snr\i;Ml<S I» U.N I;MANT DE PAIIIS
air, sans arlilicc de clair-obscur. (Vosl oc (pia os«' faire Henry lUMMjiie dans ses Corbeaux. Il s'csl défendu passionnément d'opposer à Teissierel à Bourdon l'un de ces militaires pleins d'honneur et de délicatesse (pii inlei-vicnnenL à l'heure dite pour démasquer leur fripon et essuyer les larmes de la jeune fille. Dans la vie réelle, ces militaires n'existent pas: en ait dramatique, ils sont niais et ne satisfont que l'idéal des caholins, relapeurs de scénarios et scribolAtres.
I)ussé-je en périr, jamais je ne me lasserai de ciicr <|ue le public n'est pas appelé à collaborer aux œuvres de théîllre. .le ne suis pas de ces ciiliques qui reconnaissent au spectateur le droit de caser « soii ingénieur »dans nos conceptions. 11 n'est pas là pour dire comment il aurait traité, à la place de l'auteur, la silualion c[ue cet auteur lui propose; il est là pouu décider si cet auteur a tiré tout le parti (»ossible, selon son propre tempérament, de la situation proposée, et voilà tout. Et j'en dis autant des critiques, mes confrères, qui tournent au gâtisme pédagogique avec leur sympathie pleine d'escargots. 11 faut en finir avec cette furie du tout fait, du tout appris et des règles. Quelles règles ? Je n'en connais pas d'autre que la grammaire. Ah ! ça, est-ce que vous vous imaginez qu'il a tout moissonné, votre Scribe, et qu'après ce bourgeois, il ne nous reste plus qu'à tirer la langue?
Henry Hecque, ayant un sujet triste à traiter, n'a pas éprouvé le besoin de l'égayer. i\ofi pas que la recette ne fût pas à sa disposition : il pouvait, tout comme un autre, faire bondii- des fantoches au travers de son drame; mais il a jugé que s'il égayait .son
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sujet, son sujet ne serait plus triste, et, comme il le désirait triste, il ne l'a pas égayé. J'aime cette volonté simple. Avez-vous lu Cœur simple, de Flaubert? Dans Cœur simple, Flaubert s'était proposé de rendre la vie grise, monotone et sans accidents aucuns, d'une vieille fUle de province. Il pouvait y faire intervenir le Grand-Turc. Il ne s'y est pas résigné. C'est pourquoi Cœur simple est un chefd'œuvre. La critique n'en a pas soufflé mot, parbleu !
L'unité de ton dans les œuvres de théâtre, ainsi que dans toutes les œuvres d'art, est ce qu'il y a de plus difficile à obtenir. Le génie même ne la donne pas toujours : elle est le produit de la conscience. Je ne sais rien de plus consciencieux que Les Corbeaux. J'y sens, entre les scènes, presque entre les répliques, des sacrifices sans nombre faits par l'auteur à la seule vérité. Si jamais pièce a eu le droit d'être représentée telle qu'elle était écrite, c'est celle-là. Il y a là travail de mosaïque, et la seule équité exigeait que les moindres petites pierres en fussent respectées. Il n'en a rien été cependant et Henry Becque a dû se laisser dégrader. On lui a coupé des scènes entières, et la critique a trouvé cela très bien, elle a applaudi à cet émondage opéré de force par des jardiniers en chambre. Ah bien, c'eût été quelque chose de propre à voir qu'un jeune auteur résistant à l'expérience consommée du monsieur qui est là pour représenter tous les gouvernements qui se succèdent en France et qui, par conséquent, doit s'y connaître en proportions scéniques ! Je dois être un exécrable critique, car je trouve que Becque a eu tort de céder et de se laisser manquer de respect
11 SOUVENIRS D IN K.NFA.NT DE l'AHIS
arli>li(|iio. La srène où (laslon parodie les gestes et allures de son père esl liés lionne et livs nécessaire; elle expli(pie à la lois le père, le fils el la iaraillc et elle caraclérise le temps où l'action se passe, nos niu'urs et notre monde renversé. Si le contraste (|u elle forme avec la mort est violent. Tau leur n'a pas transgressé son droit en le faisant tel, el d'ailleurs personne ne prévoit la mort subite de Vigneron à ce moment. Hien plus, c'est grAce à cette scène (jue l'auteur éloigne du spectateur toute idéeel tout soupçon de cette apoplexie foudroyante, et par conséquent qu'il en ménage rcllel et en augmente le désastre. Si Hecque ne s'est pas donné la peine d'expliquer to>it cela à ses émondeurs, c'est qu'il a pensé «ju'il y perdait son temps. D'ailleurs il voulait entrer dans ce cloître de la rue Richelieu, ils'estlaissé tondre comme un simple Clodomir.
J'en dirai autant de toutes les modifications, sans exception, qu'il a dû se laisser imposer, et de toutes les tonsures qu'il s'est laissé faire pour dire la messe à cet autel du dieu Scribe. La phrase où Blanche tutoie son amant el fixe de la sorte le degr('' de leurs relations inconnues de toute la famille est une phrase théâtralement nécessaire, (pii suspend lefiel de cette révélation sur la scène du troisième acte et en prépare l'angoisse. La scène où Mme de Saint-(ienis essaie de détacher par des conseils horribles et des insinuations infâmes la pauvre Blanche de son fils esl traitée par mode de progression, avec infiniment dartet de tact, et j'estime que, d'en retirer un mot, c est ébranler tout l'échafaudage, La scène enfin où le notaire Bourdon ajoute le plus funèbre de tous les ciis à son croassement de corbeau, le cri de la
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fausse piété, au quatrième acte, devait également être sacrée pour de véritables artistes de lettres, car elle parachève l'étude et la couronne de ce quelque chose de plus qui est la marcpie des talents élevés. Or, toutes ces scènes ont été tronquées, trouées à jour et scribouillées. De quel droit, de quel droit, de quel droit ?
Il y a eu un temps, en France, où un Fréron n'aurait pas permis de tels massacres de la pen.sée sans protester, et le jour approche où le public se chargera lui-même de nous sauvegarder notre liberté contre les coupeurs de chiens et les tondeurs de chats qui vont en ville.
En attendant, le public que nous avons, averti par la critique qu'il doit siffler, vient siffler, même aux coupures. C'est le même que j'ai vu, à la première à' Henriette Maréchal^ reconduire Horace et Lydie de Ponsard, qu'on donnait en lever de rideau, croyant que c'était le premier acte des Concourt. Il préluda, ce soir-là, aux mardis de M. Perrin.
On a reproché aux Corbeaux de manquer d'intérêt et de trop nous mettre sous les yeux l'ingrat spectacle de la vie réelle. Mais les hommes d'affaires n'habitent pas l'azur, que je sache, et les corbeaux ne planent point. Quant au défaut d'intérêt, je regrette que personne n'ait fait ressortir l'art extrême avec lequel Henry Becque extrait un drame poignant des événements les plus simples et les plus ordinaires. C'est par l'intérêt au contraire que l'œuvre vaut, et de ce côté il y a tour de force. Point d'artifices, point de ficelles. Nulle double porte, aucune lettre perdue. Rien de ce qui fait pâmer les imbéciles aux pièces de M. Sardou. L'émotion ici naît du choc des caractères
li; aOUVEMUS DIJN liM AM l)L l'AUIS
à la situiilioii. Los secousses inléi'ieiiros sorlonl et se Iraduisenl par îles cris vrais, toujours humains et d'une justesse pointilleuse. Gomme il traitait un thème actuel, sur une donnée exacte, le prosateur sest garé de la poésie, il a évité l'écueil du couphît héroïque, de la réplique détonnante, des effets d'acteur, et c'est ainsi (|u'il a obtenu cette unité de ton dont je le complimente plus cpie de tout le reste.
Ne vous y trompez pas, des pièces comme celle-là, depuis Emile Augier, on n'en fait plus. Libre à vous, d'ailleurs, de lui préférer le Monde où Ion s'ennuie et autres œuvres faciles à monter en voyage. Libre à vous de n'attendre de notre art que des titillations légères propres à accélérer les digestions lourdes et à précipiter la circulation du sang. Trahit sua quemijue voluplas, dit le poète, et pour un morceau comme Les Corbeaux, 'je donnerais sans regret vingt pièces au choix dans le répertoire contemporain.
Les comédiens ,dont il faut toujours parler, même lorsque l'on n'a plus rien à en dire, ont été fort braves. Je ne dirai jias qu'ils l'ont sauvée, mais bien qu'ils se sont montrés dignes de l'interpréter. Mlle Reichemberg s'est taillé un triomphe dans le rôle de nianche. Mlle Barretta a parfaitement incarné celui de Marie, et Mlle Pauline Oranger, en Mme Vigneron, s'est enfin imposée à la Comédie-Française. Thiron et Kcbvre méritent encore les bravos dont ils ont été assourdis à la jiremière. Enfin cette courageuse étude a été courageusement jouée. Le |)ubli<; seul a caponé.
Il serait presque insolent de dire à des liseurs français que La Princesse de Clèves est un chef-d'œuvre de notre langue. C'est même un classique du roman et le premier du genre psychologique par ordre de date et de valeur aussi peut-être. Pour mon compte, je lui donne le pas de gloire sur V Adolphe de Benjamin Constant, fort morceau, j'en conviens, d'autobiographie passionnelle, mais d'une intellectualité moins haute et un peu suisse, disons, pour rire un peu, mon cher Bourget, suisse de nymphe émue, si j'ose risquer cette rapinade. La Princesse de Clèves se signale par une tenue de race dans le style, attendrie d'une pudeur d'âme dans l'analyse, où s'unissent les deux génies antagonistes du couple de la pomme. On ne trouve que là, en art littéraire, cette impossible fusion des génies des deux sexes,
IS SOL VLMUS n UN EMANT DK l'AUIS
rt^ve de l'amour inrine. «luc la nalure refuse à la société el (ju'iiivot|ue en vain rulopie poétique. Le mâle y parle femelle et la femelle y parle mtUe, el tel est l'attrait de ee livre unicpie qu'il faul appeler : le roman de l'honnête femme moderne.
Ouoi qui! en soit, à tort ou à raison, je lui ai toujours attribué celle portée philosophique. Cet exlraoi'dinaire La Rochefoucauld, dont l'œuvre contient, en cent pages à peine, tous les Schopenhauer et les Nietzsche de la terre, se démasque à chaque tournant de page de l'élude, el le peintre, pour ainsi dire, collabore, de louche en louche, au portrait qu'il pose à son illustre maîtresse sous le nom de duc de Nemours.
J'avais toujours été tenté de porter La Princesse de Clèves à la scène, étant ainsi fait, pour mon malheur, que rien ne mapparaîl d'aussi tragique que l'élat de la femme chrétienne dans le mariage monogamique, tel que les lois l'imposent à la famille occidentale. Il y a là une réglementation arbitraire des choses de l'amour que tout dément sous le soleil et qui fait de ce qu'on entend par : l'épouse fidèle, la plus douloureuse des martyres. Aimer ailleurs que devant prêtre et notaire, lorsque l'on y est contraint par la force obscure qui mène le momie et les espèces, c'est recevoir de la fatalité le plus rude coup qu'elle assène sur les douces nuques chevelues. Le roman df M nie de Lafayette exhale immorlellemenl la plainte de la fille dKve à ce sujet et les fils d'Adam n'en ont pas encore entendu une plus profonde ni une plus fière.
C'est ainsi que j'avais écrit I/erminie, el pour me soustraire à cette plainte aux retours tendres, car
cette pièce n'est autre, pour le thème et les personnages, que La Princesse de CUwes deux siècles après. Comme aucun critique ne parut s'en douter, je dois croire que j'y ai trahi bien fâcheusement Mme de Lafayette, La Rochefoucauld et même Segrais puisqu'on veut qu'il y ait collaboré.
Tel ne fut pas, pourtant, l'avis de La Rounat qui, au cours même de ces répétitions affolantes de Le Nom, voulut connaître mon nouvel essai et le reçut séance tenante en me traitant de : Dumas fils, injure délicieuse. 11 va sans dire qu'après la tatouille odéonique reçue sur ma pièce normande, je lui épargnai le regret de me le rendre. Il m'en eut d'ailleurs un gré infini et il me citait parmi les gens courtois de son temps. — Caractère atroce, l'animal, oui, disait-il, mais un gentilhomme. Il m'a retiré l'autre de lui-même.
Le rôle de la princesse (Herminie) avait été tracé pour Sarah Bernhardt qui, avant son exode en Amérique, m'avait engagé à travailler pour elle. C'était le temps héroïque de sa brouille avec Emile Perrin et elle voulait chiper les poètes à la Comédie-Française. — Je serai votre muse à tous, disait-elle, suivez-moi !
Comme elle se trouvait alors à Vienne, je lui écrivis que j^avais un ouvrage à son service. Elle me répondit aussitôt par dépêche :
« Accepte de tout mon cœur. Serai à Lyon le i5, « resterai trois jours, envoyez-moi rôle à lire ou (' pièce, si possible. »
Ce télégramme dans la poche, j'allai d'abord au Vaudeville et j'y trouvai son directeur sous le péristyle, au bureau de location à laquelle il présidait en
20 SOUVIiMrJS 1) ÏN KNFANT DE PAUIS
porsoniu'. (""(Mail H.'iyinmnl Doslaiulos. 11 esl dans h; Larousse.
Raymond Dcsiandes ne méconnaissait pas, mi^nie de nom. Il voulul bien m'en assurer du Ion palernel donl noyer-C.ollard disait aux candidats à l'Académie : — Je ne lis pas. je relis. — Et, sans ni'ari(Her à celle circonstance que j'avais eu déjà deux pièces sur rafficlie de son propre IhéAtre, je le priai de m'accorder un rendez-vous i)our lier connaissance, ■' fnlce nuitamment », ajoulai-je. 11 me le fixa au :>0 janvier (1882), à neuf heures du soir, dans la rotonde directoriale où, pendant les soirées d'Ange Bosani, nous nous étions lanl amusés, Armand Silvestre et moi, à voir Carvalho déj^^ainer contre le « fascino » par la fenêtre.
Je ne sais si vous vous souvenez que ce 26 janvier 1882 est la date où le Grand Ministère tomba avec son chef, Léon (Jambella, comme h peu près l'Incorruptible au «j thermidor, llerminie aussi. Un malheur n'arrive jamais seul. Pourquoi la Convention requiii^na Robespierre, le Parlement Gambella et Raymond Deslandes Ilerminie, c'est ce dont les dieux décident après boire, quand ils .sont un peu saouls, dans l'Olympe. Les mortels n'y comprennent rien, car ils ne savent si une pièce est bonne ou mauvaise que sur constat de représentation, et encore, dit la Saj^esse — L'affaire réglée ainsi sur place par les codirecteurs — car ils étaient deux, le frère cadet d'Eugène Bertrand, des Variét(''S, et celui qui esl dans le Larousse, je leur demandai, pour dire quelque chose, s'ils n'attendaient pas une pièce de Sardou pour leur hiver ? Ils me l'avouèrenlà l'envi, et debout, comme on chante La Marseillaise. Surpris de ma sa-
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gacilé ils me pressaient de leur dire comment je l'avais deviné. — En vous voyant, fut ma réponse souriante. Tous les directeurs nés, et de tous les temps, ont le profil scliéraalique de l'industriel qui attend une pièce de Sardou. Vous le dessinez à gauche et à droite. Mais de dos, c'est l'occiput de 1 imprésario caractéristique qui, pour la pièce de Sardou, rêve d'avoir Sarah Bernhardt. — Nous l'avons, firent-ils à l'unisson. — Moi de même, — et j'exhibai ma dépèche de Vienne. Ils en furent troublés et tout (( choses », ayant, eux aussi, des dépêches similaires sur lesquelles ils paraissaient compter comme La Chaire sur le billetde Ninon. Je dois dire que, s'excusant sur des préoccupations politiques qui les avaient empêchés, peut-être, de comprendre l'ouvrage, ils me prièrent de le leur laisser quarantehuit heures. Mais j'avais écopé pour Pèi^e et Mari de la même manière et dans le même bureau, et je ramenai mon ours à la longe au bruit de l'écroulement du Grand Ministère.
Entre le 26 janvier et le i5 février, date de l'arrivée de Sarah à Lyon, il s'ouvrait encore un laps de vingt jours que je résolus d'utiliser au placement de mon travail et je rendis visite à « celui )i du Gymnase. C'était Victor Koning II est aussi du Larousse à titre de « collaborateur célèbre ». Je crois qu'il venait de la Bourse, grande ou petite. Il lui était impossible, à lui, de m'ignorer, car nous avions collaboré à plusieurs papiers publics et notamment au Paris-Journal d'Henry de Pêne où il tenait la rubrique de soiriste. Je lui rappelai une pelisse magnifique où il s'enfouissait à cette époque, et qui le parait des apparences d'un boyard ou d'un samoyède,
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ad lihilnm. Il mo répliquîi par le souvenir de « la lOle (le loup » que jarborais romantiquemenl ù celle époque, el nous fûmes tout de suite camarades.
— Je ne vous «ache pas, lui dis-je, en lui remetlanl le rouleau, que la pièce vieni dT-Ire refusée au Vaudeville.
— Par Haymotid I>eslandes, hein .' Alors revenez dès demain matin, je l'aurai lue ce soir. Fichtre, vous vous prémunissez tout de suite de la recommandation la plus imposante ! Quel malin vous êtes 1
Le lendemain donc, après m'avoir fait civiliser ma tête de loup par le propre coiffeur de Victor Koning et aromatisé d'essences élégantes, je me présentai à son huis. — A la bonne heure, s'écria-l-il. vous avez la tête k succès !
— J'avais oublié de vous dire honnêtement que si la pièce a été retoquée par Raymond Deslandes, elle a été reçue par Charles de La Rounal.
— Ça, c'est embêtant. Mais ça ne fait rien. J'ai lu, je vous l'avais promis, quoique ce fût parfaitement inutile. Un bon directeur ne doit jamais lire un manuscrit. Les pièces ne valent que par linterprélaliou. La vôtre s'adapte à ma troupe, tout est là. J'ai pour ses divers rôles les comédiens qui leur ronvionnenî, Saint-Germain, Marais, Guitry, Marie Magnier, qui est si belle; on pourrait lire demain aux artistes, si...
— Si?
— Si j'avais la créatrice idéale, nécessaire, in<liîpensable, sine f/iia non, de l'héroïne.
— Kxisle-t-elle ? fis-je, l'œil ouvert à la méfiance.
— Oui, elle existe.
— C'est Sarah Bernhardt, n'e.st-ce pas?
— Vous le reconnaissez vous-même. .Sans Sarah,
point d'IIerminie ; avec elle, on répèle tout de suite.
— Alors, voici. Et je lui tendis le télégramme.
— C'est bien joué, applaudit-il ; c'est du théâtre. Je ne m'en dédis pas. Je vous prends l'ouvrage. A présent, allez me la chercher.
— Qui ?
— Mais Sarah Bernhardt. Et surtout ne perdez pas de temps. Je n'ai à vous donner que la place libre en ce moment sur ma scène. Tout le reste de ma saison est promis.
— A Sardou, n'est-ce pas ?
— Naturellement. Vile, courez à Lyon et revenez par le rapide. 11 y a un restaurant dans le train. Je vous attendrai à la gare, tous les deux. Nous marchons à une centième.
Je le regardai, et regarder Koning c'était le comprendre. 11 ne trompait pas. C'était bien de la petite Bourse qu'il venait, le célèbre collaborateur. Il avait la gaîté féroce de ce ghetto d'affaires. Le type était nouveau alors en direction et, auprès de lui, le brave Raymond Deslandes n'était plus qu'une mazetle de vieux jeu à demi culotté de grègues du père Montigny.
— Soit, relevai-je, j'y vais.
— Où?
— A Lyon.
— Ça tient. Un conseil d'ami avant votre départ. Si le rôle d'Herminie doit être joué par Sarah Berhardl, il faut modifier le dénouement de la pièce. Dans votre version, c'est le mari qui meurt, nest-ce pas?
— Oui, comme dans le roman.
— Ouel roman ?
— La Princesse de Clives, de Mme de La Favelle.
— Possible, mais je m'en fous. Nous sommes au Ihéâlre, et, au Ihéàlre c'est Sarah qui doit mourir. Du reste, elle vous le dira elle-même. Depuis La Dame aux Camélias et Froufrou, elle meuil ellemême dans tout son répertoire et elle n'en laisse le soin à personne. Tuez Herminie, l'affaire n'est faite qu'à ce prix, de mon côté comme du sien. Ouand partez vous ?
— Dans trois jours, selon la dépêche.
— Mais vous avez le temps de m'apporter un autre cinquième acte. Trouvez une jolie mort pour elle. A bientôt, mon cher, et merci d'avoir pensé au Gymnase.
J'avais dans Le .\om marié des immariables. je tuai la Princesse de Clèves, et son cadavre déposé chez le jeune et intelligent directeur — c'était son épithète homérique — je pris le rapide de Lyon.
Mon voyage à Lyon, pour ramener Sarali Bernhardl au théâtre du Gymnase, afin qu'elle y crée le rôle d'Herminie dans la pièce de ce nom, reçue par Victor Koninjjf sous cette condition expresse et sine qua non, est l'un des souvenirs de ma vie que j'évoque aux heures de marasme, d'abord parce qu'il est gai et ensuite parce qu'il a été célébré par Théodore de Banville dans le Gil Blas du 28 mai de l'année même, 1882, en une chronique dont on peut dire qu'elle est un véritable poème en prose. Du reste, jugez-en, la voici :
... Tenez, je vais vous raconter une fable qui est arrivée pour tout de bon, ce que Courbet en son temps appelait une Allégorie réelle. Cn de nos plus hardis et plus enragés confrères, Emile Bergerat, présente au directeur du Gymnase une grande pièce.
(jiw \'irl()r h'onin;/ trouve excellente et pdf/'ailemeiil bonne. Donc, il ni/ a plus rjuà la Jouer; La fille le veut bioiK son aiiuinl le respire; pas Vomljre d'une difficullé dans tout cela. Même, par surcroit, il arrive qu'Emile Augier, le maître incontesté du théâtre moderne, a lu le drame, l'a approuvé, a même, avec son sens impeccable, indiqué certaines corrections des plus heureuses, et qu'il recommande chaudement au directeur du Gymnase l'œuvre de son jeune confrère.
Il n'en fallait pas tant, le directeur étant plus convaincu que tout le monde, et déjà on allait écrire les hulletins de répétition lorsque, regardant JJergerat avec plus d'attention qu'il n'avait fait encore, le rusé Koning reconnaît sur son front, à n'en pas douter, le signe indélébile dont est marqué le Poète ! Voilà qui changeait furieusement la thèse, et il ne s'agissait plus que de détourner les chiens au moyen d'une transition de génie.
— Eh bien, dit le spirituel directeur, nous voilà d'accord sur tous les points. Seulement, vous le comprenez comme moi, votre rôle est trop beau pour que Je le fasse créer par une autre artiste que Sarali Bernhardt ! Amenez-moi Sarah Bernhardt prête à répéter, et nous mettons tout de suite votre pièce à l'étude.
Bergeral eut un moment l'air stupéfait d'un homme à qui on demande la lune; mais il ne tarda pas à reprendre son sang- froid. Pour être Joué, que ne ferait pas un auteur dramatique ? Si on le lui avait demandé, il serait allé chercher l'Eau qui danse ou la Pomme qui chante; pourquoi pas Sarah Bernhardt '.' Il jtrit rongé, monta en chemin de fer, et ar-
rivé à une heure du matin dans la ville où la célèbre tragédienne jouait la comédie, il se présenta chez elle, au moment précis oii elle rentrait harassée du théâtre, et où elle sentait dans ses entrailles une faim de cannibale. Cependant, dona Sol, qui est aussi bonne que belle écouta avec intérêt le jeune auteur, et même lui prit des mains le manuscrit et se mit tout de suite à en commencer la lecture. Le lendemain, impatient de savoir son sort, Bergerat courut chez Sarah; mais naturellement elle était partie. Pour où? Belle demande! Pour Sumatra, pour les Bermudes, pour Yeddo. pour les îles Açores, pour Stockholm, pour V Afrique noire, pour tous les pays, et dès lors, par tous les moyens connus de locomotion, Bergerat se mit à la poursuivre, comme dans une pantomime des Funambules ou dans un voyage de Jules Verne. Parfois ils se rencontraient . se croisaient une seconde, lui dans un ballon, elle dans un astre, au-dessus de la région des tempêtes, parmi les noires ténèbres striées d'or et ensanglantées de pourpre. D'une voix étouffée. Bergerat murmurait : Eh bien ? et de sa mélodieuse voix d'or qui résiste même aux ouragans du ciel, Sarah lui criait : Très bien, la scène trois du deux !
D'autres fois, c'était sur l'océan Pacifique, au milieu d'une horrible tempête; montés l'un et l'autre sur des navires prêts à s'engloutir, ils se parlaient sous réclair en feu. Bergerat murmurait : Eh bien ? Et Sarah lui criait : Très bien, la fin du trois ! D'autres fois encore, dans la mer du Xord, près du pôle, ils se croisaient, montés chacun sur un iceberg et guettés par les ours blancs, et Sarah lui criait : Je vois pour le quatre une robe en peluche, d'un rose si pâle quelle en sera verte ! Bergerat avait vu tous les peuples, tous
l't; SOL'VEMHS D LN LNFANT I»i: l'AHIS
les conlinenls. lous les cieu.r, loiiles les faunes, toutes les flores, tous les flots divers; il aurait continué sa course pour arriver à savoir l'opinion de Sarah sur rensenil^le du drame; mais enfin, saisi de remords, il songea à sa bonne et charmanle femme, à son fils Toto, qui peut-être s'était fait avocat {un enfant a si vite fait de mal tourner!) et, de guerre las, revint à Paris.
— Ah ! lui dit le directeur, je suis bien heureux de vous voir. Nous répétons votre pièce demain, à onze heures moins le quart, pour onze heures sans quart ! C'est chose faite, car, n'est-ce pas, vous m'amenez Sarah ?
— Mais non ! fit Bergerat un peu trisle d'avoir parcouru des pags oii le nom de M. Scribe n'est pas connu, et oii l'on mange encore de la chair humaine.
— Alors, dit Koning, désolé, mon cher ami, mais rien de fait.
Et, dis-je, moi, ceci vous enseigne que le métier d'auteur dramatique est un bon métier; mais vous ferez bien d'en chercher un autre, si vous avez besoin d'argent la semaine prochaine. Après le Monde où l'on s'amuse, Edouard Pailleron a écrit le Monde où l'on s'ennuie; mais le Théâtre, vu du côté des coulisses, pourrait être appelé, sans hgperbole : le Monde où l'on s'assied sur des clous el sur des épinc:les noires!
Théodore de Banville.
Je demeurai à Lyon Irois jours, if), iG el 17 lévrier 1882, au (Jrand-Holel, où l'hirondelle del'Kdil, qui revenait de Grèce, posait avec sa compagnie ambulante, et pendant ces trois jours, il me fut ;il)-
solument impossible de voir Sarah ailleurs qu'aux repas de trente couverts qu'elle y donnait à ses amis artistes, adorateurs, fournisseurs, que sais-je, à tous ceux qu'elle entraînait enfin dans le tourbillon de ses jupes. Banville n'exagérait rien dans sa « ronde du brésilien » hyperbolique et réelle. Si l'aviation avait été découverte à cette époque, elle en eût certainement appliqué, la première, lusage à ses tournées déjà aériennes.
On m'avait à grand'peine logé dans les combles du caravansérail, occupé tout entier, et du haut en bas, par les « gens » de cette reine de Saba triomphante, et j'y couchais entre deux malles de son bagage innombrable, à côté d'un couple de vieux sémites qui la suivaient de ville en ville, un sac de pierreries à la main. Le soir où j'étais arrivé, elle m'avait accueilli comme si je venais de la quitter depuis vingt-cinq minutes, sans plus d'étonnement de ma présence que de celle d'un familier de sa cour ordinaire, et j'avais trouvé mon couvert misa sa table, presque mon rond de serviette, comme au château, en province chez la duchesse. C'est la caractéristique de cette dominatrice-née de tenir pour acquis ceux qu'elle a touchés de sa baguette et, sous son regard dur, classés siens d'un sourire. J'étais de ceux-là depuis la Vie Moderne, et par ma visite à Lyon je rentrais dans l'Arche, à ma case. Quant à l'objet de cette visite, il n'en était même pas question, et, le deuxième jour, je commençai à douter de la dépêche. Était-elle bien de sa main, cette dépêche de Vienne, et attendait-elle sérieusement la pièce dont j'apportais le rouleau dans ma valise ?
Je connaissais, pour les avoir vus cent fois rue
3u SOL'VIi.MHi^ l> UN ENTANT l>i; l'ARlb
Forluny, tons le? salellitos de celle i^'Ioirc rayonnante, el sauf Canrolxrl cl (liranlin, je les retrouvais tous groupés à Lyon, autour d'elle. In seul mêlait nouveau, à qui .lojolle — Georges Clairin - me présenta. C/élail un jeune comédien de vingt-huit ans d'une beauté aleibiadesque et telle qu'Athènes les divinisait au temps de Périclès, de plastique mémoire. Praxitèle pouvait revenir el rouvrir son atelier, il avait en ce Jacques Damala un modèle olympien, selon le canon sacré de la forme apollonienne. Elle se dessinait comme d'elle-même à travers les disgrâces de notre all'reux vêtement moderne, el elle y rendait, sousson uniforme notarial, la grâce naturelle des altitudes simples, équilibrées el paisibles dont l'Orient seul observe encore les lois rythmiques.
— C'est le M Forlunio » de Gautier, dis-je à Jojotte.
— 11 est aussi i'IIernani de Victor Hugo, tu le verras ce .soir, dans ce rôle, à côlé d'elle.
Clairin ne m'en dit pas davantage el me laissa tout deviner du reste. Ce n'était pas d'ailleurs être grand .somnambule que de lire dans le marc de café de l'évidence le pré.sage d'un mariage concerté par les dieux el qui, deux mois après, sonnait les cloches dans Londres.
Jacques Damala qui élàil, je crois, smymiole, unis- .sait aux langueurs de sa race ensoleillée, l'humour facétieuse d'un parigot de la décadence. Nous nous convînmes tout de suite l'un à l'autre et nous palabrâmes dans les couloirs. Il n'était pas étourdi par son roman el ce qu'il y voyait de plus surprenant, c'était le plaisir de jouer des beaux rôles du répertoire sans avoir eu le temps d'étudier à fond toutes les difficultés de .son art. Le théâtre l'amu-sait follement.
— On me fait crédit de tout, me disait-il en riant, sur la foi de quelques dons naturels, et d'une illustre partenaire. — Et il m'avouait que, hors de la scène, le temps lui paraissait long à périr et qu'il sennuyait comme le croûton de pain métaphorique derrière la malle abandonnée. Je ne sus que plus tard à quelle cause il fallait attribuer cette dépression spleenétique dont il n'était vainqueur qu'à la lumière du lustre. Mais à cette époque il n'abusait pas encore de la morphine et l'on n'était pas forcé de lui soustraire, par ruse ou violence, les provisions qu'il s'en procurait secrètement dans toutes les villes de l'itinéraire de la troupe.
Ainsi que Jojotte m'y avait engagé, j'allai le voir au théâtre Bellecour jouer Hernani et comme il ne me révélait rien de bien original dans l'interprétation de ce Cid du romantisme, je montai sur le plateau pour tuer le temps. Les coulisses et la loge, toujours lleurie de Sarah, étaient, comme à l'ordinaire, encombrées de ces soupirants que toute comédienne, et celle-là plus que toute autre, échelonne sur son passage. Il yen avait de si baveux qu'ils faisaient peine, et de si grotesques qu'il fallait se tenir aux portants pour ne pas en tomber de rire. Damala ne leur épargnait pas les charges dites d'atelier et il leur montait des « scies » d'autant plus féroces que sa qualité de « ri delà reine » les drôJifiait irrésistiblement. Il y en avait un que je vois encore, espèce de mannequin, holïmannesque et ataxique, dont la musculature était .si mal graissée que tout geste lui suspendait en l'air le membre déplacé, bras ou jambe, comme à l'automate dont le ressort, cric crac, s'arrête. Hernani s'acharnait à l'appeler : Monsieur de
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Vaucansoii. D'un coii[) sec, en passant, il lui raballail, rehan-^sail ou ilislendail les Icnlacules, lui revissait le col, le louniail du côte cour ou du cùlé jardin, selon (juedofia Sol passait à droite ou à ^«^auche, et, de la scène, elle ('toulVait dans son mouchoir rhilarité que lui causait ce jeu de coulisses. Damala en avait encore contre le couple d'Israël, assis flanc à liane dans Tombre, ^ les inséparables d'Amsterdam », et aidé de Jojolte, il courait les charger des Heurs et des couronnes que de toute la salle on jetait par brassée à la grande comédienne.
Ouant à Herminie, je l'avais totalement oubliée moi-même. Il fallut que Damala en découvrît sous les bandelettes le papyrus dans ma valise et qu'au su de ma mission diplomatique, il voulût lire l'ouvrage. Le lendemain matin, .Sarah me manda à son petit lever — Je ne savais rien, me dit-elle, vous ne m'aviez rien dit. Je croyais que vous étiez venu me voir, pour me serrer la main, entre deux articles. 11 parait que votre pièce est très bien et qu'il y a un r«Me d'homme magnifique. Je garde votre manuscrit, pour le lire d'abord en wagon. .Ne vous inijuiélcz de rien, je vous jouerai ça dans l'Europe d'abord, puis en Amérique probablement et enfin à Paris, excepté, bien entendu...
— Où, chère amie ?
— Mais au Gymnase. J'ai horreur de Koning.
Et je réintégrai mes lares lernoises, où, grâce à Dieu, mon petit garçon, (pii n'avait d'ailleurs que dix ans, ne coilTait pas encore la barrette de Cujas. Ce fut le bon et facétieux Jacques Damala qui nous mit dans le train, Clairin et moi, non sans nous avoir munis, pour rire une dernière fois, d'un énorme cy-
liiidre argenté, spécialité de lahaute charcuterie lyonnaise, qui ne pouvait rappeler à .Monsieur de Vaucanson que sa jeunesse.
Je n'ai revu le merveilleux Antinous qu'à de longs intervalles, au cours des représentations infinies du Maître de forges qu'il créa avec Jane Hading. Il fréquentait chez un coifTeur du boulevard où je le rencontrais quelquefois, amaigri, les regards vagues, deux fois désorienté, rêve fini. Il ne riait plus, la seringue de Pravaz faisait son œuvre de mort.
On peut dire que presque tous les « succès ». littt'raires ou lyriques, décrochés au lliéAlre, depuis la liberté du négoce, l'ont été à Bruxelles et que la Ville Lumière les a eus et reçus tout faits de la sorte. Aussi Ireinblé-je quelquefois que par un jeu de bascule politique toujours à craindre en ce temps de refonte des nationalités européennes, la Belgique ne devienne fran<;aise. Si un tel événement nous arrondissait du Brabant, tout serait fini pour les nouveautés d'art et il n y auiail plus qu'à mettre la clef sur la porte des scènes parisiennes. Car il ne resterait que la Suisse.
Encore n'ai-je point foi dans la Suisse. Je me rappelle qu'en iS(>s die reconduisit assez significalivemenl à la frontière, une pièce inédite du père Glais- Bizoin, nommée : /.e \'rai Courage qu'il avait eu « celui » d'offrir en primeur aux Helvètes. L'n farceur de flenève il y en ai résuma môme la situation en un mot hardi et vraiment national : <( Nous n'avons
aucun « bizoin » de ce « glais ». Et on se le tint pour dit dans la Suprématie.
Il sied donc, et à tout prix, que Bruxelles au moins reste à l'étranger, et s'il faut qu'on se défende contre une si mortelle annexion, auteurs dramatiques de mon pays, à la grève et sauvez le dernier débouché qui nous reste ! Il ne s'ouvre en outre qu'à cinq heures de Paris, ce par quoi il est mille fois plus central que rOdéon le mieux subventionné.
Comme à tous les caraai*ades de syntaxe pour qui l'art dramatique relève encore de la littérature, l'honneur m'est plusieurs l'ois échu de produire l'un de mes essais devant le seul public accessible aux lettrés de notre langue. Les cloches de Sainte-Gudule ont sonné le baptême du feu à Herminie. La première en fut donnée au Théâtre du Parc, en plein avril, le 12 de l'an i883, et nombre de boulevardiers éminents avaient fait le voyage, Albert \\'oltï entre autres, qui pourtant était de Cologne et ne pouvait pas me sentir.
Je ne me dissimule nullement, soyez-en sûrs, que si j'eusse été Belge, jamais je n'aurais été joué à Bruxelles, au Parc surtout qui est royal et municipal ensemblement. Il est vrai qu'alors les directions parisiennes eussent pris l'ouvrage les yeux fermés pour embêter les Francillons. Tout ici est question d'expatriation; Maeterlinck, Verhaeren et Camille Lemonnier vous le diraient qui doivent non leurs talents, certes, mais leurs gloires à ceci qu'ils les ont jetées à la tête de leurs compatriotes, comme Scipion ses os, à la bêtise ingrate de Rome. Si l'excellent Heinrich Ibsen avait vu le jour à Batignolles, il était perdu pour la France. Né (malin) en Norvège, il vint
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el vainquit sans coup frrir. Ah 1 ma chère, il est Scandinave !
Je profilai donc à Bruxelles de cell(î verlu dexolisme, fondanienlale qui est la base de loule crilique un peu Irauscendaule el la Walloniejne fui une odéonie moins lointaine. Or, fait incroyable, jeu dus l'auljaine à... mais lisez.
Il v avait à celle époque à la tète de la direction du « Parc » un vieux Delobelle, nommé Candeilh, qui après avoir incarné sans gloire les Agamemnons el autres « Bus qui s'avancent, » s'était fait im[)resario chez Léopold. Il revenait de temps en temps revoir TOdéon, son iibi Troja fuit pi le monument de sa jeunesse. Il advint que La Rounat lui fit un tel éloge d'I/erminic que, dans la même diligence où il était venu, ce malheureux courut à la Société des Auteurs retenir le droit de la représenter en Belgique. Il avait déjà traité pour Le Nom, bien avant la première, de telle sorte que, après icelle, il gémit de sa hâte el en contracta une demi-jaunisse. Mais il avait signé et il était fort honnête homme. Ce fut Adolphe Dupuis. confident de ses in(juiéliidcs. qui m'en fil part et tout de suite, comme pour La Hounat, je le dhargeai de libérer Candeilh de sa parole. —
— Vous êtes un enfant, me dit le comédien; au théâtre le seul honneur est d'être joué, par force ou par ruse el le prix de vertu est pour le succès. Du reste, ajouta-t-il, le sort en esl jeté, demain nous déjeunons chez Sarcey. — Qui, nous? — Nous, Candeilh el moi. Amenez des amis, il y aura douze couverts. Vous lirez la pièce au dessert. C'est convenu avec l'Oncle.
Je n'avais alors aucune raison plausible de bouder
mon vieux professeur qui me traitait encore dans les papiers avec clémence et magnanimité, mais je doutais de son jugement, foncièrement pédagogique, et rebelle, d'instinct comme d'éducation, à ma conception propre du Beau en littérature. Cependant Adolphe Dupuis m'ayant assuré que Candeilh ne voyait que par les yeux du critique, que ces yeux me souriaient d'avance et que le déjeuner serait bon, point capital, j'acceptai l'épreuve de celte lecture. J'y avais amené Armand Gouzien et Paul OllendorfT, fourchettes complices et témoins acquis. Les six autres couverts étaient destinés à des dames corybantes, familières du temple et tresseuses de pampre du Silène. Nul n'était plus méthodique dans la vie quotidienne que cet abatteur de copie herculéen dont l'œuvre, s'il était réuni et réunissable, formerait une Encyclopédie de la Routine. Sur les sept déjeuners de la semaine, il en donnait deux à la famille. Présidés par la bonne maman Sarcey, ils étaient suivis d'une partie de ce vieux trictrac qu'on ne jouait déjà plus nulle part ailleurs que là, et dont il s'estimait le Philidor ou le La Bourdonnais. Les autres jours, le café pris, « on y allait » d'un tour de valse rythmée sur la boîte sonore par les doigts fuselés d'une garamifère. L'Oncle adorait la danse, et si bedonnant qu'il fût, il excellait, dans les tourbillons, à courber les tailles flexibles. Ces valses se déroulaient d'ailleurs autour de l'ours empaillé qui était l'objet d'art de son atelier-bibliothèque. Il lui avait été otîert par un « groupe d'admirateurs », et, fort bon compagnon, il en honorait gaiement le symbolisme. L'ours, la valse, le trictrac et la chanson de Béranger, voilà tout Francisque Sarcey et je ne
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l'évoque pas sans ces allribuls inylliiquos et allégoriques.
Il se prt^la do lu meilleure grâce à l'arbitrage dont l'investissait lo directeur du <■ Parc », pris au piège de la réceplion de la pièce, et il en écoula stoïquomenl la lecture, toutes les nymphes envolées. Son conlenlenieiil l'ut extrême. — C'est du génie, disaitil à Gou/ien; du génie i'um<'ux, mais c'en est. Ouand je pense que je l'ai connu haut comme ça ! Je lui faisais traduire du Cornélius Nepos ! — Alors il devait dire: Corneille Neveu ? demandait OlIendoilV. Et Candeilh, perplexe, fourrageait sa calvitie : — Un génie fumeux, qu'est-ce ? — C'est un génie qui fume, expliquait Adolphe Dupuis. — Comme tous les génies, paraphrasait Gouzien, excepté celui de la Bastille 1 — Moi, je regardais l'ours.
Invité à se prononcer sur les probabilités de léussile de l'ouvrage, l'illustre aristarque hebdomadaire s'était déclaré incapable d'en vaticiner. Il ne s'entendait pas aux pièces inédites. Il lui fallait la scène, le lustre, sa stalle et le souffleur. On n'y voit clair qu'à la centième. Tout ce qu'il pouvait dire « personnellement ". de la machine, c'éUiit que son auteur '< quel qu'il ïùl <•> avait du génie, fumeux, mais du génie, et qu'il irait loin s'il revenait de Bruxelles. — Il faut donc qu'il y aille, observa Adolphe Dupuis, dont la logique était la muse.
La seule objection que souleva, d'ailleurs unanimement, Herminie, fut faite à sa conclusion. Aucun ne voulait que l'héroïne sortît de sa situation par le suicide. — Ne la tue pas, clamait Gouzien, fais ça pour moi, je l'aime, elle est charmante. — Oui, pleurait <^)llendorfl', tuez le mari, il est beaucoup moins
intéressant, sans compter qu'il le devient par son trépas volontaire. — C'est un troisième dénouement que vous voulez, soupirais-je, car je les ai occis alternativement, lui, selon Deslandes, elle, selon Koning. Mais vous m'obligeriez de la dernière obligation de me dire qui je dois égorger pour Bruxelles?
Et Sarcey dit : — Ni l'un ni l'autre, et personne.
Nous nous serrâmes pour l'entendre. — Le propre d'un dénouement est de renvoyer les spectateurs, les uns avec leurs femmes et les autres tout seuls, dans cet état de contentement qui pousse à la reproduction. Les pièces qui font de l'argent sont celles qui se résolvent par un baiser, légal ou non, et là est le commerce. La mort n'est tolérable que dans les tragédies, parce qu'elle en est l'un des éléments constitutifs, attendus, préparés, ce que j'ai appelé la scène à faire. En comédie, c'est un dérobement. Les cas de casuistique sentimentale sont tous solubles sinon au Code, du moins à la nature, et la physiologie résout les plus ardus que la psychologie nous pose. Celui d'Herminie est du nombre et vieux d'ailleurs comme le monde. Mariée, elle aime hors la loi du mariage. Je suis le mari, qu'est-ce que je fais? Je prends mon bougeoir, j'entre, et je lui fais un enfant. Puis je vais à mes atïaires.
Ce troisième dénouement n'avait pas été accepté pour seul bon par l'ai'éopage et on en disputa autour de l'ours empaillé. — Faire un enfant, disait Adolphe Dupuis, vous en pariez à l'aise. Encore faut-il qu'elle se le laisse faire ! — Et qu'on ne le rate pas, ajoutait Gouzien. — Et l'éditeur remarquait que « fort heureusement, grand dieu », on en rate plus qu'on en réussit. C'est un jeu où l'on ne gagne pas à tout
coup. L'inspecteur des be;nix-arls en donnait pour témoignage le cri «''perdu d'un journal sévrre à qui le proie avait l'ait diioen une cofiuill*^ documentaire : « la copulation diininuc ». El ( ".andeilli écoutait, grave, la t«^te, comme un pendu, sur la poitrine.
Je comprenais de mieux en mieux ce qn'on entend à Paris par le IJu-àtre. Déjà à demi initié par le mariage od(''oni(jue de Le Xom, je me formais aux aux hontes du négoce. — .l'ai un qualrième dénouement, proposai-je. — Lequel ? — Voici. C'est l'été, la chaleur est épouvantable. On entend l'orage qui gronde. Herminie ouvre une fenêtre, son mari la referme, comble du désaccord du ménage, la foudre éclate, les pulvérise à l'envi et le rideau tombe — avec la pièce. On voit au fond le doigt de Dieu.
— .Jamais de la vie, fit Candeilh.
Il y avait bien un cinquième dénouement qui était de remettre Herminie dans ma poche avec mon mouchoir pardessus, mais le directeur du Parc avait été frappé jusqu'à l'àme de la solution sarceyenne que le crédit redoutable de lundistc du maître couronnait d'une haute autorité. Il me re(juil comme service personnel de mettre en œuvre la solution par « l'enfant à faire ». — Je connais Bruxelles, suppliaitil, c'est un autre Paris, et vous ne voulez pas ma ruine ? On adore la moralité en Belgi((ue. Vous mettrez dans la brochure la conclusion que vous voudrez, mais j'ai ma clientèle dans les familles, chrétiennes surtout, et je vous jure que pour elles il n'y a de fin au supplice d'Ilerminie que dans la maternité.
— Soit le viol conjugal. Allons-y.
La première eut lieu au Parc le 12 avril i883. La réussite fut franche jusqu'au dernier acte, et là, tout s'etîondra dans l'éclat de rire des familles. L'Oncle ne me l'a jamais pardonné et c'est de ce jour qu'il me dénia le don théâtral.