RUBENS
çonnes. Quant à Mars, Apollon et Jupiter, leurs conseils célestes n'ont guère trait, ce semble, qu'à la préexcellence de la bière d'orge sur la bière de houblon. S'ils se livrent bataille, ce sont sans doute des luttes terribles, à renverser les colonnes du firmament, mais ils n'ont pas d'autres querelles. Une kermesse épique de demi-dieux, ou encore d'hommes promus aux grades de demi-dieux par le pouce homérique de leur modeleur, telle est l'idée que nous nous formons de la Création de Rubens. Nous y avons cherché en vain le cri humain de Térence, lessor sublime qui élève la conception d'un Michel- Ange, le sentiment moderne de l'infini, le goût mélancolique des mystères éternels. Rubens est un esprit positif, un sage si l'on veut, mais le sage des fabulistes. Le décorateur en lui est de taille à orner tout un paradis, mais un paradis oriental. Nous allons troubler beaucoup de gens, mais de Brauwer ou de Jean Steen à Fierre-Paul Rubens nous ne trouvons pas toute la distance que l'on suppose. Peut-être la différence entre eux n'est-elle guère que celle que l'on signale entre la petite et la grande peinture, entre le tableau de chevalet et le tableau d'histoire. Rubens n'a fait que du Brauwer héroïque ; son naturalisme s'exalte jusqu'à l'expression épique et olympique des types et des scènes, mais ses types sont ceux que fournit la bonne race flamande, forte en chair et haute en couleur ; ses scènes ont la jovialité, dans le grandiose de leur apparat, des cabarets chers à Téniers. Certes c'est un Homère, mais un Homère flamand encore une fois. L'aigle en lui fut couvé par des canes.
Le chef-d'œuvre de Rubens reste à notre avis l'ad-
Il .SOUVENIRS D UN ENFANT DE l'ARIS
mirable tableau (jui dt'corc la chapelle de l'éfjflise Saiiil-JacMjues, à Anvers ; il est j)lacé, sur sa volonté expresse, au-dessus de son propre tombeau. C'est une Sainle-Famille aeconipagnée d'un ."^ainl (îeorge, ou plulôl ce n'est rien (ju'un assemblag'e de poitrails. Hubensya représenté tous les siens, tous les êtres (pi'il a aimés, son père, ses deux femmes, ses filles et ses garç'ons, jusqu'à sa nièce, la belle Mlle Lunden, dont il lui épris, dil-on. L'ouvraj^e est exlréinenienl soij^né et l'on voit que le maître y a dépensé toule la conscience de son génie. Tout ce (ju'd y a eu de doux et de charmant dans sa vie si brillanle, si fastueuse, pleine de gloire et de succès ininterrompus, larliste l'a résumé là avec une émotion évidente; il a groupé tous ses amours autour d'un enfant chéri, qui fut le sien, et il assiste lui-même, sous la cuirasse de Saint George, à cette apothéose intime. Mais afin que nul ne se trompe sur la portée de son œuvre et <pienul ne se méprenne sur le caractère de son génie, il a placé dans l'ex-voto un portrait de son Hélène Fourment, décolletée jusqu'à la ceinture, et étalant aux regards le plus triomphant moi'ceau de chair blanche et rose (jui ait jamais été peint et modelé par la main d'un naturaliste décidé et convaincu.
Lettre \ II UNE JOURNÉE A HARLEM
26 août.
Aiijourcrhiii c'est à Harlem que nous nous Iransportons, à la l'echerche d'un maître dont on peut dire que sa gloire est récente, quoiqu'il ait A'écu au commencement du dix-septième siècle et qu'il précède Rembrandt de vingt ans dans l'histoire de l'école néerlandaise. Grâce à Frans Hais, la petite ville de Harlem est désormais une cité d'art dont le pèlerinage s'impose au critique. Il faut confesser du reste qu'elle est bien faite pour attirer les pèlerins et pour les retenir.
Nous avons visité Harlem par une splendide journée. Jamais le ciel hollandais, toujours si vaste et si aérien, n'avait développé au-dessus de notre tête plus limpide immensité ! C'était bien la lumière qui convenait pour voir Frans Hais, génie clair, heureux et franc s'il en fut. Le train matinal qui nous emportait d'Amsterdam, « la ville bâtie sur des arêtes de harengs », était rempli de bourgeois qui allaient
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passer loiir (liiuanclic ilans les jartliiis do Harlem, ce Sainl-CHoucl (rAins(ordam. Ils Iraîiiaicnt avec eux leurs familles, composées de femmes el d'enfanls de diverses couleurs, ceux de la mère-patrie et ceux des îles, car eu Ilollaude l'amour mcme colonise. Nous vîmes jusqu'à des Chinois. Tous ces braves s^ens, dirij2^és sur Ilarlem, étaient-ils des tulipomaues? (Irave (jueslion que nous tentions vainement de résoudre par l'élude de leurs physionomies. Hélas ! voilà encore une orij»;inalité qui s'en va de ce monde banalisé. H n'y a plus de lulipes à Harlem. La Iulipomanie. chaulée par l'abbé Delille dans les Jardins est un culte disparu, ("est à peine si, dans la banlieue (juehpies pépiniéristes, laada/ores lemporis acli, s'y adonnent obscurément. Harlem a perdu cette gloire, avec celle du fameux Laurent ('-osier. Il est vrai que celle (jui lui est née de Frans Hais est une compensation suffisante, quoique les habitants ne semblent guère s'en douter.
A Amsterdam, on montre encore la maison de lîembrandt; à Anvers, celle de Rubens passe pour une des curiosités de la ville. Mais demandez, comme nous le fîmes, à un Harlemois dans quel quartier est située l'Iiabilation de Frans Hais, qui a vécu près de soixante-dix ans à Harlem et cpii y a tenu une école illustre dans le monde entier, le pépiniériste vous regardera avec étonnemenl. Notez cependant que Harlem est une des villes de H<illande qui se sont le moins modifiées, ainsi que l'attestent les dates orgueilleusement inscrites au front de ses maisons, dont la plupart sont au moins contemporaines du maître. H est donc plus que pi-obable que celte habitation existe encore, quand cela ne serait que
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dans celte « ruelle du Lambin » où M. Vosmaer estime qu'il la faut chercher.
C'est à Harlem, le dimanche, qu'il faut aller pour savoir ce que c'est que la propreté hollandaise ! De quelque côté qu'il darde ou qu'il se reflète, le soleil ne rencontre que facettes et surfaces luisantes. Il n'est pas trop de dire que le vent ne balaye pas un grain de poussière dans les rues. Les maisons qui bordent ces rues et dont la construction remonte, pour la plupart du moins, à la fin du seizième siècle, ont été, la veille, frottées, astiquées, lavées à grande eau de la base au faîte, et n'était leur manque d'équilibre et leurs tassements dans un sol friable et saturé d'eau, on les croirait bâties d'hier par un architecte d'humeur archaiVpie. La lutte est certainement inégale entre la morsure du temps et ce nettoyage hebdomadaire qui dure depuis trois siècles. Aussi Harlem a-t-elle l'air de sortir, comme on dit, d'une boîte.
A mesure que nous avancions vers la place centrale, jetant à droite et à gauche des regards curieux dans la profondeur des i"ues transversales et des canaux bordés d'arbres énormes, coupés par des ponts à bascule et semés de moulins ventrus, nous avions le sentiment bizarre d'être en pays de connaissance. Ces échappées pittoresques, ce bois à l'horizon dans les ombres duquel se cachent de discrets béguinages, ces coins colorés, ces cours entrevues par des entrebâillements de portes et jusqu'à ces intérieurs mal défendus par leurs paravents de tulle et trahis par les miroirs-espions, tout cela avait pour nous un aspect de déjà vu. Le caractère nous en était familier. C'était bien la première fois cependant que
iH SOUVENinS n un enfant de PAItlS
nous visitions Ilaricin. Le nom d'OslacIo prononce par hasard éclaira nolro mémoire. A trois cents ans (le distance nous avions sous les yeux les modelés des fonds de tableaux d'Ostade et aussi de ceux de Brauwer, qui fut son camarade d'atelier chez Frans Hais. Les ressemblances sont encore frajipantes, et si Ostade, Brauwer ou Bég-a revenaient à Harlem, ils n'y trouveraient pas une tuile de chanji^ée. La sincérité de ces natui"alistes est désormais p^tur nous un fait acquis.
Le visiteur qui, après avoir suivi la Jans-Straat, rue principale de la ville, débouche inopinément sur le Groote-Markt, est d'abord saisi par l'aspect pittoresque de cette ijiTande j)lace. 11 n'en est pas de plus décorative, et lart des Rubé et des Cambon en tirerait certainement un grand parti. La disposition est celle (jue l'on révc pour un final, de grand opéra, par exemple, et la couleur est extraordinaire. Trois édifices attirent d'abord l'attention, une église, une statue, et une maison. L'église est celle de Saintliavon. rélèbie par ses orgues, qui sont riches de cinq mille tuyaux et atteignent à la limite de son perceptible à l'oreilh" humaine. Les orages (|ue l'organiste y exécute font encore courir les touristes anglais. Nous y échappâmes, l^a vieille basilique est du quinzième siècle, sa base est obstruée par des subslructions fort intéressantes pour l'histoire de Frans Mais: j'y reviendrai plus loin. La maison est une ancienne boucherie, de l'architec^ture la plus extravagante (|ue l'on puisse imaginer, et qui mêle le goiH espagnol au style indien. Harlem jiarait afl'ectionner les productions de cet art exorl)itant, car elle a encore une église du môme caractère, et dont le