UNE ELECTION
l'autre un éuorme bouchon de liège à bonder les futailles.
Les huit autres exhibent simplement de ces stylets atTûtés en langues de Irigonocéphales qui sont la gloire de l'armurerie corse.
On ficelle le maire sur son siège même, on le bâillonne devant l'urne, et on l'installe ainsi dans toute son autorité incontestée. Puis on fait entrer les naïfs porteurs de bulletins numérotés.
Les naïfs porteurs de bulletins numérotés n'ont pas plus tôt vu la tète congestionnée du maire et constaté sa ressemblance hurlante avec le Laocoon du célèbre Virgile, qu'ils comprennent tout de suite de quelle cime voisine souffle le vent de la liberté.
Sans hésiter, ils échangent leurs petits papiers contre d'autres petits papiers, de dimension égale et parfaitement semblables qu'on leur tend, et qui portent un nom opposé, mais équivalent, et, sous l'œil du maire embrasé, ils remplissent leurs devoirs civiques. L'urne avale.
Inutile de dire quel candidat l'emporta, cette année-là, dans le canton des Bellacoscia, et j'espère que cela vous est, ainsi qu'à moi, tout à fait indifférent, tant l'histoire est jolie par elle-même.
Quand je suis triste, je pense à ce maire et je m'ébats à l'idée du plaisir qu'il dut avoir, le soir, à être déficelé et à boiie un coup.
VIZZAVONA. VIVAIIIO, COUTE
Le plateau de Vi/.zavona ine.sure environ cinq kilomèlre carrés, il s'élève à l'allilude de près de douze cents mètres.
11 est le centre de 1 île.
L'hiver, la voie qui le traverse est très iVéïpieinnient interceptée par les neiges, et la circulation s'inteirompt entre Ajaccio et Corle.
Les voyai^eurs descendent alors à une |)etile auberge de routiers, tenue |)ardeu\ cliarni.inles sœurs, dont l'alTabilité est proveibiale.
Une vieille mère aveugle, immobile dans \'i\[vc. et autour de laquelle gravitent des fdleltes pensives et silencieuses, pare d'un mystère linlérieui- de Voslcria corse.
Elle semble être la statue de la Vendetta, cette vieille femme tragique, à peine estompée sur les ténèbres du foyer, pAle et sans gestes; et comme la F'occe de Vizzavona est fameuse dans les voceri populaires de la Corse par les aventures des bandits légendaires qui y ont « opéré »,la première sensation, dès le seuil, est saisissante.
VIZZAVOMA, VIVARIO, COKTE 235
Dieu sait pourtant si l'accueil de ces bonnes gens l'ut aimable 1
IS'otre venue avait été signalée, et nous trouvâmes la petite auberge entièrement revêtue et quasi brodée de cyclamens, pareille à un reposoir de la Fête- Dieu, et si fleurie que nous n'osions en passer la porte.
Celte énorme quantité de cyclamens avait été cueillie le matin par les fillettes, dans la forêt, et tout le hameau avait été requis pour en enguirlander la maisonnette.
Une poétesse nous souhaita la bienvenue par un compliment rimé, et le repas nous fut servi au flamboiement de tous les chandeliers qu'on avait pu réunir chez les pauvres forestiers.
Le repas de l'hospitalité corse se compose immodifîablemenl de trois mets, d'ailleurs délicieux : des carrés de porc cru salés et fumés, des truites de torrents et du fromage de chèvre.
A l'époque de la chasse, le régal s'augmente d'un service de bartavelles ou perdrix rouges.
Tout cela est présenté froid, et je dois dire que, pour les perdrix et surtout les truites, ce mode d'apprêt est supérieur à l'autre.
La truite de torrent corse mangée froide est d'une saveur extraordinaire et fort au-dessus de celle des truites de lacs suisses. Elle vaut la traversée pour un gourmet, et même un petit naufrage en plus.
Ah I mon cher prince, vous en souvenez^vous de ce souper pittoresque et charmant, sous le dôme noir des mélèzes de Vizzavona !
Quelle soirée inoubliable !
Les cyclamens détachés des guirlandes pleuvaient
23ti
SOLiVKMHS I» UN EM-ANT 1>K l'AlUS
sur nos assielles. ramassés ti pleines mains par les pelilcs filles de la vieille aux yeux moris.
Au loin, des bruissements de cascades décliiraienl le silence de la montagne.
El puis des coups de feu lires aux étoiles par les parents et amis de nos hôtes cl centuplés par les échos, allaient réveiller les sangliers dans leurs bauges et les renards dans leur gîtes.
Quelles santés ne porlâmes-nous point aux èli'es chers, avec ce vin de Corse, doré comme le Xérès, fort comme rAlicanle, et qu'Horace eût aimé !
Quelles chansons jusqu'à minuit cl (jnelles histoires aussi, de farouches histoires de bandits à la fois implacables et débonnaires, dont les méchanis gendarmes entravent la liberté héroïque elles amours nalurolles, et qui ont résolu le problème de prendre sans voler et de tuer sans assassiner ?
La cime blanche du monte d'Oro, que le prince Roland allait escalader à l'aube naissante, scintillait ù travers les branchages, diamant gigantesfiue, et nous apercevions, distinct comme en |)Iein jour le petit ferlin génois, agrafé an liane du pic cl lui bouclant sa ceinture de pins.
Sournoisement, jesorlis de l'aubergeen |)lcinenuit, cl je m'en allai sous bois vers le petit bastion génois.
Jamais je n'oublierai la senteur de celte forêt de Vizzavona, la nuit.
Pas un souflle de vent n'agitait la masse des pins et des mélèzes; au-dessus de ma lôte. dans le sillon lumineux dessiné par les allées du parc sauvage, d'invisibles archers lan(jaient des étoiles filantes, qui passaient les pics et s'en allaient tomber, avec de.s courbes immenses, en mer.
VIZZAVONA, VIVABIO, CORTE 237
Sous les broussailles, une .rumeur chuchotait, c'est le mot, pleines de fuites, de réveils subits et d'alertes, et du sol, drapé de ronces et d'orobanchoïdes, une émanation puissante de résine, mêlée à l'arôme de l'encre de Chine, me montait au cerveau et m'étourdissait.
C'était la sève des térébinthes qui débordait des troncs et parfumait abondamment la terre.
Je dus courir et gagner la route pour échapper à l'enivrement.
Mais là encore l'odeur maie me poursuivait, et j'allumai une pipe d'herbe corse pour la combattre.
L'herbe corse est une espèce de tabac grossier, particulier à l'île, d'une violence excessive, que les bergers fument au grand air dans de longs calumets de merisier. J'en avais une poignée dans ma poche.
Le remède, toutefois était pire que le mal, et un autre engourdissement allait me saisir.
Je me dirigeai donc à la clarté stellaire vers un petit étang dont la plaque d'argent miroitait entre des jujubiers, des palmiers sauvages et des épines, et, m'étant imbibé les tempes et les narines d'eau glacée, je passai là les dernières heures de la nuit.
L'aube parut bientôt, effaçant les étoiles, puis l'aurore, qui colora de l'ose tendre les dessous de la forêt.
Les cyclamens se rouvrirent, la mare se prismatisa comme un cœur de tulipe, et sur les premières pentes du monte d'Oro je vis le prince escalader, entre ses deux guides, les brouillards transparents du maquis.
Petite auberge de la Focce, tout enguirlandée de cyclamens, fleurs favorites de George Sand, au plaisir de te revoir ! Que Dieu veille sur les bonnes
23S SOLVIiMItS I) LN EM-AM' DK l'AHlS
gens qui nous y hébergèmil avec lanl île cordiulilé, cl que le cliciuin de fer, dt»nl l'inau^uruliou esl i»rocliaine, nous dil-on, enricliisse les cliarnianlcs femmes el les beaux enfants de celle famille corse 1
Il faut partir. Hélas 1 il laul toujours pailir ! Sur la roule sinueuse, la voix des cascades nous appelle, et le vieux torrent du ^'eccllio. (|ui nous a envoyés de ces truites, attend notre visite de digestion.
Nous descendons sur Vivario à bride abatluc, dans un mouvement de valse infernale. Tout tourne, el, grâce à l'élourdisseraent, le souvenir de nos cliarmantes hôtesses se dissipe, el le venl l'évaporé.
J'ignore absolument pourquoi la jolie petite ville de N'ivario est ajjpelée les Chats de \'ivario, « Galli de Vivario >■. Non seulement je n'y ai point vu plus de chais qu'ailleurs, mais je n'en ai pas vu du tout ni sur les gouttières ni près des rouets. Les explications que nous nous donnons entre nous de celte particularité relèvent du genre facétieux cl grivois, el, si elles nous font rire comme des moines, elles ne peuvent rien ajouter à la science ethnoi-raphique de la caravane.
La meilleure esl celle qui nous est fouiiiie par Vincent Bonnaud qui est Corse : « On ajoute, dit-il. le nom de « fhals » à celui de Vivario parce (pi'on y vient surtout il la mi-aoùt ! >■
A en juger par celle calembredaine, vous devinez tout de suite tians (piel état nous entrons en celle commune, où la première chose qui frappe nos regards surpris esl une slalue de iJiane chasseresse 1
Pounjuoi celle Diane?
\'ivario, avec ou sans chats, esl uji bourg de douze
VIZZAVONA. YIVARIO, CORTE 239
OU quinze cents âmes, remarquable surtout en ceci que la vendetta y est abolie.
Une inscription latine en fait foi sous le portail de sa petite église : Maledictiis qui percusserit clam proximiim suiim, et dicet omnis populus : Amen!
« Maudit soit celui qui aura frappé à la dérobée son prochain, et que tout le peuple dise : Amen 1 »
A la bonne heure ! Mais je ne sais pourquoi, je ne m'y fierais qu à moitié. L'im[)récation, en somme, ne laisse pas d'être assez jésuitique. Elle dit : « clam », l'imprécation, c'est-à-dire à la dérobée. Or, il y a des vendettas le front haut, ainsi qu'on sait.
Est-ce encore à cette disparition de la vendetta vivarienne qu'il faut attribuer le manque de cloches dans la petite église? Car elle n'en a pas, et son clocher est sans voix d'airain.
Sans doute on a réservé tout le bronze dont on disposait pour la Diane, et telle est l'idée qui me vient d'abord et flatte ma vieille manie pour le grand et beau culte des (irecs Ah ! retrouver au fond d'un vallon cyrnéen les traces de cette mythologie merveilleuse, la religion humaine par excellence et la plus joyeuse, c'est là une découverte philosophique I
Je pense à ce qu'un Leconte de Lisle imaginerait sur ce thème et quel poème il nous donnerait. Les chats de Vivario faisant fondre les cloches de leur église pour couler une statue à Diane cynégétique ! ! !
Mais mon rêve est bientôt dissipé. Les Vivariens ont des cloches. Seulement elles sont suspendues dans les arbres !
Rien de plus pittoresque, d'ailleurs.
Quand le sonneur vient les tirer pour tinter les offices, le branle qu'il communique aux châtaigniers
•'1U SOLVEMHS U UN E.MA.M UK PAULS
eu gaule les cliAlaignes et égrène les grappes de raisin noir dont leurs branchages sont festonnés.
Un inlérôl historitiue s'allache aussi à la ville et la signale au tourisme savant de ceux qui voyagent pour s'instruire.
C'est à Vivario que nacjuil. dit-on, vers l'an 816, le rude i)ape Formose, l'un des porte-tiare les plus batailleurs dont s'enorgueillisse la chrétienté.
De telle sorte que la Corse a eu aussi un saintpère !
Ce Formose, dont l'histoire est d'ailleurs un peu ténébreuse, a été, ces dernières années, remis en lumière par un tableau fameux de Jean-Pavd Laurens.
On sait ou on ne sait pas, que le pape Formose fut déterré après sa mort par les ordres de son successeur au Irùne de saint Pierre, Etienne VI.
Je ne me rappelle plus très bien ce qu'il avait fait ni quel crime il avait commis contre l'Église. Toujours est-il que, exhumé, revêtu de ses habits pontilicaux et assis formidablement sous le dais, son cadavre fut jugé par un concile.
On l'interrogea; un avocat répondit pour lui, je le suppose, et il faut croire (|u'il répondit assez mal, puisque i'e.x-pape fut condamné à l'unanimité.
On le mutila, on le décapita, et on le jeta dans le Tibre. Des pécheurs l'y repéchèrent et l'ensovelilenl secrètement dans la basilique de Saint-Pierre, où il est encore.
Jean-Paul Laurens a tiré parti admirablement de cette scène pittoresque de l'histoire ecclésiaticjue, et je voyais encore à Vivario la mise en scène très simple de celte accusation posthume et du geste féroce avec
VIZZAVONA, VIVARIO, CORTE 241
lequel Étienneincriminait la victime de cette vendetta d'outre-tombe.
Corte n'est distant de Vivario que de douze kilomètres; mais, comme nous désirions déjeuner dans la capitale de l'indépendance corse et même avions commandé ce déjeuner à l'hôtel Pierraggi par télégramme, il nous fallut quitter de bon matin la ville aux chats.
De la route tournante par laquelle nous montions vers le pont du Vivario, les toits de Vivario, illuminés par le soleil levant, flambaient comme vitres de serre.
Tout à coup tout s'obscurcit, et la vallée sombra, pour ainsi dire, dans une nuée, sans qu'il nous fût possible de comprendre pourquoi ni par quel phénomène cette nuée était odorante.
Mais comme elle répandait un parfum délicieux de petit pain chaud et de café au lait, le phénomène nous fui expliqué.
Toutes les cheminées fumaient et brodaient la trame du voile flottant qu'ourlait la lumière, et que la brise finit par dissiper.
Serragio-di-Venaco est un bourg assez important, puisqu'il promet à Dieu une récolte de deux mille âmes corses.
Quand nous le traversâmes, il était en proie aux maçons et aux architectes, qui semblent vouloir y multiplier les maisons de campagnes; de belles et riches maisons, par parenthèse, construites en marbre gris, et qui décèlent des propriétaires aisés.
Serragio est en train de devenir une résidence d'été fort aristocratique, et j'y ai vu passer d'élé-
242 SOUVENIRS I) UN F.NFANT DE PAItlS
gantes amazones ([iic \c l)ois de Boulogne n'eiU pas désavouées. Peul-èlre môme les eùl-il reconnues.
C'est (le Serragio qu'est originaire l'ilhislre famille des Pozzo (li Borgo, ennemie traditionnelle et héréditaire de relie des Bonaparte.
On y visite le château <iu'habitenl aujourdliui encore les descendants du comte Carlo-Andrci. le fameux diplomale. C'est, paraît-il, une maison magnifique et hospitalière, dont la qualité de loui'islc français ouvre loute.s les portes.
Nous n'y frapperons pas, et pour cause.
Le premier aspect de Corte est réellement saisissant.
Au tournant du col de San-Pietro-di-Venaco, on débouche tout à coup devant une vallée large, profonde, encadrée de hauts monts, que deux torrents luisants sabrent en croix. On dirait d'un duel en etïet entre le Tavignano, rude cavalier d'or, et la Restonica, fière amazone à l'armure d'argent, duel sonore s'il en fui et dont tous les coups retentissent au loin.
Ce tournoi s'éternise dans une lice ravagée, où des ceps de vigne brûlés et tordus par le phylloxéra figurent assez bien un champ de bataille couvert d'ossements calcinés par le soleil et décharnés par les oiseaux de proie.
L'ampiiilhéàlre est formé par les gradins alpestres du Rotondo, et, au centre de la lice, un rocher de trois cents pieds, dégringolé là dans une secousse géologique et sur lequel s'érige une citadelle, semble être la tribune de la cour des juges du camp.
Telle est l'illusion d'arrivée.
241 SOUVENins I) UN ENFANT DK PARIS
Elle esl encore corroborée par celle remarque assez curieuse que le nom ile Corle signifie « cour » en ellel, en ilalo-corse.
L'admirable situalion de la ville, tani au poinl de vue slralégique cl défensif qu'au point de vue arlisli(jue el pilloresque, s'explique par la Iradiliou locale (jui veul que Corle ail élé fondée par les Maures de l'occupation de 77.'], c'esl-à-dire sous Cliarlemaj^^ne, el que les rois sarrazins y aient établi Fun de leurs séjours d'été délicieux, .le n'y vois, pour ma part, aucun inconvénient, el j'accorde de grandcœur la vraisemblance, n'étant pas clerc en ces questions.
Mores(|uc ou non, toujours est-il que ce roc de cent mètres couronné d'une citadelle à laquelle s'accroclienl, comme grappes de lierre, des maisons assez vertigineuses, esl d'un elïel surprenant.
Sourcilleux et rébarbatif, il se plante au centre de l'Ile, et l'on sent <jue c'est là. que bal le c<eur du farouche petit peuple dont Tliisloirc vaudrait celle des Grecs, si plus d'art l'immanisail un peu. Corle, c'est Sparte avec une acropole; elle a, en Paoli. son Lycurgue à la fois et son Pausanias.
J'avais souvent entendu citer un dicton familier aux insulaires :
« Le Corse est Français à Ajaccio. Italien à Baslia, Corse à Corle. »
.le l'ai compris dans cette dernière ville. Corie esl la vraie capitale, non seulement de l'indépendance, mais de l'esprit et du caractère cyrnéens, et Pascal Paoli en reste l'incarnation.
En Bonaparte on trouve, à doses égales, mais on trouve les trois nuances du type : l'italienne, la corse
CORTE . 2iô
et la française. En Paoli, on ne trouve que la deuxième.
A Corte, je fus extrêmement frappé de cette prédilection des insulaires pour leur Pascal Paoli. Elle est ethnique.
La maison de Paoli est bien municipal.
C'est la mairie, l'école et le musée.
Elle est publique, intacte et sacrée.
Les Corses veillent sur celle-là ; ils vont sans doute y placer les cendres que rAnglelerre restitue à leur vénération.
Lorsque nous arrivâmes dans cette petite ville sourcilleuse, au pied de laquelle deux torrents en collision vocifèrent, il y avait une course de chevaux corses sur le boulevard.
Ce boulevard, longue avenue omlu-euse de platanes et dallée comme une rue italienne, aboutit à la place où le bronze du libérateur se dresse sur sa fontaine.
Là était le point d'arrivée el le but du steeplechase.
Montés à poil sur leurs petits chevaux noirs, chevelus, aux jambes fines, déjeunes gars de quinze à dixhuit ans, souples, ardents el nerveux, accouraient au triple galop du côté de Bastia, et les dalles de la rue sonnaient comme cloches à leur passage.
Quand on n'a pas vu un Corse à cheval, on ne sait pas ce que c'est que l'ivresse de la liberté.
Sous leurs vastes chapeaux de berger, aux ailes battantes, les regards des coureurs jetaient les feux du diamant noir.
Comme dans les bas-reliefs antiques, ils tenaient le bridon tendu de la main gauche, et la droite,
2H; SOUVLNiHS 1) VS I:N1-AM de l'AKlS
levée en balancier, foui'ltail les rameaux bas des l>lalancs el dcssinail dans l'air le silhii^e de leur eoin'so.
Ils allaient de la sorte vers la statue de Paoli, comme la ilèche file au but ; et lorsqu'ils arrivaient devant elle, ils la saluaient avec un tel cnlliousiasme qu'il était inutile de savoir le i)atois corse pour compiendre ce qu'ils lui disaient.
On ne parle de la sorte à un bonhomme de bronze (|ue lorsqu'il vous répond quelque chose à l'oreille.
LA PEVEUONATA ET LE BROCCIO
Malgré loul l'inlérèl que les souvenirs du libérateur de la Corse inspirent aux visiteurs de Corle, ma \isile, à moi profane, m'en promettait un autre d'un ordre moins relevi- jx-ut-étre, mais plus rare. Je désirais y manj^er une >< peveronata ».
Qu'est-ce qu'une» » peveronata " ? alle/.-vous dire.
Je n'en savais absolument rien moi-même. On m'avait dit seulement : « Si vous allez en Corse, ne manquez pas de vou.s arrêter à Corte pour y dégustei" la ^( peveronata ». Il n'y a cpie là qu'un sait la l'aire. »
« Peveronata » se traduit assez exactement par « poivrade », mais cela n'explique rien du tout.
Or donc, en arrivant à l'hùtel de l'Europe et dès le seuil, où nous attendait l'excellent M. Pierraggi, son propriétaiie, mon premier cri dallamé fut : «< Avez-vous de la « peveronata ? »
A cette question, sans doute malencontreuse, je vis notre hôte soupirer, et ses reyards embrassèrent
mélancoliquement le vaste vignoble calciné où le microbe a mis la ruine.
« Ah I fil-il, ce n'est pas la truite qui manque; c'est le reste I »
Le reste, c'était le raisin. Or. sans raisin, pas de « peveronata » I
En 1872 encore il y avait tant de raisin sous Corte, qu'après en avoir exporté pour six bons millions, lés vignerons ne savaient plus que faire de ceux qui leur restaient. Ils le donnaient, et, pour retrouver un peu de place dans leurs caves, ils finirent par jeter dans la Restonica le surcroît de leur récolte.
Les truites de ce torrent sont fameuses. Elles disputent la palme de la faveur à celles du lac de Melo, dans le Rotondo, qui, à dire d'expert, sont plus maigres. Elles aiment les eaux glacées de la ResLonica, où, paraît il, les anciens Corses venaient tremper leurs épées pour leur donner une belle patine, et elles s'y engraissent à plaisir.
Quand elles reçurent dans leur neige fondue ces cascades inconnues de vin rouge, les truites s'y grisèrent. Elles s'en allaient à la dérive, le ventre en l'air, et on les prenait à la main sous les ponts.
Quelques Cortésiens eurent l'idée de cuire ces ivrognesses elde les accommoder, et ils connurent qu'elles étaient divines. La « peveronata » était inventée.
Ce n'est pas autre chose, en elîet, qu'une bouillabaisse, ou soupe de poisson, à un seul poisson qui est la truite de torrent corse. Elle les vaut tous. Bouillabaisse au vin, Messieurs et Mesdames I Mais avezvous le cœur solide et l'estomac invulnérable?
La truite grasse (il la faut grasse) est d'aboi d cuite dans l'huile d'olive, puis précipitée en un court-bouil-