. — Quant aux compartiments d'en haut, nous avions cru ne les pouvoir mieux remplir que par la commémoration des principaux pèlerinages qui ont pour but spécial la dévotion à la Vierge : la Vierge des Marins, Notre-Dame de la Garde, — la Vierge des Soldats, Notre-Dame du Puy, — la Vierge des Ouvriers, Notre-Dame de Fourviôres, — la Vierge des Campagnes, Notre-Dame de Lourdes. Cette dernière, il faut le dire, compromit et renversa de fond en comble toute la combinaison. Déjà, M. Humbert avait esquissé et essayé sur la muraille les deux grands panneaux du vœu de Louis XIII et de l'assemblée des prélats de Benoît XIV ; il les avait un matin fixés en place pour apprécier les proportions de ses figures et recevoir les conseils de Fromentin et de ses meilleurs amis; déjà, il avait très avancé les panneaux supérieurs, entre autres ceux de Notre-Dame de la Garde et de Notre-Dame du Puy. et je déclare que celui-ci, où l'on voyait la Vierge en deuil remettant à saint Michel l'épée sacrée et mutilée de la France,
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était d'une expression de grandeur douloureuse et poignante que je ne saurais oublier, et M. Humbert devra toujours regretter, pour son honneur de patriote et d'artiste, de n'avoir pu le mener à fin, car il ne retrouvera jamais pareille émotion. Mais encore un coup, Notre-Dame de Lourdes perdit tout ; il fallait nier apparemment que Lourdes fût, à tort ou à raison, le pèlerinage le plus populaire de nos campagnes de France du nord et du midi. Et cependant, je puis affirmer que dans la traduction de l'idée nationale, à la fois patriotique et chrétienne qui était celle de l'entreprise, en aucun siècle, en aucun monument, jamais artistes n'ont fait preuve, autant que les nôtres au Panthéon, d'une telle largeur, d'une telle hauteur d'interprétation, d'un tel dégagement des pensées médiocres et étroites ; ils n'ont vu, comme moi-môme, que la suprême noblesse de leur art, et l'application la moins mesquine et la plus enthousiaste de l'esthétique à des sujets qui, par eux-mêmes, n'avaient rien que de grand et d'héroïque, dans des compositions qui étaient comme la synthèse de l'histoire de la sainte Patrie, un élancement de reconnaissance pieuse vers le Dieu de notre race, vers les saints qui ont été, historiquement parlant, les plus généreux, les plus désintéressés, les plus dévoués serviteurs de la grandeur française. Non, les générations à venir ne se rendront jamais compte de la misère des chicanes et des basses et courtes vues qui, en matière d'art, ont pu se manifester, à cette occasion, dans une assemblée de législateurs français. Les députés de la gauche, par l'un de leurs confrères, fils de peintre pourtant et qui savait mieux que personne la valeur assurée de l'oeuvre et le sentiment élevé, éloigné de toute bigoterie dans lequel l'artiste, — un protestant. — l'avait conçu, apprirent que le nom scandaleux de Lourdes allait être inscrit dans l'un des encadrements de Sainte-Geneviève ; c'en fut assez : il fallut faire repasser devant la censure de la commission du budget les diverses esquisses déjà approuvées pour le Panthéon et chercher d'urgence pour M. Humbert tout un autre ensemble de motifs; cette fois on s'arrêta aux vertus de la femme, dont Marie, mère du Christ, est le parangon divin. Il ne pouvait plus être question de la Vierge, car la Vierge, avait dit un tout-puissant, c'est ce qu'il y a de pire dans la femme ; et, dans ce temple chrétien, il proposait tranquillement de représenter l'histoire d'Eponine et Sabinus. M. Humbert a décrit ainsi, tels qu'il les avait compris et composés, la nouvelle série des sujets qui lui étaient échus, à la gloire des « Femmes de France » : « i° La Foi. — Martyre de sainte Blandine. La scène se passe dans l'amphithéâtre, sous les yeux du gouverneur Romain et d'un peuple nombreux. Au premier plan, la sainte traînée par les bourreaux, va être livrée à un taureau furieux (i), mais elle regarde le ciel et y voit l'ange qui lui apporte la palme du martyre.
(i) Historique. (Guirot, Histoire de France, vol. I.)
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2° La Science. — Sainte Radegonde au monastère de Poitiers. Dans la cour du cloître, dans une atmosphère de calme et de recueillement, sainte Radegonde, entre deux de ses compagnes assises à l'ombre d'un arbre sur la margelle d'un puits, écoute une lecture faite par le poète Forlunatus ; au deuxième plan, un groupe de docteurs et de savants complètent l'auditoire; — au fond, sous les arcades, des religieuses s'occupent de divers travaux.
« }o Le Patriotisme. — Jeanne Hachette au siège de Beauvais. Jeanne suivie d'une foule du peuple accourt sur les remparts, arrache le drapeau ennemi et précipite dans les fossés les premiers assaillants qui avaient pénétré dans la ville.
«4°Z.a Charité. — M"» Legras. Mmc Legras, fondatrice des Sœurs des Pauvres, visite, pendant une épidémie survenue après une famine, de malheureux paysans malades et mourants, et leur apporte, avec les consolations de la religion, les secours d'une inépuisable charité. »
Mais voilà que sainte Radegonde, une reine de France, ne plaisait déjà plus à certains députés de la province où elle tint cour de poètes, et vous auriez vu que l'amitié de saint Vincent de Paul n'aurait pas tardé à nuire à M"e Legras. M. Humbert. qui avait encore une fois fort avancé les cartons de M"' Legras et de Jeanne Hachette et aussi les compositions accessoires des compartiments supérieurs, où étaient symbolisés «' la Charité, le Patriotisme, la Foi et la Science », se sentit de nouveau inquiété, dans l'avenir de son travail, par les propos qui lui revenaient de tous côtés, et par les menaces qui grossissaient de mois en mois contre la décoration religieuse du Panthéon. Une dernière fois, de son propre mouvement, et sans plus s'inquiéter de la Vierge, tant reniée et conspuée, que si ses peintures n'en devaient pas encadrer l'autel, il a remanié entièrement la donnée générale de ses compositions, et a adopté pour thème les « Vertus civiques », c'est-à-dire un ensemble de sujets^purement humanitaires :
« i° Patriotisme. — Au milieu de la nuit, le son des trompettes réveille les citoyens : chacun saisit ses armes, quitte son foyer et les siens pour se rendre à l'appel de la Patrie. — Au-dessus : Liberté. La Patrie victorieuse délivre les nations esclaves.
« 2° Dévouement. — Pendant une inondation, des citoyens dévoués sauvent, au péril de leur vie, des malheureux réfugiés sur des arbres. — Audessus : Humanité. L'Humanité donne le sein à l'enfance misérable et tend la main à la vieillesse abandonnée.
« y Travail. — Sous les rayons d'un soleil brûlant, des hommes travaillent la terre, tandis que d'autres, à quelque distance, élèvent les murs d'une ville. — Au-dessus : Prospérité. L'Abondance répand sur la terre les biens de la Fortune et ceux du Progrès et de la Civilisation.
lia SOUVENIRS D'UN DIRECTEUR DES BEAUX-ARTS.
« 4° Famille. — Après le labeur du jour, l'homme, rentré dans ses foyers, se retrouve au milieu de sa famille et embrasse son dernier né. — Au-dessus : Concorde. Sous l'égide de la Patrie, tous ses enfants s'unissent pour ne faire qu'une même famille. »
J'ai vu les esquisses de M. Humbert; je dois dire qu'elles sont particulièrement propres à la peinture et promettent, par leurs données simples et primitives, des œuvres essentiellement poétiques, où s'appliqueront à merveille les dons de coloration délicate et vive de l'artiste. D'ailleurs, même à la place qu'elles doivent remplir, je n'y verrais nulle inconvenance, car pour nous, chrétiens, la Vierge n'est étrangère à rien de ce qui, dans l'humanité, est une souffrance, un devoir ou un dévouement, l'honnêteté dans le travail, la tendresse de la famille, un généreux élan de patriotisme. Mais, pour Dieu, que M. Humbert n'hésite plus, qu'il marche, qu'il peigne, qu'il achève, et qu'il ne soit plus troublé. Dix années de perdues en agitations, en incertitudes, en découragements, en inventions et en études superflues, n'est-ce pas assez de martyre pour un pauvre artiste, que l'on use ainsi comme à plaisir, dans la pleine fleur de son talent ?
Th. Maillot. — J'ai- déjà dit que liberté entière avait été laissée dès le principe à MM. J.-Fr. Millet et Gust. Moreau pour les sujets et l'ordonnance de leurs compositions, parce que les chapelles qu'ils avaient à peindre, isolées et fort écartées l'une de l'autre, ne pouvaient compromettre en rien, par la diversité de leur arrangement, l'unité de la décoration générale. Aussi ne nous sommes-nous pas inquiétés outre mesure de la différence de proportion dans les figures, proportion sensiblement inférieure à celle adoptée par les peintres des grandes compositions de la nef et des bras de la croix, et que l'on remarquera peut-être sur les deux parois en équerre où se déroule la procession de 1496 exécutée à la cire sur la muraille même par M. Th. Maillot, et dont il avait donné à M. le doyen l'explication suivante :
« Le sujet, puisé dans les manuscrits de la bibliothèque Sainte-Geneviève, représente la célèbre procession de la châsse de sainte Geneviève à Notre- Dame pour obtenir la cessation des pluies, qui durajent depuis trois mois et qui avaient fait déborder la rivière jusqu'au milieu de la ville, le 12 janvier 1496. — La scène se passe au bas de la montagne Sainte-Geneviève, où se trouve aujourd'hui le marché de la place Maubcrt. — Érasme, malade de la fièvre, y assistait (1). Voici ce qu'il en dit dans une épître à Nicolas Verner : « Il y a « trois mois qu'il pleut ici (à Paris) sans cesse; la Seine estant sortie de son « lit, a inondé la campagne et la ville. La châsse de sainte Geneviève a esté
(1) Et ce sceptique a infime remercié Sainte-Genevicve, en beaux vers latins, de sa guérison miraculeuse.
LES DÉCORATIONS DU PANTHÉON. 1 13
« descendue et portée en procession à Notre-Dame. L'évêque, accompagné « de son clergé et du peuple, est venu au-devant. Dans cette auguste céré- « monie, les chanoines réguliers conduisaient la relique, eux et leur abbé mara chant nu-pieds et quatre porteurs nus en chemises estant chargés de ce pré- « deux fardeau. Depuis ce temps-là, le ciel est si serein qu'il ne peut l'être * davantage. « Une gravure de la bibliothèque nationale fixe précisément à dix le nombre des porteurs de la châsse « à la magnifique procession faite le XI juin 1652 pour la paix. » Il en est de même d'autre part dans une miniature d'un très ancien manuscrit (bibliothèque Sainte-Geneviève) renfermant les statuts, signatures, noms (avec les dates) de messieurs les porteurs de la châsse sainte Geneviève. Ce même manuscrit enseigne de plus que le droit de porter la susdite châsse appartenait aux bourgeois de Paris. C'est dans ces dernières conditions que j'ai représenté au centre de ma composition la châsse de sainte Geneviève et ses porteurs nus en chemises et couronnés de fleurs et de feuilles ainsi que l'indique encore la même miniature. Le lieutenant civil et criminel, en armure, le prêtre revêtu d'une chape rouge, l'évêque avec mitre dorée marchant à la gauche de l'abbé de Sainte-Geneviève avec une une mitre blanche, sont dans l'ordre indiqué par le colleclarium ad usum prions hujus ecclesice (Sainte-Geneviève). Cet ordre m'a paru le même dans toutes les représentations du même sujet et je crois avoir mis exactement à leurs places le porteur de la croix, le prévôt des marchands, le prévôt de Paris, qui était un magistrat civil et militaire représentant le roi (biblioth. Sainte-Geneviève).
« Ces personnages, dans la suite de ma composition centrale, sont placés derrière l'abbé de Sainte-Geneviève. La procession se termine, comme l'indique l'extrait des registres du Parlement contenant les cérémonies qui se sont faites dans les processions de la châsse de sainte Geneviève depuis 1400 jusqu'à 1709, par les fanfares, fifres, trompettes, tambourins du roi et par ses gardes suisses dont j'ai mis le capitaine au premier plan devant la châsse et près d'un chanoine de Notre-Dame.
« La figure agenouillée sur des marches et placée tout à gauche de la seconde partie de ma composition représente Érasme. J'ai su, par M. le conservateur des manuscrits de la bibliothèque Sainte-Geneviève, qu'il habitait le collège Montaigu, situé près de l'abbaye de Sainte-Geneviève. J'ai cru ne pas commettre une grosse inexactitude en le mettant en scène sur le premier plan. La châsse de sainte Geneviève était souvent précédée par d'autres châsses et toujours par un grand nombre de religieux, corporations, etc. Je n'ai pu représenter que la partie la plus intéressante de la procession. — Le sujet du côté droit est le Miracle des Ardents. — Les compositions décoratives du haut représenteront : Sainte Geneviève guérissant sa mère aveugle; — sainte Geneviève ressuscitant un enfant ; — sainte Geneviève guérissant un possédé ; —
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sainte Geneviève pendant un orage. — Ce dernier sujet paraît d'une exécution difficile.
a Voici l'inscription placée sous mes deux panneaux et rédigée par M. 1» doyen de Sainte-Geneviève. — Panneau de gauche : « Sous le règne de « Charles VIII, au milieu d'un nombreux cortège, où figurent l'évèque de « Paris, l'abbé de Sainte-Geneviève, le clergé des paroisses et les corpora- « tions, le parlement et les autres cours souveraines. » L'inscription continue sous le panneau de face : « L'an 1496, le 12 janvier, la châsse de sainte Gene- « viève. portée par des bourgeois de Paris, vêtus de chemises de pénitents. « est conduite solennellement â l'église Notre-Dame pour obtenir la cessation « des pluies qui depuis trois mois désolent la ville. » — Dans ma composition^ d'ensemble, les deux panneaux ne représentent qu'un seul sujet ; la procession descend la montagne Sainte-Geneviève et passe sur un pont ou échailaudage de bois que je suppose à l'endroit où est aujourd'hui la place Maubert, A gauche, j'ai mis Érasme malade et agenouillé, les fifres, tambours de la garde du roi, le prévôt des marchands, le prévôt de Paris, l'abbé de Sainte-Geneviève, etc. Dans le panneau de face, à la suite, l'évèque de Paris, son clergé, le lieutenant civil et criminel icn armure), la châsse de sainte Geneviève entourée de différents religieux, un capitaine de la garde suisse, etc.
a La bibliothèque ne possède qu'une seule gravure, représentant « la mau gnifique procession de la châsse de sainte Geneviève, patronne de Paris, • faite le XI juin 1652 pour la paix ». Voici la description de cette gravure, qui m'a servi (faute de mieux) pour ma composition : la procession commence par les Cordeliers; les Jacobins viennent ensuite, puis les Augustins et les Carmes; ces ordres sont précédés de croix et de porteurs de cierges; ensuite les officiers et les archers du guet, châsse de saint M agio ire, clergé, châsse et chef de saint Paxent ou Passan, châsse de saint Martin, prêtres, chantres, porteurs de cierges, prêtres, châsse de saint Honoré et sainte Opportune, prêtres, chantres avec la chape, porteurs de croix, cha/ioines, ces derniers avec une chape dont la queue est portée par des enfants, châsse de saint Benoît, châsse de saint Médéric, clergé, châsse de saint Luquin, prêtres, chantres avec la chape, porteurs de croix, enfants de chœur, religieux, chanoines, personnages en costume civil le cierge â la main, la châsse de saint Marcel avec ses porteurs, un bourgeois, dignitaires de l'église, un hallcbardier, différentes bannières, les huissiers â verge, porteurs de cierges, porteurs de la châsse de sainte Geneviève nu-pieds, couronnés de fleurs, et enfin la châsse de sainte Geneviève, le lieutenant criminel, nombreux clergé, gens de justice, prêtres, chanoines, porteurs de crosses, l'archevêque de Paris sous un parasol, l'abbéde Sainte-Geneviève mitré, messieurs du parlement et chambres des comptes* pages, le gouverneur de Paris et messieurs de ville, hallebardier*. J'ai été-
LES DÉCORATIONS DU PANTHÉON. u5
bien entendu, obligé de retrancher beaucoup de choses inutiles à mon sujet.
u Conformément à une très naïve miniature tirée d'un manuscrit du temps et intitulée : Statuts, signatures, noms de messieurs les porteurs de la châsse de sainte Geneviève, j'ai fait porter la châsse par huit porteurs au lieu de quatre. Le droit de porter la châsse de sainte Geneviève appartenait aux bourgeois de Paris, orfèvres en grande partie. (Bibl. Sainte-Geneviève, manuscrits.) Cette miniature montre les porteurs en chemises, avec les bras et les pieds nus ; ils sont tous couronnés de fleurs ou de feuillage.
« Extrait des registres du parlement (Henri II) contenant les cérémonies qui se sont faites dans les processions de la châsse de sainte Geneviève depuis novembre 1400 jusqu'à 1709. Il est dit dans cet ouvrage que les fanfares, les trompettes, les tambourins du roi, ainsi que ses gardes suisses, marchaient à la suite de la procession. (Bibl. Sainte-Geneviève.)
u Dans une miniature du Collectarium ad usum prioris hujus eccUsias (Sainte-Geneviève), l'archevêque, en mitre dorée, marche â la gauche de l'abbé de Sainte-Geneviève, en mitre blanche. Devant eux marche un prêtre revêtu d'une chape rouge et portant un bougeoir (ainsi ai-je fait). L'ordre de la procession paraît le même que dans la première note. On voit deux châsses seulement dans le lointain.
« Là s'arrêtent les renseignements qui m'ont servi à la composition historique qui doit faire pendant au Miracle des ardents dans la chapelle de sainte Geneviève et servir de fonds à sa châsse. — Les panneaux du haut, comme dans les autres peintures décoratives du Panthéon, auront des fonds d'or et représenteront des sujets tirés de la vie de sainte Geneviève. »
J'ai supposé plus haut que les peintures de M. Jos. Blanc, en regard de celles de M. H. Lévy. donneraient aux spectateurs l'impression d'une tapisserie d'après J. Romain placée en regard d'une tapisserie d'après Rubens. .^ajouterai ici que la chapelle de M. Th. Maillot leur produira, entre les deux, l'effet d'une tapisserie flamande du commencement du xvi* siècle. La manière dont M. Maillot a entendu et exprimé les sujets qui lui étaient confiés, est celle d'un contemporain d'Holbein : c'est la naïveté de l'époque, même conscience d'exécution, même sincérité pleine de bonhomie dans l'interprétation de ces attitudes et de ces têtes ingénuement dévotes et nobles à la fois. On dirait une miniature agrandie de cette date, et c'est pourquoi la pro~ portion des personnages ramenée à la grandeur à peine naturelle, n'a rien qui me blesse dans une scène qui, traitée en son temps, n'aurait pas été comprise d'autre taille par les maîtres qui nous ont donné les miniatures, ou les vitraux, ou les tapisseries que l'on sait. La procession de 1496, exécutée dans un sentiment et avec un tempérament si particuliers par M. Maillot et qui restent si
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français à côté des pastiches belges de M. Lcys d'après les vieux maîtres du môme temps, ont été singulièrement goûtés de ses plus illustres confrères et ont prouvé l'élasticité vraiment admirable de notre école. Depuis lors, M. Maillot a dessiné avec le même soin, la même précision que son premier carton, celui où est représenté le Miracle des Ardents, destiné à la décoration du côté droit de la chapelle et il en a, dès l'an passé, achevé de peindre la partie qui touche à l'autel, avec son sens historique tout spécial ; il a pris les éléments de cette nouvelle composition dans le chapitre V de la Vie de sainte Geneviève de l'abbé Saint- Yves : <« L'an 1 1 29 et 11 îo, sous le règne de Louis « le Gros, le royaume fut désolé par une maladie pestilentielle, appelée feu « sacré. C'était une inflammation vive et ardente, qui attaquait les pieds, les « mains, le sein, le visage des malades et les conduisait en un instant au <• tombeau. Une multitude de tout Age et de tout sexe périt victime de ce « fléau. L'art des médecins s'étant trouvé inutile pour arrêter le mal, les peu- « pies recoururent aux prières et implorèrent particulièrement la protection de « la mère de Dieu. Il se fit à cette occasion un grand concours à la cathé- « drale, et l'église se trouva tellement encombrée par les malades apportés de « la ville et des lieux circonvoisins qu'à peine restait-il assez d'espace pour la « célébration de l'office divin et pour l'offrande du peuple. — Étienne, évèque « de Paris, surnommé le Père des Pauvres et déjà recommandable par son « zèle à exercer les devoirs de l'hospitalité, fut touché de la foi de ce peuple « affligé. Il ordonna, en conséquence, que l'on se rendrait processionnelle- « ment à l'église cathédrale avec les diverses reliques des saints et en chan- « tant les litanies, afin de fléchir la colère de Dieu par l'intercession de ses « plus fidèles serviteurs. Le fléau, néanmoins, continuait toujours ses ravages. <■ L'évêque alors se rappelant les grands miracles opérés par l'intercession de a sainte Geneviève et notamment cette inondation terrible qui recula tout à « coup à l'aspect de son ancienne demeure, voulut joindre à toutes ces sup- « plications l'invocation de cette grande sainte. Et, comme l'église de Sainte- « Geneviève était exempte de sa juridiction, il alla exposer aux chanoines de « cette église le désir qu'il avait de faire porter processionnellement le corps « de sainte Geneviève à la cathédrale, les conjurant de ne pas s'y opposer et « joignant même les larmes à ses instances. Les religieux accédèrent avec « joie A sa demande et l'on se mit en devoir de part et d'autre de faire pour la « cérémonie tous les préparatifs convenables. L'évêque ordonna un jeûne « général. De leur côté, les religieux choisirent, pour porter la châsse, ceux « d'entre eux que leur âge et leur piété rendaient plus dignes de cet honneur. << Ceux-ci, pour s'y mieux disposer, joignirent aux préparations spirituelles. « c'est-à-dire aux prières et aux jeûnes, les préparations corporelles, savoir le « bain et la netteté des vêtements. — Au jour convenu, le corps fut descendu
LES DÉCORATIONS DU PANTHÉON
« par les religieux destinés à le porter, tandis que les autres frères, pros- « ternés dans l'église, récitaient des prières. Pendant ce temps, l'évêque, « accompagné du clergé de Notre-Dame et d'un grand concours de peuple, « arrivait à l'église Sainte-Geneviève. De là, on se mit en marche et la pro-
< cession se dirigea vers la cathédrale. Les rues étaient encombrées de peu- « pie accouru de toutes parts, ce qui ralentit considérablement la marche. « Elle fut aussi beaucoup retardée par le soin que prit Etienne de faire «• compter exactement le nombre des malades. Le vertueux évêque avait déjà « un pressentiment de la grâce qui allait être accordée. Effectivement, au « moment où la châsse entra dans l'église cathédrale, tous les malades furent « subitement guéris par le simple attouchement de la châsse, à l'exception de « trois, qui probablement avaient manqué de foi et de confiance en Dieu. « Aussitôt ce n'est dans toute l'église qu'une acclamation générale. Chacun
• élève la voix et s'efforce de témoigner par des cris son admiration. L'évêque « et le clergé, attendris jusqu'aux larmes, veulent parler au peuple et l'exhorter « à la reconnaissance envers le ciel ; mais après avoir vainement essayé de se « faire entendre au milieu des clameurs, ils prennent le parti de joindre leur « voix à celle du peuple. — Cependant, les habitants de la cité, voyant ce c grand miracle, commencèrent à s'écrier qu'il fallait garder dans la ville ce « précieux trésor, comme une sauvegarde assurée; les chanoines alarmés se « mirent aussitôt en devoir de reporter la châsse en son église. Déjà le peuple c commençait à s'y opposer et les en aurait empêchés, sans l'autorité de per- « sonnes de marque qui protégèrent le retour des reliques au lieu de leur « repos. Toutefois, les chanoines de Sainte-Geneviève ne purent rentrer dans « leur église que fort avant dans la nuit, tant était grande l'affluence du peut pie.— Les malades guéris subitement en cette occasion étaient au nombre « de cent. Il est inutile d'observer que l'église cathédrale n'avait pas alors la c même étendue qu'aujourd'hui. Mais la protection de la sainte ne se borna t pas à ce nombre, qui, déjà grand en lui-même, était peu considérable par « rapport à la multitude des pestiférés. A dater de ce jour, le fléau, dont on
« n'avait encore pu arrêter les ravages, se ralentit peu à peu et bientôt cessa •
• de désoler le royaume. — L'année suivante, le pape Innocent II étant venu t à Paris, voulut que l'on fit sur ce miracle des enquêtes juridiques, et or- « donna que la mémoire en serait conservée par une fête solennelle. Cette « fête, connue sous le nom de Sainte-Gcneviève-du-Miracle des Ardents, « se célèbre le 26 décembre. De plus, on construisit, ou plutôt on rétablit c une petite église près de la cathédrale et on lui donna le nom de Saintec Geneviève-du-Miracle-des-Ardents. Cette église, désignée aussi quelque-
< fois par le nom de Notre-Dame-la-Petite, se trouvait sur l'emplacement de « la maison qu'avait occupée sainte Geneviève. Elle fut démolie en 1747,
ti8 SOUVENIRS D'UN DIRECTEUR DES BEAUX-ARTS.
« quand on construisit l'hôpital des Enfants-Trouvés. L'histoire du miracle « nous a été conservée par plusieurs historiens contemporains, et notamment « par un des chanoines qui s'y trouvait présent. »
La manière dont M. Maillot a interprété le sujet du Miracle-des-Ardents n'a rien de commun avec celle du fameux tableau de Doyen, loué par Eugène Delacroix, et qui se voit encore aujourd'hui sur son autel de l'église Saint- Roch. M. Maillot a peint l'histoire avec la sincérité du chroniqueur, qu'il vient de citer: c'est dans l'intérieur de Notre-Dame, envahie par la foule et où les précieuses reliques viennent d'être posées à terre, que la cohue des malades et des mourants, riches et pauvres, jeunes et vieux s'empressent avec ferveur autour de la châsse, et commencent à ressentir la guérison miraculeuse; ce sont les processions des religieux encapuchonnés qui se déroulent au fond sur les degrés de la cathédrale ; c'est, à droite, le bon évéque Étienne, debout devant le maître-autel, au milieu de ses diacres et de ses moines et invoquant ardemment la bénédiction divine. Point de fracas, du reste, dans la pieuse ordonnance, ni même dans l'expression des figures. Cela se souvient autant du Memling de Bruges, que du Lesueur des Saints Bruno, la même foi naturelle, la même simplicité dans le caractère des visages, la même naïveté d'exécution. Cette belle composition, divisée, comme la précédente, en deux panneaux placés en équerre, fera le digne pendant de l'inondation de 1496.
Lameire. — Mais, derrière les autels de la Vierge et de sainte Geneviève, encadrés par les peintures de M. Humbert et de M. Maillot, se trouvait un entrecolonnement vide, et faisant fond aux statues des deux saintes, et où ni l'art du peintre ni celui du sculpteur ne pouvaient trouver leur emploi. Je pensai qu'il y avait place là pour une tapisserie d'ornement, et M. Lameire fut chargé de composer le carton d'un grand tapis qui différerait, dans son double exemplaire, par certaine variété dans ses attributs, et qui serait exécuté aux Gobelins en point dit de la Savonnerie. L'invention de cet ouvrage, d'une dimension inaccoutumée, n'était point d'une disposition facile, et l'artiste, malgré son rare savoir et son goût éprouvé, dut s'y reprendre à plusieurs fois pour satisfaire les observations de la commission des Gobelins. Il est certain aujourd'hui que ces deux superbes tapisseries de sainte Geneviève, terminées au printemps de 1884 et que le public a pu admirer aux Champs-Élysées, dans l'exposition des manufactures nationales annexée à celle de l'Union des arts décoratifs, laisseront de l'art de la Savonnerie, — dont ils seront peut-être les derniers produits de pareille importance, car le procédé en est de plus en plus délaissé, — un souvenir très favorable aux artisans de notre siècle et à la direction de A. Darcel.
LES DÉCORATIONS DU PANTHÉON. 119
Voici d'ailleurs l'explication que j'en trouve parmi les notes remises par les artistes à M . l'abbé Bonnefoy :
« Les deux tapisseries exécutées d'après les cartons et modèles de M. Ch. Lameire, par la manufacture des Gobelins, et destinées à l'ornementation des deux chapelles du transept de la basilique de Sainte-Geneviève, mesurent chacune Qm,3Q de haut, sur 3«,8i de large. Le modèle destiné à la chapelle de sainte Geneviève et qui est en cours d'exécution à la manufacture, affecte, avec les éléments plus vigoureux du style Louis XIII, le style Louis XV, afin de rappeler l'époque de l'édification du monument. Le fond est pourpre chaud; l'ornementation s'enlève en clair. Le fond de la bordure est la même, afin de bien faire compter toute la tapisserie d'une extrémité à l'autre. Cette bordure est formée par un quadrillé rehaussé en clair avec des motifs rosaces intercalaires. — Le motif supérieur de la tapisserie proprement dite reproduit la médaille de bronze que Pévêque d'Auxerre remit à Geneviève enfant. De ce point, des guirlandes de fleurs et de feuillages se déroulent et vont s'attacher sur la bordure. Elles forment dais et couronnent le motif principal. — 11 est conçu dans l'esprit des grands motifs d'armes de France, avec pavillon et tenants connus sous le nom de grandes chancelleries (le papillon, ou tente royale, sous lequel deux figures d'anges ou d'animaux symboliques tiennent l'écu).
« L'écu des armes de la ville dont sainte Geneviève est la patronne, occupe le milieu d'un cartouche bouclier aux écailles d'or ; la place des honneurs est occupée par un agneau à genoux entouré de gerbes de blé et de fleurs des champs; il repose sous un lambrequin vert agrémenté d'or. — De chaque côté du cartouche et sortant de gaines y attenantes, sont deux figures en grisaille-camaïeu : le Courage civique, représenté par un Franc chevelu qui tient la framée et le casque ailé; et la Bienfaisance, sous les traits d'une jeune femme voilée qui distribue le pain de l'aumône.— Au bas du cartouche, sur un volumen déroulé et volant, la devise Pro Palria, et au-dessous, un lion de face aux ailes déployées symbolise la Force. Sa queue double donne naissance à deux gigantesques rinceaux camaïeu colorés qui se déroulent sur le fond et forment l'ornementation principale. — Puis une large litre formée de guirlandes de chêne termine la tapisserie.
« La tapisserie de la chapelle de la sainte Vierge offre la même disposition et une grande similitude dans l'ornementation; seulement le ton général de la teinture est bleu. — La guirlande offre un mélange de roses, de lis et de pivoines. Une couronne de roses blanches est placée au sommet, de même que la médaille de sainte Geneviève. Le cartouche milieu reproduit le monogramme de la sainte Vierge. Il est dominé par une couronne d'étoiles rayonnantes et les deux tenants sont deux figures d'anges ailés, sortant de
gaines, et qui tiennent le cartouche. Le volumen déployé redit la parole: Ave, Maria, gratta plena. — Au-dessous et faisant vis-à-vis au lion, l'ange Gabriel, incliné comme au jour de l'Annonciation, étend ses deux ailes. Derrière lui, deux rinceaux vigoureux en camaïeu colorés courent sur le fond. — Au bas, une large litre avec grecque et trois guirlandes de térébinthe, symbole de l'incorruptibilité de la Mère de Dieu. »
Ces deux tapisseries ne furent pas les seules commandées pour la décoration de l'église Sainte-Geneviève. Saint Michel, l'un des plus glorieux patrons de la France, et qui donne son nom au quartier de Paris le plus voisin de la basilique, avait été oublié dans les figures peintes ou sculptées pour le monument. M. L. Olivier-Mcrson fut chargé de peindre à l'huile un grand carton représentant l'archange vainqueur du démon, et ce carton serait exécuté aux Gobelins pour la tapisserie en être placée dans la salle dite des Évôques qui fait, au fond à gauche de l'édifice, pendant à la sacristie. Nos lecteurs se souviendront d'avoir vu la peinture de M.Merson, d'un beau ton doux et harmonieux, avec quelques colorations éclatantes, au Salon de 1875, et presque en même temps la tapisserie, d'une prodigieuse fidélité, parut à l'Exposition universelle de 1878. Elle est depuis lors placée au fond de la salle du Panthéon à laquelle elle avait été destinée.
Hébert. — J'arrive au cul de four de l'abside, où je voulais faire aboutir avec éclat et comme résumer la pensée de l'œuvre. Ce cul de four devait être, comme les autres parties de la muraille du monument, décoré de peintures maroufflées. Mais le jour où je fis choix de M. Hébert pour exécuter une composition que j'avais toujours conçue comme devant produire l'effet grandiose des mosaïques byzantines, et où je projetais de renouveler, dans des conditions meilleures, la tentative faite par M. Picot à l'église Saint- Vincent-de-Paul, d'un Christ aux proportions surnaturelles, je pris le parti décisif d'employer à l'exécution du carton de M. Hébert l'atelier de mosaïstes qui, sur ma proposition, avait été créé à Sèvres. Nul plus bel usage, ni qui montrât mieux sa véritable destination pour le décor magnifique de nos monuments, ne pouvait être fait de cet atelier, lequel, en somme, faute d'avoir su trouver l'emploi de ses très habiles praticiens, n'a donné jusqu'à cette heure à notre pays que la frise extérieure de la manufacture de Sèvres, quelques piédestaux pour des bustes à Sèvres et à l'École des beaux-arts, et la restauration à Saint-Germain de la grande mosaïque du Bellérophon.
De son côté, très vivement ému de l'espoir d'une telle interprétation de la tâche à lui échue dans le Panthéon, Hébert partait précipitamment pour l'Italie; il allait à Venise, à Ravenne, à Rome et jusqu'à Palerme, recueillant ardemment sur son chemin tout ce qui pouvait lui fournir une note decolo-