‹ Souvenirs d'un enfant de Paris (volume 3)Chapitre 29 sur 55 · LE MOUFLON DE SARTENE · texte numérisé non relu

LE MOUFLON DE SARTENE

guer dans le maquis el Mérimée non plus, quoique excellent b3naparliste. Figurez-vous que, de rocher en rocher, si on le poursuit, il se laisse tomber sur les cornes, pique une tète, fait la culbute et s'enfonce. On ne Tabat que dans le laps de ce saut périlleux. Il faut être bon tireur.

— Vous Tètes ?

— Infaillible I Aussi, moi, je l'ai vu. J'en ai même boulotte, vous dis-je. Rien de plus coriace. On n'en aurait pas voulu pendant la retraite de Russie. Ceux qui nient son existence sont les mauvais chasseurs. Ètes-vous chasseur?

— Faut-il tout vous dire ?

— Allez, allez.

— Eh bien, voici. Mais ce sera un peu long peutêtre.

— Caliban est toujours trop bref. Je vous écoute.

— La vénerie, qui, à elle seule, est déjà tout un art et chanté par des tas de poètes, serait le plus beau des sports sil ne contredisait point l'institution de la Société Protectrice des Animaux. Il n'est guère possible, en elïet, d'accorder leurs deux principes antagonistes el lecasuiste le plus subtil y perdrait son latin ergotatoire. Qu'on l'explique comme on voudra, la chasse est à base de meurtre.

Ses défenseurs ne laissent pas de soutenir que le meurtre, ici, n'est que le prétexte de l'exercice, et, quand ils veulent rire, l'accident, il n'en va pas moins que c'est pour tuer qu'on se guêtre et qu'on s'arme, et non pas pour faire prendre l'air à son chien. Connaissez-vous beaucoup de chasseurs qui se lèvent à quatre heures du malin et parlent à travers les javelles dans le but de rentrer bredouilles?

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Je croiiMi au pacifisme dos Inciirs do lit-vros o\ «le perdrix (juand, au lieu d'un fusil à deux coups cl d'une carnassière, ils se muniront d'un riflard cl d'un canevas à la|)isserie pour copier des Heurs dans la campac^ne.

lu bélopliile esl un hélopliilc, cl je ne sache pas qu'il y ;iil, depuis Noé et son arche, deux façons ilainier les héles, car ceux «pii les aiinenl à la broche, en civel, en pâle, aux choux el bardées de lard, les aimenl mortes, voire faisandées, el dans cet élal elles sonl noloiremenl insensibles aux caresses.

Jamais encore on ne me convaincra (pie le chasseur, cher aux caricalurisies. (|ui tlanque ileux charges de petit plomb dans le dei liere innoccul de son chien, n'en vient à celle exlréinilé que pour épargner une lapine, mèie de famille en Iraiii «l'inilier sa progénilure aux douceurs du serpolet embué de rosée. On ne (juitle pas pour ça son lil dès laurore. On ne verse pas soixante francs au gouvernemeid, fût-ce à celui de son clioix. pour s'exposer à d'aussi héroïques méprises cynégétiques. Je le donne au général de Grammont lui-même, guerrier qui nous décrocha, en i^^i»), la loi timbrée à son nom. Kiilre la lapine el le chien, ce lueur d'hommes n'aurait pas lAclié le coup, et voilii (pii est aimer les bétes.

l^our les besoins de la cause on divise lesaiiimaux en lieux groupes: ceux <lits domestirpies, qui nous servent: et les autres libres, qui nous fuient. Qui ose les en blâmer lève la main ! Le fablier est plein de dialogues échangés i\ ce sujet entre les deux Ivpes, et le loup, chien sauvage, y dit d'assez jjonncs choses au chien, loup domestique. Or, la division

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est parfailemenl arbitraire, eji le sieur de ButToii, tout grand naturaliste qu'il est, prend sur lui de l'attribuer à la nature. Rien ne prouve qu'il y ait des bètes propres à la servitude, ni le chat, ni le chien, ni le cheval, ni le chameau, ni la vache, ni la poule, ni le porc ni le mouton lui-même. Subjugués, oui, par une suite séculaire de perfidies, d'abus de confiance, de' violences lâches, et réduits au commerce de l'homme, seule bête féroce que Dieu ait faite et signée telle, voilà ce que l'on peut en dire. Les autres se sont bravement soustraits au joug et nous tirons dessus : voilà la chasse.

Lorsque l'usage universel de la traction mécanique aura rendu le beau cheval échevelé aux pampas, steppes et forêts de l'origine, ou, si l'on veut, de la sortie de l'Arche, cette -( conquête ■>< de l'homme vous le voyez, Bulïon dit « conquête ») sera-t-elle récompensée de ses services immémoriaux par la paix dans la liberté? Laisserons-nous le coursier, fidèle ami, courir joyeusement au soleil, paître l'avoine folle et se reproduire à la saison nouvelle ? Poser la quesion c'est la résoudre, comme on dit en style parlementaire. On chassera le cheval. Pourquoi ? Parce qu'il ne subira plus la tyrannie humaine, parce qu'il sera inutile et prendra de la place sur la terre, d'ailleups aux trois quarts inhabitée. J'espère bien alors qu'il se défendra contre la bête féroce et ingrate que lui symbolise le charretier etqu'ildémontrera de la sorte Terreur de la classification zoologique des bêtes, en domestiques et sauvages. Ah ! sauvages vous-même, qui répondez déjà par l'hippophagie avouée et étalée à ce présent du progrès, l'automobilisme !

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Au fond, et si l'on disait loiilc la vt'-i'itr, [XM'soiinc nainie la chasse. Ce iiesl pas vrai qu'il soit amusant d'occire ce qui vole, ce qui se terre et jouit de la vie, dans les plaines, les monts et les bois. Celui fpii ramasse une pauvi-e perdri.v, à la douce pliimc encore chaude, a beau s'inlaluer de joie : il se sent lûchc et se mire, stupide, dans les yeux du chien complice. II n'est bon chrétien qui n'ait la carnassière honteuse. Napoléon à qui on ne peut pas reprocher, je crois, d'avoir été sobre de sang, répugnait à ce sport d'oisifs qui déshonore les automnes du ciel de France et rougit le lapis d'or de leurs feuilles. Ces Austerlilz de faisans et ces lénas de lapins, rabattus aux sons du cor, sur ri.iirdu roi Dagol)erl, lui semblaient mornesetsans gloii'e, en ceci que l'ennemi n'y opposait d'autre stratégie défensive qu'une fuite indigne du nom de retraite. Au bout de cinci ou six coups de pure étitpiet le, d'ailleurs sans résultat, il repassait le tube à Cambacérès, qui en qualité de légiste, aimait le gibier sans défense. En fait dechasse, l'Kmpereurne goûtait que la chasse à l'homme, la bonne, celle dont il fut le Nerarod.

Vous ne m'ùlercz pas facilement de l'idée que les chasses présidentielles, au retour protocolaire, apparaissent aux \\'ashingl<jn de la Nôtre comme des corvées du métier pseudo-royal (ju'ils exercent. La tradition, si puissante clans notre peuple, fou de son histoire, leur impose (pielqiies devoirs représentatifs où ils jouent leur popularité; celui d'être un beau fusil marche de pair dans la fonction avec celui d'être un beau verre. Il faut feindre, mon Président, et tuer les grives dans les vignes, il vient des rois à Rambouillet.

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Je n'ai pas à (.lire, ce semble,, qu'entre Milhridate, qui passa sept ans à la chasse sans se débotter, et Ihumble philosophe que je suis, la différence en vénerie est considérable. Je ne crois pas à la blague de la chasse. Les lièvres le savent, du reste. Ils ne se dérangent pas quand je coupe à travers champs pour aller chercher du tabac dans le village, et ils continuent à se peigner les moustaches. L'un d'eux, profond observateur et supérieur à Buffon en zoologie comparée, a vécu neuf ans dans mon jardin. Il m'avait fait l'honneur de l'élire pour habitacle. Tous les matins, il venait se ravitailler dans la poubelle, et il vivait paisible, au fond d'un vieux tonneau d'irrigation enfoncé dans le sol, que je lui louais sans redevance. Il y est mort, en avril dernier, de vieillesse, j'espère.

— Et voilà justement comment je suis chasseur, conclus-je.

— On l'est de toutes les manières, sourit Vincent Bonnaud, et le mouflon est précisément votre atïaire. Je me rappelle... mais non vous ne voudrez pas me croire. C'était à Sarlène — une ville qu'il faut au moins avoir vue quand on n'a pas la chance d'y naître, et où vous seriez reçu à bras ouverts — donc à Sartène, un matin, je suis réveillé par un coup frappé à ma fenêtre. Une voix, à moi bien connue, me crie de la rue : — Le mouflon 1 L'éveil m'était donné par un bandit de mes amis, à qui on n'en fait pas accroire et qui ne rate qu'un gendarme sur sept, à trois cents pas, quand il le manque. Mais un gendarme, ce n'est pas un mouflon, ça se voit. Je saute sur ma carabine et j'emmène un chien qui passait. Je ne m'étais muni que d'une seule cartouche. Pour-

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