DE L'ESGAULT A L'AMSTEL ET DE RUBENS A REMBRANDT
LETTRES BELGES ET iNÉERLANDAISES
Lettre I
Anvers, 15 août 1877.
Ma chère femme,
Nous y voici, Ksemmerer et moi, à Anvers d'abord, en pleines fêtes de Rubens. — La ville présente le spectacle le plus animé et le plus pittoresque: toutes les têtes sont en l'air, tous les bras sont en mouvement. Elle est sens dessus dessous, elle ressemble aux coulisses d'un théâtre de féeries dans Fentr'acte qui précède l'apothéose ou le tableau à elï'et. C'est fort amusant à voir, et nous passons de bons moments à badauderet à voir poser les lampions.
La place \'('rltM<"<Milr(' aiislocialitjnc <l»' la ville , la place du Meir, relie de rilùlel-tle-\'ille, relie encore de la C.oinnuuie, toutes les places enfin sont occupées par des échafaudag^es arachnéens, qui sont des carcasses d'ai'cs de Irioniphe el de portes j)avoisées. Le soleil emmCle là dedans ses rayons et fait scintiller bizarrement l'or pâle des dentelures de sapin. Des ouvriers, suspendus à des fils, se balancent à li'avers ces immenses cages à poulets, el la population, bouche béante, les regarde avec ce llegme flamand qu'elle a même devant les culbutes désopilantes des singes du Jardin zoologique. Aux fenêtres des maisons principales, on place de longues perches bariolées, assez semblables à d'immenses mirlitons, et qui sont destinées à soutenir des drapeaux et des oriflammes. L'elTel sera fort beau quand ils flotlcront, par masses multicolores, sur le cortège, et lui formeront une sorte de dais mouvant. Mais ce qui prête à ces préparatifs un charme |)arliculier, c'est la figure heureuse de chaque habitant. On sent que les Anversois comptent beaucoup sur celle fêle qu'ils donnent. Quand nous passons à coté deux, ils nous regardent avec un sourire moitié narquois et moitié attendri, qui signifie ceci : « A-t-il du nez, celui-là, d'être venu ! C'est un malin qui llaire les bons endroits ! n
bailleurs, il faut rendre justice aux Anversois: ils fonl consciencieusement les choses. II s'agissait de fêler Hubens, et je le réponds qu'ils ne s'y ménagent point. Tout est baptisé, pour l'occasion, du nom de l'arliste national ; les murs étalent en tous sens, en toutes couleurs el dans toutes les langues, les six lettres flamboyantes de ce nom glorieux. On
vend des cigares Riibcns, des élixirs de Rubens qui sont de vagues « surinams » où l'eau brune de l'Escaut se mêle à des alcools problématiques, des nœuds de cravates ornés du portrait de Rubens avec le grand feutre traditionnel. Les rues, les maisons, les encoignures avec leurs pittoresques madones, les flèches des églises d'où s'envolent des carillons joyeux, les fenêtres voilées de transparents brodés, les baraques aux voiles couleur d'amadou qui fdent le long du quai ^'an Dyck, les hôtels, les cafés, les estaminets flamands du port où l'on débite de la -bière d'orge et les harengs salés, tout chante et acclame Peter-Pauwel Rubens !
Sil n'y a pas abus, il y a du moins obsession, et le samoyède qui tomberait ici sans être prévenu pourrait croire que le mot Rubens est, lui aussi, le fond de la langue brabançonne. Mais ce qui sauve tout, je te l'ai dit, c'est la sincérité. Nous avons, d'ailleurs, Kamimei-er et moi, sur les voyages, les mêmes idées que Théophile (iautier, ton père. A Anvers, nous sommes Anversois, comme nous serons demain Amsterdamois à Amsterdam; c'est la seule manière de tirer profit de ce que l'on voit et d'être heureux sur les routes. Aussi, lorsque après avoir acheté un programme des fêtes à chacun des galopins qui nous les fourrent dans le gilet (et Dieu seul et Rubens savent s'ils sont nombrables I), après avoir accepté des petites bouquetières les fleurs encadrant des photographies de Rubens, et des marchands ambulants les couronnes de laurier surmontées d'un petit drapeau et traversées par un oiseau en sucre, si d'autres galopins et d'autres bouquetières nous imposent leurs marchandises, nous leur en prenons
encoiv, nous leur on prônons toujours. T^o Jardin zooloj'^ique annonco, eu llionnour <lo Ruhons, une vente d'animaux féroces, superllu de sa richesse; nous sommes capaldes d'achetor un lion, s'il le laul , el do lémoij^uer ainsi notre admiration au grand Poter-Pauwel. Dans la rue Koolkaai, la plus pitlores(jue d'Anveis, une marcliaude de moules en plein vent voulait me faire goùler à ses beaux mollusques l)lous; comme je sortais de déjeuner, j'y avais certaine répugnance : le nom de Rubens vainquit tous mes scrupules d'oslomac, et je fus récompensé par un bon sourire.
Donc Rubens est à toutes sauces, et il suffit à tous les plats, car c'est un fort grand homme, en eiîel. Mais dans l'usage que les Anversois font de son nom, ils arrivent à des résultats euphoniques loul à fait parliculiers. C'est ainsi que nous sommes tombés en arrêt devant une affiche proclamant h; Rubensbal ! Prononce le mot à haute voix pour ou obtenir le caractère : Buhensbal ! Naturellement, nous sommes entrés à ce Rubensbal, qui est un bal populaire. Le plaisir et la bonne humeur y régnaient en maîtres.
FiguH'-toi une vaste salle, If^lloment basse de plafond qu'on a été forcé d'y prati<pier un trou pour que le violoncelliste puisse y tenir son instrument debout; une partie du manche est perdue là dedans, enfoncée dans l'étage supérieur, do tel h; sorte (jue le musicien y plonge le bras el le ramène tour à tour, sans que l'on comprenne à quelle occupation il se livre. D'autres trous, également percés dans le plafond, forment des chapeaux d'air aux lampes de lorchestre. Presque tous les instrumentistes ont des
lunettes qui reluisent diaboliquement aux vacillations des lustres. On pénètre là pour la somme de vingt centimes, encore donnent-ils droit à un verre de bière de Louvain, que des garçons distribuent à la ronde. La foule est énorme. Mais ceux qui n'ont pas vu le Rubensbal ne savent pas ce que c'est que de danser. Les jupes tournent comme des volants de raquettes; on s'empoigne au vol par la taille, on pivote frénétiquement, on se lâche, on tombe dans des bras ouverts, sur des poitrines dilatées parla joie, contre des visages rubiconds dont les yeux clignent et se ferment à demi. Souvent le hasard jette une danseuse aux bras d'une autre danseuse, et vice versa; mais on ne s'arrête pas pour si peu. Nous avons vu de la sorte deux soldats valser longtemps ensemble, les regards au ciel, sans s'apercevoir de leur bévue. L'orchestre aux yeux luisants accomplit des prodiges de tapage et secoue tous les chapeaux chinois de la musique joviale. Un nuage de fumée s"épaissit peu à peu au-dessus des corybantes, et il masquerait leur bonheur aux yeux des mortels si de braves courants d'air n'y mettaient bon ordre. Si l'on s'amuse ainsi avant les fêtes, que sera-ce, grands dieux ! quand les carillons et les salves en auront ouvert le paradis tlamand et ses annexes.
Le programme de cette kermesse de dix jours est très varié et tout à fait affriolant, car il garde un caractère intime, une couleur du cru, par où il se distingue des fêtes banales. On n'a rien fait venir de Paris, ni les fleurs, ni les lampions. C'est à peine si j'ai entendu parler de certains transparents énormes, demandés à M. Chéret, notre décorateur. Encore la ville eût-elle parfaitement suffi à cette beso-
ffne, car elle regorge de pein4res. Je ne puis mnlheureusemenl rien te dire celle fois de ce concours de pêche à 1;j li^ne, lulle surprenanle, et l'une des choses qui valent ce voyage d'Anvers. Nous l'altendons avec une angoisse que lu comprendras aisément, attendu que la plus féconde imagination n'arrive pas à se représenter ce que cela peut bien être : un concours de pêche à la ligne ! Quoique bizarre déjà, le concours d'animaux reproducteurs se dessine plus nellement dans notre esprit.
Tout l'intérêt en ce moment se concentre sur la cantate de samedi prochain, cantate de mille exécutants et chanteurs. 11 y aura là un biuit prodigieux, qui s'entendra des campines de la Zélande et y fera mugir sympathiquement les vaches endormies. Le cortège historique est divisé, paraît-il, en trois parlies : la première figurera les origines de la ville ; la deuxième mettra en scène ses grands hommes ; la troisième sera consacrée à l'exaltation générale de la gloire d'Anvers. Comme je n'aurai pas sans doute le temps d'y assister, je vais te mettre tout de suite au courant de la légende populaire dont les personnages formeront le char des origines.
11 y avait une fois, c'était du temps de Julius Ca&~ .sar, un afireux géant saxon qui s'appelait Druon Antigon, dit l'histoire. 11 habitait précisément Anvers; son burg dominait l'Escaut, sur les eaux duquel il exerrail un droit de péage tyrannique et sanguinaire. Les navires qui remontaient le fleuve étaient contraints de lui payer des rançons proportionnées à leurs chargements. Ce méchant homme était d'ailleurs l'indigne pèie d'une chaimante fille nommée Octroie, selon les uns, et Douane, selon les
autres. Elle était velue de vert glauque et ue marhait pas sans une pique, avec laquelle elle s'amusait à larder le pauvre inonde. Ouant à Druon Anti- :^^an, il coupait simplement, avec sa hache, les poignets aux navigateurs récalcitrants et jetait leursmains aux anguilles de lEscaut. La belle Octroie avait inspiré une violeote passion à Salvius Brabou. -iouverneur du Brabant, et officier de Ciesar; mais celle-ci n'aimait que l'argent, et de tous les talents que pouvait posséder un jeune homme, elle n'appréciait que les talents d'or. D'ailleurs, en qualité de Saxon, le géant Antigon détestait déjà la race latine. II refusa donc carrément de donner Octroie en mariage à Brabon. ce qui mit celui-ci dans une fureur abominable. Il résolut de se venger de ce coupeur de mains qui lui refusait celle de sa tille. Ayant embarqué sa légion sur des trirèmes, il traversa l'Escaut et vint assiéger le château d'Antigon. Le géant, aidé de sa fille, se défendit avec une grande intrépidité; la belle Octroie, avec sa pique armée l un ci"ochet, faisait la besogne de dix soldats. Entin le castel fut emporté. Salvius Brabon fit amener Autigon sur le sommet de la tour et lui renouvela ses propositions : < Veux-tu de moi pour gendre, lui dit-il. une fois, deux fois?... — J'aime mieux mourir ! répondit Antigon. — Qu'on lui coupe la main droite à son tour I s'écria alors le lieutenant de Ciesar. " El quand cette main fut coupée, deux hommes la prirent et la jetèrent aux anguilles de lEscaut. qui en déjeunèrent pendant deux jours, tant cette uiain était grande et gigantesque. La suite de l'histoire est facile à deviner : Bi-abon épousa cette Octroie, que d'autres chroniqueursontnomméeDouane,
el il on eut une mullitiulo d'enfanls, vOlus de vert glauque el armés de piijues dont la raee s'est répandue dans tout l'univers, el (jui ont conservé le nom de leur mère. C'est môme ce qui a induit en erreur quelques érudils qui ont voulu voir en Douane, non pas la femme, mais la maîtresse de Brabon, et soutiennent que Salvius était déjà marié avec la propre nièce de Ca^sar.
C'est ce Salvius Brabon qui a donné son nom au Brabant, après l'avoir libéré du géant de l'Escaut; il est représenté, jetant dans l'eau la main de son beau-père, sur la merveilleuse fontaine forgée par Quentin Metsys, véritable guipure de fer, que l'on voit à la place de la Cathédrale.
Lettre II
Samecii 18 août.
Ce soir, à huit heures et demie, les fêtes ont été ouvertes par l'exécution de la cantate de M. Peter Benoit.
La place Verte était merveilleusement parée et illuminée. Du reste, les Anversois excellent dans l'art de décorer les rues. Sans compter les drapeaux, dont les plus pauvres maisons tiennent à honneur d'être pavoisées, les trottoirs sont, sur toute la longueur, enguirlandés de draperies bariolées d'un eÏÏei riche et charmant. Les hampes des oriflammes alternent de trois en trois mètres avec des plants de petits sapins, pris dans les campines environnantes; ces hampes sont elles-mêmes fleuries et supportent des écussons aux armes de la ville, ou affichent des devises flamandes en l'honneur de Rubens. Des lanternes de papiers multicolores courent dans tout cela, balancées par une bonne brise qui nous arrive de la mer. Les banderoles s'agitent, claquent
14 SOUVENIRS d'un ENFANT DK PMXli
gaiement sur les murs et vont éventer les bourji^eois à leurs feniMres. C/esl S(his ro dais mouvant que nous sommes arrivés à la place N'crle. (Juelle ioulc ! Toute la Belgique est là assurément.
Il suflirail d'avoir traversé celle assemblée énorme pour rester convaincu de l'airabililé llamande. Peisonne ici ne joue des coudes et ne bouscule ses voisins pour atteindre sa place. Les femmes sortent de là sans avoir leurs jupes froissées. Bruyante sans tapage et remuante .sans désordre, la foule conserve une dignité dans la joie.
La place baigne dans la lumière; le ciel est pur avec des profondeurs bleuûtres et mystérieuses que la flèche de la cathédrale semble inteiroger de son index silencieux. Elle s'estompe en gris clair sur l'ardoise du ciel; par instants, dans la lanterne du clocher, une petite lumière apparaît, luisante : c'est celle du carillonneur de l'église, installé devant ses cloches, et i)rèt à jouer sa partie dans le concert (jui se prépare. Les façades des maisons, à travers les arbres de la place, ont de beaux jeux de clarté. Je me souviendrai longtemps de celle que j'avais à ma droite, une belle demeure blanche qui étincelait comme de l'or pAle. J'apercevais un salon intérieur, plein de glaces miroitantes, de lustres constellés de fleurs dans des vases et de meubles de soie bleue ; tout y nageait dans une atmosphère d'ambre. Sur le balcon, trois jeunes femmes assises s'éventaient et riaient; toutes trois blondes et diversement belles de cette beauté llamande, lobuste et allègre, que Hubens, à mon gré, a trahie en l'exagérant, car elle n'a rien d'épi(iue. l'allés étaient vêtues de costumes clairs, rayés de noir et ornés de dentelles; les roses
des cheveux se reproduisaient au corsage. Quand elles se levèrent pour applaudir M. Peler Benoit, ce fut comme une personnification des trois Grâces d'Anvers.
D'ailleurs j'ai plaisir à le reconnaître, les femmes de la ville n'ont qu'à gagner à ces fêtes publiques qui les font sortir du gynécée. Non seulement elles sont fraîches et jolies, mais elles s'habillent avec goût, simplicité, et sans surcharge « province » d'ornements. La démarche seule laisse à désirer. Mais on ne marche bien qu'à Paris. La plupart des jeunes filles de la bourgeoisie appartiennent à diverses sociétés chorales et comme elles tenaient toutes leur partie dans la cantate, nous avons pu admirer à l'aise, sur l'estrade où elles étaient réunies, leurs grâces décentes et leurs carnations blanches. Devant cette estrade, on avait dressé une sorte de petite tribune en bois pour Î\L Peter Benoit, car il fallait qu'il pu être vu, non seulement de ses mille exécutants, mais de tous les spectateurs. Les journaux de la ville avaient prévenu le public que le silence était de rigueur pendant l'exécution; du reste de petits placards sur lesquels les mots « silence ! » et « stilte ! » étaient écrits, avaient été cloués sur les poteaux. Aussi dès que le chef d'orchestre eut levé son bâton, on n'entendit plus que le bruissement des feuilles... Je n'irai pas jusqu'à tirer des conséquences politiques de cette observance unanime des Anversois pour les ordres de la municipalité, mais je te déclare que, en ma quahté de Français, j'en fus extrêmement édifié.
La cantate de M. Peter Benoit est une œuvre d'un grand labeur et parfois d'une portée musicale assez
ir. SOUVICNIRS D IN ENFANT DE PARIS
IiMiilc ; il mon ;i\i^. Iiopde irininiscences la déparent. Cosl ainsi (pie la phrase principale de la seconde partie est moins à son anlenr qnà l'élix Mendelssolni et qne nous y avons reconnu la marche nuptiale du Songe crunc nuit (iélé. M. Benoit sait tirer parti des voix iinmaiiies et des contrastes que donnent leurs oppositions, mais son orchestration est plus maigre que de raison : elle ne joue pas toujours le rôle symplioni(iue qu'on est en droit d'espérer de la science du musicien. La dernière partie contient un air fort heureux et trouvé : il était populaire le soir même et tout le monde le chantait, le sifllait, ou le fredonnait dans les rues. Le musicien en M. Benoit est trop indécis ; il Hotte de l'opéra à la musique d'église et passe du sacré au profane sans crier gare et prévenir les gens. Son succès a été extrême ; le maire s'est élancé sur la tribune et Ta embrassé devant toute la ville, avec une bonne tape sur l'épaule, d'un caractère moins officiel mais plus fraternel. Pendant cette brave scène, si attendrissante, je songeais à notre pauvre Berlioz, qui, lui aussi, a fait de belles cantates, et qui n'a jamais été embrassé par personne au nom de la France.
Les vers de la cantate sont d'un poète fort estimé en l'elgique, >L Julius de (ieyter; c'est d'un bout à l'autre un hymne à la gloire d'Anvers; lauriers y rime à guerriers dans la mesure requise, et fort honorablement .
Mais le succès a éb' pour le carillonneur. C'est un admirable artiste <|ue le carillonneur d'Anvers; il a fait tintinnabuler ses cloches argentines avec un esprit et une poésie pénétrants. Dans ce silence solennel, oij palpitait pour lui un public de 5o à 60,000 au-
dileurs, il remuait beaucoup mieux à lui seul les âmes anversoires que ses mille partenaires. J'ai vécu, grâce à lui, un bon quart d'heure dans le passé, et il m'a touché d'une inoubliable émotion. Il me semblait que du haut du grand clocher gris, tacheté d'une lueur tremblante, tous les échos de la joie Hamande, tous les rires et tous les baisers ressuscitaient dans leur silence éternel, cherchant les lèvres roses et les yeux bleus qui ne sont plus, après les avoir enfantés. Je te donne cette idée pour ce qu'elle vaut de philosophie ; mais sois convaincue (pie si l'ange qui les recueille avec les parfums des Heurs et les chants d'oiseaux a laissé retomber sur Anvers les rires et les baisers des antiques kermesses, il y a eu ce soir assez de bouches ouvertes et d'yeux humides pour les recueillir et les perpétuer.
Lettrf. III
Diiii.inrlie 19 aoùl.
Je suis bien sur (pie lu ne le fi<^ures guère ;i (|uel degré d'riuolion peut faire monter un simple dédlr. Une suite d'hommes m;ir»li;ml proccssionnellement et porlanl quehpie chose en l'honneur de ([uelqu'un. cela send>le assez banal, n'csl-ce-pas ? el il n'y a pas là de quoi fondre en larmes. D'où vient done (jue nous en étions si rudement em|>oignés ? Le Carolus, qui est le bourdon de la Cathédrale, vcMiait de tinter le dernier coup de neuf heures; des salves d'artillerie tonnaient dans le lointain, du côté du port et des bassins; notre ami le carillonneur avait repris le « Beiaarlied » de M. Benoit et emplissait la ville d'un bruit de grelots; il y avait déjà dans les rues une animation extraordinaire. Le chemin de fer avait déversé depuis le matin '|5,ooo visiteurs dans Anvers. Il faut te dire que dès le vendredi il n'était plus possible de trouver à louer quoi que ce fût ici dans les auberges; nous ne nous sommes maintenus dans
noire chambre, à l'Hôtel du Danemark, ([u'à des prix formidables. Aussi beaucoup de gens élaient-ils allés se loger à Bruxelles el dans les stations intermédiaires; c'est de là qu'ils arrivaient à toute heure et débordaient de la gare.
Les Flamands ne se sont déshabitués qu'à regret de la méthode sociale des corporations. La corporation est à la fois dans leur sang et dans leur histoire: ne pouvant y retourner franchement, ils cherchent à se donner par des sociétés l'illusion de l'institution chérie. Tout ici est prétexte valable à société, même la pèche à la ligne, art pourtant, comme on sait, égoïste et solitaire. Tous les Flamands sont des Amis de tel jeu ou de tel autre. Amis de la balle, du tonneau, des quilles, de la boule, de l'arc ou de l'arbalète ; il y en a même qui sont Amis de la joie, tout simplement, comme il résulte de ce titre de « Vreugdeminnaars » qu'ils se donnent sur leurs atïiches.
Or, ils étaient convoqués aujourd'hui à des concours entre eux ; ils se sont présentés au nombre de cinquante mille, au bas mot. Mais, avant d'aller concourir, ils sont allés saluer à l'hôtel de ville le bourgmestre et les échevins.
De la place, le coup d'oeil était magnifique. Chaque société, musique en tête, la bannière haute et portant devant elle les prix gagnés aux luttes précédentes, médailles, objets d'art et jusqu'à des couverts d'argent, s'avançait en marquant le pas. Armée pacifique et charmante d'un peuple heureux et que ne déchirent point de discordes intestines ! Bannières aimable*;, surmontées d'emblèmes consolants, vierges des ensanglantements humains et des fu-
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iiuM's mortelles ! Couverts d'nrtj^ent bénits, saintes pendules dorées, que vous m'attendrissez et me rafraîchisse/ l'Ame 1 Kl vous, médailles suspendues aux franges des «guidons et (pii sonnez au vent comme des clochettes de troupeaux, c'est vous qui êtes les décorations enviables. L;\-bas, vers l'Orient, le glas des massacres et des tucrie.s linte lugubrement dans les couchers de soleil ! Mais ici Ion n'entend <iue des cris de joie, des fanfares et des chansons; de bonnes figures épanouies rient au ciel clément, flagellé d'envolées d'orillammes ; de bonnes joues se gonllenl sur des tuyaux de cuivre; d(! braves mains frappent la peau d'àne des tand)Ours ! l<]t en avant la lirnhançonne et les airs po|)ulaiios de Flandre ! Charivari harmonieux ! Tohu-bohu cher à mes yeux ! Comme il est facile pourtant d'être heureux !
Mais quels sont ces troupes innombrables armées de lances? Elles ont des gibernes de paille, des chapeaux truculents et farouches, et leurs jambes sont guôtrées comme celles de soldats barbares! Leurs étendards retentissent de mots d'une langue menaçante 1 Tremblez, anguilles de l'Escaut; voilà les pêcheurs à la ligne du bon Dieu, les chasseurs de poissons, les écumeurs de berges, les amis de rhameçon, du silence, de l'asticot, que sais-je ! C'est à ne pas s'y recoimaîlre. Et tous convaincus, tous dignes, graves, presque pontifiants ! Ils vont concourir, savez-vous ! Dieu nous est témoin que nous aurions tout donné pour assister à ce concours, que nous avons fait l'impossible et le surhumain dans ce but. J'étais allé pour ma part jusqu'à me décider à user des cartes sans nombre que la municipalité m'avait fait l'honneur de m'adresser, et dont une seule me donnait le
droit d'entrer partout et de ne sortir de nvdle part, si bon me semblait. Tout a été inutile. Aucun Anversois n'a voulu ou su nous indiquer où avait lieu ce concours, en quoi il consistait et quel en était le programme. Ceux qui ne nous riaient pas au nez se mettaient bonnement en colère et nous prenaient pour des mystificateurs. De telle sorte qu'il n'y arien de plus répandu à la fois en Belgique et de plus ignoré que l'art de la pèche à la ligne ! Conçois-tu un malheur comparable au nôtre? Kfemmerer avait aiguisé son crayon le plus fin pour dessiner le profd de ces lutteurs alignés sur la rive et armés de ces longs bambous qui, selon Gavarni, ont toujours une bête à chaque bout. Pour moi, je comptais, vu l'intérêt du sujet, hausser mon style au ton de l'ode; je rêvais de suspendre à mes lignes, moi aussi, l'amorce de quelques rimes..., n'en parlons plus. Mais, je t'en donne ma parole, ils étaient bien trois mille au défilé.
« Tiirba mit » ou « riiiinl », dit Lhomond, l'inventeur de la langue latine. Et l'on ajoute : l'un et l'autre se dit ou se disent. A Anvers, c'est « ruit » qu'il faut écrire, car la foule n'est, à proprement parler, qu'un bloc. Pour pouvoir apprécier la quantité de visiteurs amenés ici par la kermesse, il faudrait compter les pavés de la ville et multiplier le total par 2. Il y a certainement quatre pieds par pavé dans les rues. Personne ne marche; on agite vaguement les mollets pour avoir l'air d'exister personnellement, mais c'est tout. Les Flamandes, là dedans, se montrent d'une indulgence encourageante et les Flamands d'une audace de haut goût. Tout le monde rit, personne ne se fâche; et puis il y a des tradi-
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lions respeclablos qu'il no faut pas laisser peidro.
C'est ici que le pcrsoiuiajjjo d'iùlii^ar Poë serait heureux, et, de fait, je crois hien l'avoir rencontré plusieurs fois, l'Homme des foules ! C'était une sorte de j>-rand vieillard à la barbe blanche, velu en paysan brabançon, et d(jnt les yeux brillaient sini^idièrement sous son feutre à bords rabaissés. Avec sa haute canne de cornouiller, il passait à travers les masses les plus compacles, sans que je comprisse comment il s'y prenait pour y arriver. En y songeant, je me suis convaincu peu à peu ({ue ce n'était pas l'Homme des foules, mais bel et bien le Juif errant en personne. Sa prési^nce à Anvers est, d'ailleurs, fort naturelle, puisque la fête qu'on y célèbre est un centenaire et même un tri-centenaire. Décidément c'est lui; le Juif errant a traversé Anvers, et tu peux dire que je l'ai vu. Je me rappelle maintenant un certain regard noirl... Qu'est-ce que cette apparition peut bien signifier? je me le demande comme toi ! Le vieil Ahasvérus à Anvers !
Toutes les femmes, les jeunes filles et les enfants sont en costumes clairs et dûment endimanchés. Les poteaux des bannières ont été festonnés de fleurs artificielles parfaitement bien faites et de jolis tons frais. Sur de certains magasins on peut lire le nom de llubens dans un alphabet odoriférant dont les lettres sont formées de roses superposées. Je n'ai vu dans toute la ville qu'une seule maison qui n'eût pas revêtu luniforme de joie; encore le propriétaire avait-il eu la précaution d'avertir le public par une afiiche que s'il s'était abstenu, c'est qu'on avait voulu lui forcer la main. Personne ne trouvait mauvais que ce propriétaire-citoyen eût usé de sa liberté. Les
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cafés, les lavernes, les estaminets sont gonflés, du haut jusqu'en bas, de buveurs et de fumeurs, et surtout de chanteurs. On chante partout : on chante seul, on chante en chœur, on tonne et on détonne comme des possédés. Les sociétés chorales sont en train de concourir cependant; que sera-ce ce soir, après les prix, quand elles se répandront dans la ville :
Parmi les amuseurs publics qui viennent entre les tables des cafés exécuter leurs tours ou débiter leurs marchandises, j'ai noté divers types assez réjouissants : Fhomme-orchestre, d'abord, avec son chapeau à clochettes, sa grosse caisse surmontée de cymbales, surmontées elles-mêmes d'un triangle que surmonte à son tour un timbre, il souffle dans une flûte de Pan à huit trous et de la main tourne la manivelle d'une vielle; le marchand de coco dont la petite cave de cuivre en forme de castel gothique, est fort originale; le marchand de « sorbettes » à l'instar de Paris, qui promène bravement son barbarisme sur une voiture à baldaquin ; l'homme à la claque, un bonhomme qui s'envoie des coups de poing formidables sur les dents et imite fort désagréablement le bruit des locomotives; le marin siffleur, qui joue la Traviata dans une salade de romaine; une fausse sourde-muette, qui dessine avec ses doigts des choses effrontées; des marins montrant un phoque au fond d'une barque; ils ont aussi une de ces tèles de carton dont se servent les modistes et que l'annexion d'une queue transforme en sirène irrésistible; enfin, les plus caractéristiques, les fraîches campagnardes qui vendent dans des paniers des œufs durs, des crabes et des crevettes. L'œuf dur et la crevette jouent à An-
vers le rôle des petits gAteaux à Paris, ce sont les friandises d'entre les repas. Un œuf dur donne droit aune ration de sel que l'on vous verse sans faron sur la table dune bouteille spéciale, fermée par un bouchon mobile; une autre joie des consommateurs, c'est d'assister à la lutte continuelle entre les gamins et les garçons de café exaspérés, au sujet des morceaux de sucre laissés sur les soucoupes. Une hirondelle ne happe pas plus vite une mouche, qu'un galopin d'Anvers un carré de sucre sur une table. Et les garçons de courir la eervielte en l'air I...
Je ne m'étendrai pas longtemps sur les régates ; nous y avons assisté d'un vapeur anglais, as.sis sur des cordages el traversés par une pluie ballanle. D'ailleurs le spectacle en est assez banal par luimême, et c'est le cadre ici qui lui donne toute son importance. Une course à rames nesl pas une chose commode à réussir sur un fleuve tel que l'Escaut qui mesure ici la largeur d'un bras de mer, c'est-àdire près de fioo mètres et qui atteint lo mètres de profondeur à la marée basse. Des bâtiments en sillonnent sans repos la nappe brune, moirée à marée haute de lames courtes et dures, peu favorables aux yachts et aux périssoires. Tu penses bien quim port de l'aclivilé d'Anvers ne s'arrête pas de vivre pour une kermesse, fùt-elle celle de Rubens, à plus forte raison pour des régates. Aussi les coureurs sont-ils secoués terriblement par les remous, par les battements de roues, par le vent même qui souflle aigre, et ils ont à éviter la rencontre des bateaux marchands qui remontent le courant, à contre-veni, en louinant sur eux-mêmes, comme des cygnes endormis. Aussi les régates sur l'Escaut offrent-elles surtout l'attrait
du péril évité ou vaincu. Les concurrents d'ailleurs, ne se sont pas présentés en grand nombre. Mais, même sous la pluie, le coup d'œil était pittoresque. Le tableau valait par sa bordure. A l'horizon, la rive, nappe de verdure elle-même, immense et clairsemée de villages à toits rouges, à murs verdâtres, à pignons en escaliers, qui sentent déjà la Hollande ;des navires lointains découpent leurs fines mâtures grises sur un ciel que l'orage envahit. Au fond, à droite, les ports et bassins avec leurs grands hangars bruns et leurs forcis de mats argentés par un suprême rayon. Puis devant nous, le quai Van Dyck, grouillant de monde, bariolé de drapeaux qui se gonflent et fouettent l'air, de platanes qui s'échevèlent, de guirlandes qui s'effeuillent ; puis la déroute des spectateurs à la première ondée, les femmes perdues dans leurs jupes, les parapluies qui éclosent comme une poussée de champignons violets, l'eiïarement comique, les cris, la bousculade sous les auvents des cafés, enfin la pluie torrentielle qui couvre tout d'un voile strié, la pluie, le règne du neutre. Pendant ce temps les braves coureurs, partis sur leurs trirèmes légères, rament à tour de bras et tournent probablement le bateau qui limite la piste !... Oui me dira pourquoi encore en ce moment je cherche des yeux sur les rives l'échelonnement des pêcheurs à la ligne?
Lettre IV
Lundi 20 aoiU.
La sortie du grand collège historique nocturne n'a pas eu lieu hier soir à cause de la pluie qui n'a cessé de tomber. Maudite j)luie, elle a jeté le désordre dans notre kermesse. Ce malin, tous les étrangers étaient partis, ou à pou près. En cela, ils ont eu grand tort : les gens du pays le leur avaient prédit de reste. En Flandre comme en Hollande, une ondée ne prouve rien contre la température générale. Jean qui rit succède à Jean qui pleure : le ciel est aujouid'hui d'une limpidité admirable. Comme la majeure partie des visiteurs confiants n'avait pas trouvé à se reposer dans la ville, la nuit entière on a continué de boire et de (lianlcr dans les tavernes. Dès que le grain cessait un j)eu, tous les enragés mélomanes .sortaient et s'en venaient donner des sérénades aux bourgeois lAchemenl étendus sous It-drcdoii de l'égoïsme. D"ailleui-s les illuminations avaient prolongé le jour jusqu'à laurore, car on avait illuminé quand même
et malgré tout. La ville d'Anvers est assez riche pour jeter, s'il lui plaît, des lampions à l'eau.
Aujourd'hui lundi à deux heures, le vieux Druon Antigon est enfin sorti de l'arsenal où il se repose le reste de l'année de la malice des Anversois et de leurs cruels manques de respect. Pauvre géant, quelsort que le sien ! Etre de la race d'Odin ou Wotan, avoir connu les Walkyries et peut-être avoir compté parmi les favoris de la belle Freya, déesse de l'amour, pour que les galopins flamands vous fassent des pieds de nez et vous tirent la langue ! Qu'est-ce qu'attend donc le paladin Richard Wagner pour voler au secours d'Antigon d'Anvers? Enfin le voilà sur son char de supplice, une massue à la main, un genou en avant et l'autre replié de façon menaçante. Sous son casque surmonté d'un dragon, son visage a l'amertume de sa destinée ; il a les yeux cernés par le chagrin, et sa barbe noire, si noire qu'on ne voit qu'elle dans l'air limpide, n'a pas un fil d'argent après tant de siècles. Est-ce là ce terrible colosse dont le toupet dépassait les tours de son château et qui enjambait l'Escaut pour cueillir les vaisseaux entre ses mollets ! Vous ne me ferez pas croire qu'un petit lieutenant romain soit venu à bout de ce demidieu là, de cet hercule Scandinave !
Derrière lui voici sa fille, la belle Octroie, ou la belle Douane à votre choix ; elle est habillée à la mode grecque, par la même couturière sans doute que sa cousine céleste Pallas-Athéné. Superbe créature, et que l'on excuse de n'avoir pas accepté pour mari ce freluquet de Salvius Brabon. Elle a sur sa cuirasse le blason d'Anvers, « de gueule, aux trois tours d'argent, surmonté de deux mains appau-
28 SOLVICMKS I) IN KNFANT DK l'.vniS
mées » ; alleiuiu (jiie ce blason a une grande portée étymologique el explique 1(» nom d'Anvers, selon quelques savants en us. u Iland » en tlamand comme en hollandais signifie « main » el <( werpen » veut dire « jeter », d'où Handwerpen, ou Antwerp, ou Anvers. Il est vrai (pi'à côté de ces savants en us il y a d'autres savants en « ior » qui veulent que l'oiigine du nom se trouve dans les mots <' an't wcrf », c'est-à-dire le banc de sable : il y a encore un point de la ville qui s'appelle le werf. C'est ici que je me sépare de mes confrères et que je revendique le titre de savant ein « issimus ». Selon moi, Anvers vient d'Ahasvérus, et cela est suffisamment établi par la présence du Juif errant au centenaire de Rubens. De Ahasvérus à Anvers la difl'érence est insensible. Kl maintenant que l'on m'appelle Pic de la Miran<lole ; j'ai trouvé, moi aussi, mon étymologie.
Les chars d'Antigon et d'Octroie sont entourés d'un groupe de guerriers Scandinaves et barbares, vêtus de peaux de bêles et de haches de pierre ; ils ont de grandes robes blanches pareilles à celles des druides. Ce sont les premiers habitants, les Ambivarites. Puis vient la baleine. La baleine est un monstre populaire, cher aux Anversois, et qui les fait rire jusqu'aux larmes ; elle a le privilège réjouissant d'arroser les spectateurs et de leur lancei-, par le nez, des gerbes d'eau. Il paraît qu'un jour une de ces gerbes s'en alla retomber sur le balcon où était assis le roi Léopold, premier du nom. el qu'elle le trempa libéralement de la tète aux pieds. Depuis cet accident, la baleine est propriété nationale ; elle relève de la section des monuments historiques au ministère des travaux publics. A la suite viennent
deux dauphins, guidés par des enfants, et le navire symbole du commerce d'Anvers. Ce navire est, au point de vue de l'art, une pièce charmante et d'un bon travail.
Les fous traditionnels escortent, en zigzaguant, ce premier char, le plus intéressant, assurément, et, avec leurs battes, ils tapent à tort et à travers sur les deux rangs de curieux.
Je ne te décrirai pas les autres chars du cortège ; ils sont diversement réussis. Celui de Plantin est assez original : il représente les ouvriers du célèbre imprimeur autour d'une presse en chêne dont un aide tourne la manivelle sans discontinuer. Le char de la Musique est fait d'un orgue sur lequel un musicien, en costume de vieux maître du seizième siècle, fait courir ses doigts d'un air inspiré. Le char des Écoles de peinture comprenant trois groupes : les élèves de Quentin Metsys, les élèves de Martin de Vos, les élèves de Rubens, encadrant une copie de la Descente de croix, assez heureusement venue, précède le char de l'Apothéose du peintre, ornée d'une statue dorée de celui dont le nom est sur toutes les lèvres. Entremêle à cela des cavaliers du quinzième, du seizième et du dix-septième siècle, des oriflammes, des bannières, des trompettes, des chevaux richement harnachés et tout l'attirail ordinaire de ces cérémonies, et tu auras assisté de ton fauteuil au grand cortège historique d'Anvers.
Lettre V
21 août.
— Garçon, un bock.
— Un Buhcnsbock terrasse, un !
— Vous nie donnerez aussi une tranche de jambon.
— Un Hulteusjambon à monsieur, un !
— C'est tout pour le moment.
— Rubens boum !
Ce petit dialogue, échangé sur la Place-Verte avec un garçon de café, te donnera le ton de l'enthousiasme qui règne ici. Il est textuel. D'un bout de la ville à l'autre bout, on ne voit que Rubens, on ne parle que de Rubens, on ne sent (|ue Rubens. Si vous l'aimez, on en a mis partout, dans tout, sur tout, à côté de tout, à propos de tout. Cette fois, je crois savoir ce que c'est que la gloiic.
Le nom de Rubens est monté au rang dadjcclif el .sa traduction en welche, comme dit Voltaire, .serait à peu près notre admirable mol : épalanl ! 11 v a des
choses plus OU moins Rubens, soit par exemple des nœuds de cravates, des jarretières, des mouchoirs et môme des faux-cols Rubens. Que dis-tu du Rubens faux-col? Je l'ai vu. Le mouchoir Rubens a beaucoup réussi: il est brodé au chilïre P. P. R., orné aux angles d'un portrait imprimé en couleur et zébré de vers flamands en l'honneur de qui tu sais. On ne s'en sert point, c'est clair, c'est un souvenir; et ici moins qu'ailleurs encore, on ne se moucherait dans un souvenir. Nous avons eu également la Rubens-pipe, la Rubens-canne et le Rubens-parapluie ; ce sont des instruments portés à la perfection par l'enthousiasme et rendus à l'enthousiasme par la perfection. Tu ne saurais t'imaginer ce que le Rrabançon peut faire quand il se met à célébrer un grand homme.
JNlais en ce moment Anvers n'est plus Anvers, c'est Uubenstad. Si vous vous hasardiez à demander un beafsteack Van Dyck ou un hareng Teniers dans un restaurant, vous seriez pris pour un critique d'art et traité en conséquence. Jordaens lui-même, un fameux peintre cependant lui aussi, et dont on a inauguré la statue au cimetière de Putte, ne rallie guère que quelques protestants implacables qui lui pardonnent son génie à cause de son luthérianisme. A ce propos, voici des cancans de la ville.
Je te parlais des vers inscrits sur les Rubens-mouchoirs et portés par les gommeux, sans compter quelques Rubens-femmes... pardon! Loin de moi la prétention de décider de leur valeur littéraire. Je n'entends rien au ilamand, langue faite de consonnes exclusivement. Mais il y a une chanson satirique qui ravit les Anversois et dont en historiographe fidèle
32 souvi:mhs u un enfant ni: i»amis
je ne puis manquer de l'entretenir, puisqu'on la retrouve jusque sur les faux-cols de la jeunesse frondeuse. Il faut te dire que le roi des Uelges n'a pas assisté aux fêtes du centenaire ; on feint d'ignorer pour quels motifs. Peut-être les juge-t-il intempestives en ce moment. rVaucuns prétendent que Léopold II craint d'être irrespeclueusemont arrosé par la baleine du cortège, ainsi que cela est arrivé à son père, sur le balcon de son palais. Toujours est-il qu'il n'est pas venu et que les Anversois sont fort mécontents de cette abstention. La chanson dont je te parle est destinée à perpétuer le souvenir de ce mécontentement. On nie l'a Iradiiite et je reste convaincu qu'elle emprunte uniquement ses pointes à celles des faux-cols où elle est publiée.
D'ailleurs, les bourgeois d'Anvers ont organisé les fêtes du centenaire sans l'aide du Gouvernement et par le seul concours de leurs fortunes propres. Le bourgmestre et les échevins n'y ont pris d'autre part que celle de la direction générale et du programme officiel. Tous les frais de décoration, d'illumination, de représentations f^et ils sonténormes) sont couverts par la ville el les j)arliculiers. \o\\k vraiment une kermesse nationale, patriotique et telle qu'on la rêve en l'honneur d'un citoyen glorieux. Je n'ai aucune honte à t'avouer ({u'à plusieurs reprises j'ai été profondément remué par cette allégresse, et que je me suis senti beaucoup moins fier d'être Français que les jours où je regarde la colonne.
Je crois que je te serai agréable en ne te décrivant pas les fêtes dont tu as dû lire des comptes rendus détaillés dans tous les journaux parisiens. D'ailleurs si j'y ai assisté, c'est à ma manière, moins en reporter
qu'en artiste, et en artiste épris de certains effets de couleur et de mouvement. Ma nature est ainsi faite: si demain Rubens lui-même m'ouvrait le paradis, qu'il a dû couvrir de fresques et de peintures décoratives, ce n'est pas sur la g-rand'place que j'irais, mais bien dans les faubourgs de l'Eden. Le côté pittoresque d'une fête publique, c'est son envers, sans calembour, je te prie de le croire.
Au point de vue pittoresque, comme aussi à tous les autres, Anvers est certainement la ville la plus complète du royaume. Elle rappelle le Havre, dont elle a la vie et la couleur maritimes. C'est une de ces rares cités dont un homme intelligent peut dire : j'aimerais à vivre là ! Elle a de grands souvenirs, une histoire glorieuse et ce quelque chose d'heureux que la pratique de la liberté imprime aux habitacles humains. Un bourgeois d'Anvers se reconnaîtdès l'abord à la solidité de son assiette et à l'aisance tranquille de son allure. Les maisons y gardent le cachet inexprimable et sensible des choses transmises et héritées ; les innovations du confortable moderne s'y allient dans une proportion discrète avec le respect des choses vénérables du passé. Cordiale est l'hospitalité et sincère la serviabilité. Ces qualités, plus rares qu'on ne l'imagine, malgré l'abus des mots, m'ont paru un peu gâtées par des dissentiments de clocher auxquels les questions religieuses ne sont pas étrangères et surtout par une pruderie de mœurs assez exagérée. C'est ainsi que dès l'ouverture même des fêtes de Rubens, ce puissant naturaliste flamand, un personnage considérable de la ville mettait en vente une brochure traitant « de l'immoralité du nu dans les arts plastiques ». Le moment,
34 SOUVEMHS 0 UN KNFANT DE PARIS
on en conviendra, était lounleincnl choisi pour la puhliculion, cl l'anlcur a dil comprendre que l'apo- Ihéose de Rubens faisait tort à sa dénionstralion. Du reste, il faut bien le dire, c'est lui qui a raison et c'est Rnbens qui a tort. Pour quicon(|UC a vu de près les Flamands, les a ententius raisonner et s'est frotté à leurs mœurs, il n'est pas douteux que Rubens no soit une exception dans l'art national de ce petit peuple. Cet ample génie est frère de \'éronèse et du Titien, et si le peintre était né à Venise au lieu d'avoir vécu à Anvers, on n'aurait jamais songé à voir en lui le chef de l'école flamande et son fondateur. Rubens n'a guère de flamand que Toi'igine. Dans toutes les villes du monde une décoration de fête est conçue sur un plan identique; ce sont toujours des bannières, des di'apeaux, des cartouches peintsen couleurs ardentes, des festons, des astragales et des guirlandes. Ce pavoisement des édifices est l)artout unifoime, on n'invente plus lien dans cet art. Aussi ce qui constitue l'intérêt d'une kermesse, c'est d'abord le goût décoratif particulier à telle ou telle cité, puis le caractère pittoresque de la foule que cette kermesse fait sortir. Les kermesses deviennent de plus en plus rares, aussi bien dans les Flandres qu'en Hollande; on tend peu à peu à les supprimer, d'abord parce quelles ont beancoupperdu de leur originalité ethnographique et ensuite parce qu'elles sont le prétexte d'orgies formidables et réputées scandaleuses. Les paysans ont gardé les traditions de Brauwer et de Jean Sleen, et quand ils se mettent à boire, ce n'est pas pour rire le moins du monde. La kermesse dans laquelle ils s'abattent dégénère dès le premier soir en tout ce que tu peux
LEtTRES BELGES ET NEERLANDAISES 35
imaginer de moins édifiant. De telle sorte qu'il y a une lutte secrète entre la population et le gouvernement sur ce point; la population tient à ses kermesses et le gouvernement les interdit le plus qu'il lui est possible. Dans quelques années tout sera fini et le mot de kermesse ne sera plus qu'un souvenir des grosses gaietés du temps jadis et de la belle humeur flamande.
J'étais curieux naturellement d'assis ter aux derniers soupirs du vieux Momus brabançon, et je me suis dirigé vers le port et les bassins, où sont les estaminets populaires. Ktemmerer comptait crayonner là quelques scènes de forte buverie et saisir sur le vif la philosophie de Craesbcke. On venait d'exécuter sur la Place-Verte, au milieu d'une foule immense (60 à 80.000 auditeurs) la cantate de Peter Benoit, et la ville était remplie des bruits et des sonorités de cette œuvre mise au jour par 1 , 200 choristes et instrumentistes. Chaque couple s'en allait bras dessus bras dessous, et l'on se répandait dans les tavernes. C'était l'heure où l'on va manger des salades de harengs et d'œufs durs : des spirales de fumée sortaient des fenêtres ouvertes à l'air frais delà soirée et riiontaient sous les banderoles doucement agitées par la brise. Nous nous installâmes dans un estaminet plein de ' paysans endimanchés, en train de boire autour d'un saladier de moules. Il me sembla que j'entrais au ] prêche, tant ils étaient graves et mesm'és. Deux ou ^ trois robustes gaillardes, relevant du sexe aimable, étaient assises et se repaissaient à manches retroussées. Elles n'étaient point belles, certes, mais enfin elles étaient jeunes et elles étalaient, parmi d'autres avantages, ceux que Rubens a célébrés jusqu'à
riirroïciue. Je m'attendais à quelques baisers pris ri\ otlà,en manirro do réjouissance, cl à ces privautés sans conséquence que le bon Dieu autorise dans tous les pays du monde et que chez nous prêche le curé de Meudon. Il me semblait impossible qu'onles eùtamenéeslà pour leur faire boire quelques verres d'orgeat etdégusterdes moules crues. Mais tous et toutes continuaient à être graves et à avaler mélhodi<iuemenl. Nous attendîmes ainsi jusqu'à la moitié de la nuit qu'il se décidât quelque chose entre ces braves gens venus pour se distraire. Enfin l'un d'eux entonna un cantique de quelque Bach de village qui fut repris à l'unisson par toute la famille, et s'étant levés, ils descendirent dans la rue. Nous les suivîmes, ils allaient deux par deux, marquant le pas et rythmant leur mélopée : ils firent douze fois de long en large lalongueur du quai Van-Dyck et ils allèrentreprendre le premier train du matin. Les jeunes femmes semblaient les plus heureuses du inonde, et elles ne demandaient qu'à recommencer une pareille fête. Je te jure que c'était édifiant, et que, s'il en est partout ainsi des kermesses, le gouvernement a bien tort de chercher à en éteindre l'usage. Les vêpres des commencements de l'Église chrétienne n'élaientcerlainement pas plus saintes aux yeux du Seigneur.
Lettre VI RUBENS