LES DEBUTS D AUGUSTE RODIN
de siiriatendant . De telle sorte que cette Porte de /'ZTn/e/' lui ouvrira, vous dis-je, celle du paradis. Il y faut tout cela, oui, mais pas davantage.
Le propre de Rodin, à cette époque, était de ne pas connaître un seul journaliste. Il n'en avait même jamais vu. Ce fut le peintre Georges Maquette, beaufrère d'Edmond Turquet, qui l'initia à ce phénomène en ma personne. A l'anxiété que je lui inspirai d'abord et que je discernai aux ondulations fluviales de sa barbe, je fus forcé de reconnaître qu'il s'exagérait à la fois nos mérites et l'idée que nous en avons nousmêmes. Mais un bon déjeuner efface bien des méprises, etl'excellent que nous offrit Georges Maquette venait directement de Dieppe, dont il était le Ruysdaël, comme les « marées » royales de Vatel. Je crois me souvenir, toutefois, que le « maçon d'art » ne dut pas qu'à ma corruption gastronomique le premier article publié sur lui dans la presse et que j'avais repris tout mon sang-froid lorsque l'admiration pour la Porte me le dicta pour le Voltaire.
Paris est une drôle de ville. Il suffit que quelqu'un y attache le grelot d'une réputation pour que tout le monde tire aux cloches. C'est fort bien fait ainsi, du reste, et si l'on approfondissait la critique, on verrait qu'il n'y a en elle, peut-être, que du courage. Dès 1861 , Théophile Gautier prédisait Puvis de Ghavannes, couvert de risées, et surtout par les peintres. Les nègres n'eurent plus qu'à continuer.
Grâce au ciel, Rodin n'eut pas à attendre la consécration aussi longtemps que le Fra Angelico français et même en assez peu de temps il devint presque à la mode. De forts beaux écrivains s'attelèrent à son char de gloire; la protection d'État,
254 SOUVENIRS I) UN ENFANT l>K l'AllIS
(juo niiicarnail plus Edmond TuinjucI, cai- avec lui elle avait pris le voile, s'éveillail au bruit ; les salons s'ouvrirent, si bien, qu'en iHHi, (lanibclla désira le connaître. La présentation devait avoir lieu pendant une soirée chez Mme Adam, et l'admirable hôtesse, jLçrande dame de la République, y avait convoqué l'élite de la Ville Lumière, exactement, pour neuf heures. A neuf heures lapant, un homme, correctement fraquc d'ébène et chemisé de nei^e, entre, le tube au poing, dans les salles lleuries et s'y trouver seul, au milieu de glaces qui rellètent à l'infini sa stupeur. H consulte sa montre. Ni trop tôt ni trop tard, c'est bien l'heure dite. Personne? Se-serait-il trompe d'étage ou de maison ? « Pardon, fait-il en s'avançant vers un groupe de valets de pied qui l'observent, mais, Nfme Adam, s'il vous plaît, est-ce bien ici, suis-je chez elle? » Les laquais se consultent, sans répondre. Il y a pour eux un quiproquo, en elTet, et un invité n'étale pas, ne peut étaler, n'étala jamais, fiH-il un artiste, une barbe de celte frondaison antédiluvienne. Tout à coup, l'un deux s6 frappe le front, il a compris. Il prend un plateau et, le tendant au statuaii-e : « Vous faites les extras, camarade? » C'est à la suite de cette soirée que Rodin l'a im peu fauchée ; il ne la porte plus que jusqu'aux genou.x, dure concession ù l'élégance.
Entre temps, pour se distraire de /« Porte, à laquelle il travaille toujours, et qui est sa toile de Pénélope, mon vieil ami s'amusait à modeler des bustes, non pas, comme le malheureux Osbach, pour solder des ardoises à la crémerie, mais pour taquiner Donnât, qui a le monopole des léles illustres. C'est ainsi qu'il caressa longtemps le rêve d'obtenir de Victor
LES DIÎBLTS D AUGLSTi: RODIN 255
Hugo quelques séances. Ce n'était pas facile, je vous en réponds. En fait de portrait statuaire, le poète s'en tenait à celui de David d'Angers. Etant l'olympien, il était le définitif, et il n'en admettait point d'autre. Ceci tuait cela et tout le reste. Il fallait biaiser. Par les soins complices de la famille, Rodin fut prié à dîner dans le petit hôtel de l'avenue d'Eylau. 11 n'apportait qu'un cahier de papier à cigarettes et un bout de crayon dissimulable. Un jour, on le plaçait à gauche de l'amphytrion, un autre à droite, parfois en face et il dessinait sous son assiette les coupes et élévations du grand Pan. Sur ces renseignements furtifs. le buste fut construit, et il est immortel.
— Ah ! me disait l'artiste, ah I celui-là, si j'avais pu le mouler sur nature 1
Au Voltaire, je vous l'ai conté, cet agilô de Jules Laffille me mettait à toutes sauces. Chronique hebdomadaire, critique d'art et salons, feuilleton théA- Iral, fantaisies, nouvelles, échos, que sais-je, je faisais lii besogne à peu près encyclopédique et deux fois périlleuse. L'un des périls était cette crampe dite : des écrivains, parce qu'elleest le charme pro[)re de la partie, entre le pouce et l'index, et l'autre c'était le danger grandissant de terminer dans les silos du journalisme une vie destinée par les dieux au culle de la blonde Thalie et de sa sœur Molpomrne.
J'avais déjà, dans ma famille d'élection, un martyr de la copie alimentaire, (|ue d'ailleurs j'avais vu mourir du surmenage qu'elle impose, de telle sorte que de temps en temps je me livrais à quelque exercice de rétablissement philosophique et, comme disent les peintres, de plein air.
Un jour, en classant les papiers du cher maître
UNE PAGE DE PROSt; DOREE 257
dont je vous parle, je mis la main sur une lettre extraordinaire, et que vous allez d'ailleurs lire. Le Voltaire qui en eut la primeur n'a peut-être pas beaucoup de collectionneurs et si l'aimable et charmant poète d'Auriac n'avait fini par le dénicher dans les poudres de la Bibliothèque Nationale, le chef-d'œuvre sérail probablement perdu, comme la moitié de l'œuvre d'Eschyle.
Vous rappelez-vous, dans les Odes Funambulesques le quatrain si drôle de Théodore de Banville ?
Les demoiselles, chez Ozy
Menées, Ne doivent plus songer aux hy-
Ménées.
Et le poète, dans son commentaire, explique que cette Ozy s'appelait Alice et qu'elle avait été « l'amie » de tous les hommes d'espiùt de son temps. Elle s'était, après fortune gagnée, retirée du théâtre au lac d'Enghien et elle y rendait le pain bénit dans la paroisse. J'ai consacré moi-même à cette créature du bon dieu un chapitre de mon premier volume de Souvenirs. — Or, la lettre est d'elle.
Comme il ressort de sa teneur même, elle date de la dernière quinzaine de mai i853 et suivit de quelques jours la représentation des Filles de Marbre de Théodore Barrière et Lambert Thiboust, pièce assez oubliée, qui était une réplique à la Dame aux Camélias. On n'en était encore en ces temps d'innocence qu'à disputer sur le vieux lieu commun de la courtisane, seule femme libre connue et reconnue par nos pères, et si Alexandre Dumas fils voulait la racheter au diable par l'amour, ses contradicteurs
la revendaient sans pitié à ses rourchos cl ce débal semait de roses l'aurore du Second Empire.
Lettre d'Alice Ozy à Théophile Gaulier.
« Mon cher ami, je voudrais bien le voir, mais je sais que le Salon le prend loul Ion temps et lu romj>rendras facilement ce que j'ai à te dire,
« Il s'agit de la pièce du Vaudeville où il paraît que les actrices sont traitées do femmes sans coeur. Ce n'est, assurent ces messieurs, qu'en leur montrant une bourse bien pleine qu'on obtient leurs faveurs ! Les auteurs ont bien peu de mémoire, car l'un a été pendant six mois l'amant de Constance et l'autre l'amant de Page et je ne crois pas que ce soit à prix d'or qu'ils les ont possédées.
« Je ne prends pas ces insultes pour moi.
« J'ai eu, tu le sais, malheureusement, plus d'amoureux pauvres que de riches et ils n'étaient pas les moins aimés, s'ils n'étaient pas les plus aimables, et s'ils ne sont pas les plus reconnaissants. Ce n'est pas une heure en passant que je leur ai donnée, c'est une année et plus !
« Je n'ai pas besoin de te les nommer, ni de te dire que je ne suis pas une « fille de marbre » ; seulement nous sommes toutes solidaires, et, si Hugo a si bien défendu les courtisanes, je ne doute pas que tu ne défendes les artistes avec ton cœur et ton talent.
« D'ailleurs lu as de si bonnes choses à dire, témc)in : ce qui fait la dépravation des actrices ce sont les directeurs qui vous olTrent 800 francs lorsque vous entrez chez eux pleine de beauté et de bons
sentiments. Ils pensent bien qu'on ne peut vivre et s'habiller avec cette somme et ils font ressortir les avantages qu'on peut trouver sur les théâtres ti-ès bien fréquentés. Ensuite ils engagent des femmes célèbres dans les bals, comme spéculation, une autre dans le monde élégant pour sa beauté et ses toilettes, et on vient après cela reprocher l'immoralité des actrices.
« Si elles mettaient les costumes de magasin et si elles vivaient avec leurs appointements, ce serait bien triste à voir et cela ferait peu d'argent !
« Maintenant pourquoi nous reprocher d'aimer le luxe?
« Le monde nous étant fermé, pauvres réprouvées, notre demeure doit être un palais puisqu'il ne nous est pas permis de voir et de profiter du luxe des autres, de ces duchesses qu'on glorifie et qui n'ont pas eu à subir tout ce qu'on nous fait supporter en nous payant, et en nous protégeant. Car si on nous a tendu la main on nous a bien vite pris l'autre pour la porter sur de bien vilaines choses, hélas, que je n'aurais jamais voulu envisager.
« On devrait nous savoir gré, à nous, abandonnées si jeunes, d'être encore ce que nous sommes, d'avoir eu du courage et de l'intelligence.
« Tu me trouves bête de l'écrire tout cela, mais j'en avais besoin, mon cœur étant bien gros. Garde pour toi seul ce « cahos » de mon âme, ne ris pas de mes tristesses et sache que je ne serai heureuse que lorsque je vivrai au fond d'un bois, que ce monde aura oublié jusqu'à mon nom et que, de temps en temps, tu viendras me serrer la main.
« Alice Ozy, »
A ceux qui, bénévolement, el sur la foi de ma jovialité, m'allribuoraicnl la composition de celte page de physiologie lÏMiiinislc, je n'ai ((u'une chose à répondre : — Quenepuis-je mériter l'honneur ijuils m'en font, puisqu'un Halzac même ne saurait y prétendre, (iuel({U(; Balzac qu'il jiuisse être! Balzac eiU tiré le roman de la lettre, mais écrit la lettre, non pas, or c'est d'écrire la lettre qu'il retourne, la sublime « lettre d'Ozy », telle qu'elle est, sans un mot de plus ni de moins, intégrale, et, de cela, je défie le plus beau type des génies mAles. 11 faut le sexe el le métier du sexe. Document unique et sans prix, je l'olVre en le rééditant à la mère-patrie.
Et ne croyez pas que je plaisante. La lettre, aussi éloquemment que le dévotement sacré de Phryné devant l'aréopage hellénique, dévoile l'Ame nue de la fille de joie éternelle, toujours puérile à travers les Ages mais dolente depuis l'Evangile, el nous avons ici tout entière celte « Madeleine repentie » dont la plainte est celle des bêles torturées, et (jui en appelle à la loi Grammont, dont elle relève.
Il est certain (pi'Aspasie écrivit à Péiiclès d'un autre style que la pauvre Alic(? Ozy au bon Théo et qu'elle ne gémissait pas d'être, au temps de Phidias prise pour une fille « tie marbre ». Mais si les mœurs ont changé, le commerce est resté le même, étant immodifiable, je pense, en sa donnée comme en ses exercices, et ce commerce n'est pas gai. Il y a de quoi frissonner d'épouvante à l'idée du travail que représente l'olTre de cette pallaque antique de reconstruire à " elle seule » les cent portes de Thèbes sur le rendement de son art industriel el comnu; dit la « Lettre », par son courage. Toute l'Egypte avait dû
lui passer sur le corps évidemmenl, la malheureuse.
Comme, sans monter à celte hauteur de tirelire nationale, Alice Ozy se retira du négoce-martyre, béguins défalqués, fort millionnaire, sa lettre, déjà si émouvante en son contexte, s'héroïfie de l'autorité dont la couronnent une fortune probante et un but atteint. Elle eut le douloureux loisir de se retirer aux bords du lac, dans ce bois philosophique, idéal vert, d'où elle jetait à ses anciens amis ces cris désespérés qui, eux aussi, ô Musset, sont de purs sanglots. Fille de marbre, elle ? Ah ! mets-y la main encore, et, pour le reste, souviens-toi !
J'ai voulu savoir, par action réflexe, de quelle année était l'invention de la machine à coudre. Elle est de 1846..
Il y avait donc sept ans déjà, au temps des Filles de Marbre, que moyennant une redevance modique et mensuelle, la plus jolie fille d'Eve pouvait choisir entre les dix-sept sous de famine du tortionnaire Elias Howe et le métier terrible, tel que la lettre le décrit, d'actrice à la mode. Alors pourquoi hésitaitelle et comment hésitent-elles encore ? Rien sur la terre ni dans les cieux ne les force ni ne les condamne à « porter la main, hélas, sur les vilaines choses qu'elles n'auraient jamais voulu envisager », et si la vie pour elles est à ce prix à défaut du pain de chien d'Elias Howe, il y a le réchaud, ou la Seine qui coule, comme on dit, pour tout le monde. En vérité cette lamentation du lac d'Enghien me poursuit, me hante et m'obsède. Ah ! les pauvres fdles tout de méaie, se peut-il que l'Art dramatique les enserre en un pareil dilemme? Molière, Corneille, Racine, complices alors de la traite et sans parler de l'auteur même de la
262 souvENins n un f^nfant ni: paius
u Dame » et de ces Barrière et Thiboust qui, 1 un, a perdu Page et l'autre Constance, dont Dieu a les Ames, s'il est juste. Et tout ça pour des rôles, quand on y pense 1 Oui, oui, oui, les duchesses sont plus heureuses, mais les mères de famille aussi, Alice, et mt^me la mère (îi^ogne.
Je ne suis pas du temps où cette comédienne Horissait. Je ne l'ai vue que chenue et sexagénaire, à l'hôtel Drouot, où elle suivait les ventes mobilières. C'était une petite vieille rondelette, bruyante, gesticulante et vêtue de robes assez tapageuses. Elle ne voulait pas qu'on ignorût qui elle était et coquelait encore avec la gloire. A son nom chuchoté par les habitués, elle se retournait, souriait et saluait, comme au théâtre. — Eh bien, oui, semblait-ellq dire, c'est moi ! Que voulez-vous ? Telle est la vie. Mais on se défend ! — Et elle se défendait en efiet, assurait la chronique du temps. Jadis dessinée par Roger de Beauvoir en bacchante, et levant deux coupes tendues, avec cette légende dionysiaque : « Ozynoçant les mains pleines », elle achevait son rêve d'après Ronsard, conformément au conseil qu'il donne en son sonnet à Corisande. Dans les achats d'art qu'elle faisait pour sa maison du lac, l'Elvire restait d'ailleurs fidèle à tous ceux qu'elle avait aimés et à qui elle avait doimé — voir la lettre — « non pas une heure en passant, mais une année et plus », de telle sorte que sa galerie de Romantiques était complète.
Je me rappelle de quelle face-à-main elle me foudroya, un jour où, dans une salle du Drouot, elle m'entendit appeler par un ami et connut ainsi l'imbécile qui avait mis au jour la page de prose dorée, d'où lui viendra pourtant l'honneur de sa carrière
aspasieiine. C'était plus que mon droit, c'était mon cfevoir de la publier. Mais Mme Pilloy, dite Ozy, en religion, était la marraine (où les prenait-on en 1848 ?) d'une personne qui m'est proche, et cette marraine n'avait point d'héritiers directs et réguliers. Mes enfants ont peut-être perdu là le bénéfice de quelque clause testamentaire que je les ai élevés à ne pas regretter, j'espère, car le proverbe est faux qui dit que l'argent est inodore, il sent toujours son travail.
C'est à celle époque que se dale la mort de l'une des sœurs, l'aînée, du poète, Emilie Gautier que nous appelions la lanle Lili.
Les personnes riches et bénévoles qui, pour leurs trois francs environ, n'ont pas craint d'acquérir le premier volume de ces Souvenirs, savent déjà par le petit portrait que j'y ai tracé d'elle ce que fut cette line créature, — la blonde d'une race brune, — qui dans le foyer du grand frère chanta le cricri de sa vie de grillon.
Mais Emilie Gautier niéiile mieux que; »cllt' esquisse et son ombre légère ne s'olTensera pas de l'indiscrétion pieuse <jui la lire doucement, et comme par la robe, de son elTaccmenl volontaire. Je lui laisse d'ailleurs la parole à elle-même. A la fois très gaie et forl sentimentale, plus romantique (|ue romanesfjue, elle se point comme au pastel dans ces quatre lettres mieux que je ne saurais le faire et.
ceux qui aiment à chercher dans les correspondances le secret posthume des âmes envolées y retrouveront son battement d'ailes. Je m'excuse auprès des autres d'attirer leur intérêt sur une figure de femme qui ne relève de la psychologie documentaire que par sa consanguinité avec le plus parfait artiste de la langue française. 11 l'aimait pour son charme, l'honneur qu'elle lui faisait d'être délicieusement jolie, cette malice qui, au milieu d'une inondation, ne la fixait que sur la belle main d'un archevêque jetant du pain à travers les fenêtres, l'indignation, en voyage, contre les boui'geois qui dorment devant les paysages et aussi, je pense pour l'héroïsme d'un dévouement où elle se sacrifia entièrement à l'homme de gloire de la famille. Et puis il y avait la passion commune des chats !...
Les quatre lettres sont adressées d'Avignon, ville originaire des Gautier, à sa sœur cadette Zoé, demeurée à Montrouge.et toute dépareillée par une séparation qui, si momentanée qu'elle dût être, n'en était pas moins la première, et fut la dernière. Mlle Mion (diminutif provençal de Marion) était la propre sœur de Pierre Gautier, père de Théophile, et par conséquent la tante d'Emilie et de Zoé.
« Avignon, 17 mai 1856.
« Chère sceur,
« Je t'avais écrit le soir même de mon arrivée comme je le l'avais promis et je dormais tranquillement du sommeil du juste, quand aujourd'hui, en revenant du marché, je me rappelle fort heureusement que j'avais oublié de mettre sur l'adresse de
ma lettre : Paris. Pense combien cola m'a aflli^ée. J'ai mis aussitôt la jilnine au poini^. Tu dois au moins me croire sautée à qucl(iues millions de lieues en l'air et je me porte comme plusieurs Ponts-Neufs restaurés. Knfin il fautatlendre le départ du chemin de fer qui t'apportera la bienheureuse lettre. Le soleil est superbe, le ciel plus bleu qu'à Paris. Avignon est une ville dans mes idées, toute remplie de vieilles maisons avec des écussons où l'herbe pousse dans les vieux trous. Quant à notre petite maison, c'est celle d'une poupée. La cuisine n'est pas trop petite, les pièces sont de la grandeur des nôtres, l'escalier droit comme ceux des chalets suisses. 11 y a un pied de vigne comme je n'en ai pas encore vu, énorme, pas travaillé par la main des hommes. 11 court follement le long du mur et vous tend ses brindilles vertes. Nous avons été nous promener sur les remparts, c'est plus beau que toutes les belles promenades de Paris. Le Rhône, les montagnes, les églises sont charmants enfin môme le marché. Tu sais que je ne les aime pas, mais ici c'est un vrai plaisir d'y aller. Les Meurs y sont, avec les légumes, arrangées d'une façon toute poétique. Quehjues endroits dudit marché sont couverts avec des toiles comme à Alger, ce qui lui donne un air étranger (jui ne ressemble en rien à nos alTreuses halles. Les Provençaux parlent avec une prestesse incroyable ; on dirait d'une volière ouverte toute remplie d'oiseaux. Si vous étiez tous présents je n'aurais pas de regrets, mais je sens là-bas des cœurs qui m'aiment et malgré le beau soleil du bon Dieu, mon âme prend son vol vers vous tous que j'aime plus que le soleil mémr. — Ouant à mon voyage, il a été une preuve de plus pour moi que les bour-
g-eois sont plus bêtes que des oies. Ma chère, ils ont dormi depuis Paris jusqu'à Lyon ; et il n'y avait que moi qui ne dormais pas. Je ne puis t'écrire cela ; à mon retour, je te raconterai car ma plume ne peut pas rendre mes sensations. Plusieurs se sont réveillés à Montéliraar et m'ont offert du nougat. Je les ai remerciés très poliment. Comment accepter quelque chose de pareilles brutes. Et Théo, comment va-l-il? Je pense qu'il me remplace et que tu vas passer les journées chez lui. Ne travaille pas trop au jardin, soigne-toi, quand il n'y enaplus, il en vient d'autres... Nous avons ici un concert de chats qui est aussi brillant pour le moins que celui de IMontrouge. Dis-moi comment se comportent les nôtres. Embrasse-les tous sur l'oreille gauche pour moi, c'est le côté de leur petit cœur. Écris-moi aussitôt ma lettre reçue. Embrasse aussi mes petites filles et mon gredin de neveu. Je vais « naviguer » comme dit Mion. »
« Avignon, 20 mai 1856.
« ]\Ia chère sceur,
<( J'espère que tu as reçu mes lettres à l'heure qu'il est. J'en attends une de toi. Il me semble que tu ne te presses guère. M'auriez-vous déjà oubliée? Malgré que je sois peu de chose, je me flattais d'avoir un peu plus de valeur au moins pour vous. Malgré vos torts je vous pardonne et je t'aime quand même. — Dimanche nous avons été visiter le musée. Il y a des Mignard très bien. Puis à la Métropole où nous avons vu l'archevêque qui avait Fair d'être en carton. Les églises ici sont bien plus belles qu'à Paris, les cierges n'y sont pas ménagés. Ily a de vrais jésuites.
2G8 SOUVENIRS. 1) l;.\ enfant 1)I; PAHIS
Le Rhône est débordé, les fossés sont pleins d'caii; elle vient jusque dans Avignon, ce qui désole les bourgeois et me rend, moi, très heureuse, car je trouve ça très joli de voir les pieds des maisons dans l'eau. — Je rerois ta boinie lettre. Comment, toi si brave as-lu pu plourercomme une f)ic? Prends garde que je ne te retire mon estime. Je ne suis pas morte, (îardons nos j>leurs pour les mf)rls. Après cela je ne puis le blâmer moi-même, puisipi'en voyant un beau char attelé de Ixrufs, mes yeux se sont mouillés en pensant au |)auvre grand-père. Mais moi j'avais une raison, tandis que toi, ma chère, laquelle ? Je suis forte comme beaucoup d'hommes ensemble. Quand on a passé par les créanciers, qu'est-ce que les wagons? Quand tu feras le voyage, tu t'en rendras compte. Xe sois donc plus inquiète. Cela m'étonne de ta part, je te croyais plus brave et rappelletoi que l'absence et le temps ne sont rien (juand on s'aime la semaine finie. — El les chats ?Tu ne m'en dis rien du tout. Comment vont-ils ? Sont-ils sages? J'ai ici une chatte très bien élevée et une petite fille qui parle patois et qui m'aime déjà Ijeaucoup. La tante me soigne comme un objet rare, ainsi tu vois que lu n'as pas à te tourmenter. Je suis heureuse de voir que tu m'aimes si tendrement, mais si tu veux me faire un grand plaisir, ne pleure pas. Je m'ennuie bien quelquefois de ne pas t'avoir en personne, mais les gens que j'aime ne sont jamais absents de moi complèlemenl, je les ai toujours dans les yeux de l'Ame. Nous avons un temps superbe. »
« Avignon, 26 mai, 11 heures du matin.
« Chère soeur,
« Je n'ai pas eu le temps d'écrire ma lettre. Les processions ont duré toute la journée. Elles sont très curieuses. Il y a de petits enfants qui sont habillés en petits bons dieux portant leurs croix, très drôles, des petits saint Jean, et les pénitents noirs quêtant pour les prisonniers, la figure couverte par leurs capuchons. Toutes les rues sont tendues d'un plafond de toile grise et, des fenêtres, pendent des étolTes de soie rouges, bleues, roses, jaunes, et des dentelles. Les murailles sont aussi tapissées, comme à Paris. Enfin du haut du rocher, l'archevêque donne la bénédiction à son peuple ag'enouillé. II était aussi brillantquelesoleil. Ces gens-là seuls savent être dignes. Ils ont des manières à eux de marcher. II y a aussi un ordre qu'on appelle : les Recollets qui ont joliment l'air d'être en carton . Si je voulais tout te raconter, je n'en finirais plus. — Soigne bien Raton, il' avait déjà l'air malade quand je suis partie. La tante Mion est vraimentincroyable, elle trotte commeun lapinblanc, jamais elle n'est fatiguée. Je parle avec elle de nos chers parisiens, quoique je pense, tu sais, beaucoup plus que je ne parle, trouvant souvent les paroles inutiles. — J'avais oublié de te parler d'une chose de ma vie de voyageuse. C'est une chasse aux puces. Charmant animal, mais à la fin intolérable. Quand je ne cours pas, je chasse. Quelle vie de duchesse ! Il y a aussi les punaises d'Avignon, affreuses bêtes, les seules que je puisse tuer sans regrets. Enfin, il faut être clément et supporter les bêtes des pays où
270 SOUVENinS D UN ENFANT DE l'MUS
l'on se Irouvc. Une danio m'a dil *iiie c'rlaionl les vers à soie qui nous donnaienl ces aniuuuix. Fais altcnlion à Ion lit el ne le laisse pas manger vive, ce sera lemps lorsque nous serons mortes. — Les Heurs sont |)lus belles ici <\uh Paris. Un monsieur m'en a donné que je n'avais jamais vues. Soigne-toi hicu et sois aussi tranquille sur mon compte que si j'étais auprès de toi ; je suis soignée comme une chose précieuse. Quant aux lettres, elles dépendent du chemin de fer, non de moi. Je n'ai pas fait de broderie anglaise. »
« Avignon, 1 juin 183<;.
« Chère soeur,
v< Nous avons eu une inondation complète. Je me croyais à Venisela rouge, comme dit AlfreddeMusset. Figure-loi, une partie des remparts s'élant écroulée, Tatlreux vacarme que cela a dû produire dans la ville. Nous avons eu une tempête sur terre. Comme j'ai pensé à toi qui as peur de la pluie. Je crois qu'à ma place tu serais morte de peur el, vraiment, sans être poltronne, c'était elVrayanl. Le tonnerre nest rien près de ce bruit-là. La tante n'était pas très brave. Nous avons eu de l'eau jusqu'au premier étage. Point de vivres. Heuieusement le gouvernement nous a apporté de <]uoi ne pas mourir, juste assez mais pas plus. Monseigneur pas.sait en bateau et jetait du pain dans nos fenêtres avec beaucoup de grûce. Il était beaucoup plus homme sans la mitre. Il portait un chapeau rond avec un cordon d'or, mais quelle main ! Du reste, il est très gentil. Les femmes sont laides ici, c'est malheureux qu'elles ne ressemblent pas aux maisons qui sont charmantes. Cela gâte le pays. Les
campagnes -sont magriifiques, des ruisseaux partout, le Rhône, des fleurs, de grands saules d'un vert blanc qui sont d'un elïet charmant. Si je puis apporter des graines pour notre jardin, tu verras. Je pense avoir un las de lettres de vous à la poste, elle ne marche plus, mais voici l'eau qui s'en va, espérons. Je te quitte pour aller par la ville voir un peu le Rhône qui doit être comme une mer. A bientôt. Comme toi j'ai perdu mon voile, un coup de vent l'a emporté je ne sais où. J'espère que tu ne t'ennuies pas trop, mais assez. — P. -S. Nous, avons eu la visite de l'Empereur hier.
« Mademoiselle Zoé Gautier, au parcde Montrouge, Montrougo, maison de M. Guillot, Paris, banlieue, n
Il va sans dire que je ne prétends pas donner des lettres de nonne de Vert- Vert en voyage pour des modèles de style épistolaire, s'il y a un style épistolaire, ce dont je doute. Mais le léger bruit d'âme en est charmant, et c'est à l'auteur de Cœur Simple que l'on pense en les lisant. La tante Lili mourut paralysée, à Montrouge, le cou encerclé d'un collier attaché à l'espagnolette d'une fenêtre pour lui maintenir la tête qui, comme à Henri Heine, dévalait sur la poitrine. Elle riait, dans ce carcan, et sa sœur, plus qu'à demi folle, nous résumait tout le drame de la maladie et de sa douleur par cette simple constatation: — Voilà dix-sept jours que la chatte ne mange plus, là, dans son panier, dix-sept jours, dix-sept !...
UN DOCUMENT LITTÉRAIKK
Une lettre inédite de Gérard de Nerval est de ces documents littéraires qui ne courent pas les rues.
La publication de la correspondance du poète m'a remis en mémoire celle que j'avais retrouvée dans des papiers de famille et dont j'avais offert l'autographe au vicomte Spoliberck de Louvenjoul pour sa collection de romantiques. Cet autographe doit être aujourd'hui à Chantilly, dans le fonds qui porte le nom du célèbre bibliophile et dont l'Académie française a hérité. J'en avais préalablement pris ropiede telle sorte (jue je j)uis encore l'éditer et éviter ainsi aux admirateurs du bon Gérar<l le voyage et la recherche.
La lettre ne porte pas de date, mais elle se fixe d'elle-même par sa teneur à 18^9, et de mai à juin de celte année de choléra. Elle est adressée à Théophile Gautier, son ami de collège au lycée Charleinagne, et son frère d'armes de toute la vie. Comment elle se
conserva juscju'en 1872, c'est-à-dire pendant vingttrois ans, à travers les déplacements constants et multiples d'Albertus, c'est ce que seul pourrait dire celui qui préside au sort des choses. Toujours est-il que la voici. Elle a surtout intérêt de relique à une époque où l'on recueille assez passionnément les éléments du martyrologe artistique.
Lettre de Gérard de Nerval à Théophile Gautier.
« Mon cher Théo,
« L'honneur du papier blanc » me faisait hésiter à t'écrire cette lettre, qui ne te rencontrera peut-être pas. Si cela arrive, je l'adresse à l'honorable inconnu qu'on a l'usage de symboliser par X... Il sait sans doute, ainsi que toi, ce qui vient de se passer à Paris, une révolution manquée, une journée absurde. Enfin, tout est fini et pour longtemps selon les apparences.
« Je suis allé le jour même à la Presse, où Neftzer n'était pas très rassuré. Cependant, il paraît sûr qu'on n'entravera pas le journal, lequel, du reste, n'est pas du tout dans la même situation qu'à l'époque de Cavaignac.
« On n'a pas ouvert le musée aujourd'hui i5. J'y suis allé pour t'écrire ce qu'il en était. La cour était pleine de chevaux et de cavaliers. Il est même probable que ce n'est pas prochain (?).
(( Lecholéra adiminuédemoitié. La pauvre Héloïse a été un jour malade, mais cela va mieux. E... est mieux portante que jamais. Nous avonsétédîner chez Mme Heine, qui s'est trouvée prise pendant le repas, mais qui va bien. La présidente a aussi eu une atta-
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que avant-liior. Le « lurgue » (Turgan) aussi, mais tout cela est Irii^cr cl tient h des iinpriulonces, d'art ichauts chez Mme Heine, de homard chez h\ prrsidente, (;l de je ne sais quoi chez le « lurg^ue » . Quant h la pauvre IkMoïse, je crois que c'est faute, elle... d'imprudence. Moi môme 1!1 chose étonnante, je me suis réveillé deux jours de suite avec la langue jaune au milieu et blanche à l'enlour. Ouelques excès m'ont rendu à la santé.
*( Tout cela est le produit de la préoccupation. Les gens se mettent au lit pour la moindre in<lisposilion, qu'ils n'auraient point remarquée en d'autres tem|)s. Avant-hier, je vais voir un ami qu'on disait malade. J'arrive et je le trouve buvant de la tisane mêlée de rhum, par l'ordre du médecin. Il me dit : « Voyez « comme j'ai la fièvre. » Son omI brillait. Il me lit des vers, ne voulant pas, s'il meurt, que le chant du cygne reste inouï. Le médecin arrive, le malade lui dit : « Je ne sens pas mon cœur battre, je vais « mourir! — Non, dit le médecin, vous êtes gris, « voilà tout; vous avez bu trop de tisane au... « rhum! » Le fait était vrai. Knnuyé de rester au lit, ce garçon s'est habillé, est allé se promener et s'est aperru qu'il était bien portant.
« Comment va notre société? Vous étes-vous amusés en Hollande? Et votre charmante et excellente compagnonne, et nos amis Lhomme et Landelle, vais-je les revoir bientôt? Si vous ne vous amusez pas beaucoup en Belgique, vous pouvez bien revenir. Il me semble qu'il y a bien longtemps que je vous ai quitté.s. Je vous embrasse.
« (jLRARI). "
Sans être aussi violent que le choléra de 1882, mis en œuvre par Eugène Sue dans son Juif errant, Iliade du roman-feuilleton, et qui fut le plus meurtrier de tous ceux que l'Asie déchaîna sur l'Europe, celui de 1849 ^ ^^^ un fléau fort honorable. Au mois de juin il enlevait ses sept cents âmes à Paris par jour, et cent encore en septembre, tandis que Gérard, qui avait été carabin, courait la ville en quête de ses amis pour les soigner et les rassurer, tant la terreur est contagieuse surtout dans les milieux philosophiques, ou réputés tels, des intellectuels. Théophile Gautier était à Londres, où l'avaient emmené ceux qui l'aimaient, et il avait laissé son aller ego tenir seul la férule dramatique à la Presse. Ce fut, je crois, à ce moment que Champfleury fît courir le bruit qu'à l'instar de Henri Heine, dont il venait de traduire les Reisebleder, et qui changeait de religion comme de chemise, Gérard s'était rallié au Coran et s'était prêté à toutes les conséquences de sa foi nouvelle. Puis Gautier revint et Gérard partit pour l'Allemagne à son tour et rien ne fut interrompu au rezde-chaussée de la Presse.
Mais ces choses sont connues de ceux qu'elles intéressent et c'est perdre son encre que de les apprendre aux autres. De Gérard de Nerval le vulgum pecus ne sait que le drame de la rue de la Vieille-Lanterne et comment, le i5 janvier i855, la police trouvait son cadavre pendu à la porte d'un bouge sans pouvoir décider si le noctambule s'était suicidé ou s'il avait été assassiné.
Mais n'est-il pas étrange que l'énigme ne soit pas encore résolue au bout de plus d'un demi-siècle et qu'on en soit toujours à se demander si Gérard de
Xei'val s'est lue ou s'il a rlc suriné dans un roupegorge. Il en esl ainsi toutefois. En dépit <!•' l'émolion énorme que souleva dans les journaux de l'époque, et dans la ville entière, le mystère Iragicjue de cette mort violente, nul n'a plus songé et ne songe plus, fût-ce ses admirateurs, ses biographes ou de simples curieux du crime, à en percer les ti-nèhres épaissies. Il est vrai qu'il ne s'agit que d'un poète.
Aussi n'en parlé-je que pour la forme, dansl'étonncment tout virtuel qu'un tel problème de police n'ait pas tenté les spécialistes. Quel thème d'exercice pour les apprentis limiers et quelle élude de leur art en celte « alïaire classée » de la rue de la Vieille-Lanterne. La donnée historique se présente, il est vrai, si obscure qu'il y faudrait le double génie inductif et déduclif d'un Edgar Poë, et il y a lieu d'imaginer que si l'auteur de l'Assassinai de la rue de la Morgue n'était pas mort six ans avant l'événement, soit en 18^9, il se serait entrepris à en résoudre le schéma déleclival.
J'ai connu plusieurs des intimes les plus cliers de Gérard de Nerval, Théophile (iautier, Arsène Houssaye, Asselineau et Monselet et je les ai maintes fois interrogés à ce sujet sur lequel ils devaient avoir une opinion normale et raisonnée ; or, aucun d'eux ne croyait au suicide.
Le docteur Blanche lui-mén)e, parait-il, qui lavait hospitalisé à deux reprises dans sa maison de sant*-, et qui l'aimait comme un enfant, était obstinément rebelle à l'hypothèse de la mort volontaire. Ni organicjuement, ni moralement, le doux rêveur n'était prédestiné aux vertiges du " nirvAna ». 11 avait usé par les voyages la seule douleur qui eût pu faire dé-
vier sa raison, et depuis longtemps son amour pour Jenny Colon ne lui chantait plus le chant de l'abîme. Quant à la misère, outre qu'il lui était invulnérable, elle ne pouvait conduire à une telle fin un homme à qui toutes les bourses étaient, comme tous les cœurs, ouvertes et tendues. — Mon père était là, me disait un jour Dumas fils en haussant les épaules à la présomption du suicide, et mon père l'adorait. — Reste la folie, dont les actes autant que les pensées échappent à l'analyse. — Mais est-on fou parce qu'on vous enferme, relevait Théophile Gautier. Il n'est pas de rêve, la nuit, qui ne justifie de la camisole de force. L'état lyrique est une simple démence. Gérard dormait éveillé comme le personnage du conte arabe. Le seul acte de démence dont on puisse le taxer fut de s'aventurer seul dans ces ruelles qui serpentaient autour de la tour Saint-Jacques, car nous y étions allés vingt fois ensemble du temps que j'abattais du poing cinq cent vingt sur la tète de turc, et nous en étions revenus.