‹ Souvenirs d'un enfant de Paris (volume 2)Chapitre 31 sur 33 · GENÈSE DE LA PIÈCE · texte numérisé non relu

GENÈSE DE LA PIÈCE

Et voici qu'au milieu de ce labeur sans dimanche, que cet ardélion de Jules Laffitte me faisait mener au Voltaire, le cacodémon du théâtre revint s'accroupir sur ma poitrine, d'abord la nuit, puis à la pleine clarté du jour. Ce Méphisto ne lâche jamais ses âmes, qui d'ailleurs lui retombent toujours aux griffes éternellement ensanglantées. Hélas, pourquoi? Oui expliquera la fascination des choses du lustre, cruellement réglées par un commerce abominable et basé sur la triple prostitution intellectuelle, morale et physique dont le livre au moins nous libère ? Sincèrement, je crois que, prurit atavique, la démangeaison scénique est ce qui nous reste de l'aïeul obscène. Je mets en fait que pas un artiste de

280 SOUVENIRS n UN RNl-ANT DF, PARIS

Icllres, l'ùt-il Eschyle, Shakespeare ou Molière, iic peut, le lendemain d'une de ses « premières », se rcijfarder sans rougir de honte dans son miroir à barbe. Comme le Christ au poteau il est encore enduit de la salive des crachats.

J'y avais passé trois fois déjà, je savais. A la vérité ces trois épreuves m'avaient été assez clémentes et les directeurs de mes débuts étaient de bonnes gens, ils ne m'avaient pas malmené sans quelques égards, le bon Larochelle surtout, qui m'a laissé le souvenir, frais comme l'avril, d'un imprésario héroïque en ceci qu'il jouait les pièces telles qu'elles étaient écrites et sans y verser de son encre. Il en est mort millionnaire, d'ailleurs, parce que les dieux sont justes. .Je n'avais donc pas trop à me plaindre, même de la Comédie-Française pour qui, innocemment, je me remis à travailler.

Le hasard perfide m'avait replacé sous les yeux un scénario de comédie gribouillé en Normandie et dont le thème, les personnages, l'alTabulalion et le cadre étaient esquissés d'après nature. Je l'avais longuement rêvée à Veules-en-Caux, que l'on appelle à présent : ^'eules-les-Roses et (jue plusieurs séjours de Victor Hugo ont illustré beaucoup plus que cette métonomase florianesque.

Ce n'était alors qu'un pacifique et solitaire village de quatre cents feux fondé par une émigration de Pelletais, et dont les familles gagnaient assez péniblement leur vie à tisser pour les drapiers d'Elbeuf et de Houen. C'est de cette ville que par trois voituriers chaque semaine leur arrivaient le coton et le lin partagés entre cent métiers toujours battant de la navette, et le meilleur tisserand n'y suait que

Page 1