‹ Souvenirs d'un enfant de Paris (volume 3)Chapitre 13 sur 55 · PRÉFACE DE « LA NUIT BERGAMASOUE · texte numérisé non relu

PRÉFACE DE « LA NUIT BERGAMASOUE

Voici la préface — manifeste de la première édition de La Nuit Bergamasqiie. Comme elle n'a pas été reproduite, peut-être plaira-t-il à quelques-uns de la retrouver ici. Les autres n'auront que douze pages à passer dans ce livre.

La Nuit Bergamasque n'a d'autre prétention que celle d'être un essai de vers comique en plein dix-neuvième siècle. Car le glorieux dix-neuvième siècle a de tout, mais il n'a pas de « vers comique ».

Aux yeux d'une infinité de gens, dits sensés, cette lacune est sans importance : le « vers comique » ne leur paraît pas un objet de nécessité première, enfin ils s'en passent apparemment. Mais en réalité nous nous mourons tous de la disparition de ce pain intellectuel que personne ne boulange plus. La perte

Ut) SOUVENUIS I) UN KMA.NT Dlv PAHIS

du i( vers comique » entraîne eneHel celle de la Poésie comique, et le siècle déptturvu de Poésie comique est un fichu siècle, un siècle où l'on s'ennuie, un siècle à coucher dehors — le ncMre.

Or, dans l'impossibilité à laquelhî on est réduit d(^ s'évader hors de ce siècle de misère sans tomber prémal urémcnt à une éternité (|ui, pour mon comple, ne me tlitricn de bon (et vous?), et désin^ux cepen dant de savoir comment nos aïeux riaient là où nous ne rions plus, on en arrive à agir avec son temps et ses contemporains comme si ces contemporains n'étaient pas les vôtres ; ce temps est le temps où l'on vil, el où l'on se prociiic l'illusion d'écrire />c/ .\iiil /jerijamastjue .

Illusion bien gratuite et complète! Jamais, je n'ai eu l'idée, l'espoir, le soup<^on même que cet ouvrage dùtvoii' les trente-six chandelles de la rampe. Je n'imaginais même pas qu'il pût être publié. En le composant, il y a trois automnes, sur ma {)etite grève bretonne, je m'abandcjunais aux délices de l'inédit irrévocable, aux voluptés exquises du posthume volontaire. Ceux qui cherchent des sensations raffinées ont lort de négliger celle-là. Aucune jouis.sance n'est comparable à celte certitud.c, où l'on s'ancre, de n'ètreni lu. ni entendu, ni représenté, ni édité, ni jugé, d'éviter le public et la critique, et de travailler pour un roi de Prusse dont le Berlin n'esl pas dans ce monde. Oh ! l'iuoublijilih' bon iimi-; do nirvana littéraire !

H(;las 1 ils sont venus reux qui ne devaient pas venir. Toul est lini ! La \uil Ilcif/nmasque éditée! que dis-je!'' représentée ! ! ! D'autres (jue moi connaî- Iroiit le sinistre r^^nobarbe. son jardin de citrouilles,

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sa turque de femme, courtisane invraisemblable qui se donne pour de l'argent, non pour une romance, et n'épargne point les jeunes guitaristes, au contraire ! Tu sors du néant, Florinella, négresse sans conscience, et toi, reître sans mesure, vrai spadassin des rimes milliardaires, qui parles une langue sans date, dépravée, résolument anachronique, où l'argot moderne se pare des tournures classiques, désorganise la chronologie des vocables et fait une omelette affreuse de tous les styles nés ou à naître. Vous êtes réalisés, Bruno et Myrio, couple de vrais farceurs, outranciers de la charge, dont aucune police humaine — et même divine peut-être! — ne tolérerait l'existence ni les conceptions. Or çà ! de quel droit vivezvous? \"ous sortez des nimbes pour me déshonorer. Je ne vous fis pas présentables. Je ne vous avoue pas le moins du monde. Vous êtes bâtis hors des règles, en dépit du sens commun, à lencontre de tout ce que l'on admire, pour le plaisir caricatural de modeler dans l'impossible. Vous êtes le rêve d'un Caliban. Voulez-vous bien rentrer dans votre boîte,, fantoches en ribotte ! Fermez, fermez vite le guignol des mandragores, car la ciitique a peur, la critique s'évanouit.

La Xuit Bergamasque ne fut j)ar moi composée ni pour plaire à la critique ni même pour lui déplaire. Je n'ai point pensé à elle, voilà ce qu'il y a à dire. On sait, n'est-ce pas, que je ne regarde pas à la taquiner. Mais cette fois, non. La Xuit Bermagasqiie, telle que la voici, avec sa folie de rimes, de concept, de personnages hyperboliques, ses détonations de couleur locale, de vraisemblance et son style omniséculaire, est le produit d'une esthétique qui m'est

propre, qui me rend heureux, et que je ne ferai pas (Jeux pas pour imposer aux autres. Puisque de braves gens croient devoir soumettre ce produit devant le public, je les suis dans leur aventure. Et comme ils me demandent encore un exposé de principes par où ceux qui veulent me comprendre pourront se raccrocher, je risque l'exposé de principes.

D'abord, et sur toul autre point, La Nuit Bergamasque est une recherche de « vers comique ».

Le « vers comique », qui n'a pas dit son dernier mot avec Régna rd, n'a plus parlé cependant, depuis cet auteur, au théâtre. Au moins il n'a plus parlé en maître. Il s'est elTacé devant la prose et devant le vers tragique. Soit que les mœurs l'aient voulu ainsi ^et je n'en crois rien), soit que la veine fût tarie à celte source poétique du génie français (et je ne le crois pas davantage), le Romantisme n'a point suscité d'héritiers à Regnard. Le drame, formule nouvelle, en qui et par qui devaient s'unir et se fondre les deux forces opposées d'expression scénique, le Rire et les Larmes, semble avoir été tout de suite insuffisant ;'i réaliser son progiamme. Le drame chez V^iclor Hugo penche beaucoup plus (presque tout entier) vers la tragédie que vers la comédie. L'équilibre des deux forces n'y est point observé. Eschyle y mange la paît d'Aristophane. Est-ce donc que le problème soit irréalisable ? Pour les auteurs, non. Mais pour le

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