RUBENS
peu la devise célèbre adoptée par Rubcns : Die nocturne incubando, et il faut avouer que l'homme qui a peint en moyenne un mètre carré de loile par jour mérite peu l'épithète de couveur. Je crois peu, pour ma part, à cet « incubando » de l'artiste le plus facile et le mieux doué qui fût jamais, et je me range volontiers à l'opinion d'Eugène Fromentin sur la nécessité que cet arbre gontlé de sève avait de porter ses fruits. La preuve en est d'ailleurs dans la joie d'art spéciale qu'il procure, joie d'une saveur particulière, à laquelle l'esprit n'est pas nécessairement convié.
Rubens est le peintre des peintres, il n'est pas le peintre des rêveurs et des penseurs. Sauf de très rares exceptions, son art ne sollicite guère la rétlexion : il n'atteint pas les cordes vibrantes du cœur humain. Il donne fête aux yeux jusqu'à l'éblouissement, il transporte la folle du logis dans tous les paradis terrestres où elle veut aller ; mais ses sortilèges s'arrêtent là, comme aussi sa poétique. Les peintres et les musiciens l'adorent ; les scidpteurs et les écrivains lui préféreront toujours Michel-Ange, pour ne nommer que ce terrible rival. Vous pourrez regarder fort longtemps un tableau de Rubens, prendre à sa contemplation un plaisir extrême et sortir de là charmé par le prestige des colorations, sans vous rappeler bien précisément ce que ce tableau représentait. Il est admis aujourd'hui, dans les ateliers, que le sujet ne fait rien à l'allaire, et les qualités de pratique sont presque les seules que l'on apprécie chez les maîtres. Ace point de vue Rubens na d'émulés dans aucune école d'aucun temps. Ses bonheurs d'exécution tiennent du surnaturel, et les
Ili SOUVEMRS I) L'N KNIANT r)K l'AItlS
lours (le force y aboiuliMil. Mais ne vous égarez, pas à chercher dans ses quinze cents loiles quehjue chose qui ressemble aux Sibylles, par exemple ; ne lui demandez pas lepcndanldecellemyslérieuseMonaLisa, désespoir éternel des siècles épris. Rubens n'a pas cela, et il ne peut vous le donner : c'est un grand peintre, mais ce n'est qu'un grand peintre, pas davantage. Hien de divin ne Hotte sous le dôme de ce front habité par les clartés et par les évidences, Rubens ne rêve pas ; il ne souffre pas ; il n'aime guère. C'est une Ame heureuse, pleine et matériellement toute puissante, pour laquelle le beau es! tangible. L'Allemagne, qui la longtemps revendiqué pour un de ses fils, pourrait acclamer en lui le maître souverain de ce qu'elle a appelé l'art objectif.
Une seule fois peut-être Rubens s'est départi de sa quiétude de praticien admirable, il est sorti de sa nature : c'est dans le tableau de la Communion de Saint François d'Assise qui est au musée d'Anvers. L'œuvre est singulière et elle m'a étonné par son sentiment tiagique. On connaît le motif de l'ouvrage : le saint, entièrement nu, et déjà agonisant, se soulève soutenu par deu.v moines, pour recevoir une dernière fois le corps de son Dieu ; autour de lui d'autres moines se groupent, abîmés de douleur et sanglotants. L'eiïet est poignant, et le plus froid ne saurait s'y soustraire. Ici Rubens est ému, et il nous brùlc de son émotion. Toutes les ex|iressions de l'angoisse et de la souffrance mule sont parcourues et rendues sur les visages austères de ces franciscains bouleversés. C'est profondément senti et vu ; la vérité atteint là à léloquence la plus persuasive, par des ressources intimées et condensées, sans étalage d'exu-
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bérance,sans abusde peinture. Mais Rubens, du moins à ma connaissance, n'a plus renouvelé la lenlalive, et il s'est contenté de cette réussite unique dans une recherche où il se sentait inférieur à d'autres. Il n'a pas osé engager cette lutte entre Anvers et Florence, C'était un homme extrêmement fin, pénétrant et circonspect, et dont le caractère composé forme un contraste frappant avec le génie débordant et lyrique. D'ailleurs pourquoi se serait-il risqué dans une aventure à laquelle il n'était point disposé naturellement ? Entre toutes les passions humaines, l'ardeur religieuse est celle qu'il a le plus rarement éprouvée, si même ce grand païen Ta jamais éprouvée. N'oublions pas que Rubens, par son éducation première, par l'exemple d'un père malheureux, et surtout par l'époque où il vivait, devait être et était enclin au scepticisme philosophique. Les personnes qui voudraient voir en lui l'idéal du peintre religieux, tel qu'elles se l'imaginent, courraient, en venant à Anvers, au-devant d'une déception. Rien n'est moins évangélique et même moins biblique, que la fameuse Descente de croix de la cathédrale. Dans ce tableau, qui n'a rien d'édifiant pour les fidèles, il est aisé de voir que le maître n'a poursuivi qu'un seul résultat, lequel est purement décoratif et pictural. Un corps d'homme mort, d'une pesanteur terrible, est descendu d'une croix élevée, par divers personnages dont tous les efforts tendent à l'empêcher de tomber à terre. Mais rien n'indique que ce corps soit celui d'un Dieu, à moins que l'on veuille attribuer un sens mystique à l'idée de cette lourdeur écrasante. L'équipondération d'un groupe pyramide et la somptuosité du coloris constituent seules, il faut le dire, l'intérêt de l'ou-
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vrage, <|ui irolTre rien (rcxoiiiplairc (jiio ces qualités. Le ravissant volet do la \'isilalion, qui forme la partie ganelie du triptyque, est encore plus concluant : liniai'inalion la mieux prédisposée aurait peine à reconn;iîlrc la N'iei'ge visitant sa cousine Elisabeth dans cette belle Flamande abritée sous un vaste chapeau de feutre.
Non, certes, Hubens ne peut èli-e pris pour le type du peintre chrétien, et en y regardant avec soin, on ne tarderait pas à s'apercevoir que son esthétique est sinon hérésiarque, du moins schismatique à plus d'un chef. On conviendra d'ailleurs que le culte ascétique, qui met au premier rang des vertus la morlilîcalion de la chair, s'accordait difficilement avec le génie particulier du maître. Si jamais la chair a été glorifiée, au contraire, célébrée sans relâche et publi({ueraent adorée, c'est par Rubens. Son puissant matérialisme n'est douteux pour personne, et nul homme peut-être n'a chanté au corps humain un hymne plus enthousiaste. En cela, il est bien sincèrement Flamand. Dans leurs mouvements emportés, dans leurs envolées triomj)hanfes et dans leurs héroïques mêlées de géants en belle humeur, les personnages de Hubens sentent encore la kermesse. Son Olympe et son Paradis ne nous paraissent pas bien élevés au-dessus de terre, et l'ambroisie ({ue l'on y mange, le nectar que l'on y boit pourraient bien provenir du bon port d'Anvers. Nous soupçonnons violemment sa Vénus, sa Minerve, sa Junon et ses autres déesses de prendre du haut du ciel un assez vif intérêt au débarqiiemenl du hareng salé, ù la pêche des anguilles dans l'Escaut et à d'autres distractions tout à fait terrestres et braban-