‹ Souvenirs d'un émigré de 1797 à 1800Chapitre 1 sur 26 · VI AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

VI AVANT-PROPOS

J'entends déjà plus d'une voix et même des voix amies, s'écrier : « Mais pourquoi « affronter le grand jour de l'impression !

€c c'est donner sa mesure : c'est établir (c soi-même son hue usque. » A cela je ré- \ pondrai : Quand on est plus près de son quinzième que de son quatorzième lustre, qu'on a beaucoup vécu dans le monde, entretenu une correspondance nombreuse ; lorsque, sans compter bien des articles d'un grand dictionnsKre biographique, on a publié plusieurs notices d'une certaine étendue, enfin jeté quelques morceaux dans des journaux et recueils périodiques, on a posé volontairement les bornes de son .... il faut bien dire esprit^ car chacun a le sien.--' Je ne me vante que de ma mémoire.

Chaque jour j'admire davantage cette

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belle faculté de rhomme que Dieu met si souvent aux ordres de notre volonté , et qui ne s'arrête qu'à la vieillesse, quoique vers la fin de la vie on revienne facilement aux impressions, aux observations du premier âge. Après le plaisir si vif d'apprendre, il y a celui de se souvenir, et aussi le plaisir d'enseigner, ^éclairer quelques dociles ignorances. Nous disparaissons si vite de la terre 1 Heureux celui qui peut y laisser une trace hono** rable et surtout utile de son passage ! Bon ou mauvais, ou médiocre, un livre survit à son auteur, dût*il rester le plus souvent sur les rayons d'une bibliothèque ; mais enfin il existe : il rappelle quelque chose, et par suite, quelqu'un.

C'est une des maximes de La Bruyère que « il faut se dépêcher de rire, de peur

Vm AYANT-PROPOS.

«de mourir sans avoir ri.» — Et moi, je pense qu'il faut se hâter de raconter ou d'écrire tout ce que Ton croit bon à transmettre, de peur de mourir sans avoir rien transmis.

Ce n'est pas d'aujourd'hui que je répète et imprime que quiconque est sorti de sa petite sphère de famille et de société, devrait recueillir ses souvenirs et les mettre par écrit, quitte à ne travailler que pour ses fils, pour ses neveux, pour ses plus intimes amis. Un vieillard (je crois que .c'était Fontenelle) déclarait, à la fin de sa vie , être effrayé de VJvorrible certitude qu'il rencontrait partout. Je suis effrayé, moi, de Y horrible ignorance qui se trouve, même dans ce foyer de lumière que l'on nomme Paris. Les faits de l'histoire contemporaine sont altérés ; les noms $ont:

ATART-MONS. IX

estropiés, et Ton parledeoequis*est passé dans notre France, ou bien près de nous, depuis cinquante, trente, vingt, A treize ans, comme s'il s'agissait des pays et des temps qui ne nous sont qu'à peine connus.

J'ai beaucoup W, beaucoup retenu.

£h bien! que d'années se sont écoulées depuis que je r^^tte ce que personne n'est plus là pour me dire, n'est plus là pour me répondre, lorsque j'interroge sur un passé encore tout rapproché de moi!

Quoique nous vivions sous le régime d'une démocratie débordante, luxuriante, exultante, jamais, je le pense, on n'a tenu autant à la naissance ^ aux titres ; et pourtant jamais on n'a moins possédé les gé* néalogies, les anecdotes modernes, les traditions de l'ancienne cour et de la haute

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