SOUVKMRS 1) UN KMANT MK l'AlilS
quoi doux, n'est-ce pas, piiistiu'il mv avait t|iriiii moullon ! Arriva; devant la ravorno du préfliluvien je me couchn à plal ventre pour éludier ses tnœurs dans son in(«''rieur ; du resie, je suis corse, je ne lue jias en chambre. J'ordonne an chien «le ih'*bus(|uer hi l»èle. Loin de m'oi>éir, il s'assied à l'entrée lie l'antre et se met A rire de la (jueue. Ce chien de rencontre élait un chien de berger, il sympathisait. Si je l'en avais cru, le mouflon serait un mouton, et j'étais sûr du contraire. Pour m'en assurer, je fais feu de ma cartouche, et le mouflon s'enfuit. Pline dit qu'ils ont peur du tonnerre. C'était le premier que je manquais, mais systématiquement, ai-je besoin de vous l'apprendre ?
Je regardais Vincent Boniiaud cl je commençais à comprendre. Le prince Roland avait \i\ un idéal secrétaire avec ([ui il ne devait pas s'embêter.
— Celte remar<pie de Pline est un renseignement certain, le moullon a pepi- du tonnei-re, donc [tuisqn'il fuyail, c'en élait un, et non pas un mouton ni une clièvr(\ Lorscpie nous serons là bas, en Corse, vousconstateiez vous-même que sa femelle, la moulionne, n'est pas plus brave. Elle avait immédiatement suivi le nulle et ils culbutaient tous les deux de roc en roc sur leurs cornes spirales, à perte de vue. Je n'avais plus qu'à recueillir les moullonets à la mamelle (;t à les emporlei- à Sartène |)our les éle\er au bibeion. J'avais du ruban rose dans ma poche...
Ll comme il s'arrêtait :
— Allez, allez, fis-je, je sens que je le ferai, le voyage en (^orse, et je n'y veux d'autre guide <'t couqîagnon que vous. Continuez pour l'amour de
LE MOUFLON DE SARTENE lyi
Dieu, de sa mère et de tous les saints. Que fîtes-vous du ruban rose?
— Une faveur autour du cou du mouflonet et je laissai les mouflontltes dans la caverne.
— Aux soins sans doute de voire admirable chien de berger?
— Évidemment. Et puis j'avais mon plan. J'étais sûr de revoir un jour ou l'autre les mouflonettes grandies, embellies et disposes à la conservation de l'espèce. Un Corse digne de ce nom ne laisse pa& s'éteindre les idiosyncrases de l'île nalale, et il y en a trois, tous les guides sont formels et unanimes, le mouflon, la vendetta et l'homme de bronze. Némorin...
— Qui, Némorin?
— ... revint avec moi à Sailène au bout de son ruban rose, et devint l'idole de la ville et l'enfant de la maison. Il y jouait le rôle familier des panthères, en Perse. Je le nourrissais de sucre qu'il prenait à même la betterave. Seulement son poil se raréfiait de jour en jour et la laine commençait à le remplacer aux jointures, enfin il se darvvinisait dans la civilisation. Au printemps il ne me fut plus possible de le contenir, il voulait s'en aller piquer des têtes de pierre en pierre. Devant son reflet dans les glaces il bêlait à la liberté I Un jour il me brisa mon Saint-Gobain. Je le remis sur le chemin de la montagne. A la fin de l'automne il reparut à la tête d'une smalah de petits. Il était père de famille. Il avait épousé naïvement ses deux sœurs, nouvelle preuve de son identité primitive et sauvage, et telle est l'histoire du mouflon de Sartène.
Lorsqu'on rencontre dans celte triste vie un
192 SOl'VEMUS I) LN KNFANT DIC PAIIIS
lioninic ayaiil eu de j)ai('ill('s avenlurcs et (|iii vous les conle sans hroiiclier, (X)innie AlplKuisc Allais ou Schchérazade, il u"y a qu'une chose à faiie, une seule, s'allacher à jamais à cet homme et ne le (juiller qu'au tombeau. Je ui'élais levé et mes deux mains étaient tombées dans les siennes.
— Quand parlons- nous, dis-je simplement?
— Le plus beau moment de la Corse, c'est le printemps. Il est passé, reste l'automne.
— A l'automne donc. Mais en attendant je vous somme de me remplacer un oncle que j'ai perdu sans le connaître et qvie j'avais à Smyrne, l'année dernière. A bientôt donc, mon oncle Vincent Bonnaud et pour toujours.
<> Septembre 1887.
« Mon iher neveu, l'automne en est venu, el avec lui ou elle, car il est des deux genres, l'heure sonne de voir et de chanter (apporte/ votre lyrcj, l'animal fabuleux et inclassé qui est l'un des trois attraits de la Corse. Les petils-fds de Némorin vous espèrent. Le priiice Roland se réjouit de l'occasion que les Muses lui ofl'renl d'escalader nos Alpes démeraudes el d'or en votre compagnie el il me charge de vous le dire. \'ous n'avez à vous munir (pie de votre pipe favorite, \olre oncle éternel. — \'. 15. .
El le 20 septembre, je m'embarquais pour l'île parfumée, sur la Manoiiia, à Marseille.