PREFACE DE « LA >'UIT BERGAMASOUE
deux merveilles de vers comique, et les garda, comme il fait de tout ce qui est originaï ou parfait en littérature dramatique.
Après Théophile Gautier, et à sa suite, notre cher maître Théodore de Banville tenta de ramasser la batte, et certainement il la tiendrait en main, s'il ne fallait pas quinze ans, en France, pour qu'une comédie en vers d'un acte se manifeste à la scène.
On n'apprend pas à fabriquer le vers comique. On sait le faire en naissant, et c'est ici que la nature a toute la besogne. Car, de tous les dons rares, celui du vers comique est le plus rare, sinon le plus précieux. Enfermer le rire dans un grelot d'argent? il y faut un orfèvre doublé d'un magicien.
Cet amusant Regnard, dont les conceptions n'ont souvent pas le sens commun, et qui ne se pique pas de philosophie bien profonde, me paraît être le type du versificateur comique. Les vers hilares tintent autour de lui comme les clochettes d'un chapeau chinois. Molière, jeune, et jusqu'à L'isco/e des Femmes inclusivement, eut ce don, que nourrit seule la jeunesse, ou, à son défaut, la bonne humeur, cette santé de l'âme. Il sema les vers comiques à pleine main tant que sa main fut libre. Plus tard lorsqu'il tourna à la mélancolie, son vers se dépolit aux facettes ; le pur cristal en est touché; son rayonnement louche vers la prose, cette prud'hommie.
Et de fait, si l'on sommait la critique sérieuse de nommer douze poètes depuis Mathurin Rég-nier qui aient su faire rire le vers, ils seraient dans leurs petits cothurnes. Il y a Scarron d'abord. Puis Corneille dans Le Meilleur. Racinesurtout, dans Les Plaideurs le chef-d'œuvre du g-enre. Ensuite La Fontaine,
128 SOUVENIRS d'un KNFANT HE PARIS
Regnard, Boursaull, \ollaire si l'on y lient, — enfin Victor Hiii^o. Alfred de Mus^set, Théophile (îautier, Vacqiierie, liaiiville, et c'est tout. Les autres ont eu — ou ont riiexamètre grave.
Le Parnasse de Lcmerre a fourni des poètes macabres et indo-chinois, mais point de comique. J'en excepte Ernest d'Hervilly, si curieusement doué, mais bien subtil, et qui, dans tous les cas, n'a pas trouvé l'occasion de donner toute sa mesure. El voici La Xiiil Bergamasque.
ENGUERRANDE
Le 29 septembre i883, le jeune « roides Espagnes », comme on chantait clans les lieds romantiques, Alphonse le douzième, venant d'Allemagne à Paris pourvoir sa mère, la reine douairière Isabelle, fut, à son arrivée en gare, violemment l'econduit et, disons tout, Histoire, vertement engueulé par la population parigote. J'en puis témoigner, j'y étais, par aventure du reste, Je m'étais réfugié à la terrasse d'un café, rive propice à la contemplation des flots irrités de la mer populaire, et je vis passer dans sa calèche protocolaire encadrée des cuirassiers nitescents de papa Grévy, un jeune homme de vingtcinq à vingt-six ans, impassible au vent des huées, miis très pâle aussi, qui vraiment n'avait à saluer
130 SOUVENIRS 1) UN liNFAM MK PARIS
personne. Ce <|ii"(Hi lui cri.-iil ;i droilc et à candie, pour sa hicnvonuc. ci-lail des anirnilôs dans le goùl de rolles-ci : " .Mort an uhlan !... Oh ! c'Ie UHc d'Alphonse !... A Itaslc nir>ni(' à Marl'ori ! » .l'en entendis d'anlres encore, inlraduisii)les en espaj^^nol, surtout en vers de eanlales. C'était l'Iiérilier de Charles- Ouint.
Ce que Paris lui reprochait, non sans cpielque logique peut-être, c'était de s'èlre laissé nommer par W'ilhelm II colonel du rég-iment de Schleswig-Holslein et de venir exhiber son uniforme hismarckien tout battant neuf dans la ville bombardée par W'ilhelm r% aïeul du précédent susnommé. Le jeune prince était mal conseillé, cela faisait pas l'ombre d'un doute, et l'excellent Canovas ^del Gastillo, son Mentor, eût été plus sage de l'inviler diplom.iliquemenl à rentrer tout droit de Berlin ;"i Miidiid sans passer par nos petits théâtres.
J'ai su depuis, parun vieil ami, relue au \ al d'Andorre, el qui y fait de l'élevage, (pie l'éclat de rire de don Carlos au sujet de cette galTe du cousin régnant avait empli toule la Navarre.
Par une règle divine qui place hjujours les poètes au bon endroit, soit dans le coin philosophique des événemeni s, j'étais assis de telle sorte, à ma terrasse, que le regard du gafleur royal croisa le mien el que j'y lus, comme vous lisez ces lignes, une pensée dit^nc de la cellule de Charles-Quint lui-même au monastère de Saint-Just : « On ne .sait pas à quel point il peut être embêtant d'être roi sur la terre! »
Ce ne fut qu'un éclair, mais quel éclair 1 Le Sinaï n'»;n projetait point déplus illuminants sur les tables de bronze mosaïques.
GENt:SE DU POEME 131
Car celait un charmant jeune homme, pas méchant, ni bète pour un sou, le plus libéral de son royaume, peut-être, cet Alphonse XII, et qui aurait bien donné un million de la poche de ses sujets pour être l'un d'eux. Mais il en va ainsi de nos destinées en conflit constant avec nos tempéraments, et la vie, dit Schopenhauer, est un éternel dévoiement au propre et au figuré. La monarchie héréditaire relève d'un principe qui est assurément le plus antiscientifîque de tous les dogmes, puisqu'il se base sur l'atavisme de la faculté directrice et en suppose la trans- .mission régulière de père à fils par voie du sang dans une seule et même famille. Tout César crée lignée de Césars, hors forlignement, disent, sans le croire, d'ailleurs, les royalistes, et, pour l'accréditer, ils mettent Dieu dans le paradoxe.
Que la théorie en vaille une autre, même celle du gouvernement de tous par tous, ni la nature, ni l'histoire n'en ont encore décidé, et notre misère terrestre est toujours la même; — mais ce n'est qu'une théorie et ses zélateurs eux-mêmes accordent qu'elle n'est que cela du fait de ces croisements politiques par lesquels ils mêlent diplomatiquement les races y -des derniers porte-houlettes, pour en garder la graine et le gruau.
Rien n'est plus drôle à lire dans les annales des peuples monarchistes que le récit de leurs perplexités pendant la gésine d'une reine en mal de Dauphin. Ils ont peur de manquer de tyrans-nés, bien authentiques et signés de la Providence. La mise au monde du roi de Rome qui promettait encore aux grand'mères françaises le massacre national de deux ou trois millions de leiu's petits-fils et leur suspendait
1S2 SOUVKNIRS M IN KM A. NT DK l'AHIS
une lolle espérance à l'angoisse de l;i |»iu-lurilion deux fois césarienne, est la scène hisloritiue à faire de celte traj^i-comédic où la raison perd ses droits el arbore la marmotte de la folie. Mais, hélas, qu'elle devient désopilanto si on la rapproche de celte déclaration du Mémorial de Sainle-Hélène oi\ .Napoléon fait assavoir à la postérité qu'il avait complètement raté sa vie el qu'il était fait pour mander des chàiaignes, en paissant les chèvres, dans son île odorante de Corse.
Le regard d'Alphonse XII m'avait dit tout cela d'un clin d'œil. « Oui, Sire, lui répondait le mien, quel sale métier que le vôtre, et quelle position sociale, ou, pour une distraction iléquilibrisle européen, on est en hutte à la litanie de gueuh; poissarde de cette chienlit dont Vadé nous a laissé le lexique hallo-cenlral. Comme vous seriez mieux à prendre avec moi un bock de trente centimes sur la terrasse de mon estaminet, et pourquoi faut-il ([ue ce soit vous, et non tout autre, que la reine Isabelle ait déposé, le î>8 novembre 1857, sur les marches du trône oscillant des Espagnes?
Et sur le coin de la dite table de terrasse je notai, selon mon habitude la sensation immédiate reçue de 'événement. Voici cette notation.
« Oh non, et pas mémo de lîéolio !... Ouel métier, bonté divine 1
« Mais, cest-à-dire qu'on se demande ce que certaines familles, élues de la fatalité, ont fait aux royalistes, légitimistes, restauralionistes el autres gens cruels, pour mériter d'être ainsi empalées, à petit pal, sur le paratonnerre du troue et de l'autel, .admirons à jamais feu Chambord, singe inouï de malice.
qui seul sut échapper au supplice et déjoua les pièges horrilDles des quinquistes méchants. Mais ce pauvre Alphonse numéro douze!...
« Je comprends qu'un épicier subisse en rechignant, mais enfin subisse la loi qui veut que le café soit dosé de Bourbon autant que de Martinique. Le café sans Bourbon, quel café serait-ce ? En est-il donc de même d'un peuple civilisé et ne pouvez-vous point vous représenter l'Espagne toute en moka, par exemple, et sans mélange? Moi, oui. Vous, non. Delà tous les malheurs du jeune Alphonse. Car dire et avancer que ce jeune homme est à la noce, c'est proprement prendre une blague à tabac pour une lanterne.
« Malheureux jeune homme, à peine sorti de sa jeunehommière, et déjà pareil aux princes les plus pitoyables de la Tragédie. Il est Bourbon, il faut qu'on le mélange. Qu'est-ce qui vous dit qu'il veuille être mélangé? Hélas ! rien. Dans ses rêves d'écolier heureux, il désirait peut-être, et probablement, être homme libre, gagner sa vie avec honneur par son travail et se faire un nom dans la haute industrie. Peut-être a-t-on de lui des aquarelles, luisantes de promesses. Est-ce qu'on sait? Il donnait sans doute des espérances sur le piano. Sort amer, qui d'un bon serrurier fait un Louis Seize, sorte de roi sans tête,
« La pitié m'empoigne. Si j'étais Roy!... » Broumm ! Pas de mauvaise charge. L'hypothèse est abominable. Il y a même une sérénade qui chante : « Ah ! si j'étais le Roy d'Espagne 1 » C'est purement de l'insolence. Tais-toi, autre guitare.
« Ce que c'est que d'être Roy d'Espagne? Je passe
134 SOL'VKMBS I) L'N ENFANT DK I'\I<1S
sur les années d'apprentissage. On sait de (jiicllos douceurs elles sont pleines. Une parlie s'écoule dans l'exil et l'autre dans les révolutions. Vous êtes tranquillement en train de léler voire nourrice, lorscjue loul à coup les vitres de la nursery volent en éclats. On vous roule dans une couverture de laine et l'on vous emporte, par la nuit noire, à travers des sierras beaucoup plus nevadas que la cantatrice fin même nom.
« \"ous vous réveillez dans une ville inconnue, parmi <les gens f(ui harattouineni un langag'e composé de sonorités étrangères, el là vous recevez l'aumône. Un jour, un monsieur grave el cravaté de blanc se présente de la pari de li'ente-sept compatriotes el, de but en blanc, se mel à vous enseigner l'art d'accommoder les restes des vieux principes et celui d'élever des lapins qui fuient comme des lièvres et qu'il qualifie de fidèles sujets !
« Enfin, un beau malin, on vient vous chercher, j Le bruit s'étant répandu que vous montiez assez ' proprement à cheval, on vous juge niTirpour l'entrée triomphale dans votre» bonne ville. On s'y égorge \ depuis quinze jours, entn; fidèles lapins desprincipe< nouveaux. Mais ça ne fait rien, du moins le vieuN monsieur l'affirme. Votre premier soin est de fair<' remettre les vitres de la nursery, brisées il y i vingt-cinq ans. Huit jours après, elles jonchent le plancher de leur jtoudre micaleuse. A cheval, mon gareon, el au pays d'escampalivos, par delà hmonts. .Vh ! si j'étais le Hoy d'Hspagne ! El ea ne fail que commencer.
« Vous arrivez dans un pays prospère el tiancfuiJI' comme Baptiste, précisément parce qu il n'a pas <l.
vo'i, et vous en admirez les instilulions. En outre vous y retrouvez madame votre mère, bien portante, et ravie de l'hospitalité dont elle jouit. Le bonheur est là. Tiens, parbleu ! Sans compter un tas de jolies filles, faciles comme tout, et accoutumées aux rois par lusage des réussites. Drelin, drelin. C'est un télégramme. Le vieux monsieur vous mande en toute hâte pour le fameux mélange. L'Espagne n'a plus de Bourbon, et elle en veut. L'eau bout.
« Vous sautez dans le train de sept heures cinquante et vingt-quatre heures après vous exercez votre désolant métier, votre fonction navrante, votre art de paître les lièvres en fuite. Autre révolution. Les vilres pèlent. Il faut fuir encore. Non pas. Un roi voisin vous fait dire que si vous consentez à insulter le pays où se goberge madame votre mère, il se charge de vous maintenir dans votre sinécure. Le sang ne vous fait qu'un tour. Pourquoi insulter ce pays bienveillant et hospitalier, où tous les siens ont été chaleureusement reçus et vivent libres et contents ? Le vieux monsieur surgit, un doigt sur la bouche, et il vous emmène. Vous voilà chez le roi voisin, vieillard chrétien, bardé de fer. Buvons, dit le vieillard, à la ruine du peuple qui héberge votre mère et tous les vôtres. Et vous y buvez. Ah! si j'étais le roi d'Espagne !.., Et le vieillard vous incorpore dans ses régiments, et vous endossez l'uniforme de vassalité et d'ingratitude. Quel métier 1 quel affreux métier ! 0 jeune sire, que je vous plains ! Tout cela serait-il arrivé, si vous étiez simple professeur d'espagnol à Genève, quai du Mont-Blanc?
|< Il s'agit maintenant de venir embrasser maman. Le voilà, le hic. Avec l'inconscience du jeune âge.
VOUS déballez ^are Sainl-Lazare, el là vous ôles en«i^ueulé par soixante mille hommes, en un seul cri, expression du même senlimenl. C'est le mélier qui veut ça évidemment, mais aussi quel mélier 1 II n'en est pas de plus infAine. »
Je n'ai pas beaucoup, en vieillissant, changé d'i<lée sur le négoce du droit divin. 11 se périme de plus en plus dans l'Europe moderne et il rentre dans la catégorie des nécessités dont le besoin ne se fait pas sentir. C'est un « cessé de plaire » qui touche à son : « On rend l'argent ». Sans se targuer du don de vaticination el par simple calcul de probabilités, on peut prédire que, déjà fortement déverni de sa légende théocratique, le pasteur de peuples aura disparu de l'Hllal civilisé avant la fin du siècle et que Ion aura des sceptres au rabais dans les ventes publiques. On voit de toutes parts que leurs ayants droit de tout Age y renoncent dès qu'ils savent en quoi le vieux jeu du bAtou consiste. Quelques-uns les portent chez ma tante pour avoir de quoi faire danser ses nièces, ainsi qu'il appert de certains romans vécus tels que Les Rois en exil, pour ne citer que le meilleur. f)'autres signes des temps illuminent encore, et comme des éclairs de chaleur, le dernier nuage où l'Odin germani(|ue malaxe le salpêtre féodal de ses foudres. Je le sentis si vivement le 29 septembre i883 que, la foule écoulée et mon bock soldé, je rentrai chez moi pour le dire, soyons franc, pour le chanter.
Depuis l'expulsion du couple ancesiral du jardin édénique, dont l'emplacement même est perdu pour la géographie, il ne reste pas beaucoup de joies dignes du nom aux tireurs d'épreuves de l'image de
GEM:SE du POEME 137
Dieu. Celle même de tirer de ces épreuves est assez controversable, si l'on s'en rapporte aux aèdes erotiques qui la couvrent d'autant d'imprécations que d'éloges lyriques. Mais il y a unip allégresse sûre et qu'on peut se payer à pen de frais puisqu'il n'y faut qu'une rame ou deux de papier, ui\e bouteille d'encre de petite vertu et un calame, etpu\s voici la recette. Vous appelez votre bonne et vouV lui tenez environ ce langage : « Marie, à partir d^ tout à l'heure, je n'y suis, pendant un mois, deux ûioi.s, trois peutêtre, pour âme qui vive sur la terre, cette âme fijtelle chevillée au corps d'un créancier, que dis-je, d'un ange qui m'apporterait le gros lot d'un million dont la menace est ce que je crains le plus en ce moment. Comprenez-moi bien, ma servante, je m'abstrais des contingences. Tout en y demeurant, je quitte la planète. Je n'y vivrai plus qu'en rêve, et cela, non seulement du lever du soleil à celui de la lune, mais encore et souventes fois, du lever de la lune à l'aube rose. Quelque bruit que vous entendiez dans ma chambre, fût-ce celui de la lyre éolienne, des cris inarticulés, des soupirs, des jurons même, ne montez pas, n'entrez pas, car vous recevriez à la tète plus d'in-folios que le glorieux saint Etienne, de lapidaire mémoire, n'écopa de cailloux pendant son martyre. De temps en temps, à des heures indécises, je vous aviserai par un coup de talon sonore sur le parquet, que j'éprouve l'un ou l'autre des trois besoins vitaux de manger, de boire ou de fumer une pipe, et vous me glisserez sous la porte de quoi les satisfaire. Adieu, Marie, portez-vous bien et priez pour moi à la messe, quoique ce soit tout à fait inutile puisque je vais en paradis. »
138 SorVKMHS D 1;N KMANT 1)K l'Ail is
El si lu brave lille iiKjuièle de l'élul de j^iàcc duul vous rayonnez vous demande ce que vous allez, faire.
— Je vais travailler pour moi-môme, ù ma fidèle familière, c'esl-à-dirc sans souci d'èlre lu ou non lu, inédit ou édité, payé ou impayé de ma copie, loué ou dénit^ré, el délicieusement semblable au poii'ieisauvaji^e des solitudes et des friches, semant dans l'herbe haute les fruits de sa maturité inutile. Nous représentez-vous, Marie, celle bénédiction, connue seulement des moines en cellule et des nobles bêles dans les bois, de se laisser être ce qu'on est, tel qu'on est. pour l'honneur de l'être, de parler ce qu'on pense, de penser ce qu'on parle et de ji^ueuler à sa manière la chanson qu'on a dans la gorge ? Hélas non, vous ne vous la figurez pas, el, bonne cuisinière que vous êtes, vous ne fricolez que pour le salaire. Eh bien, il y a un labeur qui est le labeur enchanté, le seul qui vaille la peine de la vie el n'en apijelle aucune rédemption, c'est le labeur gratuit el perdu, sans gain ni gloire el face aux dieux.
Lorsque le poème fut fini, Alphonse XII était depuis longtemps retourné à sa fatalité royale el il égrenait vainement sur les Espagnes des libertés^ d'un rosaire progressiste qui n'avail plus de dévots. Après s'être déguisé en uhlan, il se costumait en toréador patriotique et restait monarcpu' comme devant sans pouvoir remonter ni descendre le cours des Ages. Je ne sais si M. de Morphy, son secrétaire intime et qui avail connu Théophile Oautier, lui lit lire Enijuerrnnde quand, à mon grand regret, le poème parut en librairie, mais ce jeune roi malgré lui avail droit au premier exemplaire, car il me l'avait insj>iré d'un regard.
J'ai gardé plusieurs aunées, volontairement celle fois, Enguerrande sous scel et cachets de cire dans un coflVe secret dont le mot était : poal mortem, et je me suis souvent reproché la pusillanimité littéraire qui m'a empêché d'en brûler le manuscrit. II faut être Virgile pour juger de l'intérêt de pareils sacrifices et je n'étais fichtre pas Mrgile, ni d'une façon ni de l'autre, je rougis de le reconnaître. Et puis trois mois, les plus heureux que j'aie vécu, étaient enclos dans celte boîte à ressorts, sous les fleurs fanées d'un doux commerce avec la Muse. I* Ce fut Théodore de Banville qui, de son autorité
m- paternelle, toujours humblement obéie, m'induisit à m violer le post mortem de la cassette. Il me contestait •î le droit à l'inédisme et semblait le tenir à lâcheté professionnelle. Je succombai au doute que celle opinion du plus brave des maîtres soulevait dans ma conscience, et j'allai, rue de l'Éperon, lui soumettre entre quatre-z-yeux l'ouvrage posthume. Pendant la lecture, il n'émit pas un son'et calcina un nombre infini de cigarettes. Il y avait sous la table, dans une^ corbeille, une portée de petits chiens qu'il se baissait pour caresser machinalement en ramassant sa .calotte. Ce qu'il pensait du travail de joie, je ne le sus que par la préface magnifique qu'il écrivit ensuite pour l'édition, mais son opinion ne se manifesta ce jour-là que par l'ordre qu'il m'intima en me reconduisant. « Mon cher ami, il faut aller tout de suite, et même de ce pas, lire ça à Sarah Bernhardt. »
« Voici un poème dramatique d'un éclat éblouissant, compliqué et mystérieux, dont le succès est assuré d'avance, parce qu'il répond, non pas à un besoin, mais, ce qui est bien plus, à une aspiralion ardente, à un désir effréné. — Oui, empêtrés dans les niaiseries d'iin IhéAlre incolore et d'une littérature vulgaire et mercantile, nojis voulons à grands cris une œuvre où se trouve réuni tout ce dont nous avons soif, l'héroïsme, l'idéal, l'outrance (pour nous faire oublier tant de platitudes !j el cette étrangeté troublante sans laquelle comme le dit si bien Edgar Poe, la beauté rajeunie et transfigurée ne saurait nous plaire, et celte modernité <pie réclame impérieusement le siècle de Balzac.
« Eh bien, cette œuvre si douloureusement réclamée, la voici, étrange, originale, nouvelle, puissamment créée, jaillie comme l'éclair, écrite en vers larges, ingénieux, curieux, élincelants des ors, des pierreries et des inépuisables richesses de la Rime, el en môme
temps exprimant nos doutes,' nos ang'oisses, notre inextinguible appétit de lumière et de joie, et l'hymne à la Beauté qui, vainement étouffée et comprimée, s'échappe irrésistiblement de nos âmes. »
Qui donc parlait de ce style grandiloquent, à la large ondulation rythmique analogue à celle de la mer montante, aux phrases comparables à ses longues vagues balancées par le vent du large? Un romantique assurément, et impossible de s'y méprendre. Il disait encore, car je la sais par cœur, cette préface inoubliable :
« Quelles douloureuses etadorables scènesd'amour dans ces forêts où ils s'enfuient ensemble, aux bords de ces flots grondants et sous ces noires ombres, et à travers les frissonnants paysages où les suivent des malédictions qu'ils entendent sans vouloir les comprendre. Ces scènes, coupées par des refrains insultants, par des hymnes désolés, par les plaintes des exilés, par les chansons de ceux qui s'en vont à la mort, ces scènes ardentes, extasiées, lyriques et symétriques parfois, où le mot, avec sa force virtuelle et tous ses artifices, se mêle, se tresse et se retourne en cent façons pour exprimer l'inexprimable, où la magicienne Rime se fait couleur, musique, lumière, caresse, pour éveiller les plus amères, les plus profondes, les plus délicieuses sensations, je n'en sais pas dans aucun théâtre qui soient plus complètes et plus belles.
« C'est pourquoi cette œuvre enchantera les délicats, les penseurs, les chercheurs, les femmes dont l'instinct ne peut être perverti, et tous les artistes.
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les bons ouvriers, lous les «>lres (|U0 ravit iiik^ idée ouvrant ses ailes, tous ceux à (jui [ilaît un travail fait (le main d'ouvrier, enfin toute cette glorieuse élite, plus nombreuse qu'on ne se l'imagine, qui, où qu'elle soit répantlue et dispersée. em[)orle en elle l'âme divine de Pans. » — Théodore de Banville, préface d 'Engiierrande.
Ouand on reçoit, vivant, sur l'occiput, et dune telle main de gloire, la charretée de toutes les Heurs de la léte-Dieu littéraire, il ne reste plus qu'à se retirer à la campagne et à y briguer l'écharpe rurale de maire de son village, car on est perdu j»our la capitale. La préface d'Enguerrancle faillit m'abattre net et du coup. On m'évitait sur les boulevards et je, n'osais plus traverser le passage du l'inde, ou de Choiseul, de peur d'être reconduit, comme mon Alphonse XII lui-même, par les camarades de lyre du polinoir de Lemerre. l'rançois Mojqiée, le plus bienveillant d'entre eux, resta quinze ans, il me la avoué lui-mOme, sans lire le poème, ni même en couper les pages. — Je ne pouvais m'y décider, me disait-il, par affection pour vous, autant que par respect pour Banville dn reste. Un jour, dans les bureaux du Temps, mon confrère en chronique, Henri Fouquiei-, à «pii l'éditeur avait fait l'hommage d'un exemplaire de l'ouvrage, me jeta, sous ses binettes, un regard si explicite que je ne pus me tenir de tout lui avouer. — Oui, fis-je, on fait courir le bruit que Théodore de Banville est incorruptible comme Robespierre. C'est une erreur. Propagez-la, Kouquier, mais n'y croyez pas. Le poète des Odes i'unnmhult'stjnes n'a de riche que la rime. Je l'ai eu
pour une somme assez minime du reste et que je n'oserais vous offrir. Il y en a pour plus que l'argent, c'est vrai, dans sa préface, mais les poètes ne savent pas compter, voilà pourquoi ils restent toujours pauvres, « qu^nd même », comme dit Sarah Bernhardt.
J'étais donc allé, sur l'ordre formel du maître, lire Enguerrande à l'illustre comédienne (c'était d'ailleurs bien avant la publication et, par conséquent, la préface apologétique), et la lui présenter dans le simple appareil d'un posthume qu'on vient d'arracher au sommeil. Elle l'écouta avec une attention béante et comme écarquillée, où sa sympathie pour mes essais luttait visiblement contre l'envie de crier : Ala garde ! Elle habitait alors rue Fortunycet hôtel de Baudroubouldour, ouaté de lapis, de fourrures et de ces peaux d'ours symboliques que Ton vend Irop souvent, au théâtre, avant que la bêle soit par terre. Elle glissait et serpentait au milieu de ces pelleteries comme une couleuvre dans les las de feuilles mortes, et cherchait ainsi à échapper à l'averse diluvienne des rimes. J'eus la sensation, à plusieurs reprises, qu'elle y avait réussi et que j'étais seul dans son atelier, avec le roi de Prusse, à jouer pour lui de la carapace de tortue orphique.
Il va sans dire qu'elle me reçut la pièce sur place, demblée, avec transport, pour me la jouer tout de suite et toujours, dans le monde entier, y compris Paris et ses banlieues, l'hiver, l'été, en soirée, en matinée, en médianoche, jusqu'à ce que le public lui-même criât grâce et merci, ce qui d'ailleurs, n'était pas possible. Sarah ne les reçoit pas autrement et elle les reçoit toutes. On ne connaît pas d'exemple d'un ouvrage dramatique refusé par elle,
144 souvENins 1) UN r:NrvNT ni: i>.\nis
ne rùl-il qu'à Ic'-lal larvaire de plan, et, eomtuo louL lui est papier timbré pour en sii^ner bulletin, enju^ag-ement ferme et traité, elle vit sur le pied de cent mille francs de délie forfaitaire avec la corporation des syndiqués dramati(|ues. C'est d'une bonté admirable, songez-y, que de ne pas se reconnaître le droit de priver les poètes d'une illusion, et, pour ma part je lui garde une gratitude sans bornes des cinq réceptions d'ouvrages, écrits pour elle, et (|ue les dieux seuls l'ont empêchée de produire sous le lustre de ses théâtres. Les dieux, les dieux ; il n'y a (jue les dieux et tout le reste est aventure.
J'en eus bientôt une preuve nouvelle. J'avais reçu à titre de service de presse un fort beau livre intitulé : Aux Étals-Unis du Brésil, dont l'auteur. M. de Santa Anna Néry, Brésilien lui-même fervent et pralicjuant, n'avait rien du rastaquouère de l'opérette, et était un fin Parisien de la décadence. Il vint me remercier de l'article que j'avais consacré à son ouvrage, et m'otl'rit même, « si ça m'amusait d'émigrer » de m'obtenir le plus aisément du monde, dans l'Amazone, vingtcinq hectares de foret vierge abondants en ficus elaslica, ou arbres à caoutchouc, d'où il résullerait des rentes. — Le Brésil les donne à l'œil, me dit-il, et n'y mettra qu'une condition. — Laquelle ? — ('elle d'enclore la concession, sinon de murs, au moins de palissades, à vos frais, bien entendu — Il en avait de bonnes, le Brésil ! — Me faites-vous l'avance du prix des clous des palissades ? lui disais-je. Et comme c'était beaucoup de ferronnerie pour vingt-cin(| hectares, j'avais délaissé la forêt vierge.
Mais M. de Santa Anna Néry ne se tint pas pour battu et s'ingéniait à vouloir m'étre utile ou agréable,
UNE PBEFACE FAMEUSE 145
non seulement par gratitude po.ur mon article, mais pour une raison que je ne sais comment dire. Je prie le lecteur de m'en pardonner le ridicule. Il tenait, de sa race portugaise, la coquetterie du petit pied et lui attribuait le signe de sélection intellectuelle. Il avait observé que, par phénomène de nature, Je pouvais appuyer sa théorie d'une preuve d'exception qui va jusqu'à me rendre la marche assez pénible pour m'en limiter l'exercice. En un mot, je ne trouve mesure de bas de chausses qu'à la pointure, plus qu'andalouse, des enfants de douze à treize ans, et cette dilTormité m'avait acquis un zélateur. Maxima in minimis, ce fut ma podométrie qui décida de la publication à'Enguerrande.
M. de Santa Anna Xéry connaissait un brave homme venu expressément de Lyon à Paris pour faire de l'édition d'art, et qui cherchait de toutes parts un fort morceau d'écriture propre à lancer son entreprise. Je ne sais ce qu'il s'en alla lui dire de mon poème dont il n'avait vu que le titre sur le manuscrit au coin de ma table, mais quelques jours après l'excellent Frinzine(c'étaitle nom de l'éditeur , vint me demander de lui vendre Engiierrance en me traitant de : cher maître. Fort interloqué d'une telle requête et plus encore du titre, au moins prématuré, dont il la rehaussait, je ne pus d'abord que lui balbutier: — Mais, monsieur, ce sont des vers, triste marchandise. — Il m'apprit qu'il les adorait et que les éloges qu'il avait entendu Santa Anna Néry faire des miens l'avaient impérieusement décidé à la démarche. J'avais tout vu, comme on dit, dans ma vie, mais un éditeur aimant les vers, je dis : les aimant jusqu'à vouloir en publier, et cela du vivant même
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(le IcMir poète, c'élail un miracle iiiconrui, iiii»' apparilion, du pur suriialiin'l. Il me (il peur. — Ksl-ce à l'œil? m'écriai-je. — Au conlrairc, lui sa bouleversante réponse. A demi terrifié par l'aventure liolTmane^que, et seul avec un homme résolu (pu' paraissait nepas devoir rccul(^r devant le crime éditorial d'acheter des vers à un poète et de les lui payer, je m'étais mis à courir on rond autour diMua table el je me rapprochais de la sonnette d'alarme. — Je vous l'atif^uerai. me criait-il. Cédez el laites votre prix. — Cet animal de Bn'silien se vengeait de mon i-cfus de la foiét de caoutchouc aux vin^t-cin(j hectares de palissades.
Le bon l-'rin/.ine emporiasoussonl>rasle manusciil encore tout illustié du papier de récepli(ui de Sarah, el il en fit un quarto prodigieux, di«i;-nc des plus beaux livi-es du seizième siècle, sur des papiei-s immarcescibles. 11 y eut, en sus des hollandes, des chines, des japons impériaux, des vélins et des parchemins, \in exemplaire sur « peau de bourgeois >• qui court le monde et qui. si on le retrouve, sera le monument de la librairie lyritjue au dix-neuvième. Auguste Rodin dessina deux hors-texte pour l'ouviage. Ilemù Leforl grava im portrait de ma léte stupéfaite. Santa Anna Néry voulait (pi'ou le rempla- (•iU par un topo, coupe et élévation de mes plantes idiosyncrasi(iueK, (( clefs du poème », disait-il. Haoul Pugno et Kmmanuel Chalu-ier bémolisèrenl et chérubinisèrenl les airs abrupis sur les(juels je leur chantais les chansons qui l'agrémentent, el Théodore de Banville écrivit la préface.
Fameuse el terrible préface, vous dis-je. (pii me brouilla mortellement, ou peu s'en faut, avec bien
des camarades du Parnasse, les direcleurs de journaux sérieux et la majeure partie de la critique militante. Le seul qui me fut indulgent fut Victor Hugo qui, après s'être fait lire Enguerrande par Mme Drouet, m'envoya le lendemain son Théâtre en Liberlë qui venait de paraître, et où tout ce que j'avais essayé était réalisé victorieusement et inimitablement depuis quarante ans.