GENESE DE LA PIECE
ses vingt-cinq sous par jour, — lorsque IMélingue découvrit la bourgade.
Il y acquit deux ou trois cents mètres de terrain, presque sur la plage même, et y fit construire, selon ses plans, s'il ne la construisit pas lui-même, une maison de style romantique où il pouvait se croire encore dans un drame de la Porte-Saint-Martin. Je me rappelle que pendant longtemps ses deux fils qui étaient peintres, et dont il dirigeait les études, purent jouer à saute-mouton sur le sable de la grève déserte sans autres témoins que les mouettes et corneilles de mer nichées dans les trous de falaises croulantes. Debout derrière un petit mur bas de briques qui ne lui montait pas à la ceinture, le comédien-statuaire, la chemise ouverte, le chef couvert du bonnet napolitain de Masaniello, la planchette de cire à modeler renversée dans la senestre, surveillait ses gars et leur sonnait à travers le vent l'heure de l'atelier ou de la soupe.
Cette planchette, avec sa cire rouge piquée de l'ébauchoir de buis, et que Mélingue ne quittait jamais, intriguait fortement les Veulais, assez inquiets déjà de la présence d'un excommunié dans la paroisse, et comme certain tic mandibulaire qu'il avait lui prêtait encore un rictus diabolique, ils penchaient à voir en lui un des praticiens de l'envoûtement dont le pouvoir est article de foi dans les campagnes, un « jeteux de sorts ». II me contait que lorsqu'il avait voulu acheter le terrain de sa maison, les bonnes femmes qui y tendaient leur linge de père en fils « depuis le père Adam », s'él aient enfuies à pou oUTr^' en se feignant, tenitiées par sa gniiiaor, ci que .sans l'intervention du curé lui-même, il en serait encore
282 souvENins d'in enfant de paris
l'argent à la main, à les regarder foulre le camp comme des poules tlevanlun loup-garou.
Aujourd'hui, Veules-les-Roses est démocra tique et social, et, comme disait si comiquemcnt Gautier, son nuinicipe - libre-pense )-. Mais j'ai connu le temps où il en était encore aux « jeleux de sorts d, et l'un d'eux le propre cousin de mon confrère Pierre nill'ard, ma servi de modèle pour le sorcier-rebou- Icux de ma pièce, qu'il m'a posé sor.s le nom, à la fois persan et très normand, de Hormisdas. 11 vivait encore quand le Nom fut joué à l'Odéon.
Si superstitieuses qu'elles fussent, les lavandières n'en étaient pas moins bonnes normandes, voire cauchoises, soit bi-normandes, si l'on peut dire. Le terrain payé et la maison construite, elles s'en vinrent trouver le Parisien qui créait la fortune du pays, — « Et à cette heure, lui dirent-elles, où c'est-y que nous le tendrons notre linge, noire pauvre linge du père Adam? » Etc'était si juste, remarciunit Mélingue, normand lui-môme, que, sans Théodorine Mme Mélingue), qui est bordelaise, je démolissais tout et leur rendais la place. »
Les plages découvertes par les artistes sont les bonnes, maisellesne restent pas longtemps, les « petits trous pas chers » de la réclame balnéaire. Autour de Mélingue étaient accourus, premiers pionniers, les paysagistes, les frères de Cock, Chintreuil, Harpignies, d'autresencorequej'oublie, et ilss'étaient logés dans les chaumières du village, le long de la petite rivière qui le traverse. Elle était bordée de leurs chevalets. A la tombée du jour ils se réunissaient dans le jardin crénelé du comédien, pour voir le soleil se noyer dans la mer,derrièrele'< Moulin inutile «.C'était
GENÈSE DE LA PltcE 283
— et c'est encore — un vieux moulin abandonné planté au centre de la grève, et qui éperonné d'un épi drapé de floraison marine, luttait contre le double assaut de la marée et des galets, comme un chevalier de légende entre la cavalerie et les troupes de pied, pour l'honneur décoratif. La roue de ce moulin enchantait les peintres. Immobile et rouillée (les vieillards du pays ne se souvenaient pas de l'avoir vu tourner), elle en rendait, non seulement pour la vétusté à la machine de Marly, mais à tout l'art d'Alphand pour le «vain» etl'ergo glu de son existence sans rôle. Sa seule raison d'être visible était de faire bon accueil à la petite rivière qui, autrefois avait cascade dans sa turbine, et d'argenter la mousseline azurée de sa cataracte lilliputienne.
Tout le charme de Veules se résumait dans ce rû, ou gave, d'ailleurs innommé, d'une limpidité de cristal de roche, encaissé de berges lierreuses, et que des canards sillonnaient de leurs régates multicolores. De cent mètres en cent mètres, douze autres moulins échelonnés en animaient le cours et y foulonnaient le colza, à bruit régulier de fléaux. On le remontait jusqu'à sa source, en un quart d'heure, par une sente sinueuse, ombragée de grands hêtres, dessinée à flanc de colline et qui, vingt-cinq ans plus tard devait être le promenoir hygiénique de Victor Hugo; puis, deux ponts de pierres passés, on arrivait à une cressonnière dont les plus grands charmeurs de la palette, fut-ce CoroL lui-même, n'ont pas rêvé la grâce élyséenne. C'est là que naît la petite Bandusie. Elle sourd invisible, à fleur de terre, comme une souris sort de son trou, et s'épand tout de suite en nappe d'émeraude sous .une. voûte de
28i SOUVENIRS D UN ENFANT DE PARIS
bouleaux blancs et de trembles légers, aériens et mobiles, où s'égosillent tous les oiseaux chanteurs de la Xeuslrie. Semez entre ces rideaux lumineux une poignée de chaumes d'or fleuri, reliés entre eux par des passerelles de bois rustiques, cernez l'oasis par un réseau desentes brunes^ de haies d'églantiers sauvages formant clôture, et écoutez de là parmi le ralaplan des moulins, le mugissement de la mer irritée dans les cavernes des falaises voisines. J'ai composé Le Xom dans ce coin de paradis.
lly avait encore à Veules, à cette époque, de ces fermes domaniales que, dès avant la Révolution, les riches paysans dressaient face à face aux gentilhommières des nobles seigneurs, et où ils leur tenaient tête, le sac d'écus au poing. Parmi tous les reproches que l'on fit à ma pièce, celui d'avoir inventé lo fermier millionnaire qu'on y voit et imaginé la métairie caslelliforme où il habite, fut le commun cheval de bataille des lanciers de la critique. Seul, dans les Déhats, J.-J. Weiss prit à ce sujet ma défense. Sans doute il avait voyagé. Non seulement ces fermes hautaines existaient dans toutes nos provinces, mais elles y sont nombreuses encore, en Normandie surtout. Celle qui rae servit de modèle, dressait dans la rue principale du bourg son corps de bâtiment en pierres de taille tlaïKjué de deux tourelles en poivrières et troué d'une énorme porte cintrée où les charettes de foin passaient à l'aise et sans loucher les bornes. Autour de la cour intérieure, pavée de grès, rectangulaire, et que trente de ces charrettes n'eussent point remplie, communs, granges, écuries, celliers et pavillons bourgeois, dessinaient un habitacle complet pour une famille patriarcale de quatre
GENESE DE LA PfECE 285
OU cinq cfénéra lions vivantes ou survivantes. Les vieux meubles sculptés y foisonnaient, armoires, coffres, hauts sièges et bahuts, et aussi les rampes de fer forgé, les vieux ivoires de Dieppe, les faïences de Rouen, et des portraits enfumés des chefs de lignée, comme dans Hernani. Or cette lignée cauchoise s'appelait tout simplement : Lenu. Il n'en restait qu'un seul représentant, qui était prêtre et que d'ailleurs on disait fou. On ne le voyait jamais et nulle part, même à l'église. Il vivait, les volets clos dans une tourelle, inconsolable, disait-on, de la fin de sa race, la race des Lenu, qu'il terminait en une démence d'ailleurs inoffensive.
Les fds de Mélingue ont souvent peint et dessiné cette ferme seigneuriale tandis que leur père, dans une petite boutique attenante faisait tailler sous ses yeux et souvent taillait lui-même, quelque costume de d'Artagnan, de Salvator Rosa ou de Lagardère, chez le Dussautoy du patelin.
— Eh ! bien, me criait-il quand je passais, ça vat-il cette pièce ? Travaillez-vous ? Venez donc me montrer ce que vous en avez fait.
Mais je n'en étais qu'au plan, et, dans la cressonnière enchantée, je me berçais de mon rêve, heureux de l'état de conception qui est le bon moment des poètes et redoutant d'en venir à cette exécution toujours si décevante où, pour mieux voler, on se plume les ailes. Du reste si j'avais la ferme je n'avais pas le château de la pièce, par conséquent le châtelain, qui en était l'un des principaux personnages. Au bout de quelques excursions j'en trouvai un, conforme enfin à ma recherche, sur la route de Dieppe et non loin d'Ouville-les-Trois- Rivières.
C'était un manoir Louis XIII, parfaitement conservé mais inhabité depuis vingt années, aux entours duquel une armée innombrable de corbeaux, campée dans la prairie environnante montait la garde. Il n'y avait qu'à sauter une douve assez étroite pour pénétrer dans l'espèce de forêt vierge qui avait été le parc du castel et à se laisser, une fois là, envahir par la solilude. A qui appartenait ce domaine aux fenêtres hermétiqucmenl fermées et dont le perron de velours vert disait l'abandon invétéré, je n'avais aucun souci de l'apprench-e. La famille qui l'avait déserté et qui ne l'avait ni vendu ni loué, était assurément opulente et titrée et quelque drame public ou intime expliquait le délaissement singulier de la seigneurie. Celte fois, je tenais le type de magnat normand qui dans le Xom s'appelle le duc d'Argeville, et je n'avais plus qu'à écrire l'ouvrage.
Je ne l'écrivis point cependant, ayant quitté Veules pour suivre l'aventure d'une destinée cahotante qui me jetait sans pitié hors de la voie tracée et le bon Mélingue ne connut jamais la pièce à laquelle il s'intéressait si paternellement. Elle ne fut représentée qu'en février i883 à l'Odéon, cl il était mort depuis huit ans.
Sait-on et vous l'ai-je déjà raconté, que la marotte de ce grand artiste, le plus beau de tous le.s'hommos, et le héros idéal de la dramaturgie romantique, était de jouer les valets de répertoire ?
— Tenez, si vous étiez malin, me disait-il dans son jardin enlre les tamaris qu'il dépassait de toute la tôle; vous me feriez une boullonncric, une pantnlonnade. On ne me donne pas les rôles qu'il me faut. Oh ! ajoutait-il, les Fourberies de Scapin, voilà
GENÈSE DE L.V PlÈCË 287
mon affaire !.. Et ce disant il empoignait un tamaris qu'il déracinait d'un geste herculéen et qui lui restait dans la main.
Donc, je retrouvai le scénario de ma pièce normande, et, repris du cacodémon, je la mis sur pied en quinze' ou vingt dimanches.
La Icclurc de le Xom à la (^.oniédic-Francaise ciil lieu devant l'aréopage réglemenlaire, le vendredi 18 novembre 1881, et la pièce y fut refusée, sur six boules rouges, selon ce mode courtois dit : à correction qui n'illusionne que les béjaunes.
Je l'étais encore un peu à cette époque et je prenais les clauses de ledit de Moscou au pied de la lettre et pour texte d'évangile. Comme la longueur démesurée de l'ouvrage avait été la raison alléguée de son élimination, je priai d'abord Edmond (jot, qui semblait ra'avoir été très favorable, de m'indiquer ex professa les coupures nécessaires à une acceptation délinitive. 11 me promit de me rendre ce bon office et je lui remis le manuscrit. J'ai gardé et soigné comme un talisman la lettre qu'il m'écrivit en me le letournant. La voici dans son intégralité :
« Paris, 14 décembre 1881.
« Cher Monsieur Bergerat,
« Je n'ai nullement oublié ce que je vous avais promis, sur votre demande, et la sympathie que m'inspirent votre travail et votre courage n'avait pas besoin d'être réchauiïée. Mais la tâche est vraiment difficile, et, après lecture faite, j'en suis encore à me demander où des coupures utiles et sérieuses pourraient être pratiquées. S'il ne s'agissait que d'un échenillage de mots, ou même de phrases, parfois, il est évident que la chose est aisée, et il n'y a pas de chefs-d'œuvre pour lequel on n'en pût faire autant; mais c'est là besogne de répétitions.
« La difficulté porte sur le redressement et le réajustage des grandes lignes, car il m'est impossible d'admettre que des suppressions équivalant à une demi-heure au moins de durée matérielle n'arrivent point à déranger sur certains points l'équilibre de votre machine — moralement très machinée.
« D'ailleurs, l'ouvrage, dans son entier, est conçu et voulu en une forme et dans un style d'une telle nouveauté pour la pratique habituelle du théâtre — et c'est là une de ses maîtresses curiosités, à mon sens — que je ne sais en conscience de quel côté et dans quel sens conseiller des ciseaux. Si, du prétendu monstre, nous allions faire un eunuque? Là est le danger, et par conséquent, le scrupule pour un médecin consultant.
« A votre place, j'irais donc tout d'abord de l'avant, et, puisque la chance vous offre un directeur à peu près convaincu, en me réservant de discuter et de
290 sol'vi:nirs d un enfant de vxma
remanier sur le vif — car le jioiiil de vue devienl .si dilîérent quand les pensées prennent un corps elque le rôve passe à l'aclion — et j'entrerais résolument en campagne en invoquant, pour les suprêmes inspirations de la bataille, le dieu des audacieux et des poètes, dont vous êtes inconteslahlement un dévot et un desservant.
« Mais, pour ce qui est de moi, je vous avoue que je suis devenu incapable d'y voir un peu clair sans cela : la mise en chair et en os.
« Bien sympalhiquement à vous,
« E. (jot. »
On peut se demander, non sans raison du reste, pourquoi après avoir gardé cette consultation tliéAtrale pendant trente et un ans dans mes papiers, je juge opportun de la mettre en lumière. Mais outre que je trace mes souvenirs, et qu'elle en relève, la lettre du bon doyen est inti'insèquemenl un document intéressant en ceci qu il donne la clef psychologique de l'état d'âme professionnel des malheureux comédiens investis par privilège du droit de décider de la viabilité dune œuvre dramatique. Avez-vous jamais songé à ce qu'ils endurent? Car enfin ils ne « savent » pas, et ils savent qu'ils ne « savent pas ». Ils le disent loyalement eux-mêmes. S'ils savaient, ils ne seraient pas comédiens, bons surtout. Les deux arts, celui où l'on crée et celui où l'on interprète, sont à chien et chat, comme induction et déduction, la mésentente est entre eux fondamentale. C^e n'est pas moi qui le dis, c'est Molière, « leur » Molière. Kn vérité, on leur en demande trop tout de môme, et
l'homme de bronze les a chargés d'une férule de plomb et d'une responsabilité écrasante dont le double faix pèse sur-leur honnêteté même. Un sociétaire-lecteur qui vient de refuser une pièce est plus lamentable à voir que le poète même à qui il la refuse, il s'enfuit, flagellé des Euménides, par les détours du théâtre. Il y en a qui, poursuivis par leur conscience, se jettent à corps perdu dans la lice de nos tournois et y exposent bravement leur jurisprudence, mais ils n'y atteignent, hélas! qu'au succès qui ratifie publiquement leur incompétence naturelle, et ne les console pas du déni des dieux.
Edmond Got m'aimait assurément beaucoup et j'ai conté comment il avait présidé à mes débuts à cette même Comédie-Française, en i8G5. Du reste nous sommes restés en rapports constants jusqu'à sa mort. Il prisait le Nom, et bonne ou mauvaise, n'importe, il estimait la pièce au point de m'avoir reproché plus tard d'en avoir abîmé la première version, celle que j'avais lue au comité. Il fallait résister à La Rounat, me disait-il. On résiste, ou on reprend l'ouvrage. — Et quand je lui demandais pourquoi il s'était dérobé au travail de coupures qui m'eussent garanti la réception en seconde lecture, il haussait brusquement les épaules : « Je ne suis pas poète, je suis comédien, chacun sa tâche sous le soleil. »
Le Nom a dérouté Got jusqu'à ses derniers jours et, plus de vingt ans après, il me pressait de le reprendre à pied d'œuvre, tel qu'il était établi en 1881. Jamais il ne put comprendre pourquoi ses camarades du comité, et « lui-même », ajoutait-il en riant, m'avaient blackboulé delà sorte. — Ça devait être pour le plaisir ? — Erreur, rien de plus embê-
tant. Jeu connais ciui, après les séances, s'en voiil malades et se couchent trois jours.
Voilà pourquoi je conservais la lellrc, elle me consolait, et hier encore, des déboires successifs et réguliers dont l'institution, bien démocratique celle-là, du jury d'art dramatique, a caractérisé ma modeste carrière. Après cha(jue refus, je rentrais chez moi, je relisais ma vieille consultation sans ordonnance, et son cri de perplexité me rendait clément pour les pauvres jurés de Napoléon condamnés à « compéler » — si j'ose risquer un tel néologisme — sur des cas d'intellectualité dont la folie n'est pas de chez eux. Remarquez que Got, de tous les comédiens de son temps, était sans contredit le plus letti-é, tpi'il avait fait des études complètes et lisait Thucydide dans le texte grec à livre ouvert, mais il restait indécis et sans critéi'ium devant la forme et le style, nouveaux au théAtre, d'un essai de jeune homme et s'avouait impropre à y gagner par des coupures la demi-heure qui l'aurait rendu jouable. Et habemus confilenlem reum, comme dit Cicéron, (jui n'eut de chiche que le pois, dans son discours pour Ligarius, l'un de ses plus beaux, du reste.
Le directeur « à peu près convaincu que m'ofliait la chance » était celui de l'Odéon, Charles de La Rounat, mon confrère, k qui j'avais, d'ailleurs sans le connaître, porté le manusciit. Il m'avait promis de le lire. — Il estimpossible, me dit-il, quel'homme à qui Théophile Gautier a donné l'une de ses filles soitune absolue foutue bête ! — Et cet accueil jovial était toute mon espérance. Gharles de La Rounat, qui avait écrit lui-mèm(? pour la scène, était pour la deuxième fois accrédité par l'Etat auprès de notre
second Théâtre-Français ; il tenait l'intenable Odéon. — Il est fort aimable, m'avait-on dit et il est fou d'orthographe . Mais s'il vous glisse après lecture qu'il n'est pas seul et qu'il a un associé, tirez-vous des grègues. C'estlaformule, elle équivaut à la réception à correction de la rive droite. — Cet associé était Paul Porel. Quelque abondante qu'ait été la zizanie dont Porel a semé l'ivraie et l'herbe folle sur ma roule littéraire, je vénérerai toujours en lui l'homme qui a aimé l'Odéon comme on adore une maîtresse. 11 l'a chanté en deux tomes in-octavo qu'il présentera au Juge dans la vallée de Josaphat et sur la foi desquels il passera d'emblée du côté droit de la houlette. Oui, sachez-le bien, l'Odéon immortalisé par son féal Paul Porel aidé de l'aède ou aédé de l'aide de l'archiviste Monval, aujourd'hui dans le sein de Molière, cet Odéon sacré et qui jamais. grâce à eux, ne deviendra ce Temple des herbes potagères que tout sur la terre et sous les cieux le menace de devenir, l'Odéon a été sauvé par l'amour délirant de son historiographe. Antoine lui doit l'empire.
Or je l'avais blagué, cet Odéon, dans les papiers publics, selon la norme immémoriale, je l'avais même localisé, sur des adresses de lettres, en Seine-et-Oise, pour défier la Poste; et déjà, de ce méchef, Porel me gardait une dent éléphantine. En outre, il ne croyait pas à le Nom, dont son associé lui avait communiqué le manuscrit. Fait étrange et inscrit de toute éternité au grimoire des astres, ce fut pourtant dans l'incarnation de l'un des rôles de l'ouvrage qu'il décrocha la timbale d'or de son mât de cocagne de comédien et qu'il sortit de Seine-et-Oise.
Charles de La Rounat ne reçut pas le Nom sans
294 SOUVENIRS D UN ENFANT DE PAniS
phrases, iviais il 1(> rci-ul. Il ne me parla pas de son asssocié, il lui passai! la jambe et prenait à son compte la décision dircclorialc. — C'est très bien, me dil-il. et jo ne comprends pas la Comédie-Française. Depuis l'Emile Ferrin, elle a des absences littéraires. Vos qjiatre premiers actes sont presque excellents et m'ont fort captivé. C'est plein de talent cl d'une fermeté de main parfaite. Voulez-vous vous résigner à quelques arrangements? Je serai heureux de jouer un ouvrage qui me plaît aux quatre cinquièmes et qui contient d'aussi réelles qualités. Et à présent, conclut-il en s'asseyanl à son l)ureau, travaillons.
— A quoi ? A la distribution des rôles?
— Non, à la refonte totale de la |)ièce.
C'est de ce mot que date et par lui que commence ce que je ne crains pas d'appeler mon martyre théâtral, si c'est être martyrisé que d'en être encore à ne pouvoir atteindre au public sans avoir été charcuté, démembré et tronqué par les bourreaux masqués de la Sainte-ilermandad qui mettent l'écrivain dramatique en état de grâce.
Certes, je ne me présente pas comme une exception dans l'Ecole française et vingt confrères et camarades peuvent arborer des mutilations n'en devant lien aux miennes, car celte École française n'est qu'une vaste Cour des miracles oîi le plus épargné, manchot, borgne et scalpé, danse sa danse sur une jambe de bois. La vie est ici à ce prix. Mais je crois bien tout de même qu'en revendiquant le titre de Grand Coësre ou de Clopin Trouillefou du négoce, je n'en dépossède pas un plus digne. Devant le firmament étoile, j'ai le droit de dire que sur les vingt et quelques pièces d'une œuvre qui justifie de six vo-.
lûmes, une seule est vraiment de mon encre d'un bout à l'autre; et que, pour le reste, il y a collaboration forcée et anonyme de tous les Torquemadas qui nous garantissent le salut par les supplices. Il sied d'ailleurs qu'il en soit ainsi peut-être, et l'on ne s'amuserait plus à Paris si les vaches y étaient gardées par les vachers et Fart, dramatique exercé par des artistes de cet art. En qualité de Paiisien, j'ai joui plus qu'à mon saoul de cette drôlerie nationale et j'ai payé tribut jusqu'à la ruine à cet incomparable coq-à-l'âne.
Dans les commencements, au temps, de l'innocence j'essayais, selon le précepte de Got, de défendre mon texte et mon contexte, avant d'en être dégoûté moimême. Lorsque La Rounat brandissait les ciseaux de l'infaillibilité doctorale et directoriale, en me signifiant l'axiome fameux de M. Scribe : — Ce qui est coupé n'est pas sifflé, — je lui opposais un oracle non moins fataliste et aussi bête, j'espère : — Ce qui est coupé n'est pas applaudi non plus. — Et nos deux critères se colletaient, car j'en tenais un au Voltaire. Allez, allez, criait mon confrère, je vous sauverai malgré vous-même, car je raffole de votre satanée pièce. Mais vous ne la comprenez pas. Il n'y a que moi qui la comprends. Porel même n'y voit que du feu. Tenez, le voici, demandez-le lui.
Et l'associé entrait en effet, et il souriait : — Le Nom ? Ça ne fera pas dix salles, et demi-pleines.
Il en fit vingt, aux trois quarts vides, et j'y gagnai exactement seize cent cinquante-six francs et dix centimes. Il y a des états plus lucratifs, mais il n'y en a pas de plus beaux et, à elles seules déjà , les répétitions valent la gloire du tonneau à clous de Régulus,
REFONTES
Il va sans dire, et je vous conjure de le croire, que je ne vous donne pas le Nom pour un cliefd'œuvre. Le peu que vaut l'ouvrage lui vient de son aventure et de ce qu'elle enseigne de la vie th(''ûtrnle à ceux que les trente-six chandelles du lustre éblouissent encore. Je sais que je ne leur en éteindrai pas une aux cils, et on ne sauve pas les phalènes. Le conseil d'Alfred de Musset de s'en tenir au spectacle dans un fauteuil et de lâcher sagement la rampe, ne fut et ne sera jamais suivi par personne; le d»'sert se fait de lui-même autour du prêche.
Mais le Nom a eu cet honneur au laurier amer de compter parmi les fours célèbres du dernier siècle. Il relève à ce titre de notre historiographie dramatique, c'est une date sarceyenne, on s'y reporte en critique. Voilà pourquoi je m't'lends, un peu indiscrètement peut-être, sur ses vicissitudes, il y a cas de document. Enfin, de l'Odéon tout e^t gai,
REFONTES 297
même l'institution, n'est-ce pas? Voilà toutes mes excuses dites.
Entre Porel qui n'aimait pas la pièce et La Rounat qui l'adorait, à la condition de la refondre de fond en comble, mon sort se dessinait, bizarre. Le système de Got de la parfaire à l'avant-scène avait uni les associés dans une réprobation directoriale qui, irritée d'une part et, de l'autre, dédaigneuse, n'en était pas moins unanime — Got est-il fou ? C'est un travail de cabinet, certifiait l'expert en chef, et je m'en charge. L'auteur est intelligent. — Cette flatterie ne me rendait pas docile encore, je disputais mon œuvre, fond et forme, pied à pied, à l'homme au critérium sûr, tandis que, dans l'ombre sombre et sans nombre, Porel, confident des dieux, jouait les pythies au repos et sans inspiration.
Le combat dura un an, je dis : un an. Je gâchais, je lâchais, je me fâchais, mais d'an mot aimable, comme il en avait plein la plume, La Rounat me ramenait dans ses rets, et je reprenais ma place d'auteur sur le chevalet de Procuste. C'était ce qu'il appelait drôlement : revenir à la question. Je me demande toujours, en y songeant, comment ce brave garçon, déjà assez malade, a pu tourner la roue et m'enfoncer les coins, douze mois de calendrier, sans défaillance, et je n'y vois, outre la foi, que le plaisir professionnel, car dès la sixième lune je ne me débattais plus, je lui cédais et concédais tout, tout, tout, mais il la voulait, la lune! Ah ! oui, il aimait le Nom, et que Porel le dise ! Je me rappelle qu'aux heures d'armistice, nous tombions l'un et l'autre, exténués, demi-aphones, chacun dans un fauteuil, et que nous nous regardions, la langue aux chiens.
298 SOUVENinS D UN FNFANT DE PARIS
Les personnages de la pircc nous dansaient dans le crâne comme ceux d'une tapisserie fanlasliquc, ils en sortaient sur les pointes, ils s'en évadaient par couples, ils allaient jouer une autre pièce qui était de La Rounat, que je relapais à petits coups sur lenclume, et que Porel déclarait injoualtlc, excepté en Angleterre!... Pourquoi en Angleterre? — Parce que, disait-il en riant, en Angleterre, on respecte les textes, les auteurs sont libres, voyez Shakespeare.
Je résolus d'obéir à cette vision fiévreuse, .l'étais maté, ficelé, à point; je ne comprenais plus rien h l'ouvrage ; j'étais le poulpe dont la poche est retournée et qui l)at les airs des tentacules, .le me jurai de refaire le Nom sur l'idée que La Rounat en avait lui-môme et de m'assimiler son idéal, quel qu'il fût. L'Odéon m'envahissait et ma fatigue était immense. — Cher ami, dans la scène deux du (juatre, ou la scène quatre du deux, n'importe, que feriezvous. dire au duc? Vous êtes noble, vous devez le savoir. Dictez! — Je ne suis pas noble d'abord, et halte-là ! Je m'appelle Rouvenat. La Rounat est un nom de guerre. — De guerre contre qui ?... — Il ne me répondait pas, car lui aussi il était intelligent. 11 avait même fait du théâtre, tout comme un autre.
Je crois à la transfusion du sang, oui, mais je ne crois pas à celle du génie, et pour cause, en ayant fait un essai stérile. Que de fois assis sur le rond de cuir môme de mon confrère du A7 A'" S/èc/e devant le manuscrit zébré de bleu et de rouge, déchiqueté, couturé de béf[uets, plus éculé rpi'une vieille espadrille fie forçat, lamentable enfin, et où il ne restait que le titre de l'œuvre reçue, n'ai-je pas,
REFONTES ' 299
le front entre les mains, les cheveux éventés par les brises du Luxembourg, tenté la transsubstantiation cérébro-spinale qui devait me changer en véritable auteur de ma pièce ! Hélas, je n'en restais toujours que le signataire, rien de plus. Qu'elle est cruelle, cette Thalie, sœur de Melpomème, qui fait l'un bigle, l'autre borgne, celui-ci myope et celui-là presbyte, sans parler du daltonisme propre aux directeurs-nés, et multiplie ainsi à l'infini les cas d'ophtalmie théâtrale !
La toile de Pénélope est une Aague tapisserie de Baveux, en comparaison du labeur de canevas et de broderie, auquel l'idéal de La Rounat condamna ma navette folle. Je lui rendais l'amitié véritable et pratiquante qu'il m'avait vouée et, rien que pour lui être agréable, en huit mois je lui improvisai huit versions hygiéniques de sa comédie de dilection. Il y en eut poui' les jours de migraine, de purge, de vague à l'àme, de mal de dents et d'Odéon vide, conformes dans la diversité et diverses dans la conformité, sans y perdre un personnage, car il tenait aux moindres comme il n'en voulait point d'autres. Mon papetier enrichi acheta une maison à Bois-Colombes et mon copiste cria grâce : ses calligraphes refusaient la besogne sur le simple vu de mon écriture. J'étais enproie moi-même à des hallucinations somnambuliques qui exigeaient, avec des soins diurnes que l'on cadenassât, la nuit, les toits et l'accès des gouttières. J'y montais en chemise.
La Faculté vint, ausculta et dit : — primo, retirer la pièce ; secundo, aller brouter de l'herbe.
Rien de plus aisé à suivre, semblait-il, que la prescription de l'ordonnance et, si Porel eût régné seul»
un signe y suffisait. Mais La Rounal iio lenlcndail pas de celte oreille. Il me fil observer que, selon les contrats avec la Société des Auteurs dramatiques, quorum pars, la clause des indemnités est réciproque et synalla^maticpie et (ju'il y avait entre nous un engagement dont le coût était de deux mille quatre cents livres pour cinq actes, non joués ou repris avant la date, plus les éniolumenlsde Tliomme à verges. — Tenez, ne nous brouillons pas, partez pour la campagne, et faites-y la pièce. 11 faut qu'une pièce soit faite pour (pi'on la joue. .Je vous garde votre tour pour février prochain. Allez, allez, et faites la pièce, faites la pièce, faites-la.
Ma chère compagne, épouvantée des ravages que ce métier de Sisyphe aux enfers avait opérés sur ma constitution, était allée déposer le premier manuscrit tle la pièce chez le notaire; et, grûce à elle, je pus le retrouver là inespérémenl pour le publier trois ans après comme mémoire justificatif, en un recueil qui fil son bruit sous le titre de Ours et Fours. Il est devenu rare, ceci pour les bibliophiles.
El puis les miens m'emmenèrent au vert, en Bretagne. Nous y découvrîmes, au hasard des promenades, une petite dune herbeuse et solitaire dévalant sur une cri(pie de sable d'or, où les fermiers icmisaient les clievau.x fourbus cl que, de ce chef on appelait : La Fourburie. C'était Dieu lui-môme rpii m'y avait conduit par l'Odéon. Je n'allai pas plus loin, et j'accomplis la seconde prescription de Tordonnance, je broul.ii.
La cure de salad<' nélail pas achevée que le lidèle La Rounal l'interrompit par des signes impérieux et
REFONTES 301
télégraphiques : — Avoir reçu pièce nommée le Nom. Attends livraison prochain courrier. C. R. Lettre suit définitive. — Et dans cette lettre du Parthe, il m'enjoignait, au nom de tout ce qui est sacré en art, en commerce, après méditation de tout l'été et d'accord en cela pour la première fois avec Porel, de dénouer la situation de l'ouvrage par le mariage, usuel au théâtre en France et qui seul garantit une centième.
Or le mariage des deux jeunes antagonistes de le Xom était d'autant plus impossible que l'idéemère du concept et l'intérêt du conflit étaient basés sur l'impossibilité même dudit mariage. Fussent-ils seuls dans une île déserte, sur le radeau de la Méduse, ou réduits dans l'Arche au dernier couple de leur type, Hélène (la jeune fille) et Philippe (le jeune homme) ne pouvaient s'unir sans que le ciel s'en fendît, l'univers en craquât et que les pommes cuites de tous les pommiers foudroyés ne lapidassent auteur, directeurs, acteurs, claque, l'Odéon et la subvention. La Rounat avait certainement passé l'été à Charenton, et c'était de là qu'il m'ordonnait de braire.
J'ignore ce que d'autres, trempés de bronze, eussent fait à ma place et ne saurais dire si les jeunes d'aujourd'hui se tirent à leur honneur d'une situation balaamique et caligulesque où des deux parts la mort nous est promise. 11 avait raison, ce Porel, nous ne sommes pas en Angleterre, pas même en Allemagne, moins encore en Norvège, et chez nous il faut marier les immariables. Le théâtre en France doit avant tout pousser à la reproduction. C'est pour ça que l'État s'en môle. Mais celte fois,
302 SOUVE.MUS D UN ENTANT Di:; PARIS
j'avais compris, j'y élais. Mon pays avant loul. IMiilippc épouserait Hélène cjui épouserait Philippe et La Hounat serait le maire, à la barbe auij^uste des Dieux tonitruants.
Optimiste de tempérament, comme Alfred Capus et Collin d'Iiarleville — et on ne l'est pas autrement, — je ne me vends pas au diable sans rire. Jamais union de carpe et de lapin, rêve de foire, n'avait été aussi hyperbolique cpie celle à laquelle la loi des centièmes condamnait à la fois mon bon sens et mon eslh(Hi(iue ; mais, de revers, elle m'apparut si amusante en son délire que, toute gloire cessante, je m'enfermai à triple tour, nanti de vivres, liquides, solides et nicotineux pour trois jours, et ipie je me mis à manches retroussées à l'œiivie hilare.
Outre une tentation de saint Antoine placée sous mes yeux pour m'entretenir en état de faribole, j'avais un g-uéridon à trois pieds en bois léjjer, bon conducteur d'ésotérisme, sur lequel j'avais disposé en rond et bord h l)ord des volumes dépareillés, et d'autant mieux choisis, du théâtre de Scribe l'Eugène, l'un de comédie, l'autre de drame, puis de vaudeville, puis d'opéra et enfin d'opéra- comique, et le g^uéridon tournait tout seul. C'était pour la sujj^gestion. Je tenais le .secret du système de Victorien Sardouqui en a tiré jusqu'à des cinq centièmes et ne s'en cachait à personne. De telle sorte que le troisième jour, le soleil tomba sur le mot : lin. J'étais plus rouge que lui peut-être, mais je ne pleurais que de rire. Le déshonneur est amusant.
Le lendemain j'étais à l'Odf'on.
— Mariés? me cria La Hounat.
— Mariés, fis-je.
REFONTES 303
— Alors, nous répétons demain. Et se tournant vers Porel qui, intrépide et ferme en ses desseins, secouait fatidiquement la tèle : — Je vous l'avais bien dit qu'il était homme de théâtre! — Puis, tel saint Remy oignit le fier Sicambre, il étendit sur moi ses mains baptismales. — A propos, reprit-il, et pendant que je vous tiens, le rôle pour lequel j'ai engagé Dumaine ?
— Il y sera admirable.
— Oui, mais il ne le joue plus. Nous aurons donc aie remanier, puisqu'il était fait pour lui. Mais ne vous inquiétez de rien. Je vous ménage une surprise Connaissez-vous Adolphe Dupuis ? Allez le voir. Il hésite. Décidez-le. Il veut s'essayer dans le répertoire.
— Eh bien?
— Mais le Nom* en sera, du répertoire. Il en est déjà. Vous serez un jour classique, cher ami. Souvenez-vous, que c'est moi qui vous l'aurai prédit le premier. Mais, par exemple, vous avez failli tout gâter par votre acharnement à vous refusera tout amendement de votre ouvrage. Vous avez un caractère atroce. Sans Porel, qui vous défend encore, je ne sais pas pourquoi du reste, il y a belle lurette que je vous aurais rendu votre sale pièce qui m'a donné un tintouin immense. Je le disais à Sarcey lui-même, là où vous êtes, il y a des choses assez bonnes, bonnes même, dans ces cinq actes ; mais lui, c'est un hérisson, on ne sait par où le prendre. Ah ! l'animal !
— Mariés, dis-je pour toute réponse.
Rr:i>l':TITIONS
Ceux qui ont l'ait répéter une pièce ont fait leur purgatoire. Saint Pierre leur ouure la porte sur le constat (le leur bulletin de « générale ». Mais ce que furent les études de le Nom à l'Odéon, en janvier i883, je le donne au Dante à le dire, et cependant j'ai vu plus dur par la suite. Oui, avec le Nom je n'aurais droit, en paradis, qu'au voisinage de ce saint Laurent qui, sur le gril, criait à ses rôtisseurs : « J'ai un côté cuit, retournez-moi ! » Mais il m'était réservé, comme disent les hagiographes, d'être ailleurs écorché vivant, et ra fait mal. Il est vrai que la peau repousse aux durs-à-cuire. De telle sorte qu'au i-ecul philosophique de l'âge, l'Odéon de La Rounat m'apparaît rose. Il ne compte pas pour mon salut.
J'étais allé voir Adolphe Dupuis pour lui offrir le seul rôle qui, semblait-il, lui convînt dans l'ouvrage, l'idiosyncrasie de cet excellent comédien étant sa
distinction naturelle. Les belles manières, à la fois aristocratiques et simples, de l'artiste qui avait créé et typifié l'Olivier de Jalin du Demi-Monde, le singularisaient entre tous les acteurs contemporains et tout lui attribuait là où elle était ouverte depuis sept ans, la succession de Dressant, toujours pendante. Il y avait dans ma pauvre pièce un personnage de gentilhomme de haute roche, soit un duc d'Argeville, qui lui allait comme de cire. Mais il y en avait aussi un autre, celui d'un gros fermier normand, d'ailleurs assez déclamatoire et abondant en tartines démocratiques et sociales, qui s'enfournaient d'elles-mêmes dans le « gueuloir » romantique d'un Dumaine, basse-taille créée de toute éternité pour ces gargouillades. Il va sans dire, et vous n'en doutez pas une minute, que, d'accord avec La Rounat, Adolphe Dupuis avait, sans tergiverser, fixé son choix à contre-tempérament et ne voulait se charger que de l'agronome. Q«os viilt perdere Jupiter, et il le veut toujours.
Adolphe Dupuis avait alors cinquante-neuf ans, ou plutôt il ne les avait plus, comme compte si bien Sénèque. Revenu de Russie, oîi il avait mené carrière et acquis fortune, il ne retrouvait plus à Paris ses auteurs ni son temps et il se tenait à l'écart des théâtres déjà fort embrenés de naturalisme. Ayant trouvé dans le Nom une pièce selon ses goûts et de ce vieux jeu qu'il aimait, il ne se laissa prier d'en être que le temps de se méprendre sur le rôle qui s'accommodait le mieux à ses dons acquisounaturels, et dans une poignée de main il se mit à mon service.
J'ai connu tous, ou à peu près tous, les comédiens
ma SOUVENIRS d un enfant de paris
cl comrdionnos qui, des (Iorni^r<'S îiniH''0>^ do ri']inpire jusqu'îX nos jours, ont éloih' le /.('mi il h ot lo nadir du firmaineni lliéAlral o\ ma ronviclion eslque leurs individualili's, apparemuienl diverses, se réduisent en somme à une seule, pour chaque sexe. L'art eoncrel d'un La Hruyère est le plus propre à la caraelériser et trente lignes peuvent y suffire. }{oscius, c'est Talma et Talma e.st Frederick, et de même la Clairon encadre Rachel qui est notre Sarah. Il n'y a quedesiucarnalionssuccessives du type, comme pour Vichnou, si j'ose. Adolphe Dupuis déviait seul de la ligne ou, si l'on veut, de sa filière. Jeanne d'Arc, qui reconnaissait le roi entre trente gens de cour n'aurait pas distingué, entre trente gentlemen, le comédien profès dont le cache-cache lui aurait proposé la découverte. Lorsque je descendais avec lui de l'excentrique Odéon poui- regagner le boulevard-nombril, les amis que je rencontrais le prenaient pour un oncle à succession à qui je faisais visiter la ville. Il venait toujours ou semblait venir de son château pour voir son notaire et, entre temps, son tailleur. Qu'il eût développé ces hautes allures à Pétersbourg dans la faixiiliarité des grands-ducs et du grand monde russe dont il étail l'idole, c'était possible, mais elles (Haient innées en lui et fondamentales. C'était mon duc d'Argeville craché. Il prit donc le rôle du fermier normand, vous dis-je. En ce monde, on prend toujours le rôle du fermier normand, c'est écrit dans les astres et le diable y veille. El les répélitionscommencèrent.
Pour être commerciable, une pièce de IhéAlre, à Paris, doit subir une mélamorphose dite scénique qui n'en laisse graduellement (jue le litre. Nul n'y
jamais su dire pourquoi et tout prouve que le premier travail de son auteur est le bon. Jai toujours remarqué pour ma part que les apports de l'omnicollaboralion à laquelle on soumettait mes « ours » ne faisaient que leur recoller les poils tombés à mon honnête léchage. En d'autres termes, je retrouvais dans les béquets offerts tous les copeaux de l'établi. 11 ne saurait d'ailleurs en être autrement et il suffit pour s'en convaincre de se rendre compte du travail d'élimination raisonné grâce auquel on arrive, quand on y arrive, à faire œuvre de dialogue. Ce que le poète n'y dit pas, n'est réellement pas à dire. 11 en va comme de ces notes marginales d'un texte qui gâtent les éditions des classiques, déshonorées par les scoliastes. Je n'hésite pas à le dire : toute pièce remaniée est perdue. Elle est perdue non seulement pour son écrivain mais pour le public lui-même, qui en sent d'instinct l'émasculation arbitraire. 11 veut qu'un enfant n'ait qu'un père et déjà, quand il en a deux, il s'inquiète de savoir quel est celui qui a trompé l'autre.
Au bout de six répétitions, je n'étais plus que Vis pater de le Nom et sauf le mariage imbécile du dénouement qui groupait tous les suffrages, il n'était personne à l'Odéon qui n'eut plus ou moins participé à la réfection de l'enfant. Le garçon de bureau, Emile, chez qui j'allais, aux instants de repos, soupirer la cigarette, me suggérait des conseils bénévoles basés sur le long exercice de sa charge. 11 n'y avait que Porel qui, bouche close, m'abandonnait, telle Ariane à Naxos, à ma propre fatalité. Et puis vint le temps des coupures franches, ou amputations, qui sont le dernier mot de la chirurgie dramatique, et
308 souvENins d'un knfant de paris
qu'on opère, par prophylaxie, avant la i)ataille. J'avais apporté sous mon manteau une magnilicpie paire de ciseaux de rédaction (pie j'avais posée sur la guérite du soufileur. On n'avait qu'à les prendre pour collaborer.
Quelquefois le bon Valnay, le régisseur, me tirait dans un petit coin et m'adjurait de me défendre. Je l'aimais moi, votre pièce, me disail-il, j'ai pleuré à la lecture. Ah ! nom de Dieu ! Je ne devrais pas vous le dire, mais vous vous laissez égorger. Vous n'en avez donc pas, de... !
Je résolus d'en exhiber, car leur nom vient de « testis » en somme et il veut dire témoignage. Valnay avait raison, que diable ! Il ne serait pas dit qu'il n'y aurait rien de moi dans une <cuvre affichée sous ma signature. Le lendemain, paie d'énergie, j'apportai à mon tour à la répétition un béquet de mon encre et, je le tendis, déployé, à La Rounat. Il le prit sans le lire et le passa à son associé qui me le rendit illico, replié, avec un sourire. Je le donnai donc à Valnay, comme un tzar donne un ukase. — Oh ! Oh ! de la violence ? s'écria La Rounat, et il s'en fut dans son cabinet, où je le suivis de pied ferme. - Je n'ai rien à vous dire, reprit-il, vous voulez tuer votre ouvrage, tuoz-Ie, je m'en lave les mains. Mais je vous en avertis, demain j'en mets un autre à l'étude. On n'a pas le temps, à l'Odéon, de refaire les pièces en scène ! Et je retirai mon béquet, que Valnay voulut bien accepter comme autographe. — Ils seront rares, ricana-t-il, ceux de le Nom du moins.
L'avant-veille de la générale, exactement le premier février, d'après mes notes, je fus convoqué ii
me rendre au bureau directorial pour une cérémonie que je n'ai jamais vu célébrer qu'au second Théâtre- Français, et sous ce consulat, mais bien charmante ! Il y avait sur la table cinq carrés de papier de dimension égale et leurs cinq enveloppes gommées. II s'agissait de pronostiquer par écrit le sort éventuel de la pièce, chacun selon la foi qu'il y avait, à la façon des testaments mystiques qu'on n'ouvre qu'après la mort des testateurs chez les notaires. Rien de plus gai que ce joli jeu auquel, outre les associés, Adolphe Dupuis, Valnay et moi-même, étions priés de prendre part. Je fis observer qu'il y manquait un devin, le chef de claque, mais sur la remarque que, par profession même, il était sans critère, n'étant qu'un souffleur exalté, je me contentai des cinq augures dont l'un au moins me vaticinait l'espérance. Les enveloppes seront ouvertes ici même le soir de la première, chanta Porel, et nous verrons ainsi, d'après l'arrêt du public, quel est celui de nous qui aura vu le plus juste sur les cinq actes.
J'ai toujours ignoré quel fut le vainqueur de ce concours expérimental, car les enveloppes ne furent pas ouvertes et pour cause, mais si on les a conservées aux archives odéoniennes, on trouvera certainement dans la mienne cinq cris assez analogues à celui de l'illustre Montezuma au célèbre Guatimozin et tout son regret du lit de roses.
Il y avait dans le Nom une scène où un vieux prêtre de village, le propre frère du duc d'Argeville s'abattait sur un prie-dieu pour une oraison ardente. Porel, qui l'incarnait d'ailleurs à miracle et s'y tailla son A-usterlitz d'artiste, avait toujours répété sans le meuble, qui manquait aux accessoires du théâtre:
« Ne VOUS occupez donc pas de ça, me disail-il, j'aurai le prie-dieu au temps voulu. » Mais je m'en inquiétais malgré moi, lanl j'étais peu auteur dramatique. On ne s'agenouille pas ainsi du premier coup en soutane et sans disgrAec, quand on no s'est pas adapté au geste, surtout lorsque la soutane est toute battant neuve et raide comme une cloche. Or, l'acteur l'avait commandée expressément et en attendait encore la livraison. Si vieux que fut l'abbé d'Argcville, son interprèle était encore dans sa quarantième année et l'Odéon ressortit du faubourg Saint- (lermain, par Saint-Thomas d'Aquin, sa paroisse. Enfin, je n'étais pas tranquille.
J'aurais voulu voir au moins une fois avant la première Texcellenl Porel crouler sur le prie-Dieu, au pied du crucifix, sans erreur décorative, et d'autre part j'avais scrupule de grever la subvention d'un accessoire archéologique (pii pouvait être remplacé par une chaise ou même par une hypothèse shakespearienne.
Or, comme en compagnie d'Adolphe Dupuis, je descendais « en ville » par la rue de Rennes, mes regards tombèrent sur l'étalage d'un magasin de meubles anciens et nouveaux que tenait la mère du compositeur Aima Rouch, l'auteur des Deux Augures, joie des soirées d'Alphonse Daudet, rue Pavée. Dans cet étalage, il y avait un prie-Dieu de presbytère normand qui était << le » prie-Dieu même de le Nom. La trouvaille était providentielle. Dieu aussi voulait collaborer. .J'entrai, en entraînant Adolphe Dupuis, chez Mme Rouch, que d'ailleurs je n'avais jamais vue.
— Combien, madame?
ftEPETITIO?îS 311
— Rien pour le moment. Il n'est pas à vendre.
— II est vendu ?
— Non, loué seulement.
— Ah ! fis-je avec dépit, pas de chance. Je l'achetais sans marchander.
— Pouvez-vous attendre quelques jours ?
— Combien?
— Dix, pas plus.
— Comment ?
— Le prie-Dieu est loué par l'Odéon.
— Ah ?
— Oui, pour une pièce.
— Laquelle ?
— Je ne sais pas, mais une pièce, tout ce ([ue je peux vous dire, sur laquelle la direction ne compte pas. Revenez dans dix jours, le prie-Dieu sera à votre disposition. Je vous le garde.
— Merci, madame, voici ma carte, et monsieur, que je vous présente, est le principal interprète de l'ouvrage.
Et nous reprîmes notre chemin.
— Sapristi, disait Adolphe Dupuis, voilà qui vous met du cœur au ventre.
Et nous nous serrâmes la main.
GÉNÉRALE ET PREMIl-RE ADOLPHE DUPUIS
— Ah ! mon cher, que d'ennemis vous avez ! Depuis hier, il tourne un monôme de loups furieux autour de l'Odéon, On veut vous dévorer tout vif. Nous marchons à une autre Gaëlana, et celle fois, ce ne sont pas les étudiants, mais bien vos propres confrères de la presse «jui môncnl la ronde du scalp. Qu'est-ce que vous leur avez donc fait? C'est de la haine.
Ainsi m'accueillait La Rounat le jour de la « générale », à mon arrivée. Puis, par un retour assez bouffon à la conscience de sa responsabilité directoriale : — Avez-vous conservé votre version initiale ? Qui sait si ce n'était pas la bonne!
— Elle est chez mon notaire, comme le plan Trochu, mais n'est-il pas un peu tard i)our l'y reprendre? La censure vient d'entrer dans la salle. Les comédiens sont en costume au foyer. Valnay brandit sa massue
de régisseur et on va commencer la pièce. — Alors, allons-y, et mettez-vous du coton dans les oreilles.
Il disait vrai du reste et n'exagérait rien sur les dispositions de mes confrères, elles étaient ouvertement comminatoires. S'il reste encore des témoins de cette première, qu'ils disent si je m'en fais accroire lorsque je m'enorgueillis au bout de trente années, d'avoir, au moins une fois en ma vie, et jeune encore, atteint à ce pinacle de l'honneur dramatique qu'on nomme une cabale, et, qui mieux est d'en avoir mérité le stupre triomphal. La cabale est au simple four des maîtres comme l'éruption volcanique, est au geyser un rêve cataclysmal, l'immortalité par le désastre; elle fait d'un bourg une Pompéi. Jaloux, ne me chicanez pas celle de le Nom et soyez digne de la pareille.
Oui, je l'avais acquise et méritée, par trois fautes, dont la moindre assurément était de n'avoir pas maintenu par exploit d'huissier un texte reçu par l'État et par conséquent officiel. La deuxième s'imputait à ma fonction (mal comprise) de critique théâtral au Voltaire, car c'était la mal comprendre que de ne me prêter à aucune des combinaisons industrieuses autant qu'industrielles qui encombrent le marché français de la bazarderie de l'article de Paris, et du génie à treize des calicots « défraqués » qui vont la plume au cul à travers la littérature. Je ne leur passais pas la rhubarbe, ils me refusaient le séné, c'était de bonne guerre. Quant à ma troisième erreur, celle d'avoir hermétiquement clos l'accès de mes répétitions à tous les loups-garous du monôme, elle répondait à ce besoin coquet qu'on a d'être mangé en une seule fois, quand on doit l'être, dans un baltha-
314 SOUVENIRS D UiN ENFANT l)i; l'AHIS
zar anlhropophag-icjue et je lui dus le laurier de ma caljale. Ce qu'on pardonne le moins à un confrère, — toujours abusivement joué à voire place — c'est de ne pas entrer les uns avant les autres à sa cuisine et de ne pas être initié de préférence à l'avant-goill de son fricot public.
En sus des miens et des couturières, je navais convoqué, à ma générale, que quatre ou cinq amis poètes dont le jugement, quel qu'il fût, m'importait et parmi eux le terrible Jules \'allès qui venait de me préfacer le recueil des Chroniques de i Homme masqué et ne voulait d'autre salaire que de voir Anaslasie fonctionner sur place, ses ciseaux bourgeois à la main. 11 m'avait fait tenir la veille le billet suivant :
, «' M;ii(li malin.
10, rue Taylor.
« Quel jour la première? Je t'ai demandé (\e\\\ places. Une de ces deux places doit être occupée ])ar une dame, laquelle a pommadé les balafres du brouillon qui était la préface de V Homme masqué et l'a rendu lisible pour les typos, et f[ui a besoin d'être prévenue un jour à l'avance, f^réviens-moi donc pour qu'on arrive préparés à la soirée et sans rendez-vous à lenvoyer ou article à bAcler trop vite.
« A toi, « Jules N'allés. »
« Demain, mercredi, je dîne avec iMarpon, probablement- Je passerai peut-être au théâtre vers deux heures, en sondeur, et sans donner mon nom pour plus de sûreté, faisant pa.sser ma carte sous enve-
loppe. Tu es prévenu, et tu verras si tu dois me recevoir et rne cacher contre un portant ou dans une loge noire »
Je lui avais»répondu :
« Mens en plein jour, lu es Jules Vallès. Je t'assoirai au milieu de l'orchestre, et je te présenterai à Bourdon, qui est un censeur pour rire et un aimable citoyen. Il ne te fera fusiller qu'à la prochaine.
Le premier visage avenant qui m'avait souri sur le plateau était celui de l'abbé d'Argeville, incarné par Porel. Ceinturé de moire et colleté du rabat, il ressemblait plus à un aigle de Meaux ou à un cygne de Cambrai qu'au curé de bourgade de la pièce.
— Courage, me jeta-t-il, vous en aurez besoin.
— Mais... je crois en Dieu, lui dis-je sur le ton élevé de Polyeucte.
Survint Adolphe Dupuis. 11 se tenait à peine debout. La veille, en essayant une paire de bottes neuves, il s'était flanqué un tour de reins tel qu'il avait du s'aliter. Le médecin ne lui avait pas caché dû reste qu'il lui fallait huit jours de repos pour qu'il fût en état de monter en scène. Mais il n'avait rien voulu entendre. — ?(ous avons tout Paris contre nous, me voici. Je me suis fait masser jusqu'au sang, comme Marsyas, ça ira. Je les aime moi, les batailles. D'ailleurs on vous déteste trop, cela me rassure sur l'ouvrage.
— Oui, corroborait La Rounat, l'inimitié déborde déjà jusque sur la deuxième.
— Vous le voyez, releva gaiement le comédien, la location marche ! Au rideau, Valnay.
El la toile levée, ce fier artiste du vieux jeu se détordit, et entra en scène, droit, ferme et résolu comme un grenadier impérial dans la fournaise, j'allais dire dans le four, par habitude, mais n'antidatons pas l'histoire, même d'un jour, ce n'était que la générale.
Donc, Jules \'allès, campé non pas « contre un portant ou dans une loge noire », mais au brave centre de la salle, entre Auguste Vacquerie et Jean Richepin, y secouait la tête de lion évadé de sa ménagerie qu'il avait rapportée de Londres, et, dans les galeries, frémissaient les couturières. — Regarde, lui disais-je, les couturières frémissent. — 11 y en a de bien jolies, soupirait-il, la lèvre humide. 11 faut que je fasse du théâtre décidément. — Une voix salua derrière lui : — Vous y excelleriez comme en tout le reste ! — Vallès se retourna et pressa la main du gracieux interlocuteur. — Qui est-ce? me jeta-t-il à l'oreille. — Le bourreau, fis-je. — Comment le bourreau ? Pour l'exécution alors? — Non, pour la toilette. M. Bourdon, suppôt d'Anastasie. — Mais il est charmant. — IS 'est-ce pas? Du reste tu lui as serré la main, — Bah ! à l'Odéon ! terrain neutre. — Kt voulant reprendre position, le réfractaire lança par-dessus l'épaule : — Vous ne tuez pas assez de poètes.
S'il n'aimait pas les vers, Vallès, qui n'était <jue prosateur, mais l'un des plus forts de notre langue, mettait au plus haut prix la recherche du style et il en traitait en profès. Tout allait assez bien j)0ur le Nom où il reconnaissait la manière de cet Homme
Masqué donlil avait tambouriné la « patte «lorsque, à son tour de rôle, Porel apparut en soutane.
— Ouèque c"est qu'ça ? s'écria le communard enroué par la stupeur.
— Eh bien! tu vois, un otage.
— Ah bon. . . J'y suis, tu le fusilles au dénouement ? Ou bien tu nous lâches ? choisis.
— Oui vous?
— Mais la Sociale. Du reste, il y a un moyen.
— Lequel ?
— IMarie-le.
— Quoi, lui aussi ? Miséricorde !
Jules Vallès ne m'a jamais pardonné le curé de campagne de le Nom mais comme il ne l'aurait pas passé à un Balzac, je finis par me résigner au refroidissement de son amitié. Lorsqu'il reprit en octobre de la même année i883 la direction du Cri du peuple qu'il avait fondé en 1871, il me lâcha aux chausses, sous le nom de Trublot, l'homme d'esprit du naturalisme, et vraiment ce n'était pas assez, pour me déranger d'abord et ensuite pour me déprendre de l'admiration que j'avais, et que j'ai toujours, pour ce magnifique écrivain de ma race et de mon pays.
De la première de le Nom, je n'ai rien à vous dire, l'événement en est sans intérêt par lui-même et il ne changea rien au cours des astres. Habent sua fata libelli. Je me rappelle seulement, lorsque le temps est triste, l'élan de La Rounat me tombant dans les bras après le premier acte qui avait été reçu plus que bienveillamment. Il était si ému qu'il m'en tutoyait. — Te voilà célèbre, homme indécrottable, tu vas l'être, grâce à qui ? à bibi ! Souviens-t'en à l'Académie! — Oh!... attendons, souriait Porel
lo falidiquo, avec rond ion do son personnap;e.
L(^ coni(^flien rhargé du rùlc de ramoureux (/'(Hait d'ailleurs l'excellenl ChcUes, qui depuis a fail une belle carrière), submergé de béquets pendant six semaines, écrrébré, à nioitir mort de fatigue, pataugeait dans la bouillie abominable d'un texte tombé en pâte. A certaine scène passionnée il perdit tête et mémoire et, mimant sa déclaration, pour ne pas la perdre, il en obtint une réalisation si naturelle et préadamite que toute la critique m'en rattacha d'office à l'école de Médan ({ui dépend du .Tardin des plantes.
Et le mariage vint. Et quand ce mariage à succès fut venu, impossible, asinesque, surhumainement bête, tout fut réglé, les loups bondirent et me mangèrent. Ils eurent parfaitement raison. Je ne fus défendu que par mon vieux professeur qtii se rattrapa de sa méprise toute sa vie du reste, mais qui croyait que la pièce était de La Rounat. O nez infaillible de l'oncle, comme tu boutais sur le vrai du vrai ! Mais le Nom était surtout de tout le monde, même de moi, je ne sais comment. Et cy finit son aventure. Brisez l'os et sucez la moelle.
Huit ans après, h la fin de juillet 1891, comme j'étais entré pour prendre un cigare dans le bureau de tabac qui fait face au Vaudeville, Chaussée-d'Antin, un vieillard de haute taille qui causait avec la débitante, se retourna brusquement à ma vue, m'empoigna la main et marmonna celte phrase énigmatifjue : — Tous putains et putaines, toutes maquerelles et maquereaux 1 Et il s'en alla, .b? ne savais <jui il était, de qui il parlait, ni pourcpioi il m'adressait inopinément cet apophtegme, .le ne l'avais pas
reconnu. C'était le pauvre Adolphe Dupuis. Ricquier, le icgisseur du Vaudeville, qui sortait du contrôle, me révéla d'un geste la navrante réalité. — Vous ne le saviez donc pas? me dit-il, en se toquant le front.
— Ah ! mon Dieu, Ricquier, que me dites-vous là? Mon pauvre le Nom doit-il charger encore son infortune d'une telle calamité? — Rassurez-vous, il n'a cessé d'aimer votre pièce, de la préconiser, de la faire lire même à tout le monde. Il rêvait de prendre un théâtre à ses frais pour vous donner votre revanche. Vous n'imaginez pas la bravoure artistique de cet honnête homme, le vir pvobiis de notre profession.
— Eh bien, alors d'où vient cet etîondrement? Car ce n'est plus qu'une ruine. — Dites des décombres ! Voilà où ça mène de vouloir jouer le Tartuiïe ! — Comment? — Ou plutôt de le détraditionnaliser. Il avait du Tartuffe une conception libre et particulière. Jamais, arguait-il, Louis XIV n'en eût autorisé la représentation si l'imposteur avait aflectéle moindre caractère sacerdotal. Tartuffe est un aventurier bourgeois, c'est donc sous les espèces civiles qu'il faut le rendre. Et Adolphe Dupuis s'y est essayé dans l'Odéon. Vous voyez le résultat. Encore un fou au compte de Molière ! — Ouf, cher ami, j'aime mieux ça!