S.VINT-FLORE.NT, ISOLA-ROSSA, L ALGAJOLA
el l'on gémit de ne pas être un ciseau, au lieu d'être né plantigrade. Au col de Teghime, j'avais envie de me lancer à la nage dans l'espace et de gagner Calvi par brasses.
La calèche me reprit à temps, et elle nous descendit à grandes guides jusque dans un vaste vignoble où l'on faisait la vendange. Le lieu s'appelle Barbaggio.
De belles filles brunes, aux yeux de velours, portaient sur la tête de grands paniers carrés remplis de raisins violets et s'en allaient ainsi, pieds nus, par les sentiers. A notre prière, elles nous en offrirent quelques grappes, et si grosses, que, un kilomètre plus loin, nous n'avions pas encore fini de les égrener.
Nous traversons une rivière bordée de lauriersroses, comme TEurotas, et nous voici encore une fois dans un marécage.
Dans ce marécage croupit la jolie ville de Saint- Florent, dont Napoléon rêva de faire un autre Toulon.
S'il avait voulu réaliser ce projet, il lui aurait fallu d'abord, je suppose, dessécher le marais formé par les alluvions de l'Alise, en canaliser l'inondation et rendre le pays habitable. Quant au golfe de Saint- Florent, il est admirable en effet, et la rade qu'on y construirait n'aurait peul-èlre pas son égale au monde.
u Ce golfe peut contenir une armée 1 » s'écriait l'ingénieur Bellin en 1769. Pour un golfe, contenir une armée c'est le comble de la gloire géographique.
Ouanl à la ville elle-même, rien à en dire d'inlé-
2il0 SOUVENIRS D LN I;NI-ANT I)I: I'AIUS
lessanl, sinon pour la faculté de médecine. On doit mourir là comme des mouches. Huil cents malariés s\v agitent confusément et ne doivent se reproduire qu'à regret, s'ils aiment les enfants bien portants.
Mme riiomasina-M.-A.-E. Campbell prétend avoir mangé à Saint-Florent des « zerri », poisson fameux, dit-elle, dont je n'ai jamais entendu parler, mémo dans l'île. En fait de poissons corses, je connais la bécasse de mer, la regina, le scorpio, le prête, le coq de mer, la murène et la bianchetta; mais le « zerri », qu'est-ce?
Toute cette côte septentrionale de l'île est d un charme inexprimable.
Elle donne la sensation d'un Orient qui remuerait un peu, pas beaucoup, mais autant qu'un oir>eau s'épluchant ou soleil et s'étirant l'aile au bout d'un roc.
Nous voici à l'Ile-Rousse.
L'Ile-Rousse (Isola-fiossa , ainsi appelée de deux îlots rouges sur lesquels elle avance son port, et où l'on chassait encore la perdrix il y a cent ans, est une ville moderne, construite par Paoli pourcmbéter Calvi et détourner d'elle le commerce de la Balagne.
Calvi riait demeurée en elTel fidèle à Gènes, et le patriotisme du général ne pouvait tolérer cette fidélité, qu'il tenait pour une défection à la cause commune de rind(''pendance. Pour s'en venger, il ruina Calvi, c'est-à-dire qu'il lui suscita une rivale. L'Ile- Rousse n'a pas un siècle d'existence, et c'est assurément le port le plus actif et le plus vivant de la côte. C'en est aussi le plus original.
Il avait de la poigne, ce Paoli, et du goût.
Trois sites caractéristiques résument fort exacte-
SAINT-FLORENT, ISOLAROSSA, L ALGAJOL\ 291
ment les trois physionomies de la ville improvisée. Ici c"est Venise, là un march'é Louis XM, et plus loin une anse délicieuse à la façon des petites criques liguriennes. Si on y joint un mail de province orné d'une fontaine que surmonte un buste du créateur de rile-Rousse, le portrait serait complet en quoire touches.
Je me hâte d'ajouter que les habitants sont des gens charmants, affables et serviables, et que l'hôtel Degiovanni, où nous de.scendîmes, est supérieurement tenu par une excellente dame, énergique et habile cuisinière, qui soutient, elle aussi, la broche au poing, la lutte héréditaire contre la cité génoise. C'est à rile-Rousse qu'il faudrait venir vivre si l'on voulait passer l'hiver en Corse; tout y abonde, tout y est bon, et les pèches s'y font miraculeuses. Notamment pour les homardivores et les langoustophages, riIe-Rousse est le paradis. Elle en envoie tous les lundis des bateaux à Nice, sa voisine d'en face qui lui rit dans le mii'oir de la mer.
A quatre ou cinq kilomètres de l'Ile-Rousse et avant d'arriver à Algajola, on se fait généralement arrêter par les voituriers à un endroit de la route où se ti'ouve l'une des curiosités de l'île de Corse, le monolithe d'Algajola.
Cest une énorme colonne de granit, gisante encore sur son lieu d'extraction, et qu'on laisse là depuis plus d'un demi siècle, faute de pouvoir la transporter plus loin. La mer est à soixante mètres de là cependant, et il semble qu'un ingénieur (il y en a de si habiles ! j n'aurait qu'à la pousser sur un radeau. Les frais sans doute seraient considérables, mais le bloc (jui forme le soubassement de la colonne Vendôme
est colossal, lui aussi, ot il provient de la nirinc carrière. Pourtant il est arrivé à Paris.
Le fiU, à la vérité, est etTroyable. Il mesure dixneuf mètres de long sur trois mètres de diamètre. Dressé, il serait imposant et indéboulonnable, celuilà!
Ce tpi"il fait là dans Tlierbe, on n'en sait rien ! Sa destination première, on l'ignore. On donne pour certain qu'il fui la première id(''e de la colonne, celle qui rend lier d'être Français quand on la regarde.
Je l'ai donc regardé de mon mieux, el la fierté n'est pis venue. Au contraire, j'ai même senti que je serais plus fier d'être Américain, par exemple, en face de cet abandon, car les Américains ne laisseraient pas trente minutes un pareil spécimen dans l'état où les Français le laissent, et ils le pousseraient, eux, sur le radeau.
L'IIe-Housse forme une antithèse extraordinaire aux ruines féodales et génoises de l'Algajola sa voisine. Oh ! l'Algajola, celte petite cité morne, dont les remparts crénelés crouhmt depuis quatre cents ans dans l'huile nif'diterranéenne. où les maisons toujours éventrées, et comme irréparables, alignent, profilent et croisent des rues de décombres pour un j)eu[)le de lé/ards !
L'Algajola. f|ui a plus de trous sur l'azur que le soir n'y perce d'étoiles, et qui semble poser éternel- ., lement pour quelque Isabey le motif pittoresque dune ville prise d'assaut, bombardée, incendiée el mise à sac, au moyen Age.
Celte Algajola, elle a été ma vraie découverte personnelle en Corse, celle qui me revient et dont je revendi(jue l'honneur.
SAINT-FLOHENT, ISOLA-ROSSA, L ALGAJOLA 298
Si je pouvais y entraîner une demi-douzaine de peintres, ils en auraient pour dix ans à exploiter son thème décoratif et tous les motifs sur lesquels il se développe. Celte ruine est un enchantement pour des yeux d'artiste. Style, caractère, formes et couleur, tout y est, et la natuie même semble avoir inventé des végétations particulières pour en rehausser les fantaisies. J'ai vu là des graminées étranges, des floraisons pendantes, des lichens et des pariétaires inconnus et qui défient le botaniste et ses herbiers. Mais ils défient bien davantage le peintre et ses brosses par la diversité des tons, l'harmonie, la surprise des silhouettes et l'intérêt des jeux de lumière.
Je me suis assuré, par précaution, que Ton pourrait y vivre, malgré la pénurie extrême des pauvres habitants — cent soixante-sept — qui disputent leurs décombres aux oiseaux et aux rats. Car ils ne sont plus que cent, soixante-sept dans cette ville autrefois riche et puissante, dont les fortifications attestent la grandeur passée. (3n y vivrait même fort convenablement, et nous y avons fait un déjeuner charmant, chez une digne femme qui tient un petit cabaret dans la rue principale. Elle mit pour nous ses provisions d'hiver au pillage. Je regrette fort d'avoir perdu son nom. Mais s'il s'installe jamais une station de peintres à l'Algajola, je lui promets de lui en procurer la pratique.
Entre FAlgajola et Calvi on trouve un important village, appelé Lumio, dont la situation est superbe et qui ferait encore la joie des peintres. Il étage sur un versant ses maisons blanches et lumineuses, que domine un vieux donjon démantelé et flanqué de
2'.'t bOLVEMUS 1) UN DISIAM DL. l'AlilS
lours. Des jardins (r<Man^-ois le poiidionl il'or, el tous les sentiers qui y niènenl élalenl la gloire orientale des cactus, des agaves et des figuiers de Barbarie en bordures. Ces plantes exotiques y sont énormes.
Luiiiio osl un habitacle de nobles corses, la villégiature de l'arislocralie calvaise. 11 a près de mille habitants.
Je ne serai content que lorsque j'aurai attiré dans ce pays merveilleux la colonie d'artistes que j'appelle. Mais je voudrais un Troyon ou un Charles Jacques pour la bergerie monumentale qu'on aper(,'oil sous Lumio, dans un champ au bord de la mer.
Cette bergerie, qui pourrait abriter douze coïts moutons, est une espèce de cloître à portiques, dont les galeries profondes emmagasinent de l'ombre de toute qualité et du clair-obscur à faire pâlir le maître d'Amsterdam. Ouel cailre pour un animalier ! Cette bergerie de Lumio est la cathédrale des moutons 1 Ils doivent en rêver quand ils paissent !