‹ Souvenirs d'un enfant de Paris (volume 3)Chapitre 47 sur 55 · iU SULVLMUï; l) U.N LMA.N 1 DE l'AHIS · texte numérisé non relu

iU SULVLMUï; l) U.N LMA.N 1 DE l'AHIS

11 osl corlaiii (|iie je n'aime ni le succès ni l'arj^cnl. A dix-huil ans déjh ces deux biens « modernes » me laissaient froid. Jai perdu des hérilag-es certains pour ne pas avoii* voulu me déranger d'un poème, vécu ou rè»c. J'ai renoncé à exploiter des liions de réussite par dégoût de la monotonie de cette exploitation. Au fond, je crois que je n'aime (pie le ti'avail, cl pour lui seid, là serait ma défaillaner artisli(|uc, ma paille, puisqu'il est certain que j'en ai une, aux yeux mêmes de ceux qui m'aiment.

Le jour même où cette pelile pièce fui reçue à la Comédie-Française, l'excellent Clarelie, plus heureux (|ue moi de cette bonne fortune, s'exaltait dans son cabinet à l'idée des « sommes » qu'elle allait me rapporter. — Un acte ici, s"écriait-il, c'est une ferme en lîeauce ! — Parbleu ! lui dis-je, j'aimerais mieux en avoir chez vous, des actes, et môme ailleurs. — cinq, (jui ne me rapporteraient rien du tout, et l'année suivante cinq autres qui m'endetteraient!... Kl Clarelie secoua la tête, car il ne me croyait pas. C'était cependant la vérité vraie, et toujouis je pense de la sorte. Je suis évidemment indécrottable.

Aussi ne me flallé-je point d'être un homme de mon temps, oh 1 non, par exemple ! Soit (pie j'avance ou que je retarde, à votre choix, j'anachronise visiblement. Mais il n'en nuit qu'à moi, et je ne fais de tort à personne parcelte anomalietout à failisokinte.

Elle aura créé cependant un phénomène extrêmement curieux et, ce me semble, unique dans les Lettres françaises, sur lequel je vous demande la permission de m'expli(iuer un peu. — La diversité des recherches auxquelles je me suis adonné, en artiste honnête, et par horreur de cette illusion sotie

Une répétition a la comédie-française H61

du beau que l'on appelle le succès, a divisé mon entité en plusieurs mandarinats Uipageurs par lesquels j'ai dérouté délicieusement le public et la critique. Le piège de ces in(;arnations renaissantes, et toujours inattendues, aura été la joie de ma vie, et personne n'aura poussé aussi loin que moi la danse ironique des pseudonymes. Ah ! je les ai fait sauter les besicles de la critique !

Mais ce temps m'amuse par sa bêtise inefïable. Dès que je m'aperçus, à ma grande stupeur, que l'application de la démocratie aux artslibéraux n'était pas une blague et qu'on allait sérieusement en tenter l'essai dans mon pays, je résolus d'extraire quelques pintes de bon sang de celte bévue immense, dont les neuf Muses se tordaient déjà de rire sur le Pinde. Oui, je me promis d'être, à déf^aut <l'un meilleur, celui qui poserait des lapins à celte ©ie de SuiTrage Universel érigé en arbitre des lettres et bombardé procureur de la postérité !

Et je me suis lenu parole. Ayaiat débuté sous mon nom par le théâtre, vers lequel m'attiraient mes prédilections et mes dons de nature, je m'éclipsai un jour dans la poésie lyrique, et au moment où l'absurde Suffrage Universel allait me presser sur son cœur, je fis le plongeon dans la critique d'art. Une troisième réputation menaçait de m'y naître, et déjà le public préparait sa couronne; il n'était que temps de filer sur le roman; j'y filai. Un jour que je dormais, l'obtus succès faillit m'atteindre. Je m'en réveillai chroniqueur.

Le Suffrage Universel n'y voyait que du feu. — Ëtes-vous le même? me demandait-il, en ouvrant ses gros yeux de bœuf aimable. — Mais non, mais non,

rcpomiais-jc en riant, ma famille est innombrable ! J'ai des cousins d;»ns tous les genres et sur toutes les branches de mon art. Tous des rossignols ! seulement «juand on entend l'un, on préfère l'autre. — Et le gros Sulïrage me dit : — Ils devraient bien se distinguer par des noms de baptême différents. Je m'y perds, démocratiquement !

L'idée alors me vint de l'embêter par des pseudonymes. Sans disparaître totalement, je pris d'abord la précaution de publier d'un seul coup, presque à la même heure, un poème, un roman, une pièce et de la critique,et cela sous le nom unique de mes cent cousins. Puis, au moment où je lâchais cette charge énorme, je surgis dans un journal sous un pseudonyme cocassement mystérieux. L'eflarementdu Suffrage Universel devint touchant. — Qu'est-ce que c'est encore que celui-là, et comment savoir ce qu'il vaut puisqu'il ne dit pas son nom ? Ainsi soufflait le cher procureur de la postérité. — Mon pseudonyme dévoilé, j'en pris un autre, puis un autre encore, et puis je reparus au théâtre. Le succès me traquait toujours sans matteindre, heureusement ! La lutte a duré près d'un demi-siècle, de telle sorte qu'après avoir fourni une carrière à tuer soixante chevaux el cent hommes, j'ai la joie d'être encore vierge du baiser du Sulïrage.

Plaisir à part, je ne crois pas qu'il y ait eu, dans les arts, beaucoup d'individualités de cet acabit protéen, d'abord parce qu'il y faut une bonne humeur inaltérable, el puis, à défaut de fortime, un assez grand courage peut-être ! Jai passé volontairement ma vie k redébuler. Je n'ai que des ponts d'Arcole.

Le Premier Baiser en fut un.

Ce n'est rien dire de trop que de dire que j'ai eu, pour celte bataille, des ennenjis à défrayer une âme de vingt ans. La mitraille a grêlé. Mais je restai maître du pont. Ce fut le moment défiler sur un autre point de combat, et j'y filai. Non, oh ! non, Claretie, point de ferme en Beauce! Le gros Sufï'rage le saurait; il viendrait m'y atteindre, et tout serait fini. Il ne me resterait plus pour rire qu'à vous demander votre voix pour le fauteuil académique.

Le Premier Baiser offre une particularité à l'histoire anecdotique du théâtre français à la fin du dixneuvième siècle. Quoique la pièce n'ait qu'un acte, elle a été répétée pendant quatre mois ! Quatre mois pour un acte ! Certes ! ce ne fut pas de la faute des interprètes, qui la savaient au bout de huit jours ! mais c'était une nouveauté, et on ne savait quand la donner. Elle gênait les reprises !

Voici comment se passaient ces répétitions. C'est de la sténographie.

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