TROIS VISITES A LA BONT)E DE NUIT
d'Ane, un chien aboie furieusement et se jette dans les quilles des hallebardiers. Un jeune g-arçon, perdant la tète, lâche dans le tas un coup de mousquet dont son voisin se gare. A gauche un autre galopin s'élance en avant de la compagnie, fier de la poire à poudre dont il est porteur. Une bousculade enfin, mais bien hollandaise, et réglée dans son désordre, comme un tableau vivant. Je ne sais pas d'ailleurs si les vingt-trois y sont et j'avoue que je ne les ai pas dénombrés.
Au centre de la toile et de la cohue rayonne la fameuse petite fille au coq, l'une des quadratures du cercle de l'historiographie picturale. Personne n'a jamais su, compris ou deviné ce que cette fillette emperlée et vêtue comme une dogaresse, vient faire dans la « Ronde de nuit », ni pourquoi elle en traverse le remue-ménage, son coq d'or à la ceinture. Il y a d'ailleurs auprès d'elle un autre enfant à peu près invisible et aussi inexplicable, qui doit être un garçonnet, à moins que ce ne soit une ombre portée de la petite fille.
— Eh bien, fait Ktiemmerer, y es-tu ?
— Ça vient. Ce qui me chitïonne, c'est la fillette au coq.
— Un rappel d'or du tambour.
— Oui, mais elle va de gauche à droite tandis que tous les autres personnages vont en sens inverse, de droite à gauche. Pourquoi ?
— Parce qu'elle passe.
— Et l'unité de mouvement?
— Y en a-t-il dans une rue? On s'y croise. Et puis qu'est-ce que ça te fait? Est-ce que par hasard tu raisonnes ?
6,S SOUVENIRS n UN ENFANT DE PARIS
El ses sourcils se fioncent. 11 se rcu-uie de deux pas. C'est la brouille. 11 n"v a pas à badiner avec ce rembrandlolâlrc fakirisé. Je remonte au Trippeuhuis, et que la lillelte au coq aille dans le sens qu'il lui plaira ! Troisième visite.
L'éducation d'art que nous recevons en France ne s'est pas encore libérée de l'influence italienne. Elle répond d'ailleurs au sang latin ([ui nous bat ilans les veines. La puissance d'expression se réalise en Micbel- Ange et en Raphaël, la limite du clair obscur est atteinte par le Corrège. el déjà Léonard nous semble un peu diabolicpie. La Renaissance domine toujours l'École. Le beau en art. dans tous les arts, ne nous acquiert qu'à la condition d'être clair et simple, presque comme un lieu commun, et appuyé de tradition. Nous en jugeons débattivement à l'emploi des moyens ratifiés, pédagogiques, (jue nous divisons en deux forces plastiques : Dessin et Couleur. Si l'on arrive à comprendre par quel procédé Véronèse est un coloriste sans pair, le critérium tombe devant Rembrandt et l'on s'alfale sur le divan de \V. Burger. Qu'est-ce que c'est que celte peinlure-là? — C'est celle du nord, de ses gens el de leur ciel gris et tourmenté.
De fait il faut traiter de la « Ronde de nuit » comme d'une vision. C'en est une. Apparition fumeuse, estompée par les ténèbres brunes, bitumineuses, transparentes, agrandie par la fièvre, où les formes flottent, ébauchent des gestes fantomatiques, se colorent de tons surnaturels el hors palette, elle relève des choses du sommeil, c'est un songe. Ses portearquebuses sont impalpables, leur réalisme même est irréel. L'enfant au coq, avec ses pierreries d'in-