LA VIE MODERNE
L'idée de fonder un journal, fût-ce un journal d'art et illustré, peut traverser, un jour de jeûne, le crâne palpitant d'un poète, comme celle d'ailleurs d'épouser la leine de Saba, mais il n'y retient longtemps ni l'une ni l'autre, et pour cause. Ai-je besoin de vous dire celte cause? Si la reine de Saba est à jamais inépousable, un journal n'est fondable que sur une base de ce métal, nommé : argent parce qu'il est d'or, dont le propre des poètes est d'être dépourvus jusqu'à l'idiosyncrasie.
Lorsque je feuillette aujourd'hui la collection des numéros de « La \ie Moderne »(vous savez qu'elle est rare) je me demande si, du lo avril 1879 au 25 décembre 1880, date où je repris pied sur terre,
nie Lallillo, j*' n'ai pas vrcu dans la liiiic. |iariiii les loups- pliO(iues qui l'Iiabilonl et aboient sympallii([ucmonl aux fous de noire planMe loui)illante. Esl-cc donc moi i|ui ai sip^né en (iualit(^ de : gérant, pendant vinfî^l et un mois, les livraisons de ce maii^azine donl chacune revenait à trois mille francs environ, sans qu'on sut à qui on les devait, puisque aucun commanditaire n'y baillait de fonds et que, seul, le Saint- Esprit les composait, imprimait, brochait, rédigeait, gravait et débitai! par l'opération extrahuraaine à laquelle il doit sa réputation.
Car il en fut exactement ainsi, et non autrement, jusqu'à la fin de ma gérance directoriale, el le plus fabuleux, cest que si Georges Charpentier ne m'en avait soulagé pour mes étrennes de iSî^i, non seulement la « Vie Moderne » vivrait encore, mais jaurais mes soixante mille livres de rente — pour quarante sous.
Oui, (piaranle sous, car c'est sur cette mise que je jouai la partie. Les boursiers me font i*ire. Qu'ils en refassent une, de « Vie Moderne » ! Moi, je ne m'en chargerais plus pour le million sonnant et trébuchant. Il est vrai (jue je n'avais que trente-quatre ans alors, et (pi'il fallait en finir avec la critique d'art où je m'enlisais.
Quand on veut en finir avec la critique d'art oii l'on s'enlise, c'est comme pour le monde où Ion s'ennuie, il faut rompre avec elle ou l'épouser. — C'est bien, disais-je à Alphonse Daudet, tu m'as précipité, au 16 mai, dans les bras de cette vieille dame constipée. Tant j»is, je lui ferai un enfant de ma férule officielle, et il faudra l)ien quelle b^ nourrisse. — Et je lui fis la « Vie Moderne ».
A la vérité je m'y étais exercé dès l'année précédente par une gestation préparatoire chez Ludovic Baschet, l'éditeur de la « Galerie Contemporaine » . Sous couleur d'Exposition Universelle, celle de 1878, je l'avais persuadé de distribuer d'avance les médailles d'honneur des deux Arts et d'influencer le jury international par une publication de Haute Esthétique universelle et comparée où nous couronnerions au nom de la France les quarante plus forts graisseurs de toile et trilureurs de glaise de l'Europe coalisée. Je ne sais plus pourquoi nous n'en immortalisâmes que trente cinq, plusieurs ayant été laurés erronément deux fois par l'éditeur. Ce travail se trouve toujours dans le commerce sous le titre vraiment austère de : « Les chefs-d'œuvre d'art à l'Exposition Universelle de 1878 ». 11 comprend deux tomes in-folio, magnifiques, de ce format de haut bord pour lequel aucun rayon n'est assez haut dans les bibliothèques, mais qui est propice à exhausser sur les chaises les enfants à la dînette. xVu-dessus de cinq ans un seul tome suffit.
Le jury international n'hésita pas à se soustraire à l'influence, et les médailles d'honneur s'égarèrent pour la plupart sur des maîtres que ma critique n'avait pas prévus, mais les trente-cinq eurent tous quelque chose à la tombola décorative. L'honneur était sauf, et comme, d'autre part, Ludovic Baschet n'était pas de ces éditeurs hoirmannesques qui assassinent, le soir, les aciieteurs iiagards pour leur reprendre leurs exemplaires, les in-folio s'épandirent et le succès appesantit cruellement mon crédit d'involontaire compétence. Je m'enfonçais.
J'en avais la notion nette. Adieu les beaux poèmes
U SOI VENIRS d'un rNFANT PK V\Ulii
rèv(^s, les comédies cl ilraincs doiil les plans, les thèmes cl les personnages m'iiahilaienl et pleuraient en moi leur abandon. Ivst-ce (jue vraiment toute production personnelle m'était à jamais interdite? Devais-je en rester sur cet « Ange lîosani » (|ui manpiail le dernier pas de ma marche libre dartisle de lettres arrêtée en juillet 1878 sur un four superbe, digne de mes maîtres, consacré par mon vieux professeur lui-même et que je me sentais de force à renouveler, face aux dieux, à n'importe quel théâtre de mon |)ays? Car enfin j'en portais aussi dans l'âme, des» Notre-Dame », toutcommeun autre, et c'est embêtant de ne pas chanter sa chanson, bonne ou mauvaise quand le gosier vous en fermente. Assez, assez de \'asarisme !
— Qu'est-ce que vous avez donc? \'ous monologuez sur les boidevards?
C'était un brave garron, mon collaborateur chez Baschet, nommé René Delorme et qui signait Sainl- Juirs des romans de commerce. 11 m'entraîna par le bras dans le passage des Princes. — Et à présent? fit-il. — A présent, quoi? — Mais il faut conclure. Les « Chefs-d'<cuvre d'art » sont une réussite éclatante, c'est indiscutable, (Juand faisons-nous le journal ? Je m'en nomme d'avance votre secrétaire de rédaction. Cherchons d'abord un titre. — Avez-vous la berlue, mon cher ami? Un journal ?... Quel journal? — Illustré, bien entendu, il faut conclure, vous dis-jc. Paris est à ceux qui concluent. — Miséricorde ! un journal d'art alors? — Naturellement. — Encore? Toujours. — Vous le voulez, Delorme, vous le voulez ? — Ce n'est pas moi qui le veux dit-il, en piquant l'index dans le ciel, geste auguste de l'augure.
HISTOIRE D L'N JOURNAL ILLUSTRK 75
c'est voire étoile. — Bien, fiuissons-en. \'enez. Au coin de ce même passage des Princes, et onvraiit sur ie Boulevard des Italiens, il y avait un magasin qui servait de dépôt-réclame à une marque de Champagne. La boutique était à louer. J'entrai. Un vieux bonhomme, préposé au dépôt, somnolait au comptoir entre des fioles à goulot d'or. — Combien ? fis-je. — La bouteille, six francs cinquante. Mais nous ne vendons pas au détail. — C'est le prix du loyer que je vous demande. — Dix-huit mille francs par an. — Ce n'est pas cher, releva froidement le fatidique Saint-Juirs. — L'adresse du propriétaire?
— i\L Mercier, à Épernay. Marne. France. — Merci.
— De rien. — Salut.
Quand on roule au gouffre, il est inutile de crier. Nous nous attablâmes au café Cardinal. — Garçon, deux bocks et tout ce qu'il faut, en sus, pour écrire.
— Un quart d'heure après, l'aile de la poste emportait à Épernay la lettre suivante. — Monsieur Mercier, j'ai l'honneur et le plaisir de vous louer votre magasin du boulevard des Italiens pour y installer les bureaux d'un journal. Recevez...
« La Vie Moderne » était fondée. Deux bocks : un franc. Pourboire : vingt centimes. Timbre : quinze centimes. — I! me restait treize sous sur les quarante.
Le lendemain, j'eus la réponse à ma lettre charentonesque. M. Mercier, d'Épernay, mefixaitun rendezvousdans le magasin même, 7, boulevard des Italiens,