CALVI ET LA BALÂGNE
Calvi est une adorable pelile ville, endormie sur son promonloire blanc, que la mer entoure d'un froufrou de soie bleue.
Cette forteresse, à la fois hautaine et coquette, que le soleil irise, ressemble de loin, entre ses deux miroirs de ciel et d'eau, à un gâteau de sucre posé sur un plateau d'argent. On la dirait transparente. Quel magicien habile la citadelle vitreuse, ou quelle fée fait surgir aux yeux enchantés du touriste le mirage de ce château de cristal ? Mais non, le soleil tourne, et rien ne disparaît. Au trot des petits chevaux corses vous sautez quelques ponts de torrents, et vous voilà dans la capitale de la riche Balagne. Calvi n"est pas un rêve, et pourtant il en reste un pour moi. Heureux sont ceux qui vivent au pays où ils auraient voulu naître 1
Le mot mélancolique de Théophile Gautier est vrai : « On ne naît pas toujours dans la vraie patrie. » J'aurais dû naître à Calvi, comme Christophe Colomb.
Car Christophe Colomb était Corse.
Pendant l'une des bonnes journées que nous pas-
sâmos dans la ville magi(juc, nos liôlcs nous lircnl monl(M' à la ciladolle. iMilre les lours du vieux donjon génois, comme dans un pAlé sans couvercle, toul le mystère d'une anli(|ue cité esl enclos. A travers un dédale de rampes, de ruelles, d'escaliers, de passages voiMés, on atteint à une terrasse circulaire, plantée de platanes toullus, d'où Ion domine toul le profil dentelé de la côte, jusqu'au cap Corse. Quelle vue ! Le port est en bas, à trois cents mèlres, agitant mollement les coques de noix et les bateaux en papier de sa ilollile. El, à droite, la Balagne s'éploie, tapis d'émcraude piqué d'or. C'est là qu'il fait bon s'accouder, s'emplir l'ùme de joie, les poumons de brise, les yeux d'étendue colorée et laisser s'égoutter les heures de l'urne penchée du Temps !
Mais af)rès la poésie l'érudition a ses droits, et nous rentrons dans l'intérieur du pâté. Dans une ruelle, pareille h celle de l'Algajola, nos guides nous arrêtent. Ils nous montrent une ruine. C'est plutôt, si j'ose m'exprimer ainsi, une ruine de ruine, car à la vérité il ne reste de ce qu'ils y voient que l'éboulement confus de (juelques gravats sans forme architecturale apparente.
« Vous êtes dans la rue du Fil, nous disent avec émotion ces aimables gens, les plus hospitaliers d'une ville qui esl le chef-lieu de l'hospitalité corse.
— La rue du Fil?... »
Et je dresse interrogalivement la tèle. Mais mon savant compagnon de voyage a vite paré au mauvais eilet de mon ignorance, car il sait, lui, sa Corse sur le bout du doigt, et comme doit la savoir un pelitfds de Lucien Bonaparte.
« Est-ce là tout ce qui reste de la maison où il est
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né? demande-t-il à nos gracieux cicérones en leur désignant le tas de moellons séculaires.
— Où est né qui? insistai-je follement.
— Mais Christophe Colomb ! » sourit le prince.
Sans être un puits de science, je ne suis pas pourtant l'ignorant passionné que tout homme a le droit d'être par ces temps de doute historique et de bazardement général des traditions. A Charlemagne, où j'ai fait mes classes, je me rappelle qu'il était usuel et populaire, entre labadens et potaches, de répondre à cette question : « Où est né Christophe Colomb'' » par la facétie ci-dessous :
« Christophe Colomb est né dans un état voisin de la gêne » ; la « gêne » étant prise là pour la ville italienne qui porte ce nom, et où tous les historiens s'accordaient jusqu'à présent à donner le jour à ce grand homme. Mais venir en Corse pour y apprendre que le grand amiral des mers est né rue du Fil, à Calvi, c'était une surprise qui n'était pas dans le programme du voyage.
« Mais alors... repris-je, Christophe Colomb serait donc Français ?
— Il l'est, dit sévèrement un jeune prêtre qui venait de nous rejoindre. Voici sa maison natale, j'en ai les preuves. Suivez-moi. »
C'était à déchirer son diplôme de bachelier ! Nous le suivîmes donc, et il nous donna les preuves. Elles me parurent, comme au prince, indiscutables, Christophe Colomb était Calvais.
Quand on est à Calvi pour quelques jours, il est indispensable de se détourner un peu vers le sud pour aller visiter le bourg de Calenzana, l'un des plus considérables de l'île. Calenzana est un gros
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di'bouché d'huile el de miel. Indii.>îlricijse ol gaie, la po|)ulalion y dépasse aujourdliui trois mille t\mes.
Elle croîtra encore, car la Bnlagne est le pays des belles filles corses.
Il est aisé de le pressentir à la quanLité d'enlanls qui fçrouillenl dans ses rues monlucuses el fleuries. Je n"ai vu autant de gosses qu'à Cancale, ville également très prolifique, où l'Amour ne débande pas son arc, A Calcnzana, il n'en perd pas une llèelie.
Le bourg s'enorguellit d'un souvenir liistori([ue un peu lointain, qui est la défaite des mercenaires allemands de Gônes par Ceccaldi, l'un de ses enfants. Cela se passait en i332, sous Charles VI, et l'histoire ne nous est pas bien picsente; il n'y a guère parmi nous que le prince qui puisse en tiaiter sans faillir avec les Calenzanais.
Il est vrai qu'il se doit d'être renseigné, le prince Pierre, son père ayant vécu longtemps dans la commune.
Il passe méjue encore poui- en être le bienfaiteur, à cause d'une fontaine publique qu'il donna à la ville. L'eau, en Corse, est un présent sans prix, et on y retrouve sur ce point la grande préoccupation des peuples pastoraux d(^ l'IIellade, ({ui pour une fontaine rendaient un Tliéocriie. La source canalisée par le prince Pierre Bonaparte a enrichi les braves Calenzanais, ni plus ni moins. Ils le savent, ils le disent encore, et notre chef d'expédition a pu se rendre compte, à l'enthousiasme qui l'escorta pendant sa visite, de l'importance d'un bienfait assez idyllique en somme. La fontaine était festonnée de fieurs, adornée comme châsse, et il dut en boire un verre à la santé de la Halaene,