‹ Souvenirs d'un enfant de Paris (volume 2)Chapitre 11 sur 33 · UNE JOURNEE A HARLEM · texte numérisé non relu

UNE JOURNEE A HARLEM

semble lui avoir été redemandé sans cesse, c'est le joueur de rommelpot. a Le rommelpot, dit M. Vosmaer, est un instrument tout primitif, qui se compose d'un pot de grès sur lequel est tendue une vessie. Par un petit trou passe une baguette ou un roseau qu'on agite de la main et qui produit une sorte de miaulement sourd. » Cette musique carnavalesque a toujours eu le don d'amuser les enfants hollandais, et ceux que Frans Hais a groupés autour de ses joueurs de rommelpot ont dos visages si réjouis, des faces si épanouies, que l'on est tenté de fabriquer soi-même pour sa famille un jouet aussi exhilarant et aussi bon marché. Ajoutons d'ailleurs que nous en avons vainement cherché le modèle en Hollande, où il semble complètement oublié.

La réputation de bon portraitiste était alors celle qu'ambitionnaient tous les peintres néerlandais. Il y en avait d'excellents à l'époque, jMierevelt, Honthorst, de Keyser, van Schooten, Ravesteyn, pour ne nommer que les plus célèbres. Venu après eux, Frans Hais devait les éclipser tous et laisser dans l'espèce des spécimens au-dessus desquels il n'y a encore aujourd'hui que Rembrandt. Les contemporains d'ailleurs paraissent avoir rendu pleine justice à la supériorité du maître dans l'art du portrait. Les plus hauts personnages se faisaient un honneur d'aller poser devant lui et de posséder leur image de sa main. C'est ainsi que nous avons au Louvre le portrait de Descartes exécuté par Hais à Harlem vers cette époque. La vogue du maître était énorme, ainsi qu'en témoigne la grande quantité de portraits que l'on connaît de lui. Van der Helst seul, qui fut vraisemblablement son disciple, devait plus tard en

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acqiiriir une égale. Celle vot^iie, l'rans Hais l;i diilil à son admirable lalenl tic coloiisle cl de physionomiste, ovi plulùl à sa manière expcdilive de fixer les ressemblances, voilà ce donl il est difficile de jni^^er. Mais il est certain (juc les commandes déliordaienl chez lui et ([u'il dut à ce moment gaj^ncr beaucoup d'argent. S'il ne sut pas comme Rubens, son glorieux contem|)orain, économiser pour ses vieux jours, c'est sans doute (|u"il s(; montra rebelle aux conseils de la rusée Lysbeth, ou encore (ju il n'espéra j)oiut atteindre à la long(îvité(pje le ciel lui réservait. Mais la fortune n'avait attendu (jue son second mariage pour le traiter en enfant gâté et Tannée même de cette union Ki-ans liais obtenait des arquebusiers de Saint-Georges la commande, tant enviée alors, d'un tableau de corporation.

Le musée de Harlem en conserve dix. et le onzième appartient à l'hôtel de ville d'Amsterdam. Ce sont onze chefs-d'œuvre véritables par lesquels Hais mérite d'entrer dans la pléiade de ceux que Théophile Gautier a nommés un jour les dieux et les demi-dieux de la peinture. Il n'y a point d'exagération à dire (jue si Kians Hais n'avait pas fait ces tableaux,nousn'aurionsprobablementpas le « lianquet de la garde civique « de \"an der Helst, ni la « Honde denuit », ni les « Syndics «de Kenibrandl. Iillablissons ici, sans y insister davantage, que si Frans Hais n'est pas l'inventeur des tableaux de corporation, il en est le créateur, et que ses rivaux ne l'ont dépassé qu'en l'imitant, quand ils l'ont dépassé.

Dans l'un de ces tableaux se trouve le second por- Irait de Hais ipie nous avons signalé; il est daté i<'»."i(); le peintre a par conséquent cinquante-cinq ans. Nous

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voulons parler de celle réunion des officiers et sousofûciers des arquebusiers de Saint-Georges que Fromentin, on ne sait trop pourquoi, trouve inférieure aux autres ouvrages du maître. Hais s'y est représenté, lui vingtième, parmi les sous-officiers de la guilde. C/esl lui que Ton voit au fond, derrière le porte-étendard, avec ce grand nez d'aigle solidement attaché à larcade sourcilière. ces cheveux longs tombant sur les épaules, ce regard puissant et scrutateur, les lèvres cachées par une moustache drue et le menton voilé par une barbiche. Ce n'est plus le gai compère de Lysbeth, souriant au bonheur d'aimer et d'être aimé: il est grave, pensif, presque préoccupé, et l'expression est celle d'un homme conscient de sa force et de son autorité.

Il serait fort intéressant de retrouver aujourd'hui le portrait que Van Dyck fit de Hais en 1682. On sait, en effet, que lors de son départ pour l'Angleterre, Van Dyck s'arrêta à Harlem pour y visiter celui qu'il tenait, après Rubens son maître, pour le plus grand artiste de son temps. Peut-être bien désirait-il encore juger par ses propres yeux de la rapidité d'exécution tant vantée qui caractérisait le travail de son confrère. Il se présenta donc incognito chez Hais, et se donna pour un grand seigneur de passage qui voulait avoir son portrait sans relard et l'emporter en Angleterre. Frans Hais se mit à la besogne et en deux heures le portrait fut terminé. Ce portrait, garant de l'anecdote, existe encore, et il a été gravé par D. Cosler. Emerveillé de l'habileté du maître, le faux voyageur le pria de lui accorder une faveur: « Je suis moi-même peintre amateur, lui dit-il, et j'aimerais à conserver vos traits en sou-

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venir ilo ma vi^^ilcà ruii <l(\s Iiommes que j'atlmire 1(* pins au monde ». Frans liais se piuHa de bonne grAce à la faiV.alsie (ju'il trouva sans doule fort diverlissanle, et passant sa palette au seigneur anglais, il alla prendre sa place de modèle. Au bout d'une lieure de pose, l'amateur le prie de regarder son ouvrage et de lui dire ce qu'il en pense. — Ce que j'en pense, s'écrie le maître de Harlem, en l'embrassant à bras ouverts, c'est que vous elcs Van Dyck ou que je ne suis pas Frans Hais.

Lettre VIII TROIS VISITES A LA RONDE DE NUIT

30 août.

II est des Ihèmes à ratiociner dont on traitera toujours et, quasi cursores, chacun à son tour. — la X Ronde de Nuit » est du nombre.

L'énigme d'art que Rembrandt y propose est restée insoluble à la critique ; myopes et presbytes y usent leurs lunettes. Nous voici donc à Amsterdam. C'est là que Kœramerer me guette. « La Ronde de Nuit » est sa pierre de touche, il juge les gens à ce qu'ils éprouvent devant elle, j'y risque donc son estime, son amitié peut-être?

— Je te laisserai aller seul, m'a-t-il dit, et je t'attendrai dans la rue en fumant des cigarettes.

Il est certain que celui-là serait déjà un sot parfait qui, sans un battement de cœur, entrerait pour la première fois dans la salle sacrée du Trippenhuis où fulgure cette table de la loi de la Peinture, et j'ai un peu peur de moi-même. Si j'allais être déçu ? Sincère, je le suis. Expert?... J'ai vu bien des

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llcmhiaiull ;iu\ nciiIcs cl lous ceux du I. ouvre. Mais la « Ronde )>, avec son niyslère Iriséculaire de clair-obscur, c'esl lArche Sainte, le pandémonium, le morceau d'inilialion. Enfin, allons-y, n'est-ce pas ?

Le sanctuaire apparaît d'abord déplorable, bas, fumeux, éclairé de travers par un jour faux de cave, Peul-èlrc a-t-on voulu restituer ainsi celle où le peintre lui même travaillait et combinait ses alchimies. On résiste d'abord, à cette mise en scène. On se dit que la ■< Ronde » étant un tableau de corporation comme celui de \'an der Ilelst qui est en face, il devrait décorer, par destination, une grande salle à larc^es baies. Dans ce sous-sol à jour de soupirail c'esl une gène que de trouver le point de vue du tableau, pluâ à gauche, plus à droite, on hésite, on cherche machinalement la torche des cryptes. L'embarras des visileuis, anglais ou allemands, avec ou sans guides, est bien amusant h voir. Ils ne savent dans quel angle se placer, ils vont et viennent, avancent ou reculent, se font abat-jour de la main, et finissent par s'empiler derrière un paravent qui diffuse encore le rayon ténébreux filtré par les verres dépolis de la baie. Ils attendent là, en tas, que l'obscurité se dissipe, comme des enfants écar^piillés guettent la lanleine magi(pie.

Terrifié par K;i'mmerer, je tends tous mes sens à l'évocation, le lorgnon dardé, l'àme ouverte.

Il i)araît que depuis un temps immémorial la presse progressiste d'Amsterdam proleste contre cette exi)osition du rlief-d'<euvre national dans un souterrain de faux inonnayeurs. Le municipe ne bronche pas. Autrefois le tableau était placé sur un

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