QUATRE TETES DE PEINTRES ANGLAIS
Comment Sarah Bernhardt avait obtenu pour Bastien-Lepage la commande du portrait du prince de Galles, devenu plus tard Edouard VU d'Angleterre, c'est ce qu'elle aurait certainement dû nous raconter dans ses Mémoires, car la besogne n'était fichtre pas commode si l'affaire était d'importance. L'École anglaise, depuis le mouvement préraphaélite conduit par John Ruskin, était fort jalouse de son autonomie nationale et, rebelle à Tinfluence des maîtres étrangers, elle serrait les rangs autour du trône. Ce quelle redoutait avant tout, c'était la venue à Londres d un nouvel Hans Holbein qui, avec les effigies de la famille royale, aurait décroché toutes celles de
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rarislocralic ang-laise, (;ar les cliosos vont ainsi dans les trois royaumes.
Or, Sarah s'était mis on tùle que Baslien-Lepa^o était un nouvel Ilolbein, ce en quoi elle ne se trompait pas, et comme, entre les épines du buisson do ses défauts, fleurit la rose toujours vivace do la fidélité à ses amitiés, elle avait utilisé son propre triomphe londonien à préparer celui de son peintre. Le prince de dallos avait souri entre doux boulîées de cigare et Basticn-Lepago n'avait plus qu'à passer la Manche, l'Angleterre l'attendait.
C'était un drôle do petit homme que ce grand artiste, avec sa loto carrée de paysan lorrain, son nez retroussé de gavroche et ses mandibules dodogiio. le tout éclairé par dos yeux pensifs, gris de perle, au regard fixe, tantôt grave, tantôt joyeux. 11 marchait alors vers sa trente-deuxième année et sa Jeanne d'Arc écoutanl les voix dans le verger de Domrémij passionnait encore la foule et l'élite. .Jo lui avais été présenté par Paul Arène qui m'avait conduit à son atelier, impasse du Maine, où il trimait, me ditil, sur une illustration du Docteur Ilerbeaii de .Jules Sandoau. Cet atelier occupait tout le grenier d'une maisonnette rustique, telle qu'il en reste encore aux barrières, dont le rez-de-chaussée ouvrait sur un (( carré de choux », où un vieux bonhomme on sabots, ridé, chenu et portant lunettes, nous avait reçus la bêche à la main. — C'est le grand-père, m'avaitsouf fié Arène.
Ce grand-père était célèbre .sous cette simple dénomination par un portrait patiemment posé à son petit-lils et qui avait valu à liaslion sa première récompense.
Le prix de Rome lui avait échappé, fort injustement, au concours d'École, et comme je m'étais élevé, dans VOfficiel, contre cette iniquité du jury, il m'en avait gardé, sans me connaître, une durable gratitude. Mais d'après la solennité du journal où j'avais rompu la lance en son honneur, il me croyait aussi ancien et véluste que son grand-père. ^ — Comment, c'est vous qui êtes le critique qui...?— Oui, c'est moi qui suis le critiquequi... ! avais-jeri, etnousnous étions serré les mains. Si j'étais son aîné ce n'était que de trois ans à peine, nous nous liâmes donc tout de suite, et sous les auspices de Paul Arène, pour qui les bons pactes d'amitié ne se scellaient qu'au choc des verres, nous allâmes faire des libations grecques à la nôtre. On se tutoyait en se quittant comme Castor et Pollux.
De telle sorte que, lorsque, dans l'atelier de Sarah Bernhardt dont il terminait le portrait, il m'annonça son voyage à Londres, Bastien me proposa de l'accompagner en camarade. — Tu dois savoir l'anglais, toi, un écrivain ! Viens donc. — Je ne sais pas l'anglais, avais-je objecté, je ne sais que le Shakespeare, et je parle un peu le byron, qui se rapprochent de l'idiome ang-lo-saxon, mais de Nittis est là-bas en ce moment, pour une exposition de ses toiles, et comme il estnapolitain, il nous servira d'interprète. — Comment ? — Les Napolitains sont partout chez eux d'abord, et puis le macaroni !... — Quoi, le macaroni ? — C'est de lui que vient le terme de : langue macaronique. On n'a plus qu'à faire les gestes. Je te suis chez le prince de Galles. Quand pars-tu ?
Il n'en savait rien encore. Il hésitait, malgré les instances de Sarah, à se mettre si vite en route. Si
je n'y allais pas avec lui, il rcnonrail à la partie, qui élail trop grave loul de môme. Jouer les Holbein quand on n'est pas sûr d'être un Holbein, rater son coup et revenir bredouille, c'était trop bi'^te. l'^nfin, il y avait le mal de mer !
— Les peintres, proférai-je, n'ont jamais le mal de mer. Preuve : Josejdi Vernet, qui se faisait ficeler dans les huniers pendant les tempêtes. Je te ficellerai , voilà tout, dans les voiles de hune.
Et, stylé par Sarah qui s'adressait h tous ses amis pour qu'ils influassent sur l'Holbein malgré lui, je lui démolissais de mon mieux les arguments qu'ils opposait à sa fortune. L'un d'eux, et le plus sérieux, était l'impossibilité où il était de peindre vite, sans le nombre voulu de séances. 11 était en efTet d'une lenteur terrible au travail, ne procédant que i)ar petites touches, avec de petits pinceaux d'éventailliste, h peine chargés de pâte colorée, et il y avait peu de chances que le prince de Galles mît à la pose autant de patience que Sarah elle-même dont le supplice avait duré six mois et qui avait pensé en devenir folle.
— Voici ce que tu as à faire, lui dis-je, si le prince s'embête. Avec lui, tu n'auras pas besoin de jaspiner la langue de Hudson Lowe. C'est un boulevardier fini. 11 sait par cœur tout le répertoire d'OfTenbach, paroles et musique, il possède l'argot des ateliers, des coulisses, des tapis francs, il comprend tous les calembours et il en exécute, lui-môme, d'admirables. Mets-le là-dessus en sifllanl un petit air, lAclie-hii le crachoir, et peins. J'oubliais de te dire que tu j>eux même lui parler de Jeanne d'Arc, il en raffole. Je l'ai vu, au vernissage, devant ton tableau, il en ho,-
vait, parole d'honneur. — Et c'était vrai, du reste.
Sur l'assurance enfin que de Nittis nous attendrait à la gare de Charing Cross, et même qu'il y amènerait Alraa-Tadema, installé à Londres depuis longtemps et qui, en sa qualité de Hollandais, augmenterait d'autant nos chances d'intelligibilité, nous partîmes pour l'Angleterre. Je lui faisais moi-même ma première visite. Nous étions tombés providentiellement au départ sur deux bons amis, Charles Monselet et le peintre Feyen Perrin, qui furent ainsi nos compagnons de route. Feyen Perrin allait voir son confrère Alphonse Legros et Monselet — comme je l'ai conté dans le deuxième volume de ces Souvenirs — courait manger des huîtres sanglantes chez le proscrit Jules Vallès.
De Paris à Calais, la distance fut poumons le laps d'un éclat de rire sans fin, c'est-à-dire brève, et les voyageurs purent penser que la compagnie du Nord avait attelé au convoi un atelier roulant de rapins fumistes. Bastien, qui ne s'était encore mobilisé que de Danvillers, son village, à Paris, et de Paris à Danvillers, rugissait de joie aux portières et, à certains paysages qui filaient sous la fumée, et qui « étaient volés à la Lorraine » il voulait tirer la sonnette d'alarme. Monselet avait dû la masquer avec son plaid, un magnifique" plaid à carreaux qu'il portait en bandoulière comme un highlander. Je ne sais plus à quelle station un monsieur décoré, d'une cinquantaine d'années, d'apparence paterne, étant monté dans notre compartiment, Bastien s'ingéra de lui monter une scie cabrionesque. — Êtes-vous content delà morue, cette année? commença-t-il, insidieux. Sera-t-elle meilleure (^ue l'an dernier, la vendrez-?
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vous plus cher aux pauvres gens? Sur ipiatre amateurs que nous sommes, deux la préfèreni ù riiuile et doux à la ht'îchamelle. El vous, cher ami? — Le cher ami mordillait sa moustache et feignait de ne pas entendre. Feyen Perrin,(|ui était, |)ar ses relations, familier avec les allures militaires, s'épuisait en signes pour faire comprendre à l'imprudent loustic le danger de sa blague, mais Bastien était lancé. L'officier en bourgeois perdit patience, il se leva, cl comme il dépouillait l'un de ses gants, Feyen Perrin n'eut que le temps de lui glisser à l'oreille : — Excusez-nous, mon colonel, c'est un jeime dément (jue nous conduisons à Bedlam.
Au prochain arrêt, le voyageur descendit, un peu pAle. Et je commençai à penser que si noire ami en collait de pareilles à l'héritier des trois couronnes, il n'était pas près de devenir le peintre officiel de la Cour, ni par conséquent de la gentry.
A Calais, dès les premiers pas qu'il fit sur le pont du paquebot, Bastien-Lepage ressentit les prodromes du mal de mer. J'essayai de le rassurer en lui cerlifiant, l'histoire en main, que tous les Normands et Guillaume en tête, l'avaient eu, en loGG, sur la mrme Manche, et dans des bateaux beaucoup plus petits, ce qui ne les avait pas empcchés, à Ilastings, de flanquer une latouille mémorable et décisive à Ilarold, roi des Pietés et des Angles, de l'aveu même de W'alter Scott. Mais mon Ilolbein était déjà à fond de cale, ou plus exactement dans la salle à manger du bor<l. où il se préparait à une beuverie immense, le seul remède connu, selon le docteur Monselel, à l'épigastndgie maritime. — Tu vois ce que je te disais, gémissait-il, je vais crever, misère ! à trente-deux ans,
jeté aux requins, cette Sarah, tu n'es qu'une sombre canaille ! — Et il égrenait toutes les lamentations de Panurge dans la nef de Pantagruel.
Il y avait sur la table un de ces fromages anglais, nommés sliltons, que l'on faisande dans le madère et où l'on creuse à même, à la cuillère, la portion que Ton veut en prendre et que l'on peut en digérer. — Ecoute, dis-je, si au lieu de m'engueuler tu avais foi en ma science expérimentale, je t'épargnerais le ridicule à la fois et la souffrance d'aborder demi-mort à Dover que nous prononçons Douvres à l'Académie. Regarde cet obus tronqué où trempe une louche d'argent. — Ou'est-ce que c'est? — Un stiIton,ou fromage contre le mal de mer. Mange-z-en, mange-z-en beaucoup, le plus que lu pourras, mange tout si tu peux, tu as deux heures pour ça, d'ici à Dover ; moi je remonte sur le pont fumer une pipe à l'union des peuples et au grand tunnel de la Manche.
Je ne donne pas mon remède du slilton, d'ailleurs improvisé sur plac'e et pour la circonstance, pour infaillible et je n'en prendrais pas le brevet, mais ce que je peux certifler, c'est qu'à sa rentrée sur le pont en vue de Douvres, Bastien, les yeux un peu mouillés mais déjà plus rose, s'en déclarait enchanté. — Epatant, le fromage contre le mal de mer, épatant, tu sais! On n'a même pas le temps de le digérer. Seulement je n'en mangerai plus, j'ai épuisé ce spasme.
Joseph de Nittis était venu nous recevoir à Gharing Cross. En cab, il crut bon d'endoctriner tout de suite le futur Holbein sur les mœurs particulières du pays de Brummell, et notamment sur le cant, d'où dépend, à Londres, le succès en tous genres. — Ici, mon cher, pas de charges. A la première on est perdu.
Les artistes sont tous des ^^enllomcn, ni<''me les comédiens, prêtres de Thalie, comme les ap|)clle Sarali Hernliordl, drapée cllc-môme tout le l(Hnps en muse. L'Anglais dans son île est à l'Auf^lais sur le continent comme un prcdicant en chaire à un pocliard au poste. Héi^-lez-vous là-dessus, et peignez en manclielles, en luuilde forme et en ([ueue de pie.
— Ah! zut alors, clamait Baslien, qu'est-ce que tu me disaisdonc. loi, de ton prince de riallos?
— Le prince de (ialles, reprit le iSapolilain, c'est le bon Dieu sur les terres britanniques, et les drvolos s'agenouillent à son passage. A Paris, il est en vadrouille. Voilà.
Bastien-Lepage promit et môme jura d'observer les règles austères du canf, elle lendemain, à Hyde Park, à l'heure même du défilé de l'aristocratie, il faisait, lèle nue et habit bas, des rétablissements de barre fixe et des exercices léotardiens sur les barrières de ce Bois de Boulogne. Monselet dut, s'enfuir pour éviter le jeu de.saule-raoulon auquelce grand gamin voulaillecontraindre, et Feyen Perrin dés(;spéra de sa carrière anglaise.
Le prince de fjalles n'en donna pas moins dix-huit séances à l'admirable peintre, et il n'a jamais fourni meilleure preuve de cet esprit mêlé de bonté qui l'a rendu si populaire, des deux cotés de la Maïu-he. Mais le portrait ne fut pas fait. Baslien ne lapporla de Londres qu'une esquisse, grande comme une feuille de papier à lettres, où il avait surtout |)oussé le grand cordon et l'emblème de la Toison d'Or. Il n'eut aucune commande de la gentry et la p;iuvre Sarah l'crnhardt en fut pour son Holbein jx'rdu. L'Angl<'l(;rre aussi, peut-être.
Laissant Bastien-Lepage faire de la barre fixe à Hyde Park et se préparer de la sorte à son office de portraitiste officiel de la Cour d'Angleterre, je me mis à visiter Londres que je voyais, moi aussi, pour la première fois. Joseph de Nittis s'ofïrit à être mon guide, et il ne pouvait m'en échoir un plus aimable ni plus à mon gré. Outre qu'il était d'humeur rieuse,
— et l'on sait que pour moi les gais forment l'élite des braves — il parlait l'anglais comme de naissance, et quandje lui demandais où il l'avait appris :
— A Pompéi ! me répondait le Napolitain. — Comment, à Pompéi? — Oui, en écoutant les caravanes de l'agence Cook, dans les ruines. — Et peut-être disait-il vrai tout de même.
Toujours est-il que venu à Londres pour y organiser une exposition de ses toiles, il traitait de leur vente sans interprète et se faisait comprendre de tous les mastiqueurs de mots, même des police men de
la vilk'. — C'est très siiii]>I('. je l'assure, (tu n'a qu'à élider les voyelles. Au lieu de .Mallioioufi^li, lu dis MalbrouU. comme dans la cliausou, et (ja y est. — El Taceeul ? — Le mt'me qu'eu Normandie, celui de Robert le Diable, avant Meyerbeer. Mais (jud Londres veux-tu voir ?
Il ne pouvait être question, vu le peu de temps dont je disposais d'abord et mes j^oûts ensuite, que du Londres artistique. Ce que je savais, et par de Niltis même, de la vie hautaine, académique et •( respectabilesque » des peintres et statuaires anglais étonnait ma philosophie bousingote, et je n'étais pas fâché de connaître les notaires d'art que notre pauvre Bastien allait avoir pour camarades. Pour savoir le reste, j'avais Dickens, Thackeray, Macaulay, je pouvais attendre un autre voyage d'outre Manche. Dans ces conditions de temps mesuré le cab s'imposait, et de Niltis en arrêta un en levant la canne.
Le cab est le charme de Londres. A vide, il va dansant à la relape muette du client, el, cliargé, il l'emporte d'un train léger et pimpant à travers les voies les plus encombrées, sans (|ue le moindre accident soit à craindre. .Juché dans le dos de la voiturette, ses longues guides tendues par-dessus la capote, comme des fils de trolley, le cabman est l'automédon le plus sûr el le plus habile qui soit au monde. Un petit judas percé dans le couvercle de la boîte roulante met en communication le cocher et le voyageur <pii, d'un geste, indique !a droite, la gauche ou larrôt, sans qu'il y ait à échanger une seule parole. Il me demeure inexplical>le que tous les essais d'acclimatation de ce véhicule délicieux aient avorté à Paris. Peut-ère est-ce parce qu'il ne
se prête pas aux jurons, qui sont le plaisir du fiacre. Telle on entend craquer Tamande sèche dans le casse-noisette, tel, d'un gosier rauque, la voix de Niltis avait broyé quelques sons abstraits de voyelles, dans l'ouïe du cabman haut perché : — Twplc'sthknsngtn. — Il paraît que, chez la reine Victoria, cela voulait dire : Two, Palace gale, Southkensing-ton.
— Et docile à ce langage de « houynhms », que seuls, dans Gulliver, les chevaux parlent aux hommes, l'automédon nous enleva comme sur l'ouate d'un nuage. — Où donc allons-nous, cher ami ? — Chez le plus grand peintre de l'Angleterre, sir John Everelt Millais.
Et de Nittis ajouta ce renseignement explicite :
— Si tu veux qu'il te fasse ta trompette à l'huile, làte ton gousset, c'est trois cent mille francs. — Ndd ! élidai-je, mais à la vérité il ne m'apprenait du maître que ce détail du prix de ses oeuvres. J'avais, dans une publication d'art, reproduit deux de ses tableaux de l'Exposition Universelle de 1878, et j'avais eu à celle occasion une correspondance avec son beau-frère, M. Hudchinson, qui m'avait appris sur son illustre parent tout ce que je désirais en savoir. Mais il nous allendail en personne à onze heures : Twplc'slhkngtn.
A Londres, non seulement il faut être exact el chronomélrique, mais il sied de tirer les sonnettes comme des cloches, à toutes volées. C'est au tintamarre de porte que se mesure l'importance du visiteur, et de Nittis carillonna comme pour un légat du pape.
John Everett Millais à cette époque, je vous le remémore, était le peintre national, sans rival, d'un
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pays aussi orgueilleux de ses fastes ethniques que nous le sommes peu des nôtres. — Ici, on ne badine pas avec Welliui^ton, m'avait dit sév^remont mon guide, et le préc(;pte valait pour toutes les gloires, aussi bien artisticjues que militaires, du Royaume- Uni. Le léopard et la licorne s'y regardent éternellement sans rire. Le grand homme anglais est grand homme tout le temps, même pour son domestique. Hélas, notre Bastien, j'y songe encore, qu'allait-il faire dans cette trirème !
Millais, né à Southafnpton, le 8 juin 1829, n'avait donc que la cinquantaine. Quoique sa mère fût Fran- «jaise cl qu'il eût passé lui-même une partie de son enfance h Dinan, il ne parlait pas notre langue, soit par oubli, soit par système. M. Hudchinson m'en avait d'ailleurs avisé. Mais le drogman était là, disciple omnilingue de l'agence Cook à Pompéi.
Au son du tocsin, le maître était venu en personne à notre rencontre. Il était de très haute stature, de la même taille au moins que Flnuberl, et comme le grand Rouennais, il attestait ainsi ses origines normandes. Il avait assurément, lui aussi, dans ses ancêtres un de ces géants Scandinaves dont la vue avait tiré des larmes à Charlemagne mourant. La tête fort belle, hellénique même et comme moulée sur le talon attique, dessinait sous un front d'autant plus vaste (|u'il se déeouronnait un peu, une bouche fine et souriante, armée d'une pipette, fumée à foyer renversé, à la faeon des matelots. Les yeux gris-bleu, ombrés d'une taroupe de sourcils très fournis, dardaient un regard mobile et interrogateur, mais bénévole. Tout d'ailleurs en ce grand diable, dont la timidité se manifeslait par de grands gestes à la
fois empressés et contenus, démentait la légende de l'artiste anglais poseur et rengorgé qui court encore dans nos ateliers parisiens, elle costume même, ample et de teintre neutre, ajoutait à cette simplicité ravissante que j'ai retrouvée plus tard chez l'illustre comédien Henry Irving, encore un northman de six pieds.
Ce qui m'avait conquis tout de suite, c'était la pipette renversée d'abord, et ensuite que ce portraitiste à trois cent mille francs ne nous avait pas reçus la palette au pouce. Oh ! les grands peintres de théârte qui vous reçoivent la palette au pouce, les armes à la main, en soulevant des tentures. Mais passons. — Je m'étais arrêté dans le vestibule, devant une vasque de marbre, vivier chantant de cyprins, que surmontait une pièce extraordinaire. C'était un phoque, grandeur naturelle, sur lequel ruisselait l'eau vive et que je m'attendais à voir plonger, en aboyant parmi les poissons rouges. Mais il était pétrifié, ou plutôt c'était une icône de phoque, en basalte, d'un travail illusionnant. Ma stupeur fit rire Millais aux larmes. Il en posa sa pipette et il se mit à témoigner sa joie à de IVittis par des exclamations où mon nom, veuf de voyelles, rendait à peu près la sonorité suivante : Eml' Brgrt !... — Qu'est devenu ce phoque merveilleux et qui me dira pourquoi je le demande ?
Le salon oîi il nous introduisit, était le salon du home anglais dans son parfait caractère, grande baie quadrangulaire, en window, ouvrant sur la verdure d'un jardin, et là, à contre jour, une dame assise, un travail d'aiguille à la main, et qui, immobile, sans lever les yeux, attendait nos salutations. C'était Mme John Everett Millais. On sait que par un pre-
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mi(M- inaria^o, clic avait été la lommc de John Huskiii, reslliélicien (iiiasi-nalional do rAn^lclorro cl le pronioleur du mouvcmcnl prcra|»lia(']ilc. Elle élail très belle encore, dans rencadremcnl de sa coidure à boucles, sous son bonnet de dentelles, mais grave el froide, et visiblement Idasée sur les hommages. Le maître nous avait conduits, par le bras, devant les portraits de ses (illes, types accomplis de beauté fraîche, fleurs d'Albion, peints par caresses, dans toute la douceur attendrie de l'amour paternel.
— Ça, glissai-jeà de Nitlis, c'est du postraphaélitc, et du meilleur, si j'ose.
.Millais se fit traduire le mot qu'il eut rindulgcnce de trouver « drolatic and |)roper », et nous passAmcs à son atelier.
Cet atelier, que je vois encore, nn-ritail plus (pic tous ceux que je visitai à Londres, ce nom de « studio » dont on les y dénomme, et c'était un véritable sanctuaire de recueillement. On sentait dès le seuil que la pensée y flottait et que l'hôte était « une tête ». Les milieux livrent les individus. Nous parlions plus bas, de A'ittis et moi, sans nous en rendre compte.
Les parois, du haut en bas, étaient drapées uniformément de hauleslicesqui assourilissaient la lumière de la baie, si précaire à Londres pouitant. Décontenancé par cette demi-clarté, mon Pompéien s'y trémoussait comme dans les limbes. Il avait l'air de voir des pieds fourchus dans les angles. Ses yeux, qui louchaient un peu, devenaient strabi(pies. Il .se cherchait à tûtons, lui, son impressionnisme, son japonisme et son Vé.suve natal, dans cette crypte où ne luisait d'ailleurs aucun de ces bibelots qui sont les documents de tonalité des coloristes. On n'a pas la
peinture plus claustrale, plus médiévale que ce premier peintre de la reine, et il n'y a que des tableaux de sainteté à faire dans un studio Fra-Angeliquesque où tous les outils d'art sont en place comme dans un établi.
John Everelt Millais devina notre inquiétude, tira le voile de la baie et nous mena derrière un petit divan bas où s'étalaient pour sécher, quatre dessins à la plume, destinés à une illustration de la Foire aux Vanités de Thackeray, dont il exécutait la commande. Ils étaient du plus franc naturalisme et composés, à n'en pas douter, sur des croquis pris à travers les rues, par les ponts, les squares, les public houses, en pleine vie londonienne. De Nittis en admirajusqu'à l'extase une scène lumineuse où une petite fille relevait sa manche sur son bras pour lever un gros arrosoir sensiblement trop lourd pour elle, si bien que ravi de notre enchantement, le maitre voulut nous montrer ses albums de notes, en détacha deux feuillets qu'il m'offrit et que j'ai encore.
Je ne les eusse point échangés contre la toile qu'il avait ce jour-là sur le chevalet et qui mettait en scène la fille de Charles P' écrivant aux [juges de son père pour les attendrir. Millais a eu plusieurs manières avant celle qui assura sa gloire, id est : la manière franchement anglaise par où il s'affilie à Reynods, Lawrence et Gainsborough, car non seulement l'art a une patrie, mais rien n'a plus de patrie que l'art. Mais en ce tableautin d'histoire anecdotique, le crochet vers Paul Delaroche n'était pas heureux, et c'est un accident bourgeois que de donner un pendant aux « Enfants d'Edouard », de lithographique souvenance.
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Mais avec (lucllo ampleur rerrcur n'était-elle pas réparée par le splendide portrait de Thomas Carlyle (pi'il nous dévoila sur le chevalet I Je n'avais rien vu de plus beau dans le plus riche musée et je le lui dis dans ma langue, sans élision et toutes voyelles dehors. Il faut croire qu'il n'en avait pas, depuis Dinan, oublié tout le verbe gallo-romain, car il me passa le bras autour du cou, toujours comme faisait Flaubert quanil il élail content de la justesse dun éloge, et il m'ouvrit, geste définitif, sa boîte de cigares.
J'ignore si ce portrait de Carlyle, mort l'année suivante, a été terminé, et ne sais ce qu'il est devenu. Nous voulûmes, de Niltis et moi, en rester sur ce chef-d'œuvre, et nous prîmes congé. En traversant le vestibule, je revis le phoque, l'inoubliable phoque de basalte, et tandis que je lui faisais pour toujours mes dévotions, John Everett Millais nous saluait, en riant, de sa pipette.
— Et à présent, chez qui allons-nous?
— Chez qui tu voudras. Je te suis.
— Watts, Leig-hton, Burne-.Jones, Alma-Tadema ? Telles sont pour le moment les têtes sonores de l'art, à Londres. Commençons par Watts, Georges-Frédérick Watts, d'abord parce qu'il est le plus âgé, étant de dix ans l'aîné de Millais, et ensuite parce que c'est lui qui demeure le plus loin. Il faut une bonne heure de cab pour atteindre au HoUand Park.
Et, dressant sa canne, deNittis jetaà l'automédon ce croassement de mouette : Hlld Prk.
Le Rolland Park, m'expliqua mon Virgile dantesque, est à la Ville Brouillard ce que le quartier du Luxembourg est à la Ville Lumière, et, si tu veux, son Vaugirard, moins l'Odéon toutefois. — Enchanteur, résumai-je. — C'était hier encore un magnilique jardin qui a été vendu par lots et dans lequel porabre d'artistes anglais se sonttaillé des « studios »^
silencieux, cacliés par de grands arbres, conlemporains de feu Cromwell... — i()53 ! Tu blajî^ues. — On y a pris le bois de réchafaud de Charles V'. Ce n'est pas moi qui le dis, c'est l'iiisloire. — El alors? — Alors, c'est une villa délicieuse, verdoyante, fleurie, divisée en jardinets que bordent des barrières de treillage enguirlandées de capucines. Par dessus ces aimables remparts ajourés, percés de portes, d'ailleurs toujours ouvertes, les peintres et statuaires du llolland Parle voisinent et s'allument la pi|)e les uns aux autres. Aussi ce bois (de justice) est-il devenu un phalanstère d'art auquel préside le vieux George- Frédérick Watts, à qui je vais le présenter, si Prinsep me le permet. — Qui, Prinsep ? — Prinsep est le gardien du phalanstère et particulièrement du père Watts, son dieu terrestre — Un dog? — Non, un brave peintre lui aussi, doublé d'un écrivain, et l'ami du Prince de Galles, avec qui il a fait le voyage traditionnel aux Indes. Il en a môme publié la relation. Demande-la lui, ra le flattera doublement, car il l'a aussi illustrée. G'esl par lui qu'il faut passer pour voir le « maître de la mort ». — Quoi ? — Rien, tu comprendras dans son atelier.
La réception de l'auteur d'Impérial India fui telle que de Nillis l'avait présagée, réservée à l'abord et déclinatoire. Le maître était un peu souffrant et il n'aimait pas les visites, d'étrangers surtout. Kn outre il avait « ses fantômes ». Nous ferions mieux de lui dr>mander audience el rendez-vous par lettre. De Niltis crul devoir me présenter el le nom de Théophile Gautier, magique en Angleterre, entr'ouvril la sésame, dont (juelques compliments sur une toi^le que le « dog )) avait au chevalet, — « une réception des
maharadjahs par le prince de Galles », la demande enfin de son volume, huilèrent les gonds, et, après nous avoir quittés un instant, Prinsep revint nous prendre pour nous conduire au patron.
Il nous attendait dans son jardin, sous un hangar, où il chevronnait de cercles et de pieus une énorme masse de glaise modelée, ébauche d'une statue équestre. Presque tous les artistes anglais sont à la fois peintres et statuaires, ils ont la coquetterie de cette dualité, et Watts n'était pas fâché de nous apparaître en Michel-Ange, dans la blouse ouvrière du praticien et les mains gluantes.
C'était un petit sexagénaire, maigre, frêle, à chevelure blanche, mais vivace et libre au vent. A ses mouvements élastiques on le sentait tout en nerfs. Il ressemblait à s'y méprendre à notre .Iules Dupré, le paysagiste romantique, jusque dans la coupe de sa barbe en pointe, mais les yeux au regard flottant, étaient d'un visionnaire, Ils me frappèrent extrêmement par leur extralucidité somnambulique.
A rencontre du géant de Palace Gâte, Watts parlait couramment notre langue, et aussi celle de Nittis. — J'ai longtemps vécu en Italie, lui dit-il, et j'y ai fait mon apprentissage. Mes maîtres préférés ont longtemps été Titien et le Véronèse. — Est-ce qu'ils ne le sont plus? hasardai-je. — Londres n'est pas Venise, fit-il. Venez.
Et d'un pas rapide il nous précéda à son atelier, un atelier tout en long, où le jour venait on ne sait d'où et s'acci"ochait on ne sait comment aux mille objets d'un véritable capharnaùm. Je n'ai jamais eu nulle part telle sensation d'un antre de sorcellerie. L'encombrement d'ailleurs des choses accumulées
202 SOUVENIRS D UN ENFANT DE PAltlS
ne nous laissait qu'une si'nle ('-Iroile entre l'Ucselno nous permellail de nousasseoir sur aucune. Pendant (|ue riiùle élnil allt'^ se déseniçlner les mains et dépouiller sa blouse, nous étions restés immobiles, sans mot dire, noyés dans l'éclairage verdAlre, comme sous une vague j)armi les algues. Il roulait autour de nous des ombres d'ombres, il craciuait des bruits de bruits, il sifllait des vents coulis, il dardait des lueurs électriques qui nous faisaient tourner la tête comme des mohicans en forêt. iJe Nitlis s'elTorçait de sourire, mais, visiblement inquiet, mon Napolitain jouait avec la corne de corail de sa breloque.
— Eh bien ! me dit-il, y es-tu? Comprends-tu ce que je disais? — Quoi? — Le maître de la Mort. — lîroum, broum, broum, fichons le camp, Pé])é ! — Impossible, le voici. L'hôte reparut encU'et en gentleman.
J'avais avisé sur les murs plusieurs portraits exposés à Paris pendant l'UnivereelIe de 1878 et «pii m'étaient restés en mémoire, celui du poète l>i()\vning, du peintre Calderon, du violoniste Joachim ft du duc de Cleveland. Us étaient peints dans cette manière limbique dont Eugène Carrière se fit plus tard une spécialité et, sous le verre qui les vaporisait encore, ils donnaient la clef de ce mal des « fantômes » aut|uel, selon le mot de Piùnsep, le peintre était souvent en proie. Comme dailleurs ils étaient fort beaux, je lui renouvelai les hommages de l'admiration ([uils m'avaient inspirée au Champ-de- Mars. — Oli 1 fit-il en secouant la tète, divertissements, portraits d'amis, exercices! — Et, à notre grande surprise, il prit subitement congé de nous, en nous priant de rester seuls dans son atelier et d'y
vivre une heure ou deux, à loisir. — C'esl la seule méthode, ajouta-t-il, pour connaître un peintre honorable. — Et il s'en alla.
— Nous sommes pris, me glissa de Nittis, et la charge est bonne, mais sinistre. — Et dun tour de canne circulaire il me désigna les toiles qui tapissaient le studio, de haut en bas, et de large en long, comme un vaste triptyque aux volets ouverts. Ce n'étaient que des images de la Mort.
Sur la terre classique du spleen il n'y a pas à s'étonner qu'un artiste soit obsédé de la pensée bouddhique de la destruction, et, comme il nous l'avait dit lui-même, Londres n'est pas Venise. Mais au point où Georges-Frédérick Watts en subissait la hantise, on a droit à se demander où, entre deux visions funèbres, il prenait le temps de déjeuner, car, à en juger par le nombre de ses études mortuaires, la fascination du thème devait être en lui constante. Il était évidemment chevauché nuit et jour par ce grand lieu commun delà peinture à idées, restée chère à l'École anglaise, et qui domine tout l'art chrétien, la Mort victorieuse de la vie, et il n'y a pas à nier que le symbole n'en soit en effet très pictural. Mon pauvre Napolitain, le corail à la main et transpirant de frousse et de venette, en convenait lui-même. Je lui rappelais, aussi peu rassuré que lui, et comme on chante la nuit à tue-tête dans les bois, que la Mort, motif épatant, avait fourni des chefs-d'œuvre de son art à Holbein, à Albert Durer, à Orcagna, à Valdes Léal et à un tas d'autres goussepains qui en étaient restés diversement immortels. Au fond, arguais-je, un squelette, cest très drôle, un pantin sans ficelle. - — Oui, oui, mais j'aime mieux une cerise.
204 SOUVENIRS I) UN ENKANT DK PARIS
— El puis, voi.s-lu. r('j)r('nail-il, ('c Walls (>sl parlicuIiricuuMil lui^ubre en ceci (juc sa iMorl, à lui, ne s'en |)ren(l (pi'à la beaulé, à la jeunesse, ù l'amour et ù la joie des choses. Holbein rig'ole dans sa danse macabre ; Albert Durereslhéroïque; Orcagna fulgure au Campo Sanlo, comme le Dante; Valdes L6al est Espa^;nol et intiuisilorial, il fond sur le roug-e; mais, cet Anglais, il lui faut des vierges, des enfants et des fleurs. C'est un faneur de roses. Veux-tu me dire en quoi il peut être amusant de suspendre un nouveau né livide à la mamelle sèche de la (^-amaide drapée d'ailleurs à l'antique ? Génie, soit et entendu; mais, si la vie l'embête, pourcpioi peint-il? — Il y a les portraits, disais-je, et ils sont superbes. — Ils ont l'air d'être posthumes. Viens, j'en ai assez.
Et comme il me tirait vers la porte, un jeu de lumière frisante illumina dans la pénombre une apparition véritable, surnulurelle. Entre les ais d'un vieux cadre dédoré, un archange à tète hybride, cuirassé comme un Saint Michel, transparent et volatil, s'élançait sur nous la lance en arrêt. Sa chevelure éparse semblait formée des rayons mêmes qui l'éclairaient cl ses yeux phosphorescents dardaient la colère céleste. — L'ange de la mortl frissonna de Nittis.
11 n'y avait plus qu'à s'enfuir, — ce (pie nous fîmes, et telle fut notre visite à Georges-Frédérick Watts, le maître de la Mort.
— As-tu remarqué, fis-je, dans le cab, à mon compagnon, que non seulement il ne Hotte robes de femme ni d'enfant dans le home de ce sexagénaire hollmannesque, mais qu'il n'y a ni chien ni chat autour de lui et que pas un oiseau ne chante ou vole dans les arbres de son morceau de Bois de justice?
— C'est étrange en efl'et, car tous les Anglais sont profondément animaliers. Que veux-tu, les bêtes aiment la vie, ils y croient, ce en quoi ils n'ont pas tort peut-être. Allons voir des femmes, veux-tu?
— Qu'eutends-tu par cette expression ?
Nous étions à Hyde Park, à l'heure mondaine du défilé des équipages. Sur des rangs de chaises interminables, les cokneys alignés regardaient passer leur aristocratie nationale. Nous marchions derrière une brave citadine littéralement vêtue de pourpre et d'écarlate qui traînait un petit Indien par la patte, sans susciter d'ailleurs le moindre étonnement, la chienlit étant inconnue et intraduisible en Angleterre. Quelque chose de plus carnavalesque encore se dressait dans la verdure. — Sacrebleu, ne ris pas, me jeta de Nittis, tu te ferais lapider. — C'était la statue de Wellington. Je n'ai rien à vous apprendre de ce chef-d'œuvre de la hideur. C'est la revanche de \Yaterloo.
Et le défilé commença. Dans le cadre fuyant des voitures de toute carrosserie, antique ou moderne, les plus admirables types de la beauté anglo-saxonne se succédaient sans répit, sous l'uniformité de nos modes parisiennes, autre vengeance. Mais c'est surtout à cheval que l'xVnglaise triomphe, et Dieu Ta faite centauresse. Rien de plus émerveillant que les jeunes amazones, aux tailles flexibles, s'enfonçant dans les futaies bleuâtres qu'irrisent les poussières liquides des pièces d'eau. C'est encore Walter Scott qui mène son keepsake d'héroïnes. C'est lui qui fait comprendre les amours romanesques qu'elles inspirent et sèment à la course, aujourd'hui comme hier, en dépit du naturalisme qui veut, elles aussi, les
l'ui. sorvEN'ins n ln enfant nr pahiS
inellro |)ie(l à (erre. Oh ! no cIcscoikUv. pas declioval, filles (le Shakespeare el de Hyron, ne marchez pas. L'Anglaise qni marche écrase tout, même les illusions, fleurs du parterre. Il est des oiseaux qui ne doivent point poser. A cheval, mesdames, pour vos poètes. — Regarde, soupirait de Nittis, ces divines créatures aux longs cils, aux regards chargés de doux poisons, ces fées du brouillard aux tresses blondes, ondulées, pareilles aux lianes des lacs, ces Ophélies, ces Rosalindes, ces Portias, elles n'ont qu'un jour de soleil el une nuit de lune. Au premier verre de porter qu'elles jettent entre leurs dents de perles, elles se flétrissent, dégradées. Verse du punch dans une rose thé, tu as une vieille anglaise. Et elles ont un peintre (pii leur célèbre la Mort ! — Ah /.ut ! alors, philosophai-je.
Notes. — Troisième visile aux maîlres anglais. Frédéric Leighlon. Gros personnage. Président de la Royale Académie.
— Peintre, statuaire, et écrivain d'art. — Quel âge? — i83o. — Le demi-siècle alors? — Yes. — Oui est-ce? — Leur Cabanel, pour ainsi dire. — Mince ! — Par conséquent... haut du col I
Et tirant le sien jusqu'aux oreilles, Pépé (de Nittisjdit encore : — mon petit Berge, pas d'impair, tout artiste anglais porte le saint sacrement; mais, l'artiste anglais « officiel », c'est un suisse de cathédrale. — La hallebarde alors ? — Tout le temps. Donc prépare des paroles graves. — Sois tranquille, je parle le pompier comme Charles Blanc lui-même. Mais ce Leighton? — Eh bien? — C'est un autre Leighton sans doute que le Leighton de l'Universelle Exhibition de 78? — Non, c'est le même, il n'y en a pas deux. — Est-ce que tu te paies ma tète, comme
ça, avant (h'jeiUH'r ? — l*oiir(|iioi ? — Parce «juc si ton Leig^lîlon est le mien, id esl : le Président du Jury Inlornatioual de la Grande Foire aux toiles peintes, c'est un homme charmant, pas poseur pour un sou et plus parisien que toi et moi ensemblemenl. Je l'ai vu, de mes yeux esthétiques vu, autour de son « Athlète luttant avec Python », sauter de joie comme un gamin aux compliments dont ce toulousain de Falguière l'encensait sur ce concerto de violon d'Ingres, « la master pièce de la statuaire anglaise », et je te réponds qu'il y grimpait, à sa hallebarde !
Mais de Nittis s'obstine dans sa physiologie comparée. L'Anglais chez lui est tout autre qu'à l'étranger et, à Paris, il se débraille. Le tilre de Président de la Royale Académie équivaut ici à celui de gou veriicur des Indes, au bas mot. Fn-déric Loighton, aoh. c'est la Queen peintre, statuaire, musicienne, et tout !,.. Ltc, etc.. — Enfin nous verrons bien! Et je prépare mes facultés, comme Kléber à Iléliopolis.
En cab, et à Holland Park, car c'est encore au Holland Park que gîte le Cabanel anglais, porte à porte avec Watts, d'ésotérique voisinage.
Pépé tire la sonnette comme pour un bourdon d'incendie, décidément c'est le rite. Une livrée nous ouvre le jardinet. Nous lui remettons nos cartes, cl tout de suite nous sommes iniroduils dans un petit salon d'attente, peu décoré et assez froid, où traînent des revues et des journaux illustrés, comme chez les dentistes et les grands avocats.
Leighton paraît. C'est lui, c'est parfaitement lui, je ne saurais le méconnaître, le Leighton du jury de
1878, grand, élancé, portant haut un front intelligent, vaste, que couronnent encore des cheveux blonds, abondants et bouclés. La bouche est fine, les yeux bleus, doux, rêveurs, les extrémités aristocratiques, l'allure est souple et certainement entretenue par les exercices corporels qui sont l'hygiène de l'Angleterre. Mais tout cela comme dans le brouillard, et peint par Watts. Il reste immobile et, debout, la hallebarde dans le dos.
Ce n'est pas ce qu'on appelle : recevoir à bras ouverts, non, mais c'est mieux que l'accueil fait par un joueur de quilles à un chien fou qui traverse le stade. — Que désirez-vous ? — Mais... — En deux mots? — Vous voir. — Qui êtes-vous?...
De Nittis indique nos cartes sur le plateau. Il les prend, les lit et tout change. Il ne les avait pas regardées. Il est débordé de visites oiseuses, obsédé de mangeurs de temps. L'Académie n'est pas une sinécure et sa Présidence est une scie. Que n'est-i resté en Italie où l'on vit si heureux et si libre ! Il voudrait être pitïeraro, ou lazzarone sur le port de Naples et manger des pastèques au soleil en chantant la Santa Lucia ! Voilà son rêve.
Il rit, gesticule, se démène et soupire. Ce n'est pas le Leighton, puritain d'art, de Pépé, c'est le mien, celui de Paris, épanoui, vibrant, artiste entre des artistes, désacadémisé, j'allais mettre désanglicisé. Ah ça! pourquoi sont-ils comme ça chez eux et à quoi tend cette attitude de façade pédagogique et mamamouchique, s'ils la perdent en passant la Manche ? Il est parfaitement bon enfant ce peintre de la reine. Le voilà qui, pour nous conduire à son studio, enjambe trois à trois les marches de l'escalier;
210 SOUVENIRS n l'N KNFANT DE PAniS
avec la liAlo joyouso d'un écolior qui va rorevoir \iii prix (le <>^vmnasli«jiie sur l'eslrade. Kli l)ien alors ? Ah ! quelle blague que TAn^lelerre !
Leighlon, qui ne me conriaîl pas du tout, même de nom (c'est bien fait pour le Journal officiel) ne savait pas que de Nittis fût Napolitain, et il s'en étonne h sa peinture. Il a vu de lui un tableau si profondément lîritannique qu'il n'y en a pas de plus britanni(pie. (lest son « Dimanche à Londres ».Ce dimanche, où l'ennui biblique est symbolisé par un policeman, seul sur un refuge, dans une rue absolument déserte cl vide de tout (Mre vivant à perte de vue, lui paraît digne d'Hogarlh pour la " moralité ». Mon camarade grimace au compliment, il on prélV'rerait un autn; sur la qualité de la facture. Il n'aime pas Hogarth i)as plus que Crkshnk (Iruikshank) d'ailleurs. — Mf»i non plus, lAche Leighton, en éclatant de rire.
(la y e.>5t, cet homme est des nôtres, c'est un faux Anglais qui cache son jeu, un dépaysé qui pleure BalignoUes peut-être ? Ne pas aimer llogarlh à Londres, oser ça ! C'est par de tels anliloyalismes (jue les lord Byron commencent et ils en meurent à Missolonghi, pour la (jréce.
Sa Présidence, délivrée de loul canl par son aveu pendable, nous fait visiter sa maison, du rez-dechaussée aux combles. Nul ne se livre comme un Anglo-saxon quand il se livre, il vous montrerait son vase de nuit.
Voici d'ol)ord et avant tout ses quatre Corot, l'honneur de son toit, dit-il. Il les a achetés à la vente de Decamps, dont ils ornaient l'atelier. Crandcs pièces décoratives de la première manière, l'italienne, il'nn vejnur»; de |un dt''lici<'ii\, l'cppino eu bave.
Puis six études de Théodore Rousseau, enlevées en une heure dans la Forèl sacrée, morceau de peintre pour peintres et gens de métier. — Tout à la France alors ? Rule Francia, God save Grevy !
Et voici les faïences.
Il en a maison pleine, sur les murs, les plafonds, les planchers, les rampes et les meubles, toutes orientales et du plus bel orient, c'est le cas de le dire, car elles miroitent, fusent comme dans la caverne alibabesque du conte arabe. Leighton brûle d'une passion furieuse pour les choses émaillées. Ses voyages innombrables n'ont d'autre but que d'en découvrir et posséder. Il ferait toute la Chine sur unejambe pour une soucoupe de la famille verte. Sa collection n'a point d'égale et même d'équivalente au monde, jure-l-il et je le crois. Encore ne voyonsnous pas ce qu'il a, là haut, dans des caisses. Et il nous montre, par la baie, le pavillon hispanomoresque qu'il fait édifier au bout du jardin pour les suspendre. Il a de quoi le revêtir entièrement d'azulejos, comme l'Alhambra, Il y a dissipé deux ou trois héritages, et il s'en vante radieusement.
Par une disposition voulue, plus originale qu'heureuse, ces pièces coruscantes où le jour tourne comme sur des cadrans solaires, encadrent des panneaux mémorables de Primitifs, du Titien, de Rubens et d'Albrecht Durer, qui s'en éteignent d'autant, à dire la vérité. L'effet est inquiétant de ces reliques dans un brasier. Si elles brûlaient ?
— Mon cher maître, observe de Niltis, comment arrivez- vous à peindre au milieu des gerbes d'un tel feu d'artifice? C'est à se passer le couteau «à palette au travers du corps.
212 SOlVENinS D UN ENFANT DK PAIUS
Et il va, comme élourdi, vers la toile que l'hùle a sur le chevalet, un portrait de jeune femme. — Ne regardez pas (;à, crie Leighion, et d'un geste rapide il voile le portrait, c'est une commande.
Puis, sous prétexte de nous montrer le plus beau Satzuma connu, et qui l'est à s'en faire bouddhiste, il nous entraîne à une collation improvisée où j'ai certainement bu une coupe de vin olympien des dieux, tel qu'Hébé le verse encore au j)auvre .lupiter et dont deux doigts suffiraient, je vous le jure, à changer les neuf muses on dix Imil bacchantes. Le nom de ce vin ? Leighton nous le dit, mais m anglais, et de Xitlis, déjà incapable de le traduire, n'a jamais pu se rappeler. — Tout ce dont je me souviens c'est qu'il a porté un toast à la France et aux Français et que tu lui as répondu assez bêlement : Vous en êtes un autre 1 — J'étais gris, Peppino, gris de ces faïences. Et puis était-ce donc si bête? Il n'est Anglais que pour la forme, le Président de la Royale Académie. — « Si qu'on » le leur troquait contre Cbnl? fait-il d'une langue encore lourde? — Qui Cbnl ? — Décidément, tu n'as pas le don des idiomes.
Étions-nous dans l'état de grâce voulu pour visiter la Nationale Galerie, je n'ose le certifier, mais il était propice peut-être pourvoir les Turner, et nous nous y résolûmes. Portique de l'édifice désolant, plus laid, s'il est possible que le Wellington en Achille, au grand nez de bronze, d'Hyde Park. Entrons. Mais le musée est fermé. C'est le jour des copistes et des élèves peintres, le jeudi; nous nous donnons pour tels et nous passons. Le gardien est bonhomme, il nous tend la main, conciergement,
Miséricorde, que de peintresses, et fagotées ! C'est
certainement un singe qui les habille. On leur mettrait dessous des orgues, de Barbarie. Il y en a une costumée en mi-partie, bleue sur le devant et rouge sur le derrière, qui est très entourée. On se l'arrache; elle paraît jouir d'une autorité critique assez considérable. Si elle est contente des copies, elle se tourne du côté bleu, et si elle ne l'est pas du côté rouge. Pépé dixit. Du reste, tous les chevalets de ces vierges sont dressés autour des « Têtes d'Anges» de Reynolds. Les i( Tètes d'Anges » de Reynolds sont à la Nationale ce que « La Cruche Cassée » est au Louvre. Pas une chaumière des Trois Royaumes qui n'en ait une reproduction, à l'huile, au pastel, à l'aquarelle, à la sanguine, aux deux crayons. Le commerce des « Tètes d'Anges » est immense. Les nymphes de la Diane rai-partie n'y suffisent pas. Elles en font en chambre, de mémoire, sans se marier, jusqu'à soixante ans et davantage, mortes encore peut-être. Et voici le redoutable Hogarth et sa salle. C'est ici qu'il prêche. Devant la série aux douze stations de son Mariage à la mode, des familles de quakers s'alignent, serrées sur des banquettes, et, quatre heures durant, contemplent cet art évangélique atroce. Je comprends que de Nittis l'ai trouvée mauvaise d'être rapproché par Leighton, même par blague, de ce savetier de la peinture.
Vite à Turner. Nous n'avons rien de lui au Louvre, et partout ailleurs il est si rare que je n'ai pas encore vu un seul de ses ouvrages. Il paraît qu'il a renom de fou chez les experts. Fou, il l'est, mais quel fou ! Sa salle à la Nationale est un flamboiement de coloris, ou plutôt un jardin enchanté aux fleurs magiques. Il tiendrait tête, lui, j'en réponds,
•214 sorvKMRs n UN i:\F\NT i>i: pahis
aux laïonres orieulalcs du Pirsidonl. Oui, lou, si c'fisl l'êlre que de clierrlicr limpossible et de livrer combat à la pAle colorre, pauvre uialièro, (|ui ne rayonne pas. Et les motifs, incendies en mer, trombes et avalanches dans les montagnes, locomotives sur des ponts trouant les lénèbrcs, ballcls de gnomes et do sorcières, éclipses de soleil ou de lune, tout le monde des cauchemars, toutes les visions de l'opium, rêves sur rêves comme balbutiés en extase, par cris inarlicuh'îs, poignants de sincérité et déchirants dimpuissancc. Si ce n'est pas sublime, qu'est-ce qui Test ?
Et la suite des Venise, portraits de celte aimée qu'il ne vit jamais, la Venise de Turner, paradisia- <[ue, gemmée, rose thé, transparente, noyée dans les vapeurs de l'infini et qui roule dans les yeux comme les chAloanx de nuées omuicoloics du soh'il couchant, on septembre.
ALMA TADEMA
Notes : Aima Tadema.
Aima Tadema habite à Regent's Park une maison romaine qu'il a fait construire et aménager à sa convenance, selon la documentation pompéienne. De telle sorte que, dès le seuil, devant le Cave canem gravé sur le marteau de la porte, tout votre baccalauréat vous remonte aux lèvres et les emmielle de locutions tulliennes. Ouandoquidem, étenimvero, fichtre !
Mais à peine est-on dans le vestibidiim qu'on renonce à se draper de la toge, vu que cette antichambre est, du haut en bas, tapissée de pures photographies où Nadar le dispute à Carjat comme Goethe à Schiller, sans autre analogie. Il est vrai que ces gravures apolloniennes reproduisent en noir et blanc les œuvres innombrables du jeune maître. Là est leur excuse décorative.
Puis on entre et l'on est reçu à la bonne franquette.
Personne ne resseinlde moins ù ce (|u'il fail (]ne ee peintre posllninu" de la vie romaine. C'est un pelil homme bonlol el ramassé, conrl de taille, rond de manières, el très tin, je crois, sous la blouse de sa cordialité expansive, un Baslien gras. 11 a de notre « primitif »>, comme l'appelait André Theuriet, le front carré el la mâchoire volontaire, (".et érudit qui en laisserait à Gaston Boissier età Dezobry lui-même, sur les choses, les mœurs, les us, les types de la Cité d'Auguste, est un bon drille verbeux et bien portant que n'efîraierail pas le vidrecome de Jan Steen ni l'estaminet où il le vide. L'aspect est d'un tel « hollandais » qu'il faut se retenir pour ne pas lui crier d'abord : — Et ces tulipes?
Le contraste (à renverser la perruque de Louis Xl\' et à épater le nez de Colberl), entre l'artiste et son art, s'exagère encore de la présence de Nittis qui, lui, pompéien authentique el signé, est le peintre le plus « contemporain » de la vie moderne. L'un délicat, sensible comme une femme à toutes les contingences du réel, aux vibrations les plus fugitives, aux bruissements, aux pénombres, unécorché, — l'autre obsédé de visions reconstilulives d'une société périmée et enterrée par le Vésuve, celui-là toujours au Bois, celui-ci toujours à Ostie ! Comment les concilier? En érigeant entre eux un lanagra peut-être.
Très catégorique d'ailleurs, Aima Tadema, dans sa maison latine, vit en latin, en plein Londres. Si on lui annonçait en ce moment : — M. lloratius Flaccus et M. Virgilius Maro, — il dirait à son dave : — Faites entrer dans le prolhi/rii/n pholografîcum, je suis à eux dans cinq minutes. — 11 professe un dédain, non alTecté, pour toutes les soi-disant in-
ALMA TADEMA 217
veillions de la coiiforlabililé usuelle el n'éprouve d'elles aucun besoin. — Le gaz, qu'est-ce? — Le lui expliquer serait de limpolitesse. Le mieux est de se mettre au ton. Je fais l'éloge de la résine. Il l'emploie en effet à son éclairage, et nous montre d'un geste simple les lampadaires où, le soir venu, fume dans Valriiim, multicolore et parfumée, cette classique térébenthine.
Cet afriiim en est-il vraiment un et digne du nom ? Voici bien une feneslra, d'ailleurs admirable, formée de lames d'onyx transparent où le jour filtre comme du lait, et dont il est justement fier. Le prince Napoléon n'avait pas sa pareille, avenue Montaigne, et seul, à Tusculum, peut-être Marcus Tullius Cice... Mais que vois-je ?
Sous les laitances de cet onyx, divinités du Styx, là, là... cette boîte, en forme de harpe couchée.. . Erard ou Pleyel ? rêvé-je ?
Eh bien ! alors ? Non, ce n'est pas un atrium ! Cornélie, mère des Gracques, n'en a pas connu l'exercice. Agrippine n'en touchait pas. Néron n'a fait que le pressentir. Les chrétiens de son temps n'ont jamais cueilli celte palme de l'arbre du martyre. L'anachronisme est épouvantable, il va jusqu'au métachronisme. Ah I mon cher maître !...
Il l'ouvre. Toutes les dents du crocodile !... Mais l'excellent homme nous rassure. Ce n'est que pour nous montrer la table intérieure tendue d'un parchemin où Saint-Saëns, Rubinslein et leurs émules les plus célèbres dans le crime ont paraphé et daté leurs exécutions. Et il le referme.
Nous connaissons, Nittis et moi, son atelier pour en avoir admiré le portrait, il y a deux ans, à l'Uni^
218 SOUVENIRS n IN ENFANT DK l'AHIS
verselle, sons le tilic df : (liilorio de IN-inlurc, «'iilro les tlix toiles do Tonvoi du maîlro. Il est en marbre blanc veiné de rose, comme les marclies de la pièce d'eau des Suisses à N'ersailles el les musées yankees, à New-Vork, — et le resle à Tavenanl. 11 y a descurules en ivoire « du temps » on l'on est assis comme le poulel de l'édileur, c'est-à-dire: mal assis, el (jui consolenl de ne pas être sénateur anlique.
Sur le chevalet une aquarelle, où, sur les dei^rés d'une terrasse de villa se délinéamenle une patricienne en ballade. — Fabiola ? demandé-je- — Si vous voulez, accorde-l-il, en allumant sa pipe, une pipe allemande en porcelaine, à couvercle.
Comment, la pipe, après le piano et la pholoi>-rapliie, à Rome, sous Auguste 1 Oui Irompe-t-on ici ? Je réclame une explication, et, gaîment, à grosses boulTées, il me la donne, comme Paler /Eneas, au deuxième chant.
— Voici. Je suis né à Drowi-ijp, dans la l'rise, le 8 janvier iSliCy. Mon nom de Tadema esl purement batave comme celui dllobbema du reste, mon compatriote. On les .signale déjà tous les deux dans les vieilles légendes frisonnes de l'immersion du Zuyderzée, au treizième siècle. (Juand on desséchera le Zuyderzée, on y retrouvera dans les sables une atlanlide de quatre-vingts villes dévoiées par un raz de marée !... — Broum, broum, interrompt de Nittis, hAtons-nous de vivre 1... — Ouant à: .\lma, mon préfixe, je n'en dois rien aux saints du calendrier ni à l'Université yl/wa Pare/7S ni à Beaumarchais, Almaviva ; c'est le nom |)ro|)re de mon parrain, que j'ai ajouté au mien, selon l'usage en Hollande, i^t mon père était notaire. — Condoléances ! —
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u II désirait donc que je le lusse comme lui. Or je dessinais déjà dans le ventre de ma mère !... Elle Ta assuré elle-même, la sainte et tendre femme à la mort de mon père, en iS^o, au conseil de famille qui se réunit pour décider de ma destinée. Il sera notaire, décrétèrent-ils, et la pauvre femme en mourut. Voilà pourquoi je suis Anglais.
u JNon, voyez-vous, c'est trop bêle ! Vous êtes d'un pays dont tous les grands hommes sont des peintres. On vous enseigne dès lenfance à les vénérer. La nature vous met leur palette au pouce ! Jamais de de la vie ! Notaire ! Tu Marcelliis ! Pourtant, la Hollande, dites, elle n'olï're pas à l'Histoire un grand notaire ? Et l'on s'étonne que j'aie f... le camp de la terre natale. Notaire !... Et Rembrandt ?... »
Et il renverse sa pipe en point d'interrogation. On le mit à quatre ans au lycée de Leeuvarden, Heidelberg de la Frise, où il crut périr, et le conseil de famille fut forcé de l'en retirer, à la prière même des maîtres, miné de consomption, émacié, exsangue et condamné par la Faculté. Il n'avait fait que crayonner dans les coins. Rentré à DroNvrijp pour y mourir, il y fit sa première huile, un portrait de sa sœur, qu'il adorait; il l'a encore et il nous le montre, les yeux humides. Si sa maison brûlait, c'est cette relique qu'il sauverait d'abord. — J'avais treize ans, dit-il, et elle quinze. — Et le conseil eut pitié. Il plaça l'enfant dans l'atelier d'un peintre d'Amsterdam qui, le jugeant sans disposition aucune, l'abandonna à son acharnement, et m pour le peu de temps qu'il lui restait à vivre ».
— Un matin, je partis pour Anvers, où règne Rubens, notre Homère à nous autres, — et je le vis.
Ah ! non, je ne serais pas notaire ! Je n'avais pas un sou vaillant, je vivais d'un harenj^ salé, dans les tavernes de marins, sur le quai de l'Escaul, --- et j'en<^raissais !... Ktais-je heureux, mon Dieu, mon temps de paradis ! Je parvins à me faire présenter à M. Leys, qui étail le peintre ofiiciel de la ville. Il me prit à l'essai dans son atelier et je devins son élève favori. C'est de lui que j'ai tout appris et que j'ai ce goût du passé. Je lisais et je peignais, je peignais et je lisais, alternativement, .souvent en même temps, mais je n'en étais pas encore à l'antique, je n'ai remonté que graduellement le cours de l'histoire; je l'ai suivie au rebours, ce qui est la bonne manière, peut-être.
« Ma première composition peinte fut une restitution archaïque, une scène de l'éducation des enfants de Clovis. Exposée à la Société des Beaux-Arls d'Anvers, elle me fut achetée par la Société même pour une tombola, et payée seize cents francs. C'était en 18G1, j'avais vingt-cinq ans. Celui qui gagna le tableau fut le roi Léopold 11 lui-même. 11 l'a encore à Laeken. »
Et Aima Tadema s'arrête. — Pourquoi celui-là non plus n"a-l-il pas voulu de moi ? Au lieu d'être Anglais je serais Belge. Ça m'était égal d'être Belge à celte époque. Je l'aimais tant, mon cher Rubens. Et puis il n'y avait qu'un mot à dire à .M. Leys, qui était mon maître.
.Sur ce mot souligné d'un haussement d'épaules, notre hùte se lève pour nous leconduire.
Une question me chatouille le bout de la langue. Pourquoi, au choix d'une patrie, et si, plus heureux qu'Homère, notre Hubens à nous autres, il j)Ouvait le
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faire de son vivant, pourquoi, dis-je, opter pourTAnglelerre ? Assurément il y a des cas où la terre natale vous dit si clairement et vous répète si souvent qu'elle ne veut ni de votre talent ni de votre gloire qu'on est excusable en somme d'émigrer sous une ciel plus favorable. L'héroïsme de rester de son pays dépasse parfois la mesure des caractères et il sonne des heures dures où la fierté de regarder la colonne subit, comme toute autre fierté, son éclipse, fort douloureuse. Pour les faibles, la moyenne, surtout chez les artistes, l'espoir des revanches posthumes et par conséquent un peu tardives qu'assure la postérité ne pèse pas toujours dans la balance le poids des contributions, par exemple, dont le premier crédit s'impose. Mais en général, c'est à Paris que les impatients internationaux viennent, de préférence, demander l'équilibre des plateaux et placer leur génie à fonds perdu. Notre douce France a ce privilège. Comme je le faisais timidement, sur le pas de porte, observer au peintre errant : — Oui, fit-il, mais en France, il ne faut pas être Français pour réussir.
Comme à la suite des autres visites et selon l'hygiène esthétique qui m'est propre, nous avons terminé notre journée, ma dernière à Londres, par le dégrouillement des méninges que procure une soirée bêtement perdue. Ce fut à un établissement assez hybride où tous les plaisirs se mêlent comme tous les poissons dans un aquarium. Il en arbore le nom du reste.
L'Aquarium donc réunit sous un seul dôme métallique les joies à la fois confuses et distinctes d'un bazar, d'un café-bar, d'un cirque, d'un concert, d'un théâtre, d'un harem volant et d'une plazza de tau-
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re;uix. 11 y en a pour Ions les genres de spleen (jiren<^endre le i»rouillar<l hiljliciue.
A rentrée de jeunes rùlisscurs en délire, nous oui olTerl, sur des plateaux, des côtelettes de mouton grillées, froides, (\ue, de leurs dents de cachalot, les amateurs décharnent d'un seul coup, juscju'à l'os. Régal étrange, surtout (juand on sort de dîner.
Nous longeons de jjelites exhibitions de machines à coudre, d'instruments aratoires et de chaudronnerie d'art, alternés d'étals de bibles d'exportation, de chrom.os de la reine et de la famille régnante, de bocaux à cyprins cl de couteaux à trente lames. Le sherry, le whisky et les aies ruissellent aux grands pieds des aimées cosmopolites. Trois gymnastes voltigent etn'en font qu'un danslanuéeopaque et fétide. En un guignol sans joie, s'agitent et trépignent les possédés de la gigue, danse de Saint-Guy nationale. Mais le clou, c'est la tauromachie en chambre du premier étage. Oh ! le pauvre bœuf banderille par des singes, un clou, vous dis-je, mais à se pendre. Comme il beugle, là-haut, l'oncle I Fuyons !