‹ Souvenirs d'un directeur des beaux-artsChapitre 88 sur 88 · L.ES DÉCORATIONS DU PANTHÉON. i i · texte numérisé non relu

L.ES DÉCORATIONS DU PANTHÉON. i i

ration, une ligne caractéristique pour la forme et l'attitude de ses figures. Tous les artistes ont été émerveillés, à son retour, de la moisson d'aquarelles admirables recueillies par lui, et dans lesquelles par avance se devinait l'œuvre à éclore. L'esquisse, en effet, sortit aussitôt et tout naturellement du germe, et qui l'a vue dans l'atelier du peintre, en son caractère un peu raide et sauvage, et qui a vu plus tard la composition exécutée au tiers de la proportion réelle, et enfin les cartons des colossales figures destinées à servir de modèles aux mosaïstes, a pu présager l'impression de grandeur émouvante que l'aspect de cette abside produirait dès l'entrée sur le visiteur du monument. La composition en elle-même est fort simple, comme il convient d'ailleurs pour la plus puissante portée à distance de cette impression religieuse et mystique dont je parle, et le lecteur en jugera par la description suivante de l'artiste. On remarquera, en cette description primitive, l'omission, dans la grande composition du cul de four, de la figure de Jeanne Darc qui plus tard y a trouvé place, à gauche, auprès de la Vierge debout ; mais on verra aussi, qu'à l'origine, M. Hébert réservait Jeanne Darc pour l'un des trois « sujets» devant remplir le dessous de sa composition principale.

Abside de Sainte-Geneviève. — «Au milieu, dans le haut et debout, le Christ montre à l'Ange de la France la destinée de son peuple; de la main droite levée, il ordonne, il règne, il soumet. Christus régnât, vincit, imper jt; (ces paroles seront écrites en lettres d'or sur la bande bleue qui sert de base à la composition) (i). — A la droite du Christ, la Vierge intercède pour la France dans l'attitude des orantes antiques. — A sa gauche, et un peu en arrière, l'Ange de la France, l'épée à la main, regarde et se résigne dans l'attente de l'avenir. A coté de lui, sainte Geneviève, un genou en terre, en bergère, un agneau sous le bras, la houlette dans la main droite, intercède pour sa ville symbolisée par le vaisseau .

« Trois sujets en dessous de cette composition ; tous trois à fond d'or comme celle qui est au-dessus :

« i° Baptême de Clovis, par saint Remy, en présence de sainte Clotilde. Le roi, vêtu de peaux, vaincu par le Christianisme;

* 2° La Royauté française à son apogée représentée par saint Louis, avec la Justice et la Force de chaque côté de son trône;

(i) Cette inscription fournie par Hébert et qui était déjà une modification à celle proposée par moi comme plus spéciale à un monument national français : Vivat Christus qui diligit Francos, a été dans l'exécution finale transformée, par décision administrative, en celle-ci, traduction du sujet indique à l'artiste : Angelum Galliae custodem Christus patrice fata doect. M. Lcblant, m'a-t-on dit, serait l'auteur de cette phrase latine épigraphique, d'un tour concis et heureux.

« 3° Jeanne Darc entend les voix qui l'appellent à la délivrance de son pays ; elle laisse tomber son fuseau pour prendre l'épée et l'étendard.

« Dans les deux panneaux longs qui touchent la base de l'abside: Charlemagne couronné par Léon III à Saint-Pierre; Napoléon couronné par la Victoire rouvre les églises. »

Napoléon tient déjà sa place dans l'un des pendentifs de Gérard et dans le fronton de David, et Charlemagne occupe toute une muraille, confiée à M. II. Lévy. Prévoyant le cas où la première de ces deux grandes figures historiques ne serait pas agréée par le ministère, M. Hébert avait eu la pensée de substituer, si besoin était, aux deux empereurs, un chevalier des croisades et une sœur de charité. Moi, depuis lors, songeant que M. Hébert aurait amplement satisfait à sa tâche le jour où il aurait exécuté l'œuvre immense du cul de four, sans plus parler de la frise qui devait courir audessous de la future mosaïque, j'avais imaginé qu'on pourrait remplir la partie basse de l'abside par la superbe composition en grisaille de M. Chenavard, « les Catacombes surmontées du triomphe romain », rappel intéressant d'une entreprise antérieure de décoration du Panthéon. Mais le temps nous reste, pour songer à l'emploi de cette muraille, jusqu'au jour où les grandes orgues de la basilique reprendront leur place au-dessus de l'entrée du monument.

Le Figaro du 27 août 1884, en annonçant la découverte aux yeux do public de «l'immense mosaïque de l'abside» du Panthéon, a donné de l'œuvre telle qu'elle apparaît aujourd'fiui en sa forme définitive, en sa forme éternelle, une brève description qui en définit bien le sens, telle que doit l'avoir rêvée M. Hébert, et qui n'est pas inutile ici, même après celle fournie par l'artiste :

« Le Christ, debout au milieu de la composition, tient de la main gauche le livre des destinées ; de la main droite, il commande aux événements qui se déroulent devant lui, représentés par les peintures de MM. Cabanel, Puvis de Chavannes, Bonnat, etc., et qui résument l'histoire mystique de notre pays. L'Ange de la France, à la gauche du Christ, l'épée nue à la main, semble, à l'expression de douleur qu'on lit dans ses yeui, assister à quelque lamentable désastre du pays dont il est le gardien; mais l'attitude de toute la figure, la main gauche qui se cache sous le pli du manteau militaire et s'appuie sur le fourreau de l'épée, tout dans ce vaincu semble dire que de beaux jours peuvent luire encore pour la patrie. — A gauche, l'auteur a placé suppliante la bergère sainte Geneviève, patronne de l'église de Paris, et à droite la grande Lorraine Jeanne Darc avec son armure, sa jupe rouge et son visage de suppliciée. La martyre n'a pas d'auréole ; mais la Vierge, la grande consolatrice est auprès d'elle, lui

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mettant la main sur l'épaule et la présentant au Sauveur en signe d'adoption. » — L'auteur de cette note n'a omis qu'un détail, c'est qu'on pourrait reconnaître dans le profil de la blonde sainte Geneviève, le portrait de la femme du peintre, et M. Hébert ne pouvait choisir plus noble modèle. 11 m'est aussi revenu que l'auteur des cartons avait trouvé dans les traits du jeune brave écrivain d'art, M. Jos. Peladan, bien connu des lecteurs de f Artiste, le premier type de la tête de son Christ.

C'est le samedi 4 août 1884, qu'Angelo Poggesi a eu le bonheur d'enfoncer le dernier petit cube émaillé qui, terminant la main, longtemps inachevée, de la sainte Geneviève, complétait l'œuvre de la mosaïque du Panthéon;—- et la joie a dû être immense et l'orgueil bien légitime au cœur d'Hébert, en voyant, le mercredi 20 du môme mois, tomber jusqu'en-dessous de l'inscription, le rideau blanc qui cachait d'en bas le travail des mosaïstes et la belle tenue des personnages et le bel effet de couleur de l'ensemble, le jour des deux fenêtres de côté se reflétant dans l'or du fond et l'illuminant comme un soleil couchant sur lequel se détachaient majestueusement ses grandes figures; — et tout cela per Véterniià, comme disait de la mosaïque le vieux Ghirlandajo.

L'exécution en mosaïque des cartons d'Hébert dans l'abside du Panthéon pourrait fournir l'un de ses chapitres les plus intéressants à l'histoire de cet art en France.

Le 25 juillet 1875, j'avais adressé à M. le ministre des beaux-arts un rapport qui débutait ainsi :

« J'ai eu la pensée de vous proposer l'établissement à Sèvres d'un atelier de mosaïstes, le jour où j'ai vu l'admirable usage que venait de faire de la mosaïque M. Garnier dans la décoration de l'avant-foyer du nouvel Opéra, et où j'ai su qu'il avait dû recourir pour ce travail à l'habileté d'artistes italiens. Je me suis dit que la France, pays de tant d'industrie et qui possède en elle-même l'élément et le goût de tous les arts, ne devait pas rester, par ce côté, tributaire de l'étranger, et que dans un climat plus destructif de la peinture ordinaire que celui de Venise, de Ravenne et de Rome, la mosaïque, par son éternelle résistance aux influences extérieures, était particulièrement destinée à rendre les plus grands services à la décoration de nos monuments publics... »

Et M. de Cumont avait approuvé ce rapport.

Six mois après, en février 1876, toutes les ressources ayant été prévues pour les premiers besoins de l'organisation et de l'installation de cet atelier, j'obtenais que M. Gerspach, chef du bureau des manufactures nationales, partit pour Rome, avec une mission qui avait pour points principaux de « solliciter de la bienveillance du saint-père : i° la permission d'étudier au

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Vatican la fabrication de la mosaïque ; — 2° la permission de prendre le relevé des fours à cuire les émaux et le modèle de tous les outils; — 1° l'autorisation pour quelques artistes de prendre du service, pour un an au moins et deux ans au plus, auprès du gouvernement français; enfin l'acquisition des provisions de smaltcs, indispensables à nos premiers travaux. » De plus, M. Gerspach, pour l'instruction des futurs élèves de l'atelier de Sèvres, avait à cœur de nous rapporter des estampages nombreux d'après les mosaïques anciennes et son premier soin, après avoir parcouru les églises de Rome les plus riches en merveilles de ce genre, avait été de fixer son choix, d'accord avec M. Lenepveu, notre directeur alors de la villa Médicis, et ce choix allait du neuvième au dix-septième siècle. Obtenir les autorisations nécessaires à l'exécution de ces estampages, fut, chose singulière, la partie de beaucoup la plus difficile de sa mission. 11 y réussit pourtant, grâce à sa nature tenace et infatigable, qui ne se laissait rebuter par nul obstacle des lenteurs accoutumées et des formalités italiennes. Notre mission de la mosaïque et l'activité du missionnaire mirent Rome en branle durant tout le mois de mars 1876. Il avait gagne à son jeu, par notre excellent ambassadeur M. de Corcelles, tous les grands officiers de la cour pontificale, depuis le cardinal Antonelli et Mir Patrizzi, et M*r Thcodoli, jusqu'au commandeur de Rossi et M. Visconti, architecte des édifices de la papauté, et le professeur Consoni, directeur d'art de la manufacture du Vatican. Quant au bon, au grand, au saint pape Pie IX, il s'était montré, dès la première heure, favorable à notre entreprise. Il en causait volontiers pendant ses promenades avec les cardinaux et M'r Place, évêque de Marseille, et chargeait M*r Theodoli de répéter c qu'il avait été heureux d'avoir pu réaliser les désirs du gouvernement français». — M. Gerspach m'écrivait presque chaque jour pour me tenir au courant de ses allées et venues, de ses démarches et de ses négociations. Je ne puis résister à l'envie de transcrire ici le touchant récit qu'il m'envoya, le 17 mars, de l'audience particulière qu'il venait d'avoir du saint-père :

« Je me suis rendu au Vatican ce soir, à sept heures. Ces grands escaliers, ces salons d'une magnificence imposante étaient plongés dans une demi-obscurité mystique. Aussitôt j'ai été conduit auprès du saint-père. Il était seul dans son cabinet de travail. Je me mets à genoux devant lui. Je baise la main qu'il me tend. En indiquant que je dois me relever, il me montre un siège, mais je reste debout.

« — Je vous vois avec plaisir, dit-il. Vous allez aussi fabriquer la mosaïque en France?

« — Oui, grâce à la bienveillance de Votre Sainteté.

t — Avez- vous été content de M«r Theodoli ? ajouta-t-il en souriant.

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t - Oui, Très Saint-Père. M*r Thcodoli a suivi rigoureusement les ordres de Votre Sainteté, et il a été extrêmement 'aimable.

« — Vous allez prendre mes artistes (en souriant) et mes smaltcs ?

• — Puisque Votre Sainteté a daigné m'autoriser.

« — The'odoli m'a dit que vous preniez les meilleurs artistes. — Êtesvous d'accord avec eux ?

« — Ce n'est pas encore tout à fait fini, mais j'espère que cela s'arrangera. J'ai écrit à mes chefs, en leur faisant part de l'extrême bonté de Votre Sainteté.

« — Oui, c'est beau la mosaïque. — (Puis après un instant de réflexion comme s'il cherchait la phrase en français^ : C'est bien. — La France a pensé à cela avec toutes ses préoccupations. Ah ! vous avez été bien malheureux, mais à présent cela va mieux. C'est un signe de la protection directe de Dieu. — Hé! je souhaite bonheur à votre petit établissement.

« — Il sera petit, mais avec la protection que lui accorde Votre Sainteté, nous réussirons.

« A ce moment je me disposais à exprimer mes remerciements. Le Pape me dit de rester.

« — Vous emmenez deux mosaïstes ?

« — Oui, Très Saint-Père.

« — Et vous les ferez aider par des Français ? Vous emportez aussi des smaltes?

« — Msr Theodoli a bien voulu m'autoriser à les choisir.

t — Ce sera un petit commencement, mais cela prendra de l'importance. Mes artistes ont aussi été en Russie; je crois que cela ne va plus très bien, je ne sais pas pourquoi. Mais en France, je crois que cela ira bien... Avezvous des tableaux de mosaïque déjà à faire ?

« — Oui, Très Saint-Père, dans des églises de Paris, et à la cathédrale de Marseille peut-être.

« — Elle est grande et ce sera cher.

« Ici le pape a fait un geste qui voulait dire : • La France est riche. » « A ce moment, j'ai voulu prendre congé, mais le saint-père a repris : « — Êtes-vous depuis longtemps à Rome ? Quand partez-vous ) Vous allez à Paris ?

« — Je vais aller à Ravenne et à Venise.

t — Vous avez raison; il y a là de belles mosaïques. — Et c'est à Sèvres que vous ferez la mosaïque ?

« — Oui, Très Saint-Père.

« — Je connais bien ; c'est une fabrique magnifique.

• — Je me permets, au nom de mes supérieurs, d'exprimer a Votre Sainteté toute notre reconnaissance.

« — Dites-leur que je fais cela avec plaisir.

« Puis le saint-père m'a parlé de ma famille. Je lui ai dit que je n'avais que ma mère et que j'implorais sa bénédiction pour elle. Et je me suis mis à genoux. Le saint-pere s'est levé et a prononcé les paroles sacramentelles. 11 m'a relevé, m'a tendu sa main que j'ai baisée, et a dit plusieurs fois: Adieu ! adieu !

« Je suis parti, et c'est sous cette profonde émotion que je vous écris. »

Les négociations avec les artistes étaient chose fort délicate. Il était difficile d'obtenir d'habiles gens, occupant une situation considérable dans l'atelier célèbre du Vatican, une expatriation de plusieurs années, à moins de conditions bien tentantes, que notre budget, hélas! ne nous permettait guère d'offrir. Un homme était désigné en première ligne, de l'aveu de tous, et par les morceaux de son œuvre, que M. Gerspach avait vus luimême à Saint-Paul, comme le « mosaïste le plus distingué du Vatican, où il travaillait depuis vingt-deux ans, — de l'Italie môme » ajoutait-on. « C'est un artiste, m'écrivait Gerspach, il fait la figure et l'ornement ; il dessine, il a du goût ; il est de taille à exécuter le projet d'Hébert, quel qu'il soit, et le saint-père l'a toujours employé pour les travaux les plus difficiles. »

De plus, il parlait français, point fort important pour former à Paris l'éducation de jeunes mosaïstes français. C'était M. Angelo Poggesi. — Il nous fallait avec lui un bon praticien de second ordre, qui regardât Poggesi comme son maître, et le pût suppléer dans la conduite des ornements, et Devecchis avait fait ses preuves dans les ornements de la façade de Saint- Paul-hors-des-Murs et dans ceux de l'intérieur de Saint-Pierre.

Les pourparlers furent longs, car il fallait tout prévoir et loger et chauffer décemment ces pauvres frileux, exilés volontaires, et qui en réalité ne se montraient pas trop exigeants, puisque leurs confrères avaient obtenu des conditions deux fois plus avantageuses du gouvernement russe; je dois dire que je ne rencontrai aucune difficulté auprès du ministre, auquel j'avais à soumettre d'urgence chaque point de la négociation. Une fois venus en France, nos deux maîtres mosaïstes furent installés dans une série de salles de la nouvelle manufacture de Sèvres, et c'est là que M. Poggesi, resté bientôt seul par le départ de Devecchis le père, organisa son matériel et sa petite troupe d'apprentis, en les instruisant peu à peu des premiers éléments de son art.

En ce sens, M. Poggesi a été un fondateur d'école admirable, mettant lui-même la main à tout, plein de patience et de douceur.

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Nous lui donnâmes comme première besogne et comme matière à essais, la grande frise de dix mètres de longueur, composée par Lameire, et destinée au fronton et comme à l'enseigne de la nouvelle manufacture; et c'est là encore, je le répète, que furent exécutés les piédestaux destinés à des bustes pour Sèvres et l'École des beaux-arts. Tout cela n'était que broutilles et une manière de préparation à la grande œuvre que j'avais résolue pour affirmer l'existence de notre atelier, et à laquelle Hébert naturellement poussait de tout son cœur.

Mais quelles lenteurs et quels retards, quels fâcheux tiraillements, quelles chicanes minutieuses, quelles navrantes indécisions semblant hésiter devant les grandes figures sacrées, qui allaient présider au monument; et pendant ce temps, pendant ces années, les pauvres mosaïstes restaient les bras croisés ou tout comme, s'occupant de leur mieux à exécuter d'après les dessins de Galland, la belle bordure cintrée destinée à encadrer la magistrale composition d'Hébert; dans cette immense bordure aux tons éclatants, M. Galland avait su combiner les richesses de l'ornementation orientale aveç les données traditionnelles des encadrements byzantins. — Quant à moi, j'ai bien cru que je ne verrais de ma vie ma pauvre mosaïque, et ce m'eût été un gros crève-cœur.

C'est le 30 juillet 1879 que commença le transport au Panthéon du mobilier de l'atelier de Sèvres. Quelques jours avant, Poggesi était venu travailler, sur les échafaudages déjà dressés, pour diviser et ponciver sur l'abside les ornements de l'arc extérieur, les lignes de pierres précieuses qui bordent cet arc et celles qui bordent les feuilles et grappes de raisin. Les deux premiers mosaïstes qui, sous sa direction, ont commencé, vers la fin d'août, cet arc extérieur, pierres précieuses, feuilles de vigne, etc., furent Choisy et Monvoisin, un peu plus tard, en octobre, Devecchis le fils. — Hébert avait fait crayonner au carreau, avec le plus grand soin, sa composition entière sur le mur de l'abside ; mais Dieu sait combien de temps ce superbe poncif mis à l'effet demeura inutile. Ce n'est qu'au bout de deux ans et demi, au printemps de 1882, que Poggesi put mettre la main à la tète du Christ, qu'il mena à fin en un peu plus de deux mois; et en même temps, pour hâter la tâche, Poggesi proposait à M. Gerspach d'appeler de Rome M. Vannutelli.

Poggesi, durant ces longs intervalles où les travaux s'interrompaient, tantôt par incertitudes administratives, tantôt faute de modèles — car Hébert comprenant l'importance de la partie jouée par lui dans une œuvre si nouvelle en notre temps, et dont il était si amoureux, et tourmenté par ses scrupules d'artiste, reprenait et remaniait sans cesse ses cartons ; il éprouvait parfois des terreurs singulières, motivées par les déviations

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des courbes de l'abside, qui pouvaient déformer les lignes et les mouvements de ses figures, et il fallait de loin en loin, chose fort grave, déplacer ou simplifier un contour ou une draperie, et ses appréhensions ont duré jusqu'à la dernière heure ; — Poggesi, durant ces longs temps, s'utilisait, comme les derniers de ses élèves, à l'exécution des ornements (i).

Plus tard, quand les figures furent commencées, il mit la main un peu partout pour la rectification des contours de ses praticiens, pour guider les lignes des cubes et le juste mélange des couleurs et des échiquiers. De là, malgré la part considérable que d'autres ont prise à diverses parties de très importantes figures, la belle unité de l'œuvre, et ce qui l'approprie au vrai chef de l'atelier. — Cependant il est curieux et juste d'indiquer, dans une telle besogne mémorable, le lot de chacun.

A Poggesi appartiennent en propre : la téte du Christ, la tète de la Madone avec la partie supérieure du manteau de la même figure et sa main gauche (la tète de la Madone a été exécutée du i" avril au 16 juin 1883) ; — la tète et la chevelure de la sainte Geneviève exécutées aussitôt après et environ en un mois et demi ; — il a aidé M. Vannutelli dans le nez et la bouche de sa Jeanne Darc, et a travaillé à cette même tète pour éclairer la joue et le cou ; et aussi à une partie de l'armure dans le collet.

M. Vannutelli était arrivé de Rome dans les derniers jours d'août 1882 ; il attaqua de suite et réussit brillamment la tête de l'Ange, qui était achevée et posée dans l'abside vers la moitié de novembre ; la main droite de l'Ange est aussi de lui, et aussi les ailes de l'Ange, où il fut aidé par Bonemainc. De lui encore, la main droite de la Madone, — et, à l'exception du collet, toute la cuirasse de la Jeanne Darc, avec la main droite , qui soutient la hampe du drapeau, la téte et la jupe rouge de la même figure.

J'ai dit que Choisy et Monvoisin, fils du vieux peintre de Sixte-Quint, avaient été les premiers employés aux ornements des bordures ; Choisy fut chargé d'exécuter les pierres précieuses du trône, le coussin, le drap vert

(1) Poggesi avait d'abord pensé, pour la facilité et la hâte des travaux, à découper, selon la forme des ornements, des morceaux de zinc dont il ferait, sur le mastic même de l'abside, remplir le vide de mosaïque ; mais les courbes écrasées de la voûte très gênantes pour les travailleurs et son obscurité durant les hivers qui eût retardé la besogne, l'engagèrent à user de nouveau du procédé, imaginé ou plutôt élargi par lui et déjà appliqué à la grande frise de Sèvres, c'est-à-dire de larges châssis chargés do pozzolanc, qui se prêtaient au travail prolongé de l'atelier; ce procédé, on s'en servait à Rome pour les ornements de Saint-Paul-hors-des-Murs, pour des morceaux larges comme la main ; mais, à Sevrés, Poggesi l'avait appliqué à des superficies qui mesuraient jusqu'à i-,;7 de haut, sur 1-. ç6 de large; et son système il l'avait communiqué à son confrère du Vatican, M. Bornia, lequel l'avait utilisé pour la grande restauration et le déplacement de la mosaïque de la vieille abside de Saint-Jean-de-Latran.

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qui le recouvre, partie de la robe rouge, la main, le bras droit, et le pied droit du Christ, le pied droit de l'Ange, la naufe de Paris, que tient la sainte Geneviève, la coiffe blanche de la sainte, la main qui tient cette naufe, le pied et le manteau. — Monvoisin, lui, pouvait réclamer partie de l'escabeau du trône, partie des draperies du Christ, la main gauche, le pied gauche du Christ, le pied gauche de l'Ange, partie inférieure de la draperie qui couvre la jambe droite de ce même Ange, la partie gauche des draperies blanches de la Madone, le corsage bleu, le bras droit et la partie supérieure de la jambe droite de sainte Geneviève. Puis, durant l'hiver 1883-84, Choisy avait exécuté la répétition de la tête de la Jeanne Darc, comme Monvoisin la tète de la sainte Geneviève, qui ont représenté notre atelier de mosaïque à l'exposition des arts décoratifs, en 1884, au palais des Champs-Elysées.

— Dcvecchis le fils, avait eu, pour sa part, toute la partie inférieure des draperies du Christ, la partie inférieure du vêtement blanc de la sainte Geneviève, la partie droite de la draperie de la Madone, depuis son épaule, jusqu'à la hauteur de la tête de la Jeanne Darc, toute la partie supérieure jusqu'au genou de la tunique rosée de l'Ange, y compris le bras qui tient le glaive, et il avait été fort mêlé, dès l'origine, aux travaux du fond d'or et des ornements.

En juillet 1881, la Direction des beaux-arts, voyant les cartons presque . complètement terminés, mettait à la disposition de M. Poggesi, pour son atelier de mosaïque, quatre jeunes élèves de l'École nationale des arts décoratifs : Chutât, Bonemaine, Loger et Darmas. Un mois plutôt, l'atelier s'était déjà recruté d'un pauvre diable d'Italien, né dans un petit pays près de Parme, Primavori, travailleur plein de talent et de volonté, et qui ne nous resta que quinze mois.

Il est parti depuis lors pour l'Amérique, où on le dit faisant fortune. — Tout ce petit bataillon s'était vite mêlé à la besogne, avec ardeur et intelligence, jusqu'à Callé, l'homme de peine de l'atelier, et ils ont tous mis la main à la grande œuvre, soit pour terminer les encadrements, non encore complets, de feuilles de vigne et de raisins, soit pour exécuter la longue frise de l'inscription, soit même pour aider M. Vannutelli ou M. Poggesi dans certaines parties des draperies, dans la tunique bleue ou les ailes de l'Ange, ou la jupe de la Jeanne Darc et le drapeau, soit même, comme Chutât, pour exécuter la main droite de la sainte Geneviève, qui fut le dernier morceau de l'œuvre, et où il fut aidé par son maître Poggesi, lequel, je l'ai dit, tenait à planter dans le mastic le dernier cube d'émail.

Une vive curiosité attendait l'œuvre d'Hébert, traduite par nos mosaïstes. — Dès l'automne de 1882, le vénérable archevêque de Paris

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était veau visiter le Panthéon, pour y juger, par les prémices de la figure du Christ, se détachant sur son fond d'or, de l'effet de la décoration nouvelle, à laquelle il s'intéressait en vue de sa basilique du Vœu national à Montmartre. Le successeur de Pie IX, le pape Léon XIII, s'y intéressait, lui aussi, sur ce que lui en avait raconté Poggesi dans l'un de ses voyages à Rome. — Dans les premiers jours de juin 1884, alors que l'œuvre touchait à sa fin, l'Académie des beaux-arts était venue en corps rendre honneur au mémorable travail de l'un de ses plus chers membres. — Le 5 août, le lendemain même du jour où avait été enfoncé par Poggesi le dernier cube de smalte, le président du conseil des ministres, M. Ferry montait à son tour avec Hébert sur l'échafaudage du Panthéon et se faisant rendre compte des procédés de la mosaïque, promettait de nouveaux travaux dans le Louvre à l'atelier qui venait de produire un si considérable ouvrage de l'art monumental entre tous. — Puis, le 8 août, le ministre de l'instruction publique et des beaux-arts, M. Fallières, et avec lui le directeur des beauxarts, M. Kaempfen, et la commission de la mosaïque, apportaient leurs félicitations à Hébert et aux mosaïstes qui l'avaient si grandement et si fidèlement traduit. Le lendemain, visite du nonce du pape, appréciateur compétent des choses d'art, auquel Hébert fit les honneurs de son abside ; Poggesi lui présenta M. Guilbert-Martin, l'un des hommes qui avaient le mieux et avec le plus de désintéressement mérité de notre œuvre ; car c'est lui, l'habile chimiste, qui, après des études et des essais* sans nombre, en ses laboratoires et ateliers de Saint-Denis, et possédé d'un goût particulier pour le bel art de la mosaïque, avait fourni la plus grande part des émaux. Dans mon rapport à M. de Cumont, je m'étais tout d'abord flatté de l'espoir que les chimistes de Sèvres, successeurs de ceux qui, jadis, par leurs savantes trouvailles, contribuèrent si puissamment à la résurrection en France de la peinture sur verre, se feraient forts d'alimenter de smaltes de tous les tons et de toutes les nuances, notre atelier français de mosaïque ; mais sauf quelques expériences heureuses de M. Salvetat, on n'avait rien pu obtenir en faveur de mon pauvre atelier, qui d'ailleurs même en son modeste coin, semblait gêner la maison, par horreur, sans doute, des recherches nouvelles ; si bien qu'un beau jour la manufacture de Sèvres avait poussé hors de son logis le groupe intéressant d'artistes qui pour œuvre de début lui avait décoré son fronton. Nous avions vécu sur les acquisitions premières au Vatican, et il y fallait revenir, quand M. Guilbert- Martin avait offert son aide, et avait peu à peu, et après les plus laborieux tâtonnements, approvisionné nos mosaïstes de toutes les plus riches matières que pussent réclamer leurs travaux. C'est lui, me dit-on, qui va fournir tous les émaux nécessaires à la grande tâche du Louvre. Tant

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mieux ; voilà, selon mon désir, la France affranchie, par ce côté encore, du tribut de l'étranger.

Hébert va s'en retourner là-bas, à la villa Médicis, gouverner pendant une seconde période, notre académie de Rome. Il y emportera le \uste orgueil d'une difficile et superbe tâche accomplie. En revoyant dans les anciennes basiliques de Saint-Jean-de-Latran, de Sainte-Marie-Majeure, de Saint-Pierre, de la Navicella, de Sainte-Pudentienne, les mosaïques où il vint retremper ses études, avant d'arrêter les lignes de son œuvre grandiose, son souvenir se reportera vers cette église Sainte-Geneviève, dont il ne comptait guère orner l'abside d'une décoration pareille, alors qu'il quittait Rome en 1871, après sa première direction.

Il pourra se réjouir de cette idée que jamais peut-être artiste n'a eu la bonne chance d'être traduit de la sorte, avec cette fidélité, ce sentiment, cette précision de caractère, avec une pareille sobriété des moyens, et une telle exactitude sans sécheresse. 11 retrouvera, hélas! Poggesi au Vatican; mais j'ai peur, en songeant aux nobles besognes prochaines, que l'absence de Poggesi ne laisse un vide dangereux pour une école si jeune encore et accoutumée à sa très douce et active discipline, qui veillait à tout et ne négligeait rien ; ce départ qu'on eût dû empêcher, ménagera péut-être quelques regrets aux artistes qui n'auront plus comme interprète le talent consciencieux et consommé de ce bon Poggesi.

Je me suis longuement étendu sur les cartons et la pratique de la mosaïque du Panthéon, d'abord parce que, en elles-mêmes, l'importance et l'étendue de cette mosaïque sont un événement pour les édifices religieux et civils de Paris et de la France ; et puis aussi, tandis qu'il reste encore à notre pays quelques peintres d'éducation solide, je voudrais qu'épris de la puissance et de la splendeur incomparables que le procédé assure à une conception simple et sobre en son ampleur, ces artistes, et les architectes qui utilisent leurs talents excitassent l'administration à un usage plus fréquent de la mosaïque. L'art n'a jamais connu, depuis les temps antiques, de procédé riche à la fois et robuste, fort du sentiment de son éternelle durée, qui puisse attacher aux murailles d'un temple ou d'un palais, plus de pompe auguste, plus de majesté ni de magnificence.

Galland. — Nos lecteurs se souviennent que la décoration ornementale du Panthéon a été confiée à M. Galland, en même temps que la Prédication de saint Denis.

« 11 fallait trouver un encadrement s'accordant avec les différentes compositions et colorations de chaque artiste.' Le parti adopté a répondu à ces exigences.

i3a SOUVENIRS D'UN DIRECTEUR DES BEAUX-ARTS.

« Pour n'accuser aucun style qui aurait pu lutter avec le caractère de l'époque déterminée par chaque sujet, on a fait choix d'une ornementation de feuillages. Ces guirlandes, d'une coloration neutre, arrêts de cartouches, avec inscriptions explicatives du sujet et monogrammes, forment la composition de ces bordures.

« M. Galland a rendu l'idée de M. Louvet, architecte du Panthéon, qui | a tenu à affirmer, par une décoration ornementale très sobre, le caractère de grande simplicité du monument.

« Une modification dans le dessin et dans la couleur sera apportée à la partie qui encadrera les peintures mosaïques de la coupole du fond, dont l'exécution a été confiée à M. Hébert. »

Tel était le programme que s'était composé à lui-même ce remarquable artiste, et l'on peut voir aujourd'hui, par les bordures de la nef et du transept, et par l'encadrement de l'abside, s'il a donné raison à qui avait eu confiance dans la sûreté de sa science et dans la souplesse de son grand goût. Quant à l'effet imposant et magique que nous attendions de l'art des mosaïstes en cette abside, il est donné aujourd'hui à tous les amateurs d'art en notre pays de juger de l'éclat profond à la fois et scintillant de ces émaux aux reflets d'or, dans la place d'honneur de la basilique, là où convergent au plus haut du sanctuaire, ces resplendissements étranges qui nous émerveillent après mille ans au fond des vieilles basiliques, et dont sut encore user, au moment le plus radieux de son divin génie, Raphaël luimême dans les voûtes du Vatican. — Et n'cst-il pas curieux d'ailleurs de voir, par une singulière coïncidence, renaître en France la pratique de la mosaïque décorative dans un monument construit sur le même terrain et consacré à la même sainte, là où Clovis et Clotilde usèrent, il y a treize cents ans, du même art pour couvrir les murailles du premier édifice sacré, élevé dans Paris par leurs ordres ?

Le chapitre des sculptures nouvelles commandées pour le Panthéon sera moins long que celui des peintures, non qu'elles offrent, par le choix des statuaires et le talent déployé, moins d'intérêt que les œuvres des peintres; mais le sujet de la figure ou du groupe est toujours moins compliqué que celui de la moindre composition peinte ; et il me suffira d'emprunter aux lettres des sculpteurs à M. le doyen de Sainte-Geneviève, la suite des descriptions qu'eux-mêmes lui ont fournies de leur marbre ou de leur maquette. — Les blocs destinés à ces figures et à ces groupes avaient

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été, dès l'origine et aussitôt les maquettes arrêtées, tous extraits des mêmes carrières de Carrare appartenant à M. Nicoli, et débités sur place et épannelés pour transport plus facile, sur les mesures et proportions fournies par les artistes.

Perraud. — Le 27 mai 1878, M. G.-J. Thomas, ami intime de Perraud et qui avait bien voulu, à notre demande, surveiller, avec M. Cavelicr, l'exécution du marbre colossal confiée à M. Daumas, praticien ordinaire du regretté sculpteur, d'après le modèle assez grossement indiqué, laissé par le pauvre grand artiste, M. G.-J. Thomas écrivait à M. l'abbé Bonnefoy :

c Monsieur l'abbé, — J'ai l'honneur de vous adresser la note que vous m'avez demandée au sujet de la statue de saint Denis, œuvre de feu j. Perraud, placée à Sainte-Geneviève et sur les motifs qui ont pu le guider dans la conception de son ouvrage. M. Perraud ayant à représenter saint Denis, a voulu, en lui élevant le regard ainsi que les bras vers le ciel, exprimer l'enthousiasme, l'ardeur de l'apôtre qui vint seul conquérir à la foi chrétienne tout un peuple, convertir la Gaule. Le geste a été inspiré à Perraud par celui de Notre Saint-Père Pie IX dans la bénédiction papale dont il ne parlait jamais sans émotion. — Par le caractère énergique qu'il a imprimé à la tête comme à l'ensemble de la statue, il a voulu rappeler le souvenir du philosophe antique et du magistrat d'Athènes, acceptant ainsi la tradition du diocèse de Paris qui admet que notre grand évêque est le même que l'Aréopagite. Pour le vêtement, l'artiste a adopté la tunique et un manteau dont on trouve des exemples dans les peintures des catacombes de Rome. Ce manteau complètement rond a au centre une ouverture pour passer la tête; il retombe en plis abondants jusqu'aux genoux en passant par-dessus les bras; lorsque ceux-ci agissent, ils en relèvent le bord sur les côtés. On retrouve encore ce vêtement, mais avec des ornements et des broderies, sur des statues gothiques d'évêques ou abbés, et il parait avoir été l'origine de notre chasuble. — Pour ne laisser aucun doute sur la représentation du saint, l'auteur a placé aux pieds de la statue, mais légèrement dissimulées par le bord du manteau, deux mains portant une tète mitrée, allusion à son martyre et au miracle qui l'a suivi... »

J. Cavelier. — Le 25 avril 1878, J. Cavelier t adressait à l'abbé Bonnefoy, conformément à son désir, la notice explicative de sa statue en marbre de saint Remy. Cette notice résumait pour l'artiste, dans son laconisme, la pensée qui l'avait guidé dans sa composition. »

« Saint Remy est représenté revêtu des ornements sacerdotaux, coiffé de la mitre et au moment où il vient de recevoir la Sainte Ampoule, qu'il tient dans la main droite. — Le bras droit encore levé, l'élan général du mouve-

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ment, l'expression des traits du visage respirent l'enthousiasme de la foi, qui se complète par un sentiment extatique exprimé par l'intention donnée à la main gauche. — Auprès du personnage, posée sur des volumes, se voit la crosse, emblème de l'épiscopat. — La hauteur de cette statue est de 2", 80, avec la plinthe. »

P. Cabet et J. Becçuet. — Sur le groupe de saint Martin, confié à M. P. Cabet, laissé inachevé par lui, et terminé par M. Becquet, nous n'avons qu'à transcrire la note fournie par celui-ci :

« Just Becquet a été chargé par l'administration des beaux-arts, d'après le désir exprimé par feu M. Cabet, de terminer le groupe de saint Martin de Tours, destiné à l'église Sainte-Geneviève. — Ce groupe, composé et commencé par M. Cabet, a dû subir de grandes modifications, modifications qu'eût certainement effectuées M. Cabet ; la grandeur de l'édifice où doivent être placées ces figures décoratives, exigeait plus d'ampleur que n'en offrait primitivement cette composition. — Just Becquet a cru devoir modifier l'arrangement du saint, qu'il a complètement remodelé, agrandi notable, ment, et dont il a changé l'ordonnance des draperies et le costume. — Il a également élargi le geste, afin de le rendre plus ample, sans toutefois sortir, autant que cela était possible, de la composition primitive. — lia conservé à la tète du saint l'expression de bonté que lui avait imprimée M. Cabet. — Quant à l'enfant qui groupe avec saint Martin, il l'a seulement éloigne du personnage principal, Ta avancé un peu, afin que la tète pût être bien vue de face et de côté et l'a vêtu d'une nouvelle draperie. De cette façon, le mouvement de l'enfant est plus saisissable pour le spectateur qui peut en suivre facilement les lignes. — Il a représenté le saint au moment où après avoir charitablement coupé son manteau, il en laisse tomber sur le corps de l'enfant le lambeau dont le petit pauvre se couvre de la maio droite. — Le saint tient encore dans la main gauche le reste de son manteau qu'il est prêt à laisser retomber. La main droite pend inactive, tenant soo épée. Il regarde d'un air compatissant le mendiant qui le remercie du regard, et du mouvement de la main gauche implore la compassion du jeune officier. — Just Becquet a ajouté près de l'enfant une sébille dans laquelle ont été jetées quelques pièces de monnaie, afin de mieux écrire le sujet, qui est la charité chrétienne. »

H. Chapu. — «... J'ai pensé qu'en prenant pour motif de la statue (de saint Germain d'Auxerre, dont j'ai la commande pour l'église Sainte-Geneviève) le moment où saint Germain remet à sainte Geneviève la petite médaille qui détermine sa vocation, elle ferait bien partie de l'église; le sujet est connu et compréhensible pour tous : < ... Saint Germain aperçut

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€ à terre une médaille ou monnaie de cuivre sur laquelle était empreinte la « figure de la croix ; il la ramassa aussitôt et la donna à Geneviève en lui • disant: Prenez-la en souvenir de moi, qu'elle soit votre seule parure et < vos seuls bijoux... » — J'ai représenté saint Germain la main droite appuyée sur la tête de l'enfant (elle avait sept ans), et lui donnant la médaille affectueusement de l'autre main. La sainte, confuse de l'intérêt que lui témoigne un aussi grand prélat, avance timidement les deux mains pour recevoir la médaille. — L'opposition de ces deux figures m'a paru être l'intérêt de ce groupe : l'évéque mitré, tête intelligente, austère, d'une vigueur contenue et sereine; la sainte humblement vêtue comme les paysannes du temps, aspect candide comme l'enfant de cet âge; dans la tête,,autant qu'il me sera possible de le faire paraître, un sentiment élevé et déjà grave... »

M. Chapu avait depuis trois ans terminé un charmant modèle, qui rendait à merveille, selon nous, l'expression qu'il avait voulu traduire; le bloc de marbre était déposé à la porte de son atelier, et nous croyions tous que ce bloc et le modèie avaient passé entre les mains du praticien; mais le consciencieux artiste a cru voir dans son groupe certains perfectionnements de détails pouvant s'ajouter par une étude nouvelle; et le marbre est encore à terre et le modèle attend toujours ce remaniement rêvé par le généreux sculpteur amoureux du mieux, justement soucieux de son propre honneur et qui seul a le droit de ne pas voir, hélas ! combien son œuvre manque à l'aspect d'ensemble du monument.

Mercié. — Il en est de même du Saint-Éloi, de M. Mercié, dont l'achèvement languit au milieu des nombreux travâux qui se tiraillent l'artiste. Le saint orfèvre, de ses deux bras élevés, bénit, avec une expression de bonhomie, fine à la fois et robuste, les œuvrès de l'art qu'il patronne. J'ai vu, il y a plusieurs années déjà, le marbre presque entièrement mis au point dans l'atelier de M. Vilette. Il n'y manque plus, dit-on, que quelques semaines de praticien et le travail définitif du ciseau du maître, lequel, cela se comprend, se tourmente fort peu de nos impatiences.

Fremiet. — M. E. Fremiet, Dieu merci, n'a point tardé à s'acquitter de sa tâche, et il y a beaux jours que son Saint-Grégoire de Tours, dont on a beaucoup loué, à juste titre, la belle et vivante allure, et la tête à la fois fine et demi-barbare , est sur le piédestal, faisant pendant à celui qui attend le SainUÉloi :

* ... J'ai tenu compte dans la pose générale (de saint Grégoire), du caractère militant du saint. — Je lui ai fait tenir en sa main gauche son œuvre littéraire importante, Gesta Francorum, ce qui indique son aspect le

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plus typique, lu l.Uuaturc hisiunque. — Sa crosse qu'il tient d'une façon un peu désinvoltéc, à dessein, est formée d'une branche d'épine pour ramener la couleur catholique dans la statue. — Sa mitre est sphérique, avec un galon la coupant en deux, parce que les empereurs d'Orient avaient donné aux évêques leur propre coiffure pour leur faire honneur. Le galon du milieu, se rétrécissant différemment que le reste, a indiqué d'abord une dépression non voulue, qui a été ensuite accentuée comme mode, et qui plus tard retournée a donné la vraie mitre : la dépression commence à se faire sentir dans notre statue. — J'ai eu besoin, pour mon effet décoratif, d'introduire une petite église dans mon œuvre. Elle représente pour moi l'édification de l'église catholique sur les ruines de l'empire romain, symbolisé par un bloc en ruine, où se trouve encore le s. p. q. r. et la louve, et sur lequel est placée mon église, sous la protection du saint. — Voici, monsieur l'abbé, les éléments symboliques dont se compose ma figure du saint Grégoire; je vous les envoie de suite un peu en désordre parce que je sais que votre premier besoin est d'avoir vite ces renseignements... »

Falguière. — On se souvient du grand et légitime succès qu'obtint au Salon le Saint-Vincent de Paul de M. A. Falguière, avant de prendre sa place sur le piédestal du Panthéon. Lui-même écrivait à l'occasion de ce beau marbre qui avait à l'Exposition tant touché ses confrères :

t ... Pour les grandes peintures de l'intérieur, dont les sujets sont complexes, et ont nécessité des compositions importantes, je conçois qu'une sorte de notice explicative émanant de l'artiste soit fort intéressante. Mais le sujet que j'ai traité est si simple et si universellement connu, que je ne vois rien à dire qui ne soit su par tout le monde. — J'ai essayé de donner à la physionomie du saint l'expression de mansuétude et de charité par laquelle il est connu dans le'monde entier; en outre, en lui faisant tenir deux enfants au lieu d'un, j'ai voulu montrer que son action bienfaitrice ne s'était pas bornée à une seule créature, qu'il s'était fait l'apôtre de l'enfance déshéritée tout entière, pour laquelle son nom était devenu un symbole de salut. Voilà la seule remarque que puisse suggérer, il me semble, la manière dont j'ai traité mon sujet... »

Montag.w. — t ... M. Montagny a été chargé de l'exécution du groupe du vénérable abbé de la Salle... Il le montre à l'œuvre, enseignant luimême à deux jeunes enfants des classes pauvres les éléments des connaissances qui doivent un jour en faire de vrais chrétiens, c'est-à-dire des hommes de devoir, capables d'être utiles et à eux-mêmes et aux autres... » — « L'un de ces enfants, ajoute M. l'abbé Bonnefoy, appartient à la «Ile; l'autre est le fils d'un habitant des campagnes. On sent au travail recueilli

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du premier, à la façon si simple et si aisée avec laquelle le regard du second demande l'explication d'une chose qu'il ne comprend pas, que le vénérable instituteur a leur confiance entière. » — Malheureusement, M. Montagny, dont le groupe est d'ailleurs aujourd'hui tout proche de son achèvement, s'était laissé distancer de loin par la plupart de ses confrères et ne paraissait pas s'être suffisamment ému du bon exemple de M. Falguière, non plus que de ceux de MM. Hiolle et Jouffroy, dont le6 marbres représentant, l'un saint Jean-de-Matha, l'autre saint Bernard, sont depuis longtemps adossés aux piliers faisant face à l'abside.

Restent les deux importantes figures destinées à remplacer sur leur autel, aux deux extrémités du transept, les anciennes statues de la Vierge et de sainte Geneviève peu dignes désormais d'un tel monument. La nouvelle sainte Geneviève a été, comme on le sait, commandée à M. Guillaume ; la Vierge nouvelle à M. Paul Dubois.

E. Guillaume. — « J'essaie, écrivait M. Guillaume à M. le doyen, de représenter sainte Geneviève sous les traits, non d'une jeune fille, mais d'une femme dans la maturité de l'âge. Elle porte le long manteau à capuchon des paysannes des environs de Paris. Dans sa main droite est la naufe parisienne. De la main gauche elle tient son bâton pastoral. Près d'elle est une brebis. — Telle est, Monsieur le doyen, la donnée de la composition que j'exécute. Je suis heureux de vous la communiquer et en même temps je vous la soumets. Si vous avez quelque observation à m'adresser dont je puisse profiter, je vous serais obligé de vouloir bien me la faire connaître... » Le marbre, d'une importance si particulière en cette basilique, de la patronne même du monument, est, Dieu merci, aujourd'hui terminé, et ne va pas tarder à prendre place sur l'autel, où viendront la saluer les vœux de la pieté parisienne et les foules des pèlerinages.

P. Dubois. — Pour ce qui est de laTierge demandée à M. P. Dubois, j'ai peur que nous ne l'attendions longtemps encore, tant l'artiste est débordé par les importants travaux dont la perfection l'absorbe. Et cependant qui mieux que lui nous eût donné la Vierge que j'avais rêvée, la Vierge à hère attitude, pleine de cette mélancolie douloureuse, altière et sombre à la fois, dont il eût emprunté le souvenir, comme il l'a fait souvent avec tant de bonheur, au génie inquiet du demi-dieu Michel-Ange, mélancolie si convenable aujourd'hui à la protectrice, triomphante jadis, de notre pauvre pays de France ?

G.-J. Thomas. — Enfin je dois signaler le placement, vis-à-vis de la chaire, sous la coupole, du grand crucifix de bronze de M. G.-J. Thomas,

cette œuvre de consciencieuse étude qui parut d'abord en plâtre au Salon de 1875, puis l'année suivante, dans sa fonte définitive, au Salon de 1876, et fut attribuée, en 1878, à l'église Sainte-Geneviève.

Heureux Quatremère de Quincy, qui chargé en 1791 de la direction et administration du Panthéon français, pouvait trois ans après, dès le second mois de l'an 11 de la République, écrire fièrement dans son Rapport au Directoire du département de Paris :

t J'avais promis au Directoire que l'intérieur du Panthéon serait entièrement déséchafaudé pour le 10 août de cette année : j'ai tenu cet engagement. La sculpture d'ornement de la coupole a été totalement terminée pour cette époque ; ce qui reste à faire en ce genre ne consiste plus qu'en quelques détails à finir en quelques jours. Deux seuls objets d'une plus grande importance exigeront un temps plus considérable : ce sont le stylobate de la colonnade- intérieure qu'il conviendra d'orner d'un bas-relief, et les quatre grands pendentifs du dôme. Ces objets n'ont pas dû arrêter le déséchafaudement général, parce qu'ils peuvent s'exécuter au moyen d'échafauds particuliers, sans gêner la jouissance du monument. » — Et plus haut, parlant de la décoration qui lui avait été confiée de cet édifice, que son illusion légitime l'autorisait à t regarder, sinon comme finie, au moins comme faite », il disait : < Parmi les diverses obligations que le Directoire avait contractées en se chargeant de la direction générale du Panthéon, la plus importante était peut-être de remplir avec célérité le vœu de la philosophie... Il était heureux, que le plus grand, le plus riche, et le plus bel édifice qui soit en France, ait été alors assez avancé pour que la jouissance publique ne pût pas être longtemps retardée... c'était un devoir de porter la plus grande activité dans tous les genres de travaux d'où dépendaient son achèvement.

« En rendant compte au Directoire de tout ce qui a été achevé, entrepris et continué depuis une année, j'aurai l'avantage de lui prouver ce qu'il a intérêt de prouver lui-même à la République, que l'activité des travauî y a été portée au plus haut point, que les fonds ont été judicieusement employés à leur objet, et que l'édifice n'attend plus que la vie qu'il doit recevoir, moins actuellement de la main de l'art, que du génie des institutions auxquelles il est propre. — Tous les travaux entrepris, continués ou achevés depuis mon dernier rapport (le rapport qui rendait compte au Directoire des dépenses faites au Panthéon, depuis le 1" juil-

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let 1792 jusqu'au i"du même mois 1793), son! tels qu'en rendre compte c'est donner du monument une description presque entière. .. »

Nos temps ne sont plus ceux-là. Quatremère avait affaire à un noyau de sculpteurs embrigadé par lui, pour une œuvre votée d'enthousiasme par l'Assemblée nationale, vaillamment soutenue par l'administration publique d'alors, et par l'esprit échauffant de son époque. Il poussa son projet tout d'un élan et sans entraves, et ses artistes n'éprouvèrent pas un moment d'hésitation, ne se préoccupant ni du fini de leur travail, ni de la qualité de la matière. Il fallait arriver prestement, produire sur les masses populaires et sur le Directoire du département de Paris, l'effet décoratif attendu. — La valeur intrinsèque de chaque ouvrage comptait pour peu et ne passait qu'en second ordre. Les matériaux précieux, marbres et métaux, ne devaientils pas venir peu à peu se substituer au plâtre des colosses ou aux planches peintes des tombeaux ?

Nous, nous n'avons jamais marché sans inquiétudes du lendemain. Dès les premiers jours de 1876, à peine les esquisses et les maquettes terminées, nous étions audacieusement menacés de toutes parts, et le doute et l'effarement pouvaient envahir le cœur de nos artistes. Notez, qu'en général, ni les peintres ni les sculpteurs d'aujourd'hui ne sont d'humeur à aventurer inutilement, ni à fatiguer sans fin certaine, leurs imaginations et leurs instruments; même s'il s'agit d'une gloire plus haute, mais à longue et vacillante échéance, ils ne se soucient de compromettre ni leur tranquillité ni leurs aises, ni l'avenir de leurs commandes, ni le train-train quotidien de leurs menus travaux. Déjà ils avaient fait chavirer en partie la pensée du concours tel que je l'avais conçu, et qui n'était plus guère lui-même, le jour où des chefs de groupe, représentant des faces aussi diverses de l'école que MM. Gérome, G. Moreau, Chenavard, Lchmann, puis J. -F. Millet et Carpeaux, se retiraient ou disparaissaient de la lutte, et où Meissonier, Baudry, Bonnat, semblaient s'en éloigner pour un temps.

Encore une fois, nous pouvons bien le dire ici, n'ayant plus à contrister Quatremère, sa décoration de sculpture était une vraie décoration à l'entreprise, exécutée banalement sur les sujets les plus fastidieux qu'on ait jamais imaginés, par des praticiens, les uns fort habiles, les autres assez vulgaires, tous d'une éducation systématique, bâclant des figures à la journée selon la formule académique, et qui, — j'en excepte Chaudet, Roland, Cartellier, Julien et Boichot, — n'égalaient point la moyenne mesure de la jeune et brillante école des statuaires de notre temps. — Et parmi ces artistes, point de peintrès, c'est-à-dire de ces ctres nerveux, charmants et journaliers, accoutumés désormais à la vie capricieuse de loisirs et de plaisirs mondains, de farniente, d'exercice au grand air, et tiraillés par

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cette nuée d'amateurs et de marchands français et étrangers qui longtemps ont couvert d'or leurs moindres toiles.

De même pour le groupe de peintres enrégimentés par Chenavard : praticiens consommés eux aussi, qui, pas plus que le maître inventeur, ne se préoccupaient beaucoup d'un certain art personnel, mais exécutaient leur tâche émanée du cerveau philosophique qui les guidait, et la conduisaient, selon un poncif correct et régulier, à tant par jour, et sans incertitude ni angoisse de créateur, et surtout se croyant fermement sûrs de la continuité de leur travail et du parachèvement de leur œuvre.

Pour nous, le but visé a été tout autre. Il ne s'est aucunement agi de traduire sur les murs du Panthéon une idéologie philosophique ou politique, un système de cosmogonie historique. Nous nous sommes tenus pour content de la donnée chrétienne qui convenait étroitement à la destination de notre édifice et qui nous semblait aussi haute que pas un système de philosophie, puisqu'elle avait satisfait durant dix-huit siècles aux besoins quotidiens de l'humanité, aux élans les plus nobles de l'âme humaine. Là-dessus, nous avons livré aux artistes des sujets qui étaient la concentration, le résumé héroïque de l'histoire de notre race, les grandes étapes de la foi agissante et civilisatrice de nos pères, Gesta Dei fer Francos, et qui fournissaient aux peintres et aux sculpteurs matière à la meilleure application de leurs études et de l'idéal qu'il portaient en eux. Nous nous sommes dit que l'art, souffrant en ce temps-ci d'une certaine maladie de relâchement, avait besoin d'être excité à une œuvre de grande haleine et qui passionnât les esprits et l'ambition de ses derniers adeptes ; et que de lui seul il fallait s'occuper dans l'intérêt suprême du pays, et non de faire prévaloir telle ou telle politique, tel ou tel argument contre la religion des ancêtres qui ont fait la France, et dont cette religion a servi et provoqué les efforts et nourri les enthousiasmes ; qu'en cela nous faisions œuvre de patriotes, et les artistes l'ont si bien compris qu'ils se sont livrés dès le premier jour à cette œuvre avec une ferveur, une fierté, une émulation incomparables, et de ce qu'ils avaient en eux ils ont tout donné, sans épargne de leurs forces et jusqu'au fonds de leurs entrailles et de leur savoir. Catholiques, protestants, israélites, nul d'entre eux n'a discuté les sujets, les jugeant fort beaux et dignes d'eux-mêmes, et ils en ont tiré tout ce qui s'y trouvait de généreux et d'héroïque et de pieux en toute religion.

Et je n'insiste même pas sur le désintéressement profond, absolu, de tous points admirable, dont tous ces peintres ont fait preuve en donnant à la décoration patriotique de Sainte-Gerfeviève, pour une rétribution relativement dérisoire, le meilleur de leur talent à son heure la plus éclatante et la plus précieuse, dans des compositions immenses à personnages sans

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nombre, mais dont l'espèce et la donnée chatouillaient leurs plus nobles sentiments d'artistes.

Seulement d'aucuns ont pris leur temps, et ils l'ont trop pris, et peut-être en seront-ils les victimes, et le monument avec eux, et l'art avec le monument. Ils n'ont pas assez songé que jamais administration ne pourra offrir murailles pareilles aux forts, aux mâles de l'école, à ceux qui savent encore combiner de vastes machines et peindre de puissantes et viriles expressions, ce qui en somme est toute la peinture d'histoire, et qu'il y allait de la vie ou de la mort du dernier monument peut-être de cette peinture de haut vol, qui n'aura bientôt plus de représentants dans le pays du Poussin et de Lesueur, de Lebrun, de David, de Gros, de Géricault, d'Ingres et de Delacroix. — Mais comment faire comprendre à des peintres et à des sculpteurs, amoureux de leur œuvre et respectueux de leur art, qu'il faut, vienne ou non l'inspiration et l'heure propice du travail, se hâter sur la toile ou sur le marbre, que les partis Sont là, se querellant avec fureur à la porte du temple, et que cette porte va céder sous leurs coups, et que les murs seront grattés, et que les marbres seront descendus de leur piédestal, et tout cela roulé et refoulé en magasin, s'ils n'ont fini à telle heure, à telle date, et tous ensemble et le même jour. Et pourtant, il n'est que trop vrai, et l'expérience le montre depuis le commencement du siècle, rien n'est sauvé du Panthéon, que ce qui y est placé et tient aux murs par la racine : la coupole catholique de Gros, les pendentifs de Gérard, les tombeaux payens de Voltaire et de Rousseau, le fronton civique de David d'Angers et les bas-reliefs de Nanteuil, les groupes chrétiens de Maindron. Les plâtres n'y durent pas, ce sont matériaux de passage, et on en a vu à toutes les inaugurations improvisées ; j'ai dit plus haut que leurs tronçons jonchaient, çà et là, les caveaux de la crypte. Mais les vraies œuvres d'art, dans leur forme définitive, portent en elles-mêmes quelque chose d'auguste et de sacré qui arrête le ravageur et trouble l'impie imbécile ; et c'est ainsi que tout lentement, à travers tant d'orages populaires, malgré les injures et les mépris des politiques, peu à peu l'édifice de Soufflot, dont les destinées ont été si agitées depuis cent ans, continue pièce à pièce à compléter son décor et à affirmer son utilité de monument national. Après tout, ai-je le droit de me plaindre si amèrement ? Les deux tiers de l'immense labeur touchent aujourd'hui à leur terme, et ces deux tiers sont déjà de force à défendre les attardés.

Examinant le fronton de David, dans son livre Du Principe de tari et de sa destination sociale, Proudhon, l'homme du bon sens démocratique, disait :

« Ce fut en vertu d'un décret de l'Assemblée constituante, du 4 avril 1791, que l'église de Sainte-Geneviève, bâtie par Soufflot, sur le modèle de Saint-

Pierre de Rome, devint le Panthéon et servit de tombeau aux grands hommes. Voilà donç la bergère de Nanterre destituée de son patronat, et la seconde cathédrale de Paris transformée en un temple quasi païen. Ces changements de destination des monuments ne sont pas rares dans l'histoire de l'architecture : nécessité n'a pas de loi. Mais hors le cas de nécessité, je me demande si, au point de vue de l'art, de pareilles transformations peuvent se faire accepter. Si l'on avait dit à un artiste, en 1791 : Nous voulons un temple des grands hommes, servant de sépulture, ex xquo, à tous ceux que la reconnaissance publique y portera d'ici à la fin des siècles, croit-on qu'il eût donné à ce temple la forme de l'église Sainte-Geneviève ? Une église chrétienne, gothique ou non gothique, implique une certaine distribution qui ne convient qu'à elle : elle est en forme de croix, ce qui n'a pas de sens dans un temple de la Gloire ; et le dôme qui s'élève sur la partie centrale, symbole de l'aspiration religieuse et de la protection du Ciel sur les fidèles, est également tout ce que l'on peut imaginer de plus contraire au principe de l'égalité que doit exprimer ce temple, l'égalité dans la grandeur et dans la mort. Le dôme de Saint-Pierre à Rome commande urbi et orbi: ôtez-lui cette signification catholique, cette pensée d'universalité ; faites-en un Prytanée pour les citoyens romains qui auront bien mérité de la patrie, et Saint-Pierre, la plus grande, la plus magnifique église de la chrétienté, sera absurde. Il y a encore une autre raison d'incompatibilité : chaque église, par le fait de sa consécration sous l'invocation d'un saint, a reçu un caractère précis, définitif, qui exclut toute accession nouvelle : c'est le contraire d'un panthéon, ou d'un temple à l'honneur des grands hommes, qui sont censés devoir y entrer pendant les siècles des siècles. Un panthéon ne peut jamais être fini: il doit y avoir toujours place pour de nouveaux autels; la perpétuité est son caractère fondamental. Le caractère des églises chrétiennes, au contraire, est l'individualité quant au saint adopté pour patron, et l'éternité quant à la pensée religieuse. La transformation de l'église Sainte-Geneviève en un panthéon fut donc d'une esthétique puérile, ridicule. — Qu'est-ce qu'un grand homme ? Y a-t-il des grands hommes? Peut-on admettre, dans les principes de la Révolution française, et dans une république fondée sur le droit de l'homme, qu'il en existe? En même temps que le droit de l'homme, nous avons reconnu, comme principe de la société nouvelle, le progrès. Or, un des effets du progrès dans une société homogène, démocratiquement organisée, c'est que la distance entre l'homme et l'homme va se rapprochant toujours, à mesure que la masse s'avance sur la route de la science, de l'art et du droit. Dans la pensée de la Révolution et dans la perspective de la République, l'idée de grands hommes est donc un non-sens ; leur disparition est un des gages de notre délivrance. Ceux de la

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Constituante qui décrétèrent le Panthéon, et ceux de la Convention qui y portèrent Lepelletier et Marat, étaient de francs aristocrates. . . — L'inscription placée sur le frontispice du Panthéon n'est pas moins sujette à critique : Aux grands hommes la Patrie reconnaissante! Quoi ! c'est la Patrie maintenant qui est reconnaissante envers ses hommes, envers ses enfants ! J'aurais cru que c'était précisément le contraire : A la Patrie ses grands hommes reconnaissants! Croyez donc à la liberté d'un peuple qui, dès le premier jour de son émancipation, commet de pareils contre-sens. J'ai l'horreur de l'ostracisme; je crois que le droit suffit pour assurer la république contre l'insurgence des petits et l'usurpation des grands. Le droit, rien que le droit. Un peuple qui ne croit pouvoir garantir sa liberté qu'en exilant successivement ses citoyens les plus capables, et qui l'ont le mieux servi, prouve par cela seul qu'il est indigne de la liberté. Mais la reconnaissance de la Patrie envers les grands hommes! Une reconnaissance passée en loi de l'État, consacrée par un culte public ! je l'avoue, j'aime encore mieux l'ostracisme. En supposant qu'à la suite d'une révolution nouvelle, l'église Sainte-Geneviève redevienne le Panthéon, je demande qu'à tout le moins cette inscription malsonnante, injurieuse, soit effacée... — Le décret qui institua le Panthéon fut une des mille folies de la Révolution... Quant au Panthéon lui-même, rendu au culte catholique à la rentrée des Bourbons, puis restitué aux grands hommes après la révolution de Juillet, puis de nouveau 'redevenu une église chrétienne après le coup d'État, et qui ne fait aujourd'hui aucun service, ni sacré, ni profane, puisqu'il ne sert pas de paroisse, je n'y tiens en rien : qu'on en fasse, si l'on veut, un magasin à fourrage. »

Il ne faut voir dans ce dernier trait qu'une boutade à la Proudhon. Le grand logicien révolutionnaire, qui tint de son éducation par l'église sa vigoureuse dialectique, est cent fois dans le vrai quand il raille et traite de mille et unième folie de la Révolution la consécration de l'église Sainte- Geneviève au culte des grands hommes et surtout son détournement de la destination primitive. L'esprit de Proudhon, par malheur, était bien réellement fermé au sentiment de l'art, quoiqu'il ait voulu en écrire, et si, par amitié pour Courbet, il a su donner une certaine valeur littéraire à la grossière et paradoxale esthétique de celui-ci, on peut dire qu'au fond de son cœur et par nature il méprisait souverainement Raphaël, Léonard et Michel- Ange et que ses yeux n'ont jamais vu le parti qu'une nation pouvait tirer de l'œuvre de ses artistes pour sa délectation morale et son ennoblissement social. Mais combien Proudhon a raison contre ses coreligionnaires quand il leur affirme que c'est folie de croire que parce qu'une fois de plus ils auront jeté bas la croix sainte du sommet de la basilique et qu'ils auront

introduit en grande pompe dans sa crypte chrétienne les cadavres de gens dont la vie s'est passe* à combattre les choses vénérées, ils ramèneront la vie et la vénération dans un temple sans Dieu. Je ne suis point, comme fut Proiidhon, fanatique de l'égalité sociale; je ne ferme point les yeux à la réalité des choses naturelles; je crois à l'inégalité des êtres humains et partant, je crois, aux grands hommes et aux services utiles à la patrie que peuvent rendre les meilleurs. Je crois q D'il convient de glorifier noblement ceux-ci à la face du pays qu'ils honorent, et recueillir leurs restes en un saint lieu, d'une magnificence exceptionnelle, sous la protection du Dieu créateur, et comme ses fils préférés, dans des tombeaux dignes d'eux et qui les signalent à l'émulation et au respect de tous, me semblerait, si nous étions d'une autre espèce, plus solide, moins versatile, plus équitable en sa pondération des hommes, me semblerait, dis-je, une coutume tout à fait ?eante à une grande nation portant haut le sentiment de la justice et de la reconnaissance et méritant ainsi d'être bien servie. Mais je l'entendrais comme l'entendit dès le premier jour le Napoléon de 1806. C'est aux grands hommes de toute notre histoire que j'ouvrirais ces galeries tumulaires, et non à la bande méprisable et éphémère des chefs acclamés par un seul parti, par le parti d'un jour, destinés d'avance à être balayés par le parti du lendemain. Même à cette heure passionnée et inconstante que nous traversons, après que le sinistre 93 a eu tant remué de cendres, tant fouillé de tombeaux, je me chargerais encore de trouver de quoi garnir dignement le pourtour de la basilique, et de noms qui ne feraient point rougir les esprits désintéressés et libres, les vrais patriotes de France. J'irais chercher Lafontaine et Molière dans leurs faux tombeaux du Père Lachaise. Suily à Nogent le Rotrou, Richelieu à la Sorbonne, Corneille dans les caveaux de Saint-Roch, Bossuet à Meaux, etc., etc., laissant d'ailleurs une relique de chacun d'eux derrière la plaque de leur ancienne sépulture. J'irais, comme l'a proposé M. Marius Vachon, chercher David à Bruxelles et le ramènerais à côté de son vieux maître Vien, qui dort déjà, non loin de Laplace, dans l'un des columbarium du Panthéon souterrain; j'irais chercher Lamartine en attendant Victor Hugo. Pour tous ceux-là, je commanderais à mon armée de jeunes sculpteurs des cénotaphes à beaux groupes mouvementés, dont les blancs marbres se détacheraient de loin, à travers les colonnades, sur les colorations des peintures murales. Et je vous jure que le public ému, orgueilleux de lui-même et de son passé, se presserait religieusement sous ces voûtes; et je vous jure que ce serait là la nécropole vraiment nationale que vous avez cherchée peut-être, mais que vous n'aurez point le courage d'entreprendre dans son vrai sens, dans la seule conception durable, parce que vous êtes des partiaux et non jamais des patriotes.

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La plaie incurable de notre siècle, c'est sa disposition maladive à l'oubli ; il oublie à dix ans de distance tous ses biens et tous ses maux, et toujours ce sont des recommencements et des épreuves nouvelles. Il n'y a de mémoire tenace en notre pays que dans un tout petit nombre d'étroits cerveaux, qui, parce que la Révolution a décrété c l'une de ses mille folies », la recommenceront éternellement, sans s'inquiéter d'ailleurs si elle est stérile ou féconde. Ils se gardent bien de penser que le temple de Quatremère, s'il eût résisté au temps et aux réactions du sens commun, ferait aujourd'hui notre risée. Notre république d'aujourd'hui sera bien avancée quand elle aura ramené le Panthéon, vide de ses autels et des trois pauvres prêtres qui les desservaient avec fonction spéciale de prier pour la France, à l'état de délaissement et de délabrement piteux, où l'édifice languit de 1830 à 1852, alors que dans cet immense bâtiment nu, on ne voyait, comme en témoigne le dessin de Chapuy, lithographié en 1843 Par Benoist, qu'un grand plâtras de statue, debout au fond de l'abside, la Patrie sans doute, la main droite levée et tenant de la main gauche une palme. — Espérons qu'à cette république un homme enfin viendra qui élevant son bon sens et son intelligence au-dessus des misérables partis pris de sa suite, comprendra qu'il y a autre chose à faire du Panthéon qu'un magasin à fourrage (car le magasin à fourrage est, bien plus qu'ils n'osent le dire, le fin fonds de la pensée de tous ces démocrates acharnés contre une église qu'ils sentent bien ne pouvoir jamais remplir sérieusement de leur anti-culte, et qui n'est pas de celles que l'on rase, et dont la forme même se révoltera éternellement contre eux). Cet homme se dira que ce n'est pas sans un profond instinct de l'intérêt supérieur qu'il y a à s'approprier, pour y symboliser et y implanter les signes extérieurs de leur foi politique ou religieuse, le monument le plus grandiose, le plus apparent, l'édifice culminant de Paris, que chrétiens et révolutionnaires athées se le disputent depuis cent ans avec un tel acharnement; — qu'il faut en finir avec cette étrange querelle, et qu'on n'en peut finir que par une exaltation des esprits, dominant les bourrasques passagères de la politique. L'art seul, par ses impressions pénétrantes et idéales, est plus apte qu'aucune autre force, à préparer une telle solution en rendant, dès aujourd'hui, ces murs sacrés par la beauté des œuvres qui les recouvriraient. On se souviendra qu'en Italie l'art a tellement sanctifié les édifices, que, légués par les tyranneaux odieux du quinzième et du seizième siècle, ils ont été respectés en leurs moindres ornements par les révolutions périodiques et les réactions les plus violentes. Oui, l'art sanctifie et purifie tout. Ce qu'il a touché de son aile divine devient aussitôt l'orgueil et la plus pure richesse de toute nation digne de croître en grandeur et en intelligence. Le peuple qui permet qu'on touche à cette part de son patrimoine, s'en

va s'achcminant vers sa ruine et son abaissement. J'ajouterai que la France qui a résisté aux tentations de la Réforme et de l'Athéisme philosophique n'aura jamais d'autre religion de sa race que la foi catholique; et la foi religieuse est plus nécessaire aujourd'hui qu'en aucun temps à un peuple en souffrance, pour retremper aux eaux vives ses forces et ses vertus, amollies par le luxe, énervées par l'enrichissement. N'est-ce pas Lamennais qui, en 1834, môme après les Paroles d'un croyant, disait : c Hors du catholicisme, expression la plus complète des traditions du genre humain dans ce qui n'est pas la science, je ne vois rien qui ressemble à une religion. > Or, si le Christ, quoiqu'il en puisse déplaire à quelques-uns, est vraiment et doit rester jusqu'au bout le Dieu des Français, à quoi bon lui retirer son beau temple, le monument commémoratif des bienfaits qu'en a reçus la nation, par l'entremise de sa vierge la plus pure ) Quant à moi, je le répète, ma conviction profonde est qu'à moins qu'on ne le démolisse au ras du sol, le. Panthéon finira par se remplir peu à peu et siècle par siècle, d'oeuvres assez éprouvées pour que ne se soucie plus d'y toucher, dans les plus mauvais jours, la main toujours saccageuse de la multitude; et ce qui survivra à tant de périlleuses turbulences, ce ne sera pas un temple banal, sans Dieu ni prières, mais la basilique particulièrement pompeuse et éclatante, telle que Clovis voulut qu'elle fût dès l'origine de la nation, l'église du Dieu qui le fit vainqueur des Germains, l'église consacrée à la prière, c'est-à-dire aux espoirs virils, aux fermes propos, aux dévouements aveugles, pour la grandeur et la gloire de la France.

Paris. — Soc. d'imp. Paul Dupont, 41, rue J.-J. -Rousseau (CI.). 374.7.85.

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