LE PRÉCURSEUR DU SYMBOLISME
Je gagerais bien un sonnet contre une automobile qu'il n'y a pas six bibliophiles, mettons neuf, qui possèdent dans leurs librairies les deux volumes d'un ouvrage publié chez Denlu en 1884, dont l'auteur estunmembre du Parlement anglaisnommé Sir Jean- George Tollemache Sinclair, baronnet et député héréditaire du comté de Cailhness, en Ecosse. Et même je vais plus loin, j'augmente l'enjeu de deux sonnets, ce qui fait trois sonnets, si l'un des conservateurs de la Bibliothèque Nationale me prouve, ou simplement me jure, que cet ouvrage a été, une seule fois, depuis son dépôt légal, demandé par âme qui vive.
Voilà bien qui donne raison au mot sans cesse répété de mon vieil ami Léon Dierx : « Personne ne sait rien de rien et jamais l'ignorance n'a semblé plus obligatoire que depuis qu'elleest gratuite. » Dureste, LéonDierxlui-même ignorait sir Tollemache Sinclair et je vois encore sa stupeur le soir où, entre deux pipes, je lui démontrai que ce baronnet était le père du vers-Iibrisme. Car il le fut et non un autre.
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I/œuvrc. vous ai-jo dit. csl vu deux loiiics, l'iiii de prose, ruiilre de vers, illustrés lun et l'autre de caricatures dans le goût du Punch, d'un flegme extravagant el irrésislible. Il y a nolanVnienl, dans une Médilalion à ]'ersaillcs, traduite de Tliackcray, nue effigie en Irois volets i\u Roy Soleil — à droite, lin Louis XI\' en pcrriujue, manteau de cour et has de soie, — à gauche, le costume seul et sans Louis Xn', sur un mannequin — et au centre, un pauvre j»elit bonhomme bedonnant, chauve, labougri, aux jambes en fuseaux et géronliforme — qui est assurémont le triptyque sans pair de la désopilation.
Je vous disais donc que dans ce recueil, composé en façon de miseellanées, — genre délivre charmant d'ailleurs qui, un jour ou l'autre, reviendra à la mode, comme le keepsake peut-être — le vers alterne avec la prose,et par conséquent, l'humour avec le lyrisme. Sir Tollemache Sinclair a les deux cordes d'or et d'argent à son arc et il les tend à lourde rùle. Comme prosateur, il dérive de Swift, de Sterne el de Thaekeray, déjà noniuK'. qui paraît èti"e son maître, mais à leur jovialité stridente et anglo-saxonne il mêle une érudition bénédictine. A lire seulement .se.s note.s maiginales. on se demande ce ((u'un tel homme ignoi-e des hommes, des choses, du passé, du pié>enl et même de l'avenir. Ouand ces satanés grands-bretoii.s s'y mettent, ils nous dament le pion sur tous les échi quiers littéraires.
L'une de ses fantaisies documentaires tend à prouver que Charles (îounod est beaucou[) mieux que Gœlhe le véritable auteur de Fc/i^s/, et elle le prouve, ce qui est un a.-?sez joli tour de force. Elle le prouve
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à la façon de Mark Twain et d'Alphonse Allais, soit par mode d'ironie, eironeia en 'grec, comme disait Paul Arène, mais je suis de ceux pour qui cette démonstration est la plus scientifique, et si Jules Barbier et Michel Carré ne trempaient pas un peu dans Ta flaire, vous me verriez parfaitement convaincu que Gœlhe n'est pour rien dans son Faust et qu'à Gounod en revient tout 1 honneur.
Permettez-moi de signaler encore à votre bibliophilie l'essai magistral de roman nouveau, ou, si vous l'aimez mieux, l'essai nouveau de roman magistral, qui est l'une des gloires des deux tomes. C'est le roman express, télégraphique même, à l'usage de ceux qui n'ont pas de temps à perdre, et qui en a, même eu automobile?
Ce roman est intitulé Et ccelera. ?son seulement il peut être lu par tout le monde, mais il est portatif, et primable par n'importe quelle Académie, et encore il offre ce prodige de sobriété de condenser en trente lignes la matière de trois volumes, d'ailleurs à trois francs cinquante. En voici un extrait à litie d'inoubliable spécimen :
« Premier volume. — Les derniers rayons duraient... etc., quand un jeune homme dont l'apparence indiquait... etc.. Il descendait la colline qui... etc. une jeune fille dont... etc. Quoi, s'écria le jeune homme ardent, te donner à un autre, et... etc. La jeune fille tomba... etc. Il n'en fallait pas davantage pour que... etc., etc., etc.
« Deuxième volume. — Dix mois avaient passé depuis que... etc. Quand le même jeune étranger, toujours ardent, car, etc. etc. 11 descendait la même colline où déjà la lune... etc. Un homme
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d'âge moyen siirg-il, ou pluLùl... cic... Misérable! lu... etc.. Deux cris de haine rcveillèrenl, dans la vallée, les... elc. Sur la paillasse humide d'une... elc... Hélas... etc. Le geôlier, rude mais honnéle, comme tous les... etc.. Sa joue basanée de vétéran était baignée de... etc. Tout à coup, une forme frcle et blanche... elc... Elle!... etc. Mais la douleur l'avait tellement changée que, oh!... elc. Le geôlier fut obligé de... etc.. Il la porta évanouie au... etc. Le curé sortait précisément de faire... etc., etc., etc.
« Troisième volume. — Au coin de la cheminée d'une antique... elc... Le vieux comte, car c'était lui, songeait à la... etc... Il ne tarda pas à... etc.. Dans les plis d'un manteau couleur... elc. Pas d'erreur, c'était son... etc.. Fuis, fuis, assassin de ton... etc.. Non, jamais, je viens la... etc.. A ce moment l'astre des nuits auréola le vieux comte comme d'une... elc Mais ils avaient à peine... etc.. La jeune fille riait de ses Irente-deux... elc... Regardez, dit-elle, là. .. etc. Elle lui montra l'assassiné qui ne l'était pas, ou du moins... elc. Le vieux comte en pleurait de... elc... Épouse qui lu voudras, fut sa suprême... etc.. Le rude geôlier (]ui de|»uis einquaule ans n'avait pas dansé la gigue se mit à... etc. Et le mariage fut, aidé par la mort d'un oncle riche... etc.. d'.\mérique, etc., etc., etc. »
Si Tollemache évalue à cincj minutes le temps qu'il y a à consacrer — il ne dit pas à perdre — à la lecture de ce roman typique qui est celui de l'avenir, il n'en doute pas, et moi non plus. Je n'eu connais pas de plus intéressant, de plus clair et de mieux écrit. J'avais voué sur la foi du chef-d'œuvre une admiration passionnée à son merveilleux auteur