NÉOLOGISMES
Non omnis moriar, et voici pourquoi.
Deux choses dans l'arl des lellres assurent à l'artiste la pérennité : la création d'un type et celle d'un mot. La seconde est certainement la plus rare mais peut-être la plus sûre. L'écrivain qui ajoute un vocable au lexique de la langue natale, à ([ualre-vingtdix-neuf chances sur cent, si l'usage l'adopte, d'imposer son nom aux philologues. Mais il faut la circonstance et le don du verbe. Or, il m'a été donné de lancer trois néologismes dont deux ont pris cours et le troisième a fait une fortune immense.
Si je touchais un centime à la Société des Gens de Lettres sur le droit d'emploi du mot (ri/ta/ouillage et ses dérivés, j'en rendrais déjà pour un n)iliiard à M. Hockefeller lui-même. Mais le domaine public n'a pas attendu pour me dépouiller de ce revenu les misérables cinquante ans qu'il lAche à la propriété littéraire, et mourrai pauvre, — reste la gloire.
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— Tu devrais depuis longtemps être des nôtres, me dit souvent mon vieil ami Paul Bourget, des Quarante, qui d'ailleurs n'a jamais voté pour moi lorsque je me suis présenté — il est vrai que c'était pour rire — à l'élection académique. Et il ajoute gentiment : — Tu as trop écrit, je le sais, c'est la tare, mais ton mot est d'ores et déjà retenu pour le Dictionnaire, lettre T. — Il sera donc désuet et « inus. » lorsque vous en serez à ladite lettre, car le père Littré l'a dit, le lexique d'un peuple se transforme à chaque révolution sociale. — Oui, fait Bourget, le temps le tripatouille.
Les deux autres mots dont le langage courant m'est redevable, sont le qualificatif de Cabotinville appliqué au landerneau théâtral et celui de soireux, adopté d'ailleurs par ceux-là mêmes qu'il classait et qu'aujourd'hui il groupe. « Cahjotinville » est ultérieur, il est né d'un article dans le Gaulois, présenté à M. Arthur Meyer par mon camarade Octave Mirbeau sous je ne sais plus quel pseudonyme et qui était de mon encre antipathique. On l'utilise encore sur les boulevards, dans les chroniques.
Quant à « soireux », ou soiriste, car on dit les deux, quoiqu'il y ait une nuance, son étymologie se fixe par sa date, il jeta son cri le lendemain de le Nom, dans le Vollaire. Si les loups ne se mangent pas entre eux, ils se mordent et j'avais été mordu. Or, j'avais toutes mes dents à cette époque et j'étais cet animal très méchant du vers proverbe qui se défend quand on l'attaque. Les soiristes aujourd'hui sont d'aimables et galants confrères, quelques-uns mêmes de braves poètes, j'en compte plusieurs au nombre de mes meilleurs amis, et pas un d'eux ne s'otVensera
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de rolrouvcr ici la pelilo page chorc'îgraphiquc où le scalpé (le l'Odéon rég-la la danse de ristourne ix ses scalpeurs. La voici sur l'air du Ira :
Si la critique dramali<iue opère à Paris de cenl manières, elle ne fonctionne que par trois organes : les lundistos, les lendomainlisles et les soiristes. Ces derniers tiennent la place et fixent le cours du marché. Ils disposent en vérité de moyens d'action d'une force invincible, la calomnie d'abord, l'ignarcrio ensuite, et la complicité enfin de la sainte ^étise publique.
Aussi sont-ils excessivement redoutés des auteurs à recette et plus encore des directeurs, qui les accablent de billets de faveur, de confidences de boutique et de menus soins do toute espèce. Les petites acteuses font le reste en pleurant et consolées par leurs mères, femmes sages, doublées do sagesfemmes, comme il sied en telle industrie. Sauf exception, par où la règle se confirme, ces calicots en rupture d'aune sont de pauvres ratés du vaudeville, de tristes avortés de la revue de fin d'année, de lamentables fruits socs du coq-à-l'ûne. Ils collaborent, douzièmes, à dos féeries d'hydrocéphales et si vertigineusement imbéciles que les enfants y attrapent la méningite et s'en flanquent par la fenêtre, avant l'Age, pour en finir avec le théAtre qu'on leur compose.
Tout le peuple cabot, gasconnanl et famélique, grouille autour du soireux, car il le faut, sous peine de crever sous les ponts et de rouler, ventre vide et gonflé, à la rivière. Le soireux protège. 11 négocie des engagements, organise des tournées départementales, lance des bénéfices, crée des renommées
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bonimentaires. Confesseur des péchés dont on fait des nouvelles, on le tient, par échange, au courant des choses de coulisses, des ruptures de collages, des engueulades et des torgnoles de roulotte ; il en est le « mieux informé ». Malheur à la pauvre bougresse qui, comédienne, prétend garder pour elle son honneur libre de femme ou de mère, et ferme le judas de sa vie privée. Et malheur aussi à l'écrivain « poseur », dont on ne connaît pas la tète, qui ne collabore pas, n'envoie pas de cartes el ne rend pas homm'age à l'omnipotente stupidité de ce Tallemant de tous les Réaux, le soireux.
Je viens d'écoper pour mon lot : les soiristes m'ont eu dans l'Odéon. M'ont-ils bien eu, du moins, tout entier et à eux seuls ? Il me semble qu'ils en ont laissé aux lendemaintistes et qu'il en est encore resté pour les lundistes...
Et je continuais delà sorte, en demandant à Litlrè si l'origine du mot, d'ailleurs bien fait, de : vitupération ne serait pas dans le nom fameux de : 17/h Père ? C'était encore un néologisme, justifié par la férocité de la critique d'un confrère, fort lettré celuilà, et qui depuis cette époque, fut bénévole à mes essais.
Encore une fois, je n'écrirais plus aujourd'hui sans la plus criante injustice, et même sans ridicule, cet abatage du soirisme dont l'intérêt est tout rétrospectif et historiographique et ne vaut que par le mot qu'il a laissé à l'argot parisien. Le métier de courriériste théâtral s'est rehaussé de lui-même de tout le mérite individuel de ceux qui l'exercent ; ils ne demandent plus la tête dont le nez leur déplaît avant qu'il ne se mouche ; ils respectent l'etfort et l'illusion
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ol s't'xposeiil bravcmenl eux-mêmes aux déboires de la rampe. Une pièce, bonne ou mauvaise, dit Voltaire, est une œuvre du démon, et il n'est tel que d'en faire pour être indulgent anx pires.
Il faut bien dire aussi <[u'au temps odéoniques de le \oin, les tenants de la rubrique étaient pour la plupart des lettrés assez étranges et plus f)roches du plumassier que du simple plumitif, moyenne <le l'écriture. Je me rappelle qu'à la première de VOthello de mon ami Louis de Grammont, l'année précédente, nous nous étions donné rendez-vous, Monselel, Paul Arène et moi, au café Voltaire pour y prendre un bock pendant l'enti'acte. Nous échangions donc nos impi'cssions toutes shakesjieariennes comme bien on pense, lorsque poussant violemment la porte, le soirisle d'un organe fort accrédité, vint droit à notre table et, le front plissé de colère :
— Alors, c'est ça votre Shakespeare ? .Mais il est crevant!...
— Encore, sourit malicieusement Monselet, seston donné la peine de vous le traduire. Ah ! si vous saviez l'anglais ! Tenez, voici Arène qui le parle comme le provençal même. Demandez lui de vous en dire quelque tirade dans le texte original.
Le poète de Jean des Figues était un pince-sansrire admirable. De la langue d'outre-Manche il ne possédait pas un traître mol, mais il se mit à rythmer en les scandant des phrases hexamétriques, gullurales et nasales, où le nom dlago se mêlait à celui de Desdémone et qui rimaient par mode sternutatoire.
— Hein? remarqua Mon.selet, qu'en dites-vous? Et quand on pense que depuis deux siècles et demi
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on nous l'a t'ait au génie de ce Normand transplanté qui, d'ailleurs, Banville l'a prouvé, s'appelait Jacques Pierre.
— Et qui n'a jamais existé, fis-je pour être du jeu.
A Tentr'acle suivant notre confrère reparut. Il n'en pouvait plus. Cette histoire de cocuage more imaginaire « le rasait dans les grands prix ». Onn'em... bêtait pas le monde comme ça, et si tard car il était déjà près de onze heures ! — Tenez, nous demandat-il, rendez-moi un service. 11 faut que je rentre au journal faire ma soirée et je ne puis rester jusqu'au baisser du rideau. Gomment ça finit-il, Othello?
En présence d'une telle question il n'y avait que trois choses à faire, ou lui jeter nos bocks à la tête, ou le dénoncer à la police, et la troisième était de nous payer le mufle du camarade.
— Eh bien voici, dit Monselet en consolidant ses lunettes qui lui en tombaient du nez, Desdémone a un mouchoir...
— Célèbre, appuie Arène, et marqué à son chiffre : D. O.
— Elle le jette à lago par la fenêtre. C'est clair. Il monte et le lui rapporte. Le mari paraît, plus noir que d'habitude. Duel au sabre recourbé ! Lanternes vénitiennes. L'amant tue le more. La femme s'évanouit et l'épouse. Voilà.
— Le reste rentre dans l'histoire secrète des Doges.
— Merci, dit le soiriste, et il courut rédiger sa critique volante. Vous pensez si le lendemain la Cour et la Ville se rigolèrent, comme on disait sous Louis XV. Le bon Louis de Grammont, malgré toute sa philo-
32»! SOUVENIRS d'uN ENFANT Di: PARIS
Sophie, lie se consolait pas qu'on IVûl cru capable de reloucher ainsi l'œuvre immortelle du vieux Will et d'en laisser à fou iJucis pour la trahison d'un texte sacré. Pendant huit j(Hirs il perdil, lui qui y excelle, loules ses parties de dominos. — « Marier lago à Desdémone, moi un poète et un honnête homme! » l]l tous ses doubles-six lui restaient dans la main.
Je dois reconnaître que l'appellalif de : lendemainliste.-^ appliqué aux profcs de la critique malutinale, ne lut point accueilli par le public et qu'il me resta pour complo. Il était mal fait du reste et aussi laid ;\ écrire qu'à prononcer. Aujourd'hui, où des horreurs vocabulaires telles que : « arrondissementiers » sont accréditées par les Pérès mêmes de la |)atrie, le barbarisme passerait comme une lettre à la poste. Si conformément aux lois de la philologie je l'es avais dénommés : les crasisles, — d<' cras, qui dit demain, — ils en avaient pour leur bannière. Les « crasisles » ne me furent pas amènes. Les amis que j'avais parmi eux tinrent à honneur de ratifier le proverbe du : (Jui bene amat, bene casligat, et seules les lundistes m'épargnèrent; J.-J. Weiss chanla môme mon los dans les Débats, si c'est chanler le los d'un poêle que de ne pas le vouer à la potence, arbi'e sec de cet i)iseau. Quant à Sarcey, je lui dus les vingt représentations, soit dix de plus que le nombre fixé par ce chaldéen de Porel. L'oncle disjjosall de la bourg-eoisie, et il était le maîlre de ses menus théâtraux. On sait que son critère était dans l'abdomen. La pièce où il avait digéré était bonne, il y envoyait sa clientèle.
Le jour «le hi première mémo, comme je me rendais au théâtre, je croisai rue de l'Ancienne-Comédie
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l'excellent Charles Pillet, le commissaire-priseur, qui allait je ne sais où, comme le héron au long cou.
— Que faites-vous dans ces steppes? me dit-il, — Je me rends aune pièce qu'on joue ce soir, là, en face.
— De qui la pièce ? — De moi-même. Voulez-vous une place et même deux? Je les ai dans ma poche, à votre disposition. — Non, merci, j'attendrai mon Sarcey du dimanche. — Et il n'y alla que la semaine suivante, mais il y alla. L'oncle avait digéré. On digère à TOdéon, avait-il dit à ceux du Tiers.
COI'TEAIX A PAPIER
Des personnes clémentes qui s'intéressent à ces souvenirs m'ont invilé à leur représenter quelque spécimen de ces terribles feuilletons du Voltaire dont l'oi^rerie m'avait aurc'-olé d'une gloire d'avalelout-crû où se palme encore la base de ma légende, .l'ai donc pour les contenter, fouillé mes cartons verts de lundisle, et voici le document. PAlissez, Zoile et Fréron, mes maîtres ! Je dois dire que le morceau choisi a été donné dans un Annuaire de la Presse comme un modèle « d'éreinlement » 1 Sapristi, les morts eux-mêmes avaient l'épiderme sensible en 1880, car l'abatage était celui de feu Ponsard, agio-poète prodigieux, qui a mis la Bourse en vers I Cet elTort charme les enfers.
Charles Baudelaire réussissait à miracle les vers j>onsardiques et il y trompait Jules Janin lui-même.
Ouaiid il eu avait exlrail de sa veine, il les gravait sur des couteaux à papier qu'il jetait dans un sac affeclc à la collection : Théodore de Banville possédait l'un de ces « fend-tomes » ; on y lisait ce distique :
.lasiiiin, tu passeras passage Vivienne,
l'oiii- (lire ;i mon bottier que je voudrais qu'il vienne.
(Pour l'Honneur el l'Argent.)
— Remarquez, disait Banville, que rien n'est plus ponsardiformc, ni même autant, puisqu'au charme de la platitude s'ajoute la fleur académique d'une faute de syntaxe admirable. Oui,, cher ami, ce « qu'il vienne » pour le « qu'il vînt » nécessaire et édicté des dieux, il est toute l'œuvre du maître de Vienne, il Ja résume et la caractérise. On n'a plus besoin de la lire pour la connaître.
Et c'est assurément d'un couteau à papier de Charles Baudelaire que Mlle Tessandier, déguisée en Charlotte Corday, égorge Marat dans sa baignoire, là-ljas, à rOdéon, en Seine-et-Oise !...
(Et j'imaginais ce dialogue entre M. Littré et le Jourdain de Aiplière.)
M. .JouRDAi.N. — Quand je dis : « Donne-loi donc, Marat, la peine de t'asseoir », qu'est-ce que je fais, monsieur Littré?
M. Littré. — Vous faites de la prose, monsieur Jourdain.
M. Jourdain. — Et celte prose est-elle bonne ou mauvaise ?
M. Littré. — Ni bonne ni mauvaise, elle est ponsardienne, simplement.
^L Jourdain. — Les six pieds y sont cependant: iJonne-toi-donc-Marat-la pei-ne-de t'asseoir.
330 SOUVEMltS D L.N KiMANT VE l'Ail IS
M. LiTTRÉ. — En fait de pieds, monsieur Jourdain, vous en avez deux, sans comph'i l(>s mains, (jui Innt quatre, el pourlanl vous nèles pas poêle.
M. JoLHDAiN. — (Jue cela est singulier! Car je fais pourlanl du Ponsard, vous l'avouez vous-mt^me, monsieur Litlré. (// scande) Donne-toi-donc-Maral...
M. LiTTRÉ. — Oui, et non seulement vous en laites, mais vous faites aussi du Casimir Delavi^nc, de l'Emile Augier et de l'Edouard Pailleron tout ensemble.
M. Jourdain. — Mais ces auteurs ne sonl-ils pas de l'Académie Jrançaise?
M. LiTTRL. — Us en sont ou en furent, certes !
M. Jourdain. — A quels titres?
M. LiTTRK. — A tous les titres, excepté à titre de poète. Us ne sont pas nés tels. Ce n'est pas leur faule, soyez-en sûr, ni la vùlre, ni la mienne.
M. Jourdain. — Si je vous entends bien, et si le don de la poésie est inné, Nicole, ma servante, peul faire des vers tout comme une autre, à l'occasion?
M. LiTTRÉ. — Des vers, pur hasard, peut-être: du Ponsard, sûrement, et en tout temps, qu'il pleuve ou venle.
M. Jourdain. — N'iens ça, Nicole, et fais-moi du Ponsard.
Nicole, révoltée. — Monsieur est un dégoùlanl. Je ne suis pas chez lui pour «ja. Je lui rends mon tablier.
M. Jourdain, à M. Litlré. — En est-ce?...
M. LiTTRÉ. — De l'excellent.
M. Jourdain. — Ah I que je vous ai d'obligations de m'avoir instruit de la sorte. Je vais pouvoir faire du Ponsard toute la journée et ma famille en crèvera de rage, ou dennui.
M. LiTTRiL — Comme toute la France, cher monsieur Jourdain.
Puis après une analyse succincte de cette Charlotte Cordai/ bourgeoise plus encore de fond que de forme, et qui avait inspiré à Théophile Gautier le « couteau à papier » suivant :
La pièce de Ponsard, sois-en bien convaincu, Est réactionnaire, et bète comme un...
Je me livrais à la joie d'un parallèle hilare entre Marat et Carjat.et j'y démontrais, l'histoire en main, que l'Ami du Peuple avait demandé beaucoup moins de têtes que le photographe, et même en avait moins obtenu. Ce morceau de facture, où s'attestait l'atrabile de ma critique à la fois et de mon caractère, s'actualisait d'un cri jeté de l'orchestre, à la première, par un spectateur à cheveux blancs, du type quarante-huitard, et qui n'était autre que le doux et bénin Carjat lui-même. Lorsque l'acteur Clément Just, au nom du docteur Paul Marat, avait réclamé ses quatre-vingt-dix mille caboches, le rival de Nadar s'était dressé dans sa stalle: — «. Pas assez, avait-il clamé, le chiffre rond ! » et toute la salle lui avait répondu: A la tienne, Etienne!
Hélas ! j'allais plus loin encore en ce feuilleton horrifique et je rougis d'y recopier les lignes suivantes :
Au désagrément d'entendre Danton, Marat et Robespierre parler une langue qui eût suffi à tuer André Chénier, que dis-je, Roucher lui-même, s'ajoute la peine imméritée et gratuite de voir, dans l'Odéon. caricaturer leur Triumvirat sans défense. Etaient-ils donc si bêtes, à la Convention, et devons-nous, sur la foi de cet auteur, nous résigner à croire que les
332 SOUVENIRS n UN ENFANT DE P.\niS
Capitules ne puissent t^tre sauv('*s ([ue par «les oies ? Quant ;\ Charlotte Corday, cet ange de l'assassinai fut sincère, mais restons calmes. Ce qui ressort de plus clair en son geste, c'est qu'elle n'èlait pas pour la liberté de la presse. VAmi du Peuple était extrêmement lu, et exprimait par conséquent l'opinion d'un grand nombre de citoyens contre laquelle celle dune fille de province pesait d'im faible contrepoids tout de même. D'ailleurs le propre du libéralisme n'est-il pas de laisser chacun chercher h sa manière le fd et la bobine dans l'inextricnble labyrinthe des questions sociales? Un journaliste tué, assez lâchement, tout nu, qu'est-ce que ça change? .\ mon sentiment la po|iularité de la vierge de Caen, éprise, c'est rauleur qui le dit, du beau Barbaroux, ne lui est acquise que par son bonnet dfiment normand, (pioique moins que sa conduite, c'est ce bonnet tuyauté que les [)arlis s'arrarheiit. A une époque où les femmes jetaient le leui- par-desstis les moulins, elle jeta le sien dans une baignoire, mais de là à cette vertu romaine qui justifie d'une tragédie, il y a aussi loin que de Ponsard à Corneille, pour en établir la mesure par une comparaison sensible, et Mme Roland était d'une autre envergure. Mais revenons aux « couteaux à |)a|)iers », Ils sont ici la leçon des choses.
Le vers de Ponsard est encore cher, et le sera toujours peut-être, aux bons bourgeois français des coteaux modérés de Sainle-Heuve. Les politiciens eux-mêmes en alignent en leurs loisirs législatifs et tous les commerces s'y |)rêtent. Si, par exemple, le ponsardisant est dentiste, il s'y exeree <nn^ prétention, la pince à la main, comme suit :
Vous venez, je le vois, pour une dent gâtée! Vous souffrez? La gencive est chez vous irritée. Mois je n'arrache pas. je guéris. C'est vingt francs. Mes confrères, monsieur, ne sont pas aussi francs Oue je le suis. Souvent pour des odontalgies Qui sont visiblement de simples névralgies. Ils extirpent. Ce sont des charlatans. Les dents Sont des os délicats, tendres. Je mets dedans l^n peu de la ligueur que contient cette fiole, Hont je suis l'inventetu-. Oue Dieu me patafiole. Monsieur, si dans deux jours vous ne venez ici Me dire :,.« J'ai mâché du fer! docteur, merci ! » Kn attendant, monsieur, veuillez ouvrir la bouche. C'est cela. Sentez-vous du mal lorsque je la touche? 0)u' ? tant mieux ! Il le faut. Mais vous venez à temps. Près de votre dent creuse, il est deux autres dents Oue la contagion de la carie attaque.
Votre palais demain ne serait qu'un cloaque. Veuillez fermer les yeux et ne plus les rouvrir... Monsieur, voici la dent qui vous faisait souffrir.
Qu'on me permette de rétablir ici en prose honnête, à Tusigedes écolier.s, le morceau .spécimen dans sa forme nécessaire, et qu'on juge, par collation, du temps Cfue le pauvre Ponsard a perdu sur la terre, en se rongeant les ongles peut-être devant son Richelot.
« Vous venez, je le vois, pour une dent gâtée? Vous souffrez, la gencive est chez vous irritée, mais je n'arrache pas, je guéris. C'est vingt francs. Mes confrères, Monsieur, ne sont pas aussi francs que je le suis ! Souvent, pour des odontalgies qui sont visiblement de simples névralgies, ils extirpent ! Cesont des charlatans ! Les dents sont des os délicats, tendres... Je mets dedans un peu de la liqueur que contient celte fiole, dont je suis l'inventeur. Que Dieu me patafiole, monsieur, si, dans deux jours, vous ne venez ici mo dire : « J'ai mâché du fer ! docteur, merci ! » — En altendant, monsieur, veuillez ouvrir la
bouche... C'est cela... Seiilez-voiis du mal (|u:iii(l je la touche ?... Oui ?... tant mieux I... Il le faut. Mais vous venez à lemps!... Près de votre dcul creuse il est deux aulres dents que la conlagion de la carie attaque. Votre palais demain ne serait qu'un cloaque... ! Veuillez fermer les yeux et ne plus les rouvrir... Monsieur, voici la dent qui vous faisait soullVir. »
Pas un mot de change ni môme d'interverti, dans cette version, la bonne, du couplet, où les rimes soni réduites typographiquement au rôle qu'elles jouent dans la prosodie de l'École du bon sens. Le vers français ainsi' compris est ù l'usage de tous les dauphins, même de ceux qui, selon Pline, rapportent les enfants à leurs mères sur les l'ivages. Il ne donnera pas de malfihUres aux hôpitaux, et, comme jeu de société, il est plus inoiïensif que la main chaude, plus facile que les bouts rimes et pres((ue aussi bêle que les fables.
II répond si l)ien l\ l'idée pédagogique, voire universitaire, que nous avons du lyrisme, qu'à la réception académique du maître de N'ienne et du passage Vivienne, personne ne s'aperçut que son discours était versifié et qu'il aura fallu que je vienne (pour : je vinsse) pour signaler cette curiosité à la critique de mon temps. Voici le début de ce laïus incompris, même des Quarante, notre élite :
« Au doux moment, messieurs, d'entrer dans votre sein, j'ai conçu le projet, que dis-jc, le dessein de m'étonner, étant l'un des vôtres, d'en être. Je ne l'ai mérité que par mon nom peut-être et si le Pont des Arts est fait pour les ponsards. Une queue à mon P, vous avez : les Ronsards. Vous la restituez à ma patronymie et vous me la tirez jusqu'à l'Académie.
Merci. Je suis de ceux qui liseniravenii-dans lepassé 1 Prévoir, qu'est-ce? Se souvenir. Je me souviens, c'est tout. 0 mémoire plaisante de ce divin Boileau qu'ici je représente : je me souviens du siècle où l'on faisait des vers comme on met en rêvant sa culotte à l'envers. Les muses, sous Louis, ne sortaient qu'en bannière et la mienne, sans plus, rénove la manière : je rime comme on parle et vous récompensez un art plus simple encor que vous ne le pensez. Vous voulez, supposons, une paire de bottes, pour obéir à des coutumes un peu sottes, telles que de marcher ? Le Richelet au poing, si votre cordonnier conserve votre point, vous écrivez : « Ami, j'ai besoin « de chaussures neuves à bouts pointus, en veau. » Confraternellement il vous répond dans le verbe éternel : « Maître, j'ai dans son temps reçu votre honorée. « Le veau renchérit, mais demain dans la soirée, je « me rendrai chez vous, muni déchantillons, pour « renouer partie avec vos durillons. » — Messieurs, « tel est mon art, et, dit-on, mon génie... »
A la vérité, les bibliophiles sont rares qui possèdent le trésor de ce début de palabre académique supprimé de la brochure officielle sur le conseil de Pingard. Ce brave homme s'était aperçu, à la lecture sur épreuves, du piège tendu par le récipiendaire à ses innocents collègues de la Coupole : « Ça sent le vers, avait-il dit, pas beaucoup, mais ça le sent ! » Heureusement, à la mort de Jules Jauin, le brouillon total du discours de son poète fut retrouvé dans ses papiers. Il me le léguait sous enveloppe.