HISTOIRE D UNE SOUPE A L OIGNON
Mais, hélas! el comme dit le proverbe, il n'est si charmante compagnie qu'il ne faille quiller. el le lendemain malin, nous parlions rejoindre la grande roule occidentale.
Elle est nouvelle, et peu de touristes l'ont parcourue avant nous, du moins s'il faut s'en rapporter aux excursionnistes. C'est, sans doute possilde, la plus belle de l'île cependant. Elle longe, de Calvi à Bonifacio, tous ces golfes miroitants et porphyriques, que le soleil embrase chaque .soir de ses pourpres et auxquels il en laisse. L'enchantement de.s yeux est continuel, et la succession des tableaux est toujours si majestueuse dans sa variété, que rémotion vous gagne.
La communion de l'âme humaine avec la nalure s'opère par le silence. Le vent seul parle et donne le verbe de l'espace.
Au pont de Fango. près de Galeria, un gros de
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cavaliers raonlés sur ces petits chevaux corses qui sont les fils de l'Aquilon, comme les coursiers numides de Juguriha, nous barra le passage.
Ils étaient une centaine, armes de tromblons menagants, etparaissaient, de loin, assez rébarbatifs. Nous mîmes pied à terre, indécis de leurs intentions, et l'idée d'une aventure à la Gil Blas nous traversa la cervelle. Allions-nous donc être obligés d'en découdre pour passer ce pont? Notre jeune chef allait en tète, fort résolu à faire honneur à la filiation d'un grand-oncle dont la vie militaire avait commencé à « celui » d'Arcole, lorsque, à sa vue, une décharge (fartillerie formidable éclata dans les airs, attestant d'intentions pacifiques, — et môme enthousiastes ! Ces Corses expriment tout par coups de fusil, et surtout le plaisir de vous voir.
Les jeunes gens d'Aleria, comme les jeunes filles de Calenzana, étaient venus saluer à leur manière le iils du prince populaire et toujours aimé dans la Balagne. Ils nous escortèrent, en façon de piquet d'honneur, pendant quelques kilomètres, et jusqu'au golfe de la Girolata, dans une apothéose fulminante.
Écarlate, ce fiord ! Il s'entaille dans de gigantesques falaises de corail, de rubis et de grenat, dont aucun coloriste n'oserait imposer la splendeur à la routine ignare des gens de goût.
Toute la côte est telle pourtant, et la gamme des rouges y chante ses harmonies de feu, à peine amorties par les apaisements de l'ombre. Le vert des maquis exalte encore ces tonalités réellement incandescentes.
Le golfe de Porto, plus aveuglant encore, est comme le développement du thème de coloris. C'est
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un golfe de Galcria en grand, et Irailc' par un Hubens. Pour jouir delà magnificence de ce paysage,, s'en imprégner juscpi'à l'àme, il est bon de s'arrêter une heure au village de Parlinello qui domine la baie, et où Ton trouve une bonne petite auberge, Tort bien approvisionnée du reste.
Parlinello n'est point, à la vérité, un village : c'est un escalier. Les maisons y sont superposées sur une pente glissante ; et si elles n'étaient pas retenues par de grands arbres, elles tomberaient dans la mer, comme les moutons de Panurge.
Nous y avons vu deux jolies tisseuses, installées sur la route même avec leurs métiers rustiques, et qui certainement faisaient leurs toiles des rayons flottants du soleil. Il en voltigeait de tous côtés parmi les airs et jusque dans leurs chevelures embroussaillées.
Au fond de ce golfe extraordinaire, qui sera un jour ou l'auti'e, je vous le certifie, célèbre et peuplé de riches hôtels et de villas, on traverse un hameau sans importance, du moins par le nombre de ses habitants. Il s'appelle Porto et il a paré la crique de son nom. C'est à Porto que l'on embarque les i»ins, les m»'lèzos et tous les géants ligneux (jue l'Étal, insatiable bûcheron, abat dans la foret de Valdoniello. La tour carrée dressée sur un roc flamboyant qui s'avance au milieu des flots, est un spécimen complet de ces fortifications dont les Génois avaient encerclé l'île. Son inutilité naïve et pittoresque donne la note de caractère de cette inoubliable solitude. Elle sert de reposoir aux goélands fatigués.
Entre Porto et Piana, le ruban de route ondule sur les précipices comme une écharpe dénouée au
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vent. Les rochers verdoyants, où s'entortillent les lianes odoriférantes, sont piques de lézards innombrables et tels des pelotons d'aiguilles. De lentes processions d'escarbots traversent la voie, semblables à des défilés de moines en cagoule. La chaleur n'est soutenable qu'à cause de la brise de mer, et tout à coup on entre dans le délilé des Calanches.
Le défilé des Calanches est illustre, et il a toujours passé, non sans raison, pour le chef-d'œuvre de la nature dans l'île. Les guides le préconisent, presque au dam de tous les autres sites, et pas un Anglais ne manquerait de le visiter, car ne l'ayant pas vu, il croirait n'avoir pas vu la Corse.
Il aurait raison. Quoique je leur préfère lascala di Santa- Regina et ses dramatiques déchirures, il n'est pas douteux que les Calanches méritent leur gloire européenne.
C'est l'entassement de Pélion sur Ossa. Une sorte d"éboulement céleste de granits de couleur, de toutes formes, de monolithes ronds, ovales, carrés, oblongs, en dés, en arêtes, en cuvettes, en tibias, en champignons, en gourdes, que sais-je ! une muraille de la Chine sèche et sans ciment, que la lumière crible par tous les trous, les millions de trous où logent des millions do petits sauriens, amis défiants de rhomme.
Le vent de mer-<ise et polit singulièrement les cailloux de cette avalanche immobile. 11 lui prête l'apparence d'un amoncellement colossal d'ossements tombés d'uneplanète voisine, dontlespeuplesauraient cent coudées. On y distingue des squelettes tout entiers.
Si Ion retrouvait sur la terre le champ de bataille
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fabuleux où los Titans allaquèrenl Jupiter et roulèrent foudroyés, j'iniagino que cccimetièro ressemblerait aux Calanches.
Nous les traversâmes par un splendide coucher de soleil, suivi d'un crépuscule si étrange qu'il semblait ôlre le jour naturel et nécessaire de la nécropole fantastique. Une demi-clarté brune, on eut dit souterraine, vernie encore de lueurs |)rdissanles, lîujuait les contours îles rocs. De grands |)ans d'ombre prolilaient, en les élargissant, les formes et les silhouettes burlesques que l'imagination se plaisait à préciser, et toutes les rêveries de la fièvre prenaient corps et se réalisaient, bouffonnes ou terribles, à nos yeux hallucinés.
Et nous arrivâmes ti Piana dans l'état de gens qui viennent de voir des fantômes.
Piana est un bourg important, où quatorze cents créatures de Dieu jouissent du bienfait de la vie et des charmes de la civilisation. Je n'y ai rien remarqué qui vaille la peine d'èlrc signalé à l'attention des voyageurs, si ce n'est l'inscription de son église, qui est un modèle de cette littéral nre scolaslicolatine à laquelle s'adonnent les \\\\. PP. Jésuites, et qui nous a valu les Ilapin et les Santeuil :
Miitiora si qua-ris rel)usfiue Icvamcn inarclis, Ingreclere hue inalrem corde rof^are Dci.
Si tu cherches des bienfaits et un soulagement à tes peines, Entre ici prier de cœur la mère de Dieu.
Le distique est daté de 1792. et non signé. C'est cela de gagné sur Horace et Virgile.
A la vérité, Piana ne m'a laissé d'au Ire souvenir
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que celui d'une soupe à l'oignon légendaire et à laquelle je ne puis encore songer sans rougir.
Je croyais savoir faire une soupe à l'oignon! Même je m'étais vanté témérairement d'exceller dans la préparation de ce brouet, difficile entre tous, qui est la pierre de touche du cuisinier-né.
Or, depuis que nous déambulions dans l'île de Corse, le manque presque absolu de beurre nous avait cruellement privés du plaisir tout parisien de savourer le potage des noctambules. Notre cher prince en particulier souffrait beaucoup de cette privation, et pour un peu, comme Richard 111 offrant son royaume pour un cheval, il aurait volontiers crié : « Ma fortune pour une soupe à l'oignon! »
Je résolus de lui en faire la surprise, et, profitant dune excursion matinale qui l'avait entraîné de nouveau dans ces admirables Calanches, je me mis à battre Piana pour avoir du beurre ! Aidé de l'excellent Charles, son valet de chambre, je finis par en découvrir un quart de livre, et, ayant ramassé tous les oignons que je pus trouver dans le bourg, nous revînmes à l'auberge. Le déjeuner était commandé pour onze heures et demie; il en était neuf, j'avais le temps de confectionner un chef-d'œuvre.
Nous voulûmes d'abord, Charles et moi, éplucher les oignons nous-mêmes, car il n'y a point de petits détails pour un tel ensemble. C'étaient des pièces énormes, de véritables oignons d'Egypte, à faire pleurer tous les Hébreux dans le désert, et nos propres larmes coulaient si abondamment, que nous dûmes renoncer à l'exercice. L'aubergiste, ses deux filles et la servante se chargèrent d'achever la besogne préparatoire.
;k'G bULVK.MKS 1) L.\ L.M'A.NT iJi: l'Al(l>
J'avais d'un côlr. coniino il convient, une cnsserolo sérieuse pleine d'eau bouillanle, el de laulrc une poêle à frire sur le fourneau, el, debout, je songeais.
Je songeais à ceci : doil-on frire les oignons avanl de les jeter dans l'can bouillanle, ou doil-on lesjeler dans l'eau bouillante avant de les fiirc?
f.harles, consulté, me déclara qu'il n'en savait absolument rien. Interroger les femmes de l'auberge qui nous regardaient avec stupeur, c'était avouer ma faiblesse. Je m'inspirai des circonstances.
Les circonstances étaient que le beurre était rare et que nous n'en avions qu'un quart de livre. Il fallait donc le ménager. Je demandai de l'huile. El lorsque j'eus l'huile, je précipitai d'une part la moitié des oignons dans la poêle et de l'autre le reste dans la casserole.
Et j'observai.
Au bout d'une demi-heure, les uns étaient trop cuits et les autres pas assez! Je regardai Charles.
« Si nous en causions avec ces dames! » me dit-il.
Malheureusement elles ne parlaient que le dialecte corse, el notre double italien mêlé n'arrivait [)oinl à le rejoindre. Je pris alors une décision énergitjue. Je transvasai les oignons à l'eau dans la poêle h l'huile et les oignons à l'huile dans la casserole d'eau bouillante, et je regardai. Ceux qui étaient trop cuits se recroquevillèrent, el ceux qui ne l'étaient pas assez reslèrenl dans le même élat. J étais pensif.
L'heure avançait. Je risquai donc de tout mêler et de laisser agir la Providence. Les oignons à l'eau et les oignons à l'huile, confondus, furent savamment réunis dans une marmite à pot-au-feu où il restait
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de rexcellenl bouillon de la veille. Ils parurent s'y trouver bien ensemble. Je salai', je poivrai, et j'allumai une cigarette.
Pendant ce temps, sur mes indications précises, le brave Charles découpait des rondelles de pain, qu'il faisait griller au bout d'un couteau sur le brasier de la cheminée, et les femmes de l'auberge épluchaient, épluchaient toujours d'autres oignons, sans but déterminé.
La cigarette achevée, je goûtai la préparation. Elle était inconcevablement fade. Avisant alors des piments rouges qui pendaient à la poutrelle, j'en ajoutai six à la mixture. Et je goûtai encore. Elle était trop forte. Je réclamai des tomates. On alla m'en chercher au village, et quand elles furent dans la marmite, la soupe prit un beau ton. On eût dit le golfe de Porto lui-même.
Charles avait fini par avoir un peu peur, car il adore son maître, et il me surveillait du coin de l'œil.
« Que penseriez-vous, fi.s-je pour le tranquilliser, de quelques jus de citron exprimés et d'une poignée de baies de genièvre ? C'est local d'abord, et puis c'est bon ensuite ! »
Et le geste suivit la parole.
(( Est-ce que Monsieur mangera de sa soupe ? me répondit-il. Parce que si Monsieur ne devait pas en manger, je crois qu'il serait temps de la tremper. Il n'y a plus de pain à griller, et j'entends les voitures qui reviennent des Calanches. »
Les excursionnistes apparurent en elTet à la porte.
« Quelle drôle d'odeur ! dit Vincent Bonnaud.
308 SOLVIiNIUS I) UN liM-ANT l)K J'AUIS
— Excellenle, irpailil \o prince, on diiail de Toignon ! >-
Charles scMvil en licmblanl la soupe de Piana dans la marniile même. Ce que c'était que cette soupe, il n'y a pas de mots dans le lexique pour en dépeindre l'horreur ! Mais Roland Bonaparte avait compris qu'il s'agissait d'une prévenance amicale, et, avant même que nous eussions attaqué notre assiettée, il en avait repris trois fois '
A ce moment la petite servante entra en se tordant ' de rire. Elle apportait le beurre sur un plat 1
Javais totalement oublié le beurre ! ! !
« Il n'aurait plus manqué ([ue cela, fit alors le prince très grave; ah I il n aurait plus manqué que cela, qu'il y eût du beurre !... »
Nous quitlAmes Piana avec une soif inextinguible et décidés à nous arrêter à toutes les fontaines. Cette soupe nous avait embrasé le gosier.
CAKGÉSE
Cargèse est une des curiosités de l'île corse. Les ethnographes ne manquent point au devoir physiologique de venir y étudier le résultat de la fusion des races.
Cargèse a élé fondée le l'j mars 1676 par Jean Stéphanopoli, Grec du Taygète (aujourd'hui iMaïna) et descendant des Comnènes, empereurs de Byzance. Après une lutte sanglante soutenue contre Amural IV et ses musulmans dans les montagnes du Péloponèse, ce chef de haute lignée et de grand courage résolut de soustraire les Maïnotes, ses compatriotes, aux représailles impitoyables du vainqueur. Il alla demander à la république de Gènes de lui céder un territoire en Corse. Elle lui donna celui qui est compris entre le bourg de Vico et le golfe de Sagone.
C'est là qu'à la tète de douze cents Klephtes, Stéphanopoli s'installa et créa Cargèse. Il en fit bientôt une ville prospère, légiférée par le propre code de Lycurgue. En dix années, la piêve était devenue la plus fertile en cultures de toute la Corse. La vigne, le figuier, les céréales et leur commerce
310 SOUVENIRS D UN I:M- AN T hl-: l'AItlS
avaienl onrichi ceshabilos ol laborieux agricullciirs, lîérilicrs des principes de Cadmus cl de Dcucalion. Jalousés par leurs voisins de Vico cl du Niolo, les Maïnoies enrenl à essuyer plusieurs agressions de leurs compalrioles d'adopLion, et, nolammenl, à l'éporpie de Paoli.ia fidélité bien naturelle ((u'ils avaient gardée à Gènes, leur bienfaitrice, ruina à moitié leur colonie. On les brûla, on les pilla, et ils ne durent qu'à M. de Marbeuf de pouvoir reconstruire la ville.
Ils se résignèrent alors à contracter des unions fusionnistes avec les Corses, ce à quoi ils avaienl toujours été jusque-là rebelles, et aujourd'hui leur sang hellène est si bien mêlé avec le sang sarrasino cyrnéen, que les ethnographes en sont pour leurs peines.
Ce mélange, d'ailleurs, ne paraît pas leur avoir l)eaucoup réussi; car ils ne sont plus que neuf cent trente. Toujours industrieux d'ailleurs, et laborieux, ils continuent à donner aux Corses l'exemple des vertus pastorales, et leur commune est une v('>iitable ferme modèle.
Le golfe de Sagone oppose une antithèse assez violente à celui de Porto. Cest une anse feilile, verdoyante, où la Liscia dépose des vases et des limons gras que les bruyères, les amandiers et même les cerisiers couvrent de leurs feuillages. 11 semble que l'on élèverait là à miracle des moutons de présalé.
A Sagone, la vue se repose et l'esprit sapaise. Le golfe est d'ailleurs magnifique^ deux fois plus large que le golfe rouge, et on y ferait un porl de premier ordre. Il est très sûr. T'/est le seul de Inule la côte
CARGESE 311
occidentale où j'aie vu un bateau. Ah I la vie marilime n'est guère développée en Corse.
Calcatoggio est la dernière station où on laisse souffler les chevaux avant d'arriver à Ajaccio. Le pays a une réputation douteuse au point de vue de r « aubergerie ». Elle est certainement imméritée, et nous y avons bu, sur l'étrier, d'excellent vin blanc, servi avec beaucoup de bonne grâce et de cordialité par un cabaretier très aimable. On venait de terminer la vendange et tout le village empoisonnait la vinasse.
Mezzavia. — Ajaccio.
SARTÈNE Eï BONIFACIO
Et voilà qu'on recommence à monter. L'ascension nous lire à neuf cents mèlres,au coldeSainl-Georges, d'où la vue est naturellement de premier choix. On découvre d'un coup d'œil la vallée profonde dOrnano, qu'arrose le Taravo, un beau loirent, aussi sonore que son nom. Qu'est-ce qu'il clame à ces cascades, qui ruissellent parmi les villaf,''es blancs ? Et qu'est-ce que les cascades lui répondent ? Le nom de Sampiero. peul-ôlre.
Et voili» qu'on redéj^rinyole. Un rcdéijringole jusqu'à Olmelo, très intéressante bourgade, dont j'ai encore dans les yeux la i)liysionomie féodale. Olmelo est tapi, c'est le mot, sous des rochers hautains, comme ces panthères de l'Atlas qui dorment en regardant la mer. L'aspect général est sombre, pres- (pie rébarbatif, et la vue louche sur la baie de Propriano.
C'est à Olmelo que réside l'anlicpie famille des (jalloni d'Istria. ?sous ne nous privûmes certes point du l)laisir de rendie visite à des personnes de cet ordre dont la itonlé est pioverbiale en Corse, et j'ai gardé
SARTENE ET LîOMFACIO 31H
précieiisemenL un petit bouquet de fleurettes qui me fui olTert.dans la jolie maison à terrasse, parunejeune tille à laquelle mon humble nom de poète n'était pas entièrement inconnu.
Elle me cita, en me l'offrant, certain poème intitulé Engaerrande, dont laotion se passe en Corse, une Corse chimérique, il est vrai, et de géographie shakespearienne, mais enfin qu'elle avait lu et dont elle avait retenu ce vers :
Les fleurs de la pairie ont le plus doux parfum.
Son bouquet était de violettes.
On descend à Propriano par une roule bordée de tombeaux, comme la via Appia. Ils ont toutes les chances, ces diables de Corses, qui se plaignent toujours ! Ils peuvent garder leurs morts hors des nécropoles communes, où la douleur se banalise. On leur permet de construire des mausolées dans leurs jardins, au bord des chemins, près des foni aines, et toute terre pour eux est terre sainte et bénite. Ils échappent ainsi à la tristesse d'un culte morose, pour lequel le départ de l'âme est tragique, et qui semble se défier trop de la logique de son Dieu.
Oui, j'envie à la Corse ce privilège, et j'aimerais a dormir, moi aussi, lorsque l'heure en sera venue, sur les lieux mêmes où j'ai vécu, aimé et tant travaillé, au bord d'un chemin passager où sonnent des clochettes de mules, que parcourent des couples amoureux, et mon squelette cliquetterait gaiement aux lourds cahots des diligences.
Mais il n'y en a que pour ces satanés Corses 1
Propriano.
au >;")UVEMris d un e.m'ant di:: pauis
L'inléri^l iiiarilinu' de la rade <le Pro|>iiano ti'osl l<:>uteux pour personne, el J'on coinple beaucoup, clans l'île, sur le dévelopement futur de ce purl.
Outre rpi'il est l'abord le plus proche de la station thermale de lîaracci — une source presque miraculeuse pour les rhumatisants — qu'on s'elTorce de lancer, il est encore l'unique débouché des produits de Sartène et de son riche arrondissement. Déjà un service régulier de paquebots rejoint le port naissant à celui d'Ajaccio, et cela quatre fois par semaine. Le trajet n'est que de trois heures, el c'est une partie de plaisir ravissante, l'excursion en pleine mer, le le long des côtes, qu'il faut se payer là, sous peine d'en garder le regret éternel.
Une troupe de thons en belle humeur bondissait autour de la nef, comme les dauphins de Raphaël dans l'enlèvement de Galatée. Le panorama desgolfes déployait les changements à vue de son décor mobile, et la mer jetait, comme des tapis d'Orient, ses vagues miroitantes sur notre passage.
A l'intersection de la route que nous gravissions et <lu chemin de Sainte-Lucie-de-Tallano — jolie bourgade où se trouve l'uniffue carrière de granit orbiculaire qui soit au monde — nous rencontrons subitement des dolmens !
Oui, des dolmens, comme en Bretagne! Ils ne se refusent rien, les Corses. Deux pierres druidiques, superposées en autel, au milieu d'un champ, et que l'on nomme ici « les Slanlari ». Ces menhirs, cités par Prosper Mérimée dans son Voi/a{/e archéolor/iriue, sont classés et appartiennent aux monuments historiques. Il en résulte clairement, pour qui sait lire le livre de pierre de la nature, que le culte d'Hercule
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gaulois a régné dans l'île et que la superbe vallée du Rizzanese, aujourd'hui vignoble' immense et prospère d'où nous viennent à Paris presque tous les vins dits de Corse, a entendu les chants des vellédas prophétiques.
Sartène, élevée de trois cents mètres au-dessus du niveau de la grande cuve à bouillabaisse, n'est en somme qu'une longue terrasse qui, au lieu de border la mer, borde une vallée en précipice. Du haut de cette terrasse, ses quatre mille huit cents vignerons regardent pousser le raisin, en fumant leurs pipes, comme on regarde d'un casino passer les petits bateaux.
Ils peuvent même se payer ce spectacle en supplément, puisqu'ils ont vue sur la rade de Propriano, qui n'est qu'à treize kilomètres.
Pour la population, la ville est la quatrième de l'île et ne cède à Corte que d'un millier d'âmes. Encore se rattrape-t-elle sur la qualité peut-être, car les Sarténois sont de rudes gaillards, trempés d'acier, au physique, et de feu, au moral, ils sont les plus passionnés de tous les Corses.
Je ne sais pas sur quoi il est permis de plaisanter à Sartène, mais ce n'est pas sur la politique, fichtre ! ni sur la question du banditisme. Ces deux thèmes sont interdits à la plus inolTensive ironie du philosophe. Si l'on exerçait les sous-préfets avant de les utiliser, c'est à Sartène qu'il faudrait les envoyer pour faire leur apprentissage; et les jours de fête n'y sont pas les jours d'élection. Miséricorde ! En voilà un, de municipe, où la vie publique est active !
Sur la grande place de l'église, qui ressemble à la plate-forme d'une tour, à l'heure sainte de l'apéritif^
3ir. SOliVKMRS I) UN KM'ANT l)K PARIS
il faut voir les Sark^nois se promener par g^roupcs sympathiques et so jolcr des regards lorvcs d'un clan c\ Taulre, pour voir où en est la réconciliation i]es partis en Corse. Au bout de trois jours, je sentais que je deviendrais enragé rien qu'à traverser cette place de la Discorde.
Elle est bien jolie j)ourlant, avec sa charmante fontaine publique, qu'animent quelques Nausicaas graves, aux gestes lents, son église, ses cafés à l'italienne et la porte i-omane qui ouvre là sur la vieille ville. Des balcons ouvragés, enguirlandés déplantes grimpantes, y encadrent des apparitions roses de pim pantes bourgeoises, et parfois des bergers, couverts du '< pelonc » traditionnel à longs poils de chèvre, la traversent en sifflant des airs delà montagne et nous lancent des legards profonds de sorciers.
L'hôtel où nous prîmes pied est tenu par un chef qui mérite de porter ce nom de César dont tout autre que lui serait écrasé. II nous traita impérialement et de façon à nous faire regretter que son prénom ne fût pas Lucullns, car il y avait droit aussi, si les a noms signifient (juclque chose. C'est chez lui que ' je vis pour la première fois ces nacres splendides. ([u'on pèche à foison dans la baie de Porlo-Vecchio» -i dont les coquilles mesurent jusqu'à soi\ante centi- a mètres et qu'il suffit de prendre à la muraille pour f| em|ilir une chambre de pourpre changeante et d'argent miroitant. Une photographie posée, dans son passe-partoul, sur la cheminée du salon, avait attiré nos regards et agaçait notre mémoire rebelle. Certainement nous connaissions tous celte lôte, mais aucun de nous n'arrrivait à en nouimer le propriétaire.
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(( Ne faites pas attention, sourit M. César, c'est mon rendre II est dans les lions !
— Dans les lions ! » Et tous de nous écrier à la fois : « Bidel ! »
C'était Bidel en elTet, le célèbre dompteur populaire, cher aux titis de la capitale. Quel autre gendre en etîet (étions-nous bêtes 1 1 pouvait avoir un homme nommé M. César? Et 'voilà ce que c'est que de ne pas réfléchir. Nous adressâmes à notre hôtelier et nos excuses et nos compliments.
Ce qu'il y a de plus curieux à Sarlène, c'est la vieille ville. Quoiqu'elle ne date pas de très loin, paraît-il, puisque sa fondation ne remonte qu'au seizième siècle, ce qui, je vous l'avoue, m'étonne : ce quartier donne la sensation la plus franche des choses du moyen âge.
Imaginez un embrouillamini de ruelles entre-croisées, tournantes et zigzagantes, un incroyable labyrinthe de couloirs sombres, s'amorçant les uns dans les autres, et dont l'architecte paraît être un chat travaillant un peloton de fil, des escaliers, des voûtes, des rampes, des passerelles en croix, en losange, en demi-cercle, en trapèze, et larges à peine de deux pieds. Impossible de passer plus d'un à la fois; et quand on se rencontre, il faut se résigner au sautemouton, comme les écoliers.
Il ne doit pas faire bon ici d'avoir un ennemi mortel et d'être obligé de sortir. 11 est vrai que le rapprochement des murailles est un empêchement sérieux au développement du pugilat. On reçoit tout de suite à l'occiput le contre-coup du sinciput. Et puis, pour séparer les combattants, les femmes ont à leur disposition le moyen facile de les arroser des fenê-
;îIs SOrVlJMliS 1) l N KMANl lli: TAlilS
1res sans perdre une t»-oulle des lujuides p;icificaleurs. Un verre snCfil d'ailleurs : il remplit loul l'espace aérien el respirable.
Ce vieux Sarlène est exlr(^mcment pillorcsipjc. Je pense qu'il ne voit jamais le soleil, à aucune heure de la journée, et que la lune est le seul aslre qui l'éclairé. Les enfants y sont assez pAles, et quand la barbe leur pousse, c'est sans doute la barbe de capucin, amie des caves et lloraison des salpêtres. J'imagine encore que lorsque, à l'Age voulu, ils courtisent leur voisine, ils n'ont qu'une chaise à mettre dans la rue pour grimper chez celle fiancée. Ainsi dut faire, dans l'anlique Vérone, ce Roméo, amant de Juliette, qu'on nous donne pour un grand gymnasiarque.
Et ici une question se pose. A l'époque du roi Théodore, il n'existait point d'autre Sarlène que ce vieux Sarlène impraticable où l'on ne peut ouvrir son volet sans boucher la rue. Or l'histoire nous dit que les Sarlénois portèrent ce roi en triomphe! Je voudrais bien savoir comment ils s'y prirent, malgré leur enthousiasme. Il n'y a pas de place, vous dis-je, pour un parapluie ouvert, à plus forte raison pour un roi conslitutionnel, que diable !
Ce Théodore, roi légendaire de la Corse, étrange aventurier allemand, dont l'avenlure ressemble aux abracadabrances hislori(|ues du Tintamarre, or\ vous montre ici sa maison royale. Mais comme elle esl occupée par des locataires ; il est bien superflu de la visiter, d'autant plus qu'il n'en reste (pic les murs, et nous nous en dispcnsAnies.
Elle n'est pas inscrite d'ailleurs, el pour cause, parmi les curiosités de la ville. Les Corses vous >avenl gré de ne point leur parler île Théodore.
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Cette histoire blesse un de leurs sentiments les plus délicats, celui de leur indépendance, dont ils ont toujours le regret au fond du cœur. Ils s'étaient sincèrement donnés à ce baron de Neuhoflf, qui débarqua à Aleria le 12 mars 1786 pour les autonomiser et les délivrer de l'oppression génoise. 11 eut tout de suite Sartène pour lui, car les esprits brûlants de cette ville sont plus faciles à emballer que ceux des autres montagnards même de File. Sartène crut en Théodore la première et la dernière. Aussi lui promit-il de la prendre pour capitale.
Lorsqu'il s'évada de son royaume, sans qu'on ait jamais su pourquoi, Sartène lui resta fidèle et l'attendit. Pouvait-elle deviner, que dis-je ! comprendre le personnage taré, le faiseur de coups, le roi par dettes, que la corruption eflrayante du siècle avait jeté dans un pays de pâtres dont le long martyre eût attendri des tyrans d'Asie ? Casanova de Seingalt, Cagliostro ou le mystérieux comte de Saint-Germain seraient débarqués à sa place pour les sauver qu'ils auraient eu foi en eux. Une escapade aussi formidable, un tel coup passait leur philosophie sans scepticisme. Certes ! il n'y a rien de plus lâche que de duper un enfant. La Corse fut cet enfant. Ecarquillée, elle crut à Théodore. Elle l'aima pour ses beaux costumes théâtraux, son faste, son apparat, ses vices étalés, pour les joujoux qu'il lui faisait danser devant les yeux. Il la viola et s'enfuit.
Il avait été roi. C'était tout ce qu'il lui fallait pour éblouir ses créanciers. Son crédit y gagna quelque renouvellement illusoire. Perdu de dettes, traqué, étranglé et beau joueur, il Qnit par se laisser pincer par la police de Londres et mourut à la Tour. Les
a2U SUUVKMHS 1) L.N E.M- AiNT DM l'AUlS
pauvres Corses rallendaioiil toujours. Ils sonleurore morlifirscle leurs illusions.
De Sarlènc à Bonifacio. il n'y a à siii^naler que le* changement graduel du caractère des paysages et quelques cocassilés géologicpies par où le venl de mer se révèle sculpteur de grotesques.
r/est d'abord le fantoche gigantesque (pio l'on appelle 1' « homme de Gagne ». Il est à douze ceiil quinze mètres d'élévation, et on l'aperçoit de tout le Sud de la Corse. Vous dire ce qu'il représente, je n'en sais rien, et cela dépend de l'imagination de ceux qui le distinguent. Cet « homme de Gagne >' m'a paru, à moi, un vague bonhomme cagneux. D'autres y percevaient une vieille bûcheronne courbée sous un fagot d'épines. JEgri soninia, dit Horace.
Le lion de Roccapina est d'une forme plus nette. L'illusion d'un lion couché sur un pic et surveillant la côte est complète. Mais tromperait-elle un véritable lion ?
Pianottoli. — On fait halte à Pianottoli, où s'embranche la route de Porto-\'ecchio par la vallée de Figari. La vallée de Figari, qu'arrose et féconde un torrent, qui devrait s'appeler le Figaro, est la Beauce de la Corse. Elle abonde en céréales et fournit du froment réputé au marché de Marseille. Elle est semée de hameaux pittoresques qui m'ont rappelé la vallée de Chcvreuse. C'est à Pianottoli que nous connûmes l'hori-eur des omelettes à l'huile ! Gomme le point est très fréquenté et croît clnupie jour en importance, j'espère que dans quelque temps elles y seront au beurre.
Du col d'Arbia, qu'on atteint ensuite, la vue
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s'étend sur un larti^e et beau spectacle de nature, qui se développe encore et devient plus large et plus beau du haut de certain couvent situé à droite et dédié à la Sainte Trinité. La fantaisie nous prit d'y monter et d'y suivre un vénérable Père capucin que nous apercevions sur son âne au milieu des cactus et des figuiers d'Inde d'un chemin sinueux. Or, bien nous prit de cette fantaisie.
Le couvent de la Trinité m'a laissé une impression profonde : j'y ai compris pour la première fois les délices de la vie monastique, telle, il est vrai, que la conçoivent les Italiens, c'est-à-dire dans ime retraite enchantée, où tout concourt à la pacification de l'âme et au farniente mystique des sages.
Un grand jardin de pins, d'oliviers et d'orangers séculaires, aux frondaisons épaisses, aux lignes nobles comme une vision arcadienne du Poussin; des bancs de marbre blanc, des eaux chantantes qui « ne se taisent ni nuit ni jour » et de larges pelouses de mousse vertes pour jouer aux boules, un cloître souriant et pareil à une ferme, une églisette voluptueuse où la prière sent bon, des nids d'oiseaux dans toutes les fentes de rochers, des lapins sous tous les myrtes, un airchargé d'effluves marins, une vue incomparable sur la plaine blanche et calcinée de Bonifacio, la ville au fond et, plus loin, dans les vapeurs dorées, cette améthyste, la Sardaigne 1 Voilà cette Trappe !
Ah ! égrener làle rosaire dun poème en vingt-quatre chants, ou plutôt n'y rien égrener du tout; se laisser mollement vivre et mollement mourh\ et se draper, comme l'autre en son étendard, dans les pourpres du soleil couchant ! Quel rêve 1
Ils le réalisent pourtant, ces heureux coquins de
olj SOLVE.MHS II UN i:.NrAN 1 lii; l'MilS
Capucins, tandis que nous I rimons pour clever des familles? Elje pensais...' vous peimellez?; je pensais, dis-je, dans ce maquis pieux, qu'ils étaient des bandits, eux aussi, des bandits de Dion, oui eerles, mais des bandits el rpie nulle irnularmcrie pourtant nt» les inquiète.
Bonifacio est la ville la plus orii^Muale de la Coi'se et peut-être de l'Europe méridionale.
Mais elle a été tant de lois décrite el elle change si peu, que je n'arriverais qu'à ressasser ce qu'en ont écrit les voyageurs, tous unanimes dans leurs transports. Il est singulier que leurs récits n'aient déterminé aucun peintre à venir exploiter la mine inépuisable de ses thèmes décoratifs; il y en a pour toutes les palettes. Lorsque ma colonie de l'Algajola sera installée, je l'emmènerai à Bonifacio prendre un air de ballade, et je crains bien que quelques-uns n'y restent.
Bonifacio est ciselé dans un bloc de craie.
C'est un promontoire calcaire que la mer ronge tous les jours par sa base et qui s'avance au-dessus des Ilots furibonds comme un éperon de navire.
Il est inconcevable que cette presqu'île friable attienne encore à l'île de Corse, et l'un de ces quatre malins on entendra dire qu'elle s'en est détachée el que la ville s'est efTondrée dans l'eau. Ce jour-là Sartène deviendra port de mer.
La falaise terrifiante qui supporte, on ne sait par quel miracle, les maisons, d'ailleurs abandonnées par ordre, du quartier de la Citadelle, ouvie sur l'abîme des gueules de cinquante mètres de profondeur, dont les dents sont d'énormes blocs modelés en molaires, et bavant l'écume éternelle.
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Il y a une certaine terrasse surplombante où, dan§ une guérite, claque des dents une sentinelle que je ne voudrais pas être. Le sol tonitrue sous ses pieds, ,^t il vit proprement sur un tremblement de terre continuel. Il vous montre, tout pâle, un escalier taillé au fd à beurre, qui descend dans le gouffre par cent soixante-quatre marches dont je ne vous parle qu'en fermant les y^ux,et qui suffirait à me guérir du vice de contrebande, si j'étais contrebandier. Il paraît que c'est par là qu'ils montent leurs cigares ! Je n'en crois pas un mot, s'il faut vous dire toute ma pensée.
J'oppose la même incrédulité à la légende qui veut que, pendant l'épouvantable siège de l42o, où les héroïques Bonifaciens afTamés se nourrirent de fromage fait avec du lait de femme, le roi Alphonse d'Aragon ait espéré escalader la ville par cette échelle de pierre ponce suspendue. Ça, jamais ! Je le donne à des singes. C'est un escalier pour colimaçons.
On entre à Bonifacio par une descente assez rapide encaissée entre deux murailles de marne blanche, et l'on débouche tout de suite sur la Marine. Cette Marine est un long bassin, assez semblable à la pièce d'eau des Suisses à Versailles, merveilleusement abrité de tous les vents de la rosace, mais dont l'entrée est trop étroite pour que les vaisseaux de haut tonnage consentent à se risquer dans son goulet. Cet inconvénient sera la fortune de Porto-Vecchio peutêtre, car là, la rade est également admirable, mais l'abord est pratique, même pour des bateaux de guerre.
Un petit fortin génois orne le bassin de Bonifacio €t découpe sa gentille silhouette au pied de la citadelle. Il m'a paru que la Marine était un grand en-
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tivpôl de liège, cL j'en ai vu des piles notables sur le quai. Ony fait aussi, i)araîl-il, l'iniporlalion du bétail. C'est par Bonil'acio (juentrenl en Corse les JxiMifs el les moulons ({ue la vSardaigne lui envoie.
Le port mesure quinze cents mètres. On vient d'y installer une station de torpilleurs.
De la Marine on atteint la ville haute par une large rampe, dallée d'un cùté pour les piétons, el macadamisée de l'autre pour les voitures; on traverse un pont-levis, on passe deux vieilles portes de bon style, et l'on pénètre dans la palla civilas de Ptolémée.
Si les statistiques nafiirmaienl point que trois mille deux cents habitants peuplent ce cluUeau du vent, j'estimerais sa population à cent âmes, car je n'en ai pas rencontré davantage, encore comptai-je ceux cpie j'ai vu au café prendre l'absinthe, et les militaires de la garnison.
On ne fait pas beaucoup l'enfant dans cette antique cité bonifacienne, sans doute parce que le sol y remue trop. II y a pouitant de jolies fdles.
L'hôtel auquel nous demandAmes l'hospitalité est une maison toute nouvelle qui semble avoir à cœur d'effacer des Guides le renom assez mauvais dont jouissent ici les auberges. Nous y fûmes j)lus (ju'honorablement traités. Bon souper, bon gîte elle reste.
Le « Torrione » est la seule qui subsiste des trois tours qu'on voit dans les armes de la ville. Elle en avait trois, sous le comte Boniface, qui la fonda en 833, ce qui n'est pas d'hier. Ce comte, enchanté d'avoir flan(|ué une pile navale aux .Sarrasins dans les eaux du détroit, commémora sa jubilation en laillanl une ville dans la craie du promontoire qui rimait avec sa victoire.
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On travaillait ferme, lors de notre pass^age à Bonifacio, en octobre 1887, aux l'ortifications nouvelles de la ville, dont on veut faire un petit Gibraltar corse à cause de certaine île italienne située en "face et nommée Magdalena, que le brave roi Humbert arme à tour de bras pour [)rouver ses intentions pacifiques à notre égard. Nous visitâmes les travaux du génie militaire et nous descendîmes dans des tranchées ayant bon air et qui sont de belles tranchées. Le prince, qui s'y connaît, les admira fort.
Pour moi, profane, qui n'entends goutte à l'art des contrescarpes, j'étais remonté sur la terrasse, et je contemplais, dans la transparence de l'air, le splendide panorama des Bouches de Bonifacio. Un aimable citadin, qui nous escortait par la ville, me désigna l'îlot de Lavezzi, écueil granitique, où naufragea la Sémillante avec ses douze cents passagers, dont pas un n'échappa à la mort. « Pendant un mois, me disaitil, on ne fut occupé à Bonifacio qu'à recueillir les cadavres de ces infortunés, dans les grottes, sur les bords, jusque dans le port même. On en retrouva plus d'un millier. Ils ont un cimetière à eux tous seuls.
Puis il me montra la Sardaigne, dont on pouvait distinguer avec la lorgnette la première ville blanche sur un fond de montagne sombre.
<( Encore un beau pays à visiter pour vous ! Quel dommage qu'il soit impraticable !
— Pourquoi impraticable?
^- A cause du brigandage elïréné qui y règne. Ah ! monsieur, on parle de nos bandits corses ! Ou 'est-ce auprès des brigands sardes ? Je possède, moi qui vous parle, aux environs de la ville blanche que vous
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avez en ce momenl dans votre lorgnelle, je possède, avec mon frère, une ferme d'assez bon rapport el d'où je tire de l'huile el des céréales. Nous avons été obligés de la fortifier. De deux nuils l'une, à tour de rôle, chacun de nous fait la veillée, le fusil charg^é et les chiens lâchés, et le mercredi personne ne dori chez nous, ni maîtres ni serviteurs.
— Le mercredi ? Pourquoi le mercredi ?
— Le mercredi, au coucher du soleil, les paysans sardes de noire canton se payent une nuit de vol et de pillage, comme les marins se payent une bordée. Ils battent les chemins, dévalisent les passants, saccagent les vergers, et s'en fourrent jusque là. C'est l'usage. On le sail, el on a le droit de se défendre. Mais le jeudi, dès l'aube, tous ces coquins papelards ont repris leurs outils de travail, et ils ont l'air de petits saints près de la hcM'se ou delà charrue. On les prendrait pour des agriculteurs de Virgile !
— Le mercredi, dis-je, est le jour de Mercure.»- A Bonifacio, les personnes obliganles vous font
généralement visiter trois choses :
La maison Calacciolo on habita Cdiarles-Quint ;
Léglise des Templiers ;
Les grottes marine».
La maison Calacciolo n'olTre d'autre intérêt que sa légende, bille est située auprès d'un marché couvert, non loin de léglise de Sainte-Marie. On y lemaniue une inscription en lettres gothiques et les armes de Gènes.
Léglise des Tem;»Iiers. ou Saiiil-I)nminique, est un éilifice du treizième siècle, gotliiijue, averî des traces de roman. Son clochera huit pans el créneliest fort curieux. Telle est bien l'aichileclurc con-
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forme au génie à la fois guerrier et religieux de cet ordre puissant, dont les chevaliers ont laissé une réputation si étrange qu'on ne sait encore que penser de leur rôle dans la chrétienté.
C'est en celte église des Templiers que j'ai vu le plus admirable petit chemin de croix du monde. Quatorze panneaux de bois de trente centimètres, d'une peinture si libre, si délicieusement conduite par touches lumineuses et d'un art de composition tellement saisissant, que s'ils ne sont pas de W'atteau je ne sais pas de qui ils peuvent être. On est sûr d'ailleurs que le maître en a exécuté quelques-uns pour son professeur Gillot et qu'il gagna d'abord sa vie avec des tableaux de sainteté. Est-ce un de ses chemins de croix qui est venu échouer à Bonifacio, ■dans l'église des Templiers ?
Les grottes de Bonifacio sont entre les plus célèbres de l'Europe. Il y en a trois, auxquelles on n'aborde que par mer. Le mauvais temps nous priva ■du plaisir de les voir, et nous ne trouvâmes point de batelier qui consentît à nous y conduire, tantla vague déferlait sur le promontoire et tant le vent y faisait rage. C'est le seul regret que j'aie laissé en Corse. On trouvera des descriptions magnifiques de ces églises de mer dans les ouvrages relatifs à l'île, et notamment dans Gregorovius. qui y épuise son enthousiasme.
Notre excursion de six semaines en Corse s'est terminée à Porto-Vecchio.
Porto- Vecchio, dont j'ai déjà célébré plus haut les étonnantes nacres et qui s'enrichirait rien qu'en les exploitant, est un bourg de près de trois raille enragés qui ne s'occupent que de politique et ou-
SOUVEMItS l) IN ENFANT UV. l'AKIS
blienl do jouir (les biens tlonl l;i iiiilurclesa comblé*. Lo pins rare de ces biens esl un ifoU'c ma{i;nifi<iue, disposé potir devenir une rade de pren»i«'r ordre et une station navale sans égale dans la Méditerranée.
Il est vrai que cela ne dépend pas d'eux cl (pic leurs six mille bras ne sul'firaicnl [)oinl, avec la meilleure volonté, à transformer ce (iord désert en une autre Marseille.
Pour le quarl^ d'heure, ils n'y ont que des salines.
Est-ce assez pour un golfe de douze cents mètres de large, où toute une flotte tiendrait à l'aise?
En attendant, les Vecchiens se contentent de se manger le nez, avant, pendant et après les temps d'élections, au sujet de ce gouvernement qui les délaisse.
Comme ils ont reçu notre petite caravane de façon à lui laisser les meilleurs souvenirs, ceux de la bonne bouche, nous leur souhaitons de tout notre C(rur le bon avenir que les ingénieurs leur assurent. Hourra pour Porto- Vecchio, Marseille future de Ja Corse !
Et maintenant en route pour le bagne parisien, el au '< harl labour » de la copie 1