‹ Souvenirs d'un enfant de Paris (volume 3)Chapitre 12 sur 55 · HISTOIRE D UNE INDEMNITE FORFAITAIRE · texte numérisé non relu

HISTOIRE D UNE INDEMNITE FORFAITAIRE

à celui du jus de cervelle, c'est considérable. Il est consolant de se dire qu'un Jean Racine, s'il nous en repleuvait un, palperait, au tableau de Scribe, pour une Athatie rentrée, ses jolies deux mille cinq cents livres, prix social et judiciaire d'un travail de dix-huit années, auxquelles s'ajoutent les deux années d'expectative enragée aux ailes de plomb, total ^vingl. C'est de la protection pure et syndicaliste comme le diable.

Je consultai des camarades, tous indécis, d'ailleurs, sur la valeur défensive de la compensation indemnitaire. Les uns la tenaient pour jeu de chandelle et me conseillaient de renoncer à la mienne dans l'intérêt de mes pièces futures. — Les directeurs, arguaient-ils, se tiennent, comme chenilles en août sur l'aubépine. Celui que tu as tapé du dédommagement réglementaire fait le signe maçonnique aux autres, et ta carrière est terminée sous le soleil, la lune et les étoiles. — Au contraire, professaient les autres, ils n'admirent que ceux qui les prennent aux bourses. — Et je flottais dans ce litige. — Faites-le casquer, me criait Sardou. — Prenez-garde, me conseillait le vénérable Camille Doucet. — Notre président a raison, m'écrivait Ludovic Halévy, soyez habile. — Je jouai la partie à pile ou face dans le cabinet de Peragallo, et ce fut mon pauvre Samuel qui écopa. Il s'en tira d'ailleurs avec sept cents francs, parce que La Niiil Bergamasque n'était qu'en vers (Ah! l'animal!), et nous restâmes les meilleurs amis du monde. Tu sais, Fernand, je suis prêt à te les rendre.

Lorsque le czar Nicolas se mit à poursuivre les écrivains libéraux des « Années Quarante » en Russie,

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à les exiler, emprisonner el reléguer en Sib«''rie, l'un deux le poêle ChameUof, obtint celle grAce de demeurer libreàlacoiulilion de ne pas imprimersesvers et « de ne i)as les lire à liaule voix, sauf à sa mère ». Mon manuscrit rentré el réintégré dans sa case, je me soumis, comme Ghamekof, à l'ukase clément (|ui me le resliluail de loule éternilé, el pendant les douces soirées d'été à la campagne, je lisais la \iiit Berfjamasque i\ ma femme.

Je l'ai encore. La voici :

« 11 avril 87.

Monsieur,

« Ce que je vais vous ennuyer ! mais ça ne fait rien, rintenlion étant bonne, vous m'excuserez.

« Avez-vous, ces temps derniers, entendu parler du Théâtre Libre qui a fait l'objet de quelques entrefilets? Voilà ce que c'est. Nous sommes une demidouzaine de comédiens amateurs — des employés, des marchands de vin même, il y a de tout — qui jouaillons la comédie dans des petites sociétés dramatiques. L'idée m'est venue, il y a deux mois, de choisir dans ces différentes sociétés les éléments les moins mauvais, d'essayer de donner un ensemble à tout cela et de mettre cette petite et modeste installation au service des jeunes.

« La première soirée a eu lieu le mercredi Somars, mais, par une jolie maladresse de ma part, on jouait

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le même soir Im Gamine oiix Bouffes. Donc, pas de presse. Cepentlanl il y avait là l-jniie Zola, Daiidel, Lapommeraye, Henri Foiuiuier, Denayrou/.c, Paul Alexis, Céanl. llenniciue et une trentaine de conrriérisles et tle reporters.

« On donnait ./(/c^wes Damour, lin'" par llenni<pie de la nouvelle de M. Zola ; Mademoiselle Pomme, œuvre posthume de Duranty, arrangée par M. Paul Alexis, et deux actes de jeunes, dont l'un : Cn Préfet, a été exécuté avec un entrain remarqual)!e. Etlel»>ndemain les journalistes cpii avaient assisté à la re\uvscntation ont bien voulu dire que c'était très intelliji^ent et très littéraire. M. de Lapommeraye nous a louanges, et M. Denayrou/.e m'a Iraili'' d'acteur consommé ! ! 1 L'exagération est évidente, mais j'appuie sur ces détails parce qu'en somme ce sont mes références près de vous.

K Eh bien, ce succès nous a mis en goût et voici le programme possible de la seconde soirée que nous voudrions donner avant la fin de la saison pour (juc l'hiver prochain la chose fût calée et installée. Le Capitaine Burle, un acte tiré par M. Céard de la nouvelle de M. Zola, et un acte de La Patrie en danger, de MM. de (ioncourt ; un acte dun jeune iionime très inconnu, qui bénéficiera de la curiosité .soulevée autour des noms célèbres, et... un acte d'Emile Hergerat, qui doit en avoir un en portefeuille, œuvre de jeunesse ou autre.

(( Nos soirées ont lieu sur invitations personnelle*, gratuitement bien entendu. Nous sommes donc chez nous. Pas de censure. C'est mal joué, mais avec ccmviction et suffisamment, puisque Jacques iJamour a été un succès énorme et que nous ne .sommes pas

parvenus à enterrer la pièce. La salle contient 35o à 'iOo places et la scène est aménagée très suffisamment .

(( Voilà donc l'objet de cette lettre. .J'ai été navré ces jours- ci en apprenant que Le Capitaine Fracasse était en projet à l'Odéon. Gela augmente les chances pour que vous m'envoyiez tout bonnement promener, mais ça ne fait rien, j'ai bon espoir. J'attache une importance énorme à cet acte qui soulèverait une curiosité et un intérêt réels chez les lettrés et dans la presse.

« Vous devez être très indulgent. Aussi, si je vous semble outrecuidant et indiscret, je crois que vous m'excuserez. Il faut bien se remuer un peu pour faire quelque chose et vous voudrez bien nous accorder cette circonstance atténuante que nous n'avons ici aucun autre intérêt qu'une préoccupation, très noble en somme, de passer nos loisirs d'employés le moins bêtement possible.

u Encore une fois pardon de cette importunité et veuillez recevoir l'assurance de mon plus entier dévouement.

« A. Antoine, « ^2, rue de Dunkerque. »

Je ne sais si je m'abuse, mais il me semble que cette lettre, vieille aujourd'hui d'un bon quart de siècle et que les lutins de mon âtre me replacent obstinément sous les yeux toutes les fois que je mets un peu d'ordre dans mes papiers, se revêt aujourd'hui d'un grand charme rétrospectif; aussi est-ce à ce titre que j'en livre le document à l'historiographie théâtrale. Mes lutins ainsi me laisseront tranquille.

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Cehii qui me récrivait au printemps de 1887 est peul-élre à notre époque la figure la plus originale de notre monde dramaLi(iue. Dans col Odéon, enlevé à la force des poignets, par escalade et la hache aux dents, où il règne moitié comme Milon dans (Irolone et moitié comme Denys dans Syracuse, il incarne le type énergique, et toujours vainqueur, du volontaire devenu si rare en nos sociétés de fatalistes. André Antoine est l'homme d'une idée, d'une seule, sans plus, mais dont rien ne l'a fait démordre. II a marché droit sur elle, son araignée au plafond, écartant ou enjambant les obstacles, pendu à l'étoile. Il voulait l'Odéon.

Avoir l'Odéon — ne pas l'avoir — dilemme ignoré d'Hamlet ! Il l'a eu. 11 en jouit. Broumm 1

A la vérité, rien de moins difficile sans être sorcier, que de deviner, à sa lettre, ce qu'il désirait de moi et que la pièce demandée n'était que le prétexte d'une manœuvre où l'auteur devait lui acquérir le journaliste. Je ne serais pas de Paris si je m'y étais mépris. Les écrivains dont les œuvres composaient son premier programme étaient d'une Kcole dont je ne relevais guère et, s'il le.^ aimait, il se trompait de porte en sonnant à la mienne. Or il les aimait entre tous. Son Sinai lliimboyait de Médaii. qui est en Seine-et-Oise. Il vint donc me voir sur l'invite que je lui en fis et au bout de cent mots je sus à qui j'avais affaire. Ce petit homme aux manières lourdes, à la tôle carrée de Breton, où deux yeux de visionnaire relevaient le dessin brutal de la bouche, était, à n'en pas douter, de ceux qui disent quelque chose et sont quelqu'un, ll^s'élait fait escorter d'un camarade, grand escogritîc sec et roux, qu'il me présenta

SOUS le nom de Mévisto, dont le rôle en celle visite était, je pense, de flanquer sori chef de fde. Les gens d'initiative et les jolies femmes aiment à être accompagnés d'un double, comme s'ils avaient peur d'être tournés.

Lorsque Antoine eut achevé son boniment, paraphrase de sa lettre : — Cher monsieur, lui dis-je, vous me voyez infiniment flatté de votre démarche et c'est surtout Galiban qui vous en remercie. Je le mets à votre service, car pour ce qui est de l'auteur dramatique qu'il cache et même refoule, outre qu'il brûle ses feux sur d'autres autels que les vôtres, il n'a pas en ses tiroirs les plus profonds la petite pièce dont vous avez besoin pour votre deuxième afiiche du Théâtre Libre. De mon état, je suis surtout poète; à ne vous rien celer, j'aune de la rime en chambre.

— Filons ! fît Mévisto, qui se dressa tout pâle et saisit son chef par le bras.

Mais il ne l'entraîna pas encore. Les regards d'Antoine dardaient à travers les murs, le temps, l'espace, fixes, il voyait l'Odéon !

— En avez-vous au moins une en vers ? me demanda-l-il d'une voix comme lointaine.

— Oui, en trois actes, prenez garde.

— Allons-y,

Pour imaginer le ton et le geste de cet : Allons-y, il faut se représenter Got passant le Rubicon, et ce n'est pas commode.

Antoine n'a jamais prisé la forme versifiée qui, à rOdéon, est maîtresse. Il s'y bute d'instinct et par éducation à la fois. Son intelligence littéraire, qui est très vive, s'obnubile devant le rythme et défaut

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aux consonaïu-os. Il croil à un J(mi de mandarin en goguette ou tout eoninie, et il faut hii'ii reconnaître que, vue sous cet angle. La \iiit JJerf/(/ni<ist/ii(' ne pouvait lui sonner que les grelots d'un clia|)eau chinois enragé et secoué par la lenipète. Car ce lui La Xuil Bcrgamasque que je lui rerais, qu'il prit, monta, joua lui-môme — et qui décida de sa fortune. Ilabenl sua fiitd libelli.

On a conté maintes fois, et il les a contées luimême, les péripéties scarroniques et ragotinesques «pii préludèrent à cette deuxième soirée du ?*o mai 1887, comment nous nous retrouvions à neuf heures du soir dans des sous-sols de brasserie, des loges vides de concierge, ou des magasins de couturière, pour répéter Lrt Xuil Bergamasqiie, et remhallement de ces comédiens de rencontre pour leur directeur, leur auteur et l'ouvrage. Antoine les électrisait par son don d'organisation et de commandement. Ils en oubliaient le dîner, ou plutôt de n'avoir pas dîné, quelques-uns pour raison majeure, et tombaient éreintés entre les répliques sur les marches d'escalier, nos seuls sièges. A minuit, je prenais prétexte de mou propre aUamement pour les réunir autour d'une choucroute arrosée de bière qui était le seul salaire de leur laideur désintéressé. Ils étaient si heureux de créer des rôles, de dire des vers qui n'avaient été dits par personne, et ils les disnient si vertueusement mal, (jue les larmes m'en i)erlaienl aux cils. — Etes-vous content.' me demandait Antoine. — Si je l'étais 1 Comme Shakespeare lui-même.

El le lendemain je trouvais dans ma boite l'indication du nouveau local de la répétition errante, une boutique vacante, une cave obligeamment prêtée, un

hangar dans un chantier de bois, une remise de voilurier en failhte, car il n'\ avait' pas un sou à dépenser à hi location d'un plaleau, et le propriétaire de la grange où devait avoir lieu la première — d'ailleurs unique — n'avait consenti à la louer que pour un jour, celui même de cette « unique x.

Quant aux costumes italiens du quinzième, il était stipulé par Antoine que chaque interprète devait se composer le sien lui-même, de soniîl et de ses aiguilles, queTexactitude historique y était obligatoire sous peine d'amende honoraire, et que la direction ne chargeait ses actionnaires que des accessoires, le décor étant, d'accord avec l'auteur, d'un cai'actère nettement idéaliste et par conséquent indéterminé.

11 y a des gens qui admirent le passage du Pont d'Arcole ! Pendant trois semaines, André Antoine le passa tous les jours, vous dis-je, avec un" peu de Bérézina, pour suivre l'image, et quand le rideau se leva sur La Nuit Bergamasque,]e croyais en lui. Les dieux nous avaient envoyé l'homme de l'Odéon sur la terre.

Ce que fut celte première, au fond du passage de l'Elysée des Beaux-Arts, les journaux de l'époque peuvent en témoigner et je n'ai pas à le dire. Mes chroniques de Caliban au Figaro battaient alors le plein de leur réussite et Antoine s'était montré bon stratège en escomptant l'effet de leur signature sur le public parisien. Toute la presse grande et petite, critiques, gens de théâtre, boulevardiers et artistes des quatre-z-arts, se trouvèrent, en riant, à leur poste, et nous firent un « mardi » de la Comédie-Françaisa. J'ai trouvé dans les Mémoires de Got le souvenir de la soirée à laquelle il assista — je le vois encore —

116 SOUVEMUS I) UN ENFANT DR l'AUlS

entre Reyer ol Puvi!5 de Ghavannes, cl (\uv |)résida. scoplre en main, le ministre de l'inslruclion Publicjue, Edouard Lockroy, « pour \'ict()r Hugo empêché », me disait-il avec la politesse des Cours. Je la lui rendis de la manière qu'il aime, car il est homme d'infiniment d'esprit et n'a pas la Hépubli(|ue bégueule et puritaine. A la sortie, lorsque les spectateurs vidaient la salle, je retins Lockroy dans sa loge.

— Sortons les derniers, fis-je, je vous dirai pourcpioi.

— El quand nous fûmes seuls dans le couloir, je l'arrêtai devant un petit éorileau de service où on lisait, de l'écriture sacrée du propriétaire : d Le dernier est prié d'éteindre le gaz. » — Passez donc devant, dit le ministre, et il tourna la clé du compteur.

Le lendemain Antoine était célèbre, — pour une pièce eu vers, eût dit Banville, en vers, cher ami, en vers ! Et pourtant il ne les aime pas davantage, même à l'Odéon, qu'à cette époque.

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