‹ Souvenirs d'un écolier en 1815: ou Vingt ans aprèsChapitre 2 sur 17 · ANCIEN CURE DE SÈVRES · texte numérisé non relu

ANCIEN CURE DE SÈVRES

En présentant aujourd'hui au public l'opuscule intitulé : Souvenirs et un écolier en 1815 ou Vingt ans I après, il nous est impossible de ne pas donner quel- \ ques rapides aperçus sur la vie de son auteur. I D'ailleurs, la physionomie de M. l'abbé Bainvel

n'est pas une physionomie ordinaire; et les événements auxquels il a été mêlé, la situation brillante qu'il aurait pu occuper dans le monde, le bien qu'il a opéré autour de lui, ont puissamment contribué à faire de l'ancien curé de Sèvres un de ces hommes que Ton ne peut s'empêcher d'aimer pendant leur vie, et que Ton ne cesse de bénir après leur mort. Ce qui le prouve c'est l'estime universelle qui environne son nom, c'est la religieuse sympathie qui aujourd'hui encore plane sur son tombeau. Mais s'il est un souvenir qui ratera perpétuellement g^ravédans notre mémoire et au plus profond de notre cœur, c'est le souvenir de ce qui se passa à l'église paroissiale de Sèvres le

21 mai 1871. Une foule énorme se pressait au pied de la chaire où paraissait pour la première fois le successeur du prêtre que Dieu venait de rappeler à lui, il y avait quelques mois à peine. Riches et pauvres, jeunes Qens et vieillards , prêtres et représentants de l'autorité civile^ tous étaient là, écoutant en silence les éloquentes paroles du nouveau pasteur. Mais lorsque le nom de M. Bainvel retentit sous les voûtes de notre église, dix fois séculaire, un frémissement indicible parcourut Tauditoire, et des larmes s'échappèrent de toutes les paupières. L'orateur avait fortement saisi l'assistance, l'assistance le saisissait à son tour; et c'est alors qu'apparuf dans tout son éclat la gloire dont le Seigneur se plaît à entourer ses ministres morts en combattant pour l'honneur du Sacerdoce, gloire sans tache, gloire magnifique, puisqu'elle repose avant tout sur le dévouement et sut l'amour.

Ahl puisse la race de tels hommes ne s'éteindre jamais parmi nous ! puisse-t-elle au contraire grandir et se fortifier tous les jours davantage, afin qu'au milieu des défaillances de toute sorte, nos yeux puissent se reposer toujours sur des âmes d'élite que Dieu peut susciter pour le bonheur et le salut de son peuple.

M. l'abbé Bainvel naquit à Vannes en 1792, au moment où se préparaient les plus sanglantes catastrophes dont notre histoire fasse mention. Sa mère confia de bonne heure à cette jeune âme les germes de la religion et de la piété, et les soins dont elle l'entoura furent si efficaces que, dès l'âge le plus tendre, l'enfant manifesta un attrait tout particulier

VIE DE M. L'ÂBBÉ BAINVEL 3

pour le sacerdoce. Son père, qui professait les humanités au collègue de la ville, se chargea de rinstruction de son fils ; il le forma lui-même à l'étude des belleslettres et le dirigea constamment au milieu des difficultés qui rebutent parfois les intelligences les plus fortes et les mieux trempées. Le jeune Bainvel profita si bien de ces leçons paternelles, qu'à l'âge de seize ans il avait terminé ses études et obtenu les plus brillants succès. Un résultat de cette importance pourrait assurément paraître étrange à ceux qui n'ont pas connu le prêtre dont nous parlons; mais nous qui avons vécu dans son intimité nous n'avons aucune peine à le croii%; la puissance intellectuelle du vieillard nous donne une juste idée de ce que pouvait le jeune homme au début d'une carrière qu'il devait poursuivre avec tant d'éclat.

Le jeune Bainvel venait de terminer ses études classiques , lorsqu'une circonstance imprévue menaça de l'enlever à la société et au sacerdoce. Tout le monde sait à quels périls et à quels dangers étaient exposés les voyageurs qui traversaient nos provinces au commencement de ce siècle. Les hommes que la Révolution elle-même regardait avec horreur, fuyaient une société qu'ils avaient déshonorée par leurs crimes, et ils s'en allaient dans le silence des forêts consumer leur existence dans les plus épouvantables forfaits. Le premier consul s'était efforcé de remédier à un pareil état de choses; mais s'il avait obtenu quelques succès, il s'en fallait que tout fût dans l'ordre au moment dont nous voulons parler. Le jeune Bainvel, sur l'invitation et les instantes prières d'une famille demeurant dans

4 VIE DE M. L'ÂBBË BAINVEL

les environs de Vannes, était allé passer quelques jours avec un de ses amis intimes, un jeune homme de son âg^e. Or, pendant qu'il était dans cette famille , une personne qui demeurait à plusieurs lieues de là vint prier les deux jeunes amis de se rendre dans son château afin d'y jouir de plus g^randes distractions et de plus nombreux plaisirs. L'invitation est acceptée avec reconnaissance, et les deux écoliers se mettent en route dès le lendemain. Ils s'engagent dans un bois qu'il fallait traverser pour se rendre dans le domaine où les attendait une hospitalité généreuse; et pendant leur marche, que de projets, que de plans divers ne forment-ils pas! L'imagination de nos deux jeunes gens errait à l'aventure , et déjà ils entrevoyaient le bonheur le plus délicieux et le plus pur, lorsque tout à coup leur conversation est interrompue par la présence de trois hommes qui leur barrent le passage et leur ordonnent de les suivre. Le premier sentiment du jeune Bainvel fut un sentiment de surprise plutôt que de terreur. Cependant il ne se dissimule pas la gravité du péril; d*un coup d'œil il a entrevu que cette aventure peut avoir une fin désastreuse. Sans se décourager, il saisit son compagnon par la main, et dit aux malfaiteurs, qui déjà les menacent de leurs armes: u Nous vous suivons. » Oh! le souvenir de cette marche, au milieu d'un bois inconnu et à la suite de tels hommes, ne s'effaça jamais de l'esprit de M. l'abbé Bainvel, et pour la dépeindre il se servait encore à la fin de sa vie des expressions les plus sombres. Après des détours sans fin et des fatigues accablantes, on arrive à une espèce d'auberge, où des gens

au visage hideux reçoivent la caravane. Tout d'abord , ils font entrer les deux jeunes gens qui avaient mille raisons de se croire à leur dernière heure ; puis ils les conduisent dans une petite chambre où on les laisse sans nourriture , et aux prises avec les plus noires réflexions. La nuit arrive, et les deux jeunes amis n'ont pas encore osé ouvrir la bouche pour se communiquer leurs pensées. Mais le jeune Bainvel conserve toujours une espérance, parce qu'il conserve toujours son sang-froid. Enfin, après plusieurs heures de terrible attente, un léger bruit se fait entendre dans l'escalier qui mène à leur prison. Le bruit se rapproche : ce sont des hommes qui s'avancent ; évidemment le drame va recevoir un dénoûment tragique. M. Bainvel fait appel à toute son énergie. Cependant les hommes qui se dirigent vers la chambre où sont enfermés nos deux écoliers, s'arrêtent brusquement, et alors s'engage entre eux une conversation de nature à faire perdre l'équilibre à tout autre qu'au jeune Bainvel : u Contentons-nous, dit Tun des mal&iteurs, de leur prendre le peu d'argent qu'ils possèdent et laissons-les partir. — Non , répond un autre, c'est impossible; les dévaliser et leur rendre la liberté , c'est nous exposer nous-mêmes à une catastrophe. Ces jeunes gens n'auront qu'une parole à dire et nous irons à l'échafaud. Il faut qu'ils meurent , et qous les ensevelirons avec les autres dans la fosse voisine. »

A peine ce colloque est-il achevé, que les brigands ouvrent la porte. M. Bainvel les regarde et se retire lentemei^t derrière une énorme table placée devant une cheminée; les hommes s'avancent. M. Bainvel

reste immobile; son jeune ami est là à ses côtés comme un cadavre sans mouvement et sans vie. Les brigands arrivent jusqu'à la table, et la lutte s'eng^age. Alors Bainvel devient un lion ; il saisit la table qui lui sert de rempart, mais elle est trop lourde, il ne peut pas la manier à son çré. Transporté par son impuissance même, il jette à son compag^non un cri qui le réveille, et tous les deux réunissant leurs forces, ils enlèvent la table qu'ils précipitent sur les brigands : l'un et l'autre ont les jambes fracassées par un coup si inattendu. La porte est ouverte; les jeunes gens se précipitent dans l'escalier avant que l'alarme soit donnée au reste de la troupe. Ils s'élancent à travers le bois ; mais l'autre pauvre jeune homme ne peut plus résister à la fatigue; l'émotion qu'il éprouve l'accable et le tue. Bainvel le soutient, il l'encourage, il l'entraîne; c'est la vitesse qui peut les sauver , car les malfaiteurs avertis par les plaintes de leurs compagnons les suivent à la piste; enfin, à la clarté de la lune, ils aperçoivent le grand chemin, et, près de là, plusieurs voitures transportant des provisions pour les localités voisines; le jeune Bainvel pousse un cri d'alarme; les paysans ont compris. Ils s'arment de ce qu'ils peuvent trouver sous leurs mains et sauvent les deux amis.

Des recherches sérieuses firent connaître bientôt que le danger était loin. d'être imaginaire, puisque déjà quelques victimes étaient tombées sous les coups de ces voleurs et de ces assassins. M. l'abbé Bainvel nous a bien souvent raconté ce trait de sa vie, et nous le rapportons tel que nous l'avons entendu de sa bouche. Aujourd'hui de pareilles scènes peuvent res-

sembler à des fables; mais, si nous nous rapportons à l'époque dont nous parlons, nous n'y trouverons rien d'invraisemblable; nous pourrions nous-mêmes citer telle partie de la France qui était, il y a vingtcinq ans, le théâtre de semblables barbaries ^

Cependant, une circonstance de ce genre devait singulièrement influer sur l'esprit du jeune Bainyel; et c'est à partir de cette époque qu'il résolut de commencer ses études ecclésiastiques et de se disposer à recevoir un jour le sacerdoce. Il entra donc au séminaire de Vannes, fondé au dix-septième siècle par le P. Jean- Rigolen de \3t Compagnie de Jésus, et se mît à l'œuvre avec une ardeur sans pareille. Il se trouvait à l'aise dans cet asile dé la prière, du silence et de l'étude; et, sous le regard de Dieu, il savourait avec bonheur les consolations célestes, lorsque surgit une complication politique qui Fentraina sur une scène bien dangereuse. Il semble que la Providence se plaisait à faire passer ce jeune homme par les plus dures épreuves, afin de le mettre peu à peu à la hauteur des difficultés contre lesquelles il était destiné à combattre plus tard.

On connaît l'énergique caractère des Bretons; on connaît aussi le lien puissant qui les attache à nos rois; longtemps ils ont combattu pour leur cause; pour eux ils ont sacrifié leur tranquillité, leur fortune et leur vie; maintenant le frère du Roi martyr est sur le trône de ses ancêtres, et la France, lasse de ses revers , épuisée par de magnifiques triomphes, se repose

1 La forAt de TEsterel.

dans le calme de la paix : toutes les poitrines se dilatent; les cœurs battent à l'aise; Tavenirapparait plein de charmes à tout un peuple fatigué. Mai» voilà qu'une nouvelle étrange vient de nouveau agiter le pays : on dit que Bonaparte foulant aux pieds ses serments a débarqué sur les côtes de la Provence', et qu'il marche sur Paris à la tête d'une armée s'augmentant k me* sure qu'elle accentue sa marche. Les populations sont effrayées y mais elles n'hésitent pas k se soumettre à l'homme valeureux qui tant de fois avait conduit nos soldats à la victoire.

La Bretagne ne suivra pas cet exemple : elle ne transigera pas avec son devoir. Bonaparte, elle ne veut le regarder que comme un conspirateur décidé à renverser du trône et à jeter dans l'exil le fils de saint Louis. Et c'est pourquoi la Bretagne se mêlera à la lutte : elle prendra les armes, et tentera le sort des batailles. Le jeune Bainvel , avec son caractère plein d'énergie et d'intrépidité, ne devait pas être le dernier sur la brèche. Il n'hésite pas un instant : il quitte sa famille, mais à sa suite il entraine cinq cents jeunes gens , que sa parole a électrisés et qui ont juré sur le Christ et sur l'image du Roi de répandre jusqu'à la dernière goutte de leur sang pour le triomphe d'une cause qu'ils regardent comme sacrée'. Pendant trois mois, ces jeunes gens ou plutôt ces enfants font des

^ L'empereur Napoléon I^^" a débarqué an golfe Jouan, sur la route de Cannes à Antibes; on a élevé en cet endroit une petite colonne pour perpétuer le souvenir de ce fait historique,

2 Voir Topuscule intitulé Opérations militaires dirigées par M, le général Sol de Gr isole.

prodiges de valeur : la fatigue, ils ne la comptent pour rien ; toujours ils sont à l'avant-garde quand il s'ag^it d'aller au feu , et lorsque les soldats bretons sont obligés de battre en retraite , c'est encore le bataillon de Vannes qui soutient le choc des ennemis. Les ennemis! ah! que ce mot est pénible à prononcer ! Mais ces ennemis étaient aussi des Français; ils combattaient sous les ordres de Bonaparte ; ils voulaient faire triompher une cause qui ne fut pas sans gloire , et c'est pourquoi ils s'en allaient à travers les champs de la Bretagne proposer le combat aux champions de la cause du Roi. Et voilà. ce que produisent les dissensiohs politiques; voilà les désastres qu'elles enfanlent! Ah! puissent de telles horreurs ne plus se produire jamais! elles sont la honte d'une nation catholique; elles sont l'opprobre d'un peuple généreux. Ce vœu , M. l'abbé Bainvel l'a exprimé avant nous, et on ne lira pas sans émotion le passage où il déplore ces luttes atroces où coulait un sang qui n'aurait dû couler que pour le salut de la France.

Mais la . Providence a ses desseins, et si elle a permis que ce jeune homme de dix-huit ans fût arraché aux~ charmes délicieux du sanctuaire pour s'exposer aux horreurs de la guerre civile, c'était pour en £aire un prêtre digne de sa haute mission , un apôtre rem- *pli de courage et tout brûlant de charité.

On sait par quelle catastrophe se terminèrent les Cent-Jours. Vaincu à Waterloo, Napoléon alla pleurer ses erreurs et sa gloire dans les solitudes de Sainte- Hélène, et Louis XVIII remonta sur le trône.

Beaucoup de Bretons avaient risqué leur vie sur

10 VIE DE M. L'AHfiÉ BAINVEL

les champs de bataille : quelques-uns seulement forent récompensés. M. Bainvel fut de ce nombre. Il commandait la valeureuse compagnie du collège de Vannes ; il avait soutenu de sa parole de feu le courag^e parfois chancelant de ses jeunes compagnons d'armes, et sa bravoure au milieu de la mitraille l'avait fait citer comme un héroïque soldat. Le Roi lui devait une récompense précieuse entre toutes , la seule même qui puisse faire battre le cœur d'un véritable Français. Nous voulons parler de la croix d'honneur. Un jour, dans une ville de Bi*etagne, les soldats prennent les armes et viennent se former en carré sur la place publique : une foule prodigieuse est accourue pour assister à une fête patriotique et militaire. À un signal donné, le jeune officier sort des rangs et s'a- , vance près du délégué royal, qui lui place aussitôt sur la poitrine l'étoile de l'honneur. En même temps, les troupes présentent les armes, la musique jette dans les airs ses plus joyeuses fanfares , les tambours battent, les clairons sonnent pour saluer celui que la France vient de récompenser si noblement. Ce souvenir de jeunesse a toujours fait tressaillir Pâme si délicate de M. Bainvel; aussi, malgré les vives instances d'un personnage dont nous voulons taire le nom , ne consentit-il jamais à devenir officier de la Légion d'honneur. Sa croix de chevalier lui suffisait; il l'avait conquise sur le champ de bataille; elle était le prix de ses dangers ; le reste , il le regardait avec la plus profonde indifférence.

Si M. Bainvel n'avait écouté que son goût pour le sacerdoce , il aurait immédiatement passé des horreurs

VIE DE M. L'ABBÉ BAINVEL li

des combats dans le calme de la retraite; mais alors des événements domestiques vinrent le forcer de remettre à une époque plus propice la réalisation de ses vœux les plus ardents. Sa pieuse mère était morte, et la maison paternelle ne lui offrant plus que de cuisantes douleurs , il se décida k rentrer dans l'armée rég^ulière. Nommé d'abord comme sous-lieutenant de la légion de Bretag^ne, il parvint à s'élever bientôt jusqu'au g;rade de capitaine. Toutefois, la carrière militaire, qui est pour tant de jeunes g^ens un gouffre où leur vertu fait trop souvent, hélas! un triste naufrage, fut au contraire, pour le jeune Bainvel, un nouveau théâtre sur lequel il devait montrer le dévouement et la charité qui, dans le sacerdoce, l'ont distingué jusqu'au dernier soupir. Et à ce sujet, nous demandons H 'rapporter quelques faits que nous avons recueillis de sa bouche : il les racontait avec simplicité) et assurément il était loin de croire qu'un jour le public ]es connaîtrait pour les* admirer et pour demander à Dieu de susciter souvent de tels exemples. D'ailleurs , nous racontons la vie de M. Bainvel ; il nous est donc impossible de passer sous silence les traits qui la caractérisent si admirablement^

Pendant qu'il était en garnison à Brest, M. Bainvel fut chargé de faire avec sa compagnie ' le service du bagne. À cette époque, l'employé affecté à la surveillance particulière des forçats était atteiqt d'une maladie sérieuse, et c'est ainsi que le commandant du poste fut appelé à le remplacer provisoirement dans

^ M- Bainvel commandait ]a compagnie de Tolti^nrs.

it Vifi DE M. L^ABBÉ BAINVEL

ses fonctions. Ce fut pour M, Bainvel une terrible charge que celle que l'on venait de lui imposer. Il fallait visiter ces hommes que la société regardait à bon droit comme son opprobre ; il fallait recueillir leurs demandes. La plupart des condamnés n'excitaient que le dégoût dans Tâme du jeune capitaine, en même temps que par leur présence ils lui inspiraient les plus pénibles réflexions. Il y avait quelque temps qu'il s'acquittait de cette mission difficile, lorsqu'un jour la Providence le mit en face d'un homme dont la physionomie l'impressionna vivement. Il se demanda pourquoi ce malheureux était dans un lieu où tout parle de crime, et finit par se persuader instinctivement que la justice pourrait bien n'être pas toujours inexorable à son égard. 11 cherche donc l'occasion favorable pour le questionner et lui demander quelques explications sur sa conduite. 11 l'attire dans son cabinet, et lorsqu'il est en face de lui, le futur apôtre le supplie de lui dire pour quel motif il a été condamné à subir T infamie du bagne. A ces mots, le forçat lève la tête ; une question faite avec tant de bonté et de douceur le réveille de son engourdissement et de son apathie. Depuis plusieurs années il se complaisait dans sa tristesse et se nourrissait de désespoir; aujourd'hui, un rayon d'espérance a pénétré dans son âme« Ce soldat qui lui parle, ce capitaine qui l'interroge ne serait-il pas un ange venu du ciel pour le soutenir et le consoler dans son infortune? Il veut parler, mais ]es larmes l'en empêchent; il fait alors un puissant effort pour surmonter l'émotion qui le domine, et déclare avec son nom la haute charge qu'il avait

VIE DE M. L*ÂBËÉ ËAINVËL H

occupée dans une de nos premières villes de France; excité par des sollicitations coupables , il s'était écarté de son devoir d'administrateur et avait ainsi attiré sur sa tète la rigueur de la loi. Un autre chagrin ron* geait ce malheureux : il était père, et son fils, jeune homme de beaucoup d'avenir, s'était engagé dans la carrière des armes. M. Bainvel demande quel est son grade et son régiment. L'infortuné refuse de répondre : il n'ose pas faire un aveu qui peut sans retour briser l'avenir de son enfant. Une lutte épouvantable s'engage dans les profondeurs de son âme : il voudrait n'avoir pas de secret pour celui qu'il regarde déjà comme son bienfaiteur; mais d'un autre côté l'amour paternel lui impose silence. À quoi va-t-il se résoudre? Se taira-t-il? ou bien révélera-t-il au jeune capitaine le secret qui lui pèse depuis longtemps? Il hésite, et M. Bainvel est là spectateur d'une lutte que se livrent chez ce malheureux les sentiments les plus opposés et les plus respectables. Cependant le forçat se recueille , et après quelques instants de silence : « Capitaine, dit-il , j'ai un secret à vous confier : me promettez-vous de ne pas le révéler avant ma mort? — Je vous le promets, répond M. Bainvel, et vous pouvez vous fier à ma parole. Je ne demande qu'à vous être utile et à procurer à votre famille toutes les consolations dont elle a besoin. — Eh bien, monsieur, reprend le condamné, mon fils n'est pas loin d'ici et vous le connaissez ; il sert à vos côtés ; il est lieutenant dans une compagnie de votre régiment, n M. Bainvel a compris : il serre fiévreusement la main de ce malheureux et le quitte en pleurant. Nous renonçons

à décrire les pensées pénibles qui venaient traverser le cœur du jeune capitaine toutes les fois que passant à côté d'un brillant officier il pouvait se dire : « Voilà le fils d'un forçat ! n A partir de l'heure où il avait fait connaissance de cet infortuné, qu'une imprudencse avait jeté dans les fers, M. l'abbé Bainvel mit en oeuvre toutes les ressources dont il disposait pour être utile au fils et arracher le père à l'abime du déshon» neuri Enfin , après des démarches sans nombre, après des efforts inouïs et bien des nuits sans sommeil ^ il vit avec bonheur le succès répondre pleinement à ses espérances : le jeune lieutenant fut nommé capitaine et alla rejoindre son régiment en Corse; quelques mois après, des protections puissantes valurent au père une commutation de peine et -enfin la liberté. Mais dans cet intervalle, le malheureux forçat voulant manifester à son bienfaiteur sa reconnaissance, lui de* manda la permission de faire son portrait. M. Bainvel accepta, et bientôt le portrait fut terminé. Cette toile, que nous avons vue et qui existe encore , n'est pas sans mérite, et le vénérable curé de Sèvres, en la mon* trant à ses amis, ne manquait jamais de leur en ra* conter l'histoire.

Voilà un premier fait qui prouve bien la bonté d'àme et la douceur de celui dont nous retraçons rapidement l'existence. En voici un second qui se recommande particulièrement à l'attention du lecteur.

C'était presque à la même époque. Le 26' de ligfoe était en garnison à Brest, et M. Bainvel, en compagnie de quelques-uns de ses camarades , allait prendre ses repas dans une maison bien connue dans la ville.

Cet établissement était tenu par un monsieur et une dame appartenant à la religion juive. Ils n'avaient qu'une enfant, une petite fille charmante qui égayait beaucoup par ses reparties spirituelles et enfantines les habitués de la maison. Cette enfant , à peine âgée de six ans, avait pris M. Bainvel en amitié; elle l'attendait toujours avec impatience, et lorsqu'il était arrivé , elle ne pouvait se résoudre à le quitter un instant. Ses parents avaient beau la gronder et lui dire que ses espiègleries incessantes ennuyaient le capitaine Bainvel , l'enfant n'en croyait rien ; d'ailleurs le jeune ofHcier jouait de si bon cœur, qu'elle ne pouvait se méprendre sur ses véritables sentiments. La Providence allait fiaiire encore une fois de M. Bainvel l'instrument de sa miséricorde.

Un jour^ il se rend à l'hôtel selon son habitude, mais la petite fille ne vient pas ; d'abord , il n'y prend pas garde; et, occupé qu'il était à causer avec ses amis, il ne se rend pas compte de l'absence de cette enfant. Mais le soir arrive et l'enfant ne parait pas encore. Un sentiment pénible s'empare alors du cœur de M. Bainvel. Il s'approche de la mère et lui demande des nouvelles de la petite fille : la mère ne lui répond que par des larmes. De plus en plus inquiet, il la supplie de lui faire part de ce qui a pu arriver à l'enfant; alors la pauvre mère lui dit que sa fille est tellement malade que les médecins désespèrent de la sauver. Au même instant le docteur rentre dans la salle et confirme par son attitude la réponse de la dame. Sur-le-champ un trait de lumière traverse l'esprit de l'officier : sous l'uniforme du soldat battait énergiquement le cœur

IS

VIE DE M. L'ABBE BAINVEL prêtre. Les médecins désespèrent de

d'un prêtre. Les médecins désespèrent de rendre la sanlé à l'enfanl; eh bien ! il va tenter de lui donner à son tounine vie mille fois plus précieuse que celle du corps. 11 prend en particulier la malheureuse mère; il lui dit combien il nime son enfant; combien surtout il est désolé d'apprendre sa fin prochaine, u Et voilà cequi me fait croire, madame, que vous ne me refuserez pas la faveur que je vais vous demander. Vous appartenez au culte judaïque. Je n'ai aucune observation à faire à cet égard. Mais votre enfaut va mourir, et une immense consolation pour moi serait que vous me permissiez de lui faire donner le baptême catholique, n La iiièi'e hésite un instant; M.Bainvel persiste davantage dans son pieux dessein. Enfin, tous les obstacles tombent devant la parole toute apostolique du soldat. A peine a-t-il obtenu la permission si ardemment désirée , qu'il sort et se dirige en toute hâte vers l'église voisine. Il feit appeler un prêtre; le prêtre arrive;M. Bainvellui explique le fait, et tous les deux, heureux delà belle action qu'ils vont accomplir, volent à la maison où la pauvre petite fille est sur le point de rendre le dernier soupir. Ils arrivent. Ils entrent dans la chambre, et s'approcbanldu lit, le prêtre verse sur le front de l'enfant l'eau régénératrice qui fait les chrétiens. Une pareille charité ne devait pas rester sans récompense. L'état de la petite fille devint de moins en moins inquiétant, et tout faisait prévoir une guérison prochaine, lorsque le régiment reçut l'ordre d'aller tenir garnison à Cherbourg. M. Bainvel pensa longtemps à sa petite fille; mais les occupations journalières et les démarches perpétuelles qu'il était

obligé de faire pour obtenir son admission au grand séminaire de Versailles finirent par l'absorber tellement, qu'il oublia peu à peu sa petite protégée. D'ail-

leurs, il était persuadé qu'elle n'était plus de ce monde, et que du haut du ciel elle devait une protection toute spéciale à celui qui était devenu son père dans l'ordre de la grâce.

M. Bainvel vint donc à Versailles après avoir donné sa démission de capitaine. Il avait alors vingt-six ans; ses camarades l'en blâmèrent; ils lui représentèrent le danger de sa résolution et la folie qu'il y avait à briser une carrière qui se présentait à ses regards entourée de si magnifiques espérances. Tout fiit inutile, et , malgré les plus vives observations de son colonel lui-même, il remit son épée au fourreau et changea le brillant uniforme de capitaine contre le modeste vêtement du prêtre. Les adieux furent touchants, puisque M. Bainvel était l'ami de tous; mais ce qui lui £^rracha des larmes abondantes et ce qui lui en fit toujours répandre lorsque ce souvenir lui revenait à la mémoire, ce fut la réflexion d'un brave sous-officier de sa compagnie : u Mon capitaine, lui dit-il, on prélend que vous êtes fou. Ce n'est pas vrai. Laissez dire vos camarades, et contentez-vous d'écouter la voix de Dieu. » Noble parole, qui prouve une fois pour toutes que les sentiments chrétiens trouvent admirablement leur place dans le cœur d'un soldat !

Mais achevons notre récit.

M. Bainvel était prêtre et curé de Sèvres, lorsqu'il eut l'idée d'inviter certains artistes à prêter leur concours à une cérémonie religieuse. Ces messieurs ré^

18 VIE D6 H. L'ABRE BAINTEL

pondirent d'une manière charmante à l'invitation pasteur, c( aprës la messe, M.Bainvel voulut afasoloment retenir les personnes qui lui avaient procuri tant de bonheur. Mais pendant le repas, une dame de trente-cinq ans envinm paraissait en piole à ane émotion profonde ; ses yeuï ne pouvaient se détacher du portrait dont on connaît l'origine et l'histoire. Ce jeune oMcier ne lui i5tait pas inconnu , elle l'avait vu il yavailbîen longtemps, et son image ne s' était jamai» effacée de son esprit et de son cœur.

M. Bainvel examinait de son côté l'attitude de cetis dame; en vain cherchait-il à deviner ce qui pouvait être pour elle la cause d'un trouble si visible-, il v0t que se perdre en conjectures incapables da fixer ses incertitudes. Enfin, la dame est à bout de force et de courage; il faut qu'elle sache à tout prix où est aujourd'hui la personne que ce portrait lui rappelle, i Monsieur le curé, lui dit-elle, quel est ce jeune officier dont je vois ici l'image? — C'est moi, madame. — N'avez-vons pas été en garnison à Brest, il y a trente ans environ? — Oui, madame, et cette viiie est pour moi pleine de souvenirs; j'y étais en garnison lorsque j'eus le bonheur de feire baptiser une petite juive : elle était bien malade â mon départ; depuis, je ne sais ce qu'elle est devenue. Probablement est-elle aujourd'hui avec les anges. — .'Son, monlocuré, celle enfant est aujourd'hui près de voua et bien heureuse de vous revoir; je suis catholique; fants ont reçu le baptême catholique , et je vous ipplie de croire que jamais je n'oublierai mon hieaiteur. << Inutile d'insister sur une pareille scène.

M. Bainvel recevait comme prêtre la récompense de la bonne action qu'il avait faite lorsqu'il portait encore les épaulettes de capitaine. Nous avons encore un fait à raconter , mais il trouvera sa place dans le cours de ce petit écrit.

M. Bainvel entra donc au grand séminaire de Versailles, sur les instances d'un député breton qui était intimement lié avec Monseig;neur Charier de la Roche. Bientôt ses études théologiques furent terminées, et dix-huit mois après avoir quitté le régiment, il recevait le sacerdoce.

M. Bainvel fitt d'abord envoyé comme vicaire à la cathédrale de Chartres ' , où pendant quelques mois il exerça le saint ministère ; mais lorsque le diocèse de Chartres fut rétabli, le jeune prêtre eut à opter entre l'un ou l'autre. Son choix ne se fit pas longtemps attendre; il se décida pour le diocèse qui l'avait adopté à sa sortie du service. Il devint alors vicaire de Mantes; dans ce poste comme dans celui de Chartres, il s'attira les sympathies de tous, et M. l'abbé Marais , le vénérable curé de Meudon qui fut autrefois son collègue, n'a jamais cessé de lui témoigner la plus profonde estime et l'amitié la plus sincère. Souvent nous l'avons entendu, ce vieillard octogénaire, parler du curé de Sèvres dans des termes qui prouvent combien grande était son affection pour lui.

Cependant, la santé de M. Bainvel était un peu compromise ; il demanda lui-même quelques instants

^ Le diocèse de Chartres était alors annexé au diocèse de Versailles.

m VIE DE M. L'ABBÉ BAINVBL

de repos; on dul par conséquent lui con6er une ]

rotssc tranquille; celle d'AulhonilIcl lui fiil offerte.

il l'accepla. Son séjour dans ce village ne fut pas

fruclueui; il s'acquitta des devoirs de sa charge

un soin jalonx, et travailla de loiiles ses forces à la

sanclification des âmes et au bonheur de ton

Aussi , lorsqu'on 1868 il désira revoir une dernière fois sa chère petite paroisse d'Anthonillet , les vieillards qui l'avaient connu venaient lui serrer la main comme à un ami et à un pcj

Avouons-le, quand un prêtre rencontre sur soa passage de telles preuves d'affeciion , il doit être bien heureux, car il peut se rendre le consolant gnage qu'il n'a fait que du bien autour de lui.

Nous l'avons dit, M. Itainvel n'élait à Authouillet que provisoirement; sa santé était rétablie; il était donc aux ordres de son évéque. Monseigneur Borderies le nomma à la cure d'Orsay, qui n'était pas à cette époque ce qu'elle est aujourd'hui , c'est-à-dire, ide classe. Le vénérable évêque de Versailles ne cessait d'avoir les yeux sur ce jeune prêtre; et s'il l'avait rapprochéde lui, c'était pour lui donner, en temps favorable, des preuves non équivoques de la confiance qu'il lui avait inspirée. M. Bainvel était donc curé d'Orsay, lorsqu'un soir il entend le bruit d'une voilure paraissant s'arrêter à la porte du presbytère. 11 se demande quelle peut êlre la personne qui vient ainsi le visiter à la nuit tombante. 11 se met à la fenêtre, et quel n'est pas son étonnement lorsqu'il aperçoit son évêque ! Il descend rapidement de sa chambre, fait entrer le prélat, et lui demande la

VIE DE M. L'ABBÉ BAINYEL Si

cause de son voyage à cette heure si avancée de la soirée. Monseigneur, lui répond qu'il est venu pour quelques instants lui demander l'hospitalité. Heureux de cette visite si inattendue, M. l'abhé Bainvel fait tous ses efforts pour recevoir de son mieux son digne et vénérable évêque. Mais Sa Grandeur ne disait pas encore son dernier mot , elle attendait la fin du repas. Alors Monseigneur déclare à M. le curé d'Orsay qu'il vient de le désigner pour occuper un poste plus en évidence que celui qu'il occupe ^ M. Bainvel, touché d'un pareil procédé, remercie son évêque de la bienveillance et de la sollicitude qu'il vient de lui témoigner ; u Mais, ajoute-t-il, je suis obligé de supplier Votre Grandeur de me laisser encore dans cette paroisse ; d'ailleurs voyez vou&-même. Monseigneur?» Et alors il conjure le vénérable prélat de monter jusque dans la chambre de son père. Or, cet homme était paralysé de tous ses membres; son intelligence autrefois si belle s'était affreusement obscurcie, mais de temps en temps elle reprenait encore quelque éclat. Quand il: se voit en face d'un prince de l'Église, le malheureux vieillard semble dominer le mal qui le ronge et fait à Mgr Borderies le plus touchant tableau de la bonté de son fils. M. l'abbé Bainvel avait laissé son évêque seul avec le pauvre malade; quelques instants après Mgr Borderies revint auprès de M, le curé d'Orsay, et lui serrant la main : u Mon ami, lui dit-il, vous êtes un bon fils : restez ici ; je comprends qu'un déplacement ne pourrait aujourd'hui que hâter

^ La cure de Meulan.

Page 1