‹ Souvenirs d'un enfant de Paris (volume 3)Chapitre 26 sur 55 · LE PRECURSEUR DU SYMBOLISME · texte numérisé non relu

LE PRECURSEUR DU SYMBOLISME

et j'allais à chaque instant chez Dentu, au Palais- Royal, pour le rencontrer, lui' être présenté et en mourir. J'eusse donné tout Balzac, tout Dumas père et George Sand par-dessus le marché pour ce roman des romans : Et cœtera, où se magnifiait l'art concret et suggestif de Stendhal. — Je ne l'ai vu qu'une fois, me disait Dentu, quand il m'apporta son manuscrit, refusé par tous mes confrères. C'est un homme froid, distingué, grave et de tournure diplomatique. Comme il fit les frais de la publication, j'acceptai de l'entreprendre, mais je n'ai pas lu l'ouvrage. Est-ce que c'est bien ?

Si c'était bien ! Et je lui en citai quelques passages, retenus par cœur. — Sauvaître, Sauvaître, se mita crier Dentu en appelant son principal employé, vite, montez-moi les deux volumes de ce député écossais!... — Il n'y en a plus, fut la réponse; ils sont tous partis le premier jour. — Comment partis, vendus ? — Mieux que vendus, distribués dans les imprimeries à tous les protes, compositeurs et correcteurs de Paris. — Par qui distribués ? — Par l'auteur lui-même. — A quel titre? — A titre de bonsjugesetde derniers conservateurs de la langue française.

Si en humorisme sir Tollemache Sinclair n'est en somme que disciple, d'ailleurs magistral, des pincesans-rire de sa race, en art lyrique il est un précurseur, et ce n'est pas à lui qu'il faut s'en prendre si l'école prosodique qu'il a fondée n'a pas répondu au rêve de conquête du Pinde dont elle se berçait sur les décombres du vers classique et même du vers romantique. Le vers-librisme, pour le définir du nom même qu'il s'est donné, et qui par parenthèses

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osl un coq-à-l'Aiie, car le vers libre c'est la prose, le vers-lihrisme donc, avec sa conséq nonce dans la forme, a eu pour t'-vanyile cet élonnanl r(>cu<Ml : Pleurs el Sourires, qui forme le second loine de l'œuvre. 11 ne pouvait nous èlre donne que par un étranger el en un temps de cosmopolitisme favorald*^ à l'initiative, c'est de la poésie internationale, et déjà de l'espéranto, que Dieu bénisse.

A la vérité, la réforme apportée à notre poésie traditionalislo parle baronnet de Cailhness est basée sur la prononciation de le muet dans notre vers, qui, à l'intérieur de sa coupe, garde sa valeur de syllabe et la perd à la rime quand elle est féminine. Les Anglais nont pas le désappoinl de cette règle ambiguë, el il voudrait nous en libérer, Inutili' d'en débattre, chaque race ayant son oreille et Théodore de Hanville perdit son temps à vouloir prouver au réformateur que cet e muel est le charme comme l'idiosyncrase de noire langue.

— Que dis-je, s'écriait il, noire frontière, cher et honorable monsieur ! Oui ! je vous le déclare en frémissant, je ne vous lâcherais ce vénérable e muet devant leciuel je me prosterne, que si par échange et réciprocité, vous me desséchiez la Manche qui nous sépare, tandis que le fleuve Rhin, jutc des douanes, dériverait el s'enfoncerait dans les terres de laTriple Alliance, car. soit qu'on l'élide, soit (ju'on le prononce, il est l'accent du verbe de France.

Il aurait pu ajouter que cet e muel était |tcul-ètre aussi la clef de sa clarté el »|ue, loin de géuer les bons |>oètes, il les aidait au rythme comme au souflle de l'hexamètre. Du reste, la traduction ci-dessous du monologue de Homéo au Jardin, selon la méthode

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«lie sir Tollemache Sinclair, si, elle aélé dépassée par les symbolistes, vous initiera suffisamment à ladite méthode. Je l'ai prise au hasard du coupe-papier dans Pleurs et Sourires. La lutte, on va le voir, est entre Racine et Shakespeare.

Oui n'a senti un" iilessur' se moqu' des balafr's, Mais douc'ment quelF lumière parc" par c' treillag' ? r/esirOrient et ma bell" Juliett' est 1" soleil, Lèv"-toi. beau soleil et tu" vit' la lun' envieus" Oui est fléjà malad" et tout" pàl' d' douleur Oue toi, sa servant' tu sois plus bell' quell". Ne sois passa servant" puisquell" est si jalons" Sa livré" vestal" n'est qu' malad" et tout" vert' FA nul qu' les imbécirs la porLnt. R'jett'-làl...

Et ainsi de suite. 11 est évident que la réforme ne pouvait guère prendre, autre part que dans les chansonnettes où elle était déjà populaire. Antoine peut tout oser à lOdéon, mais une transplantation de Shakespeare sous ces espèces, voilà ce dont je le défie à pied et à cheval. Il n'en va pas moins que pendant dix ou douze ans, le Pinde français nous a versé l'eau de celte Aréthuse, et tout le consulat durant du bon Stéphane. Aussi n'est-il pas oiseux de dire à qui nous dûmes ce mouvement et d'en rendre au moins la gloire à sir Jean-George Tollemache Sinclair, député de Gaithness, en Ecosse, et je le dis.

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