JOURNALISME
Mon entrée de chroniqueur au Figaro est de 1884. Je n'y signai pas tout de suite et dès le début du pseudonyme : Calibau, les articles humoristiques qui, pour nombre de personnes encore, demeurent le meilleur de mon bagage littéraire. Il ne m'appartient pas de disserter d'un jugement où je suis en jeu, et trop heureux d'avoir, au moins en l'exercice d'une recherche d'ordre >< secondaire », atteint à la faveur publique. On la caple comme on peut, et presque toujours à contre-rêve. Toujours est-il que j'allais pendant près de dix années voltiger sur un trapèze léotardien où les plus malins des ^<. genres supérieurs », voire les académiciens, ainsi qu'on voit de reste, ne laissent pas de se casser curieusement le
COU, souvent à la première séance. Ne trousse p.is qui veut, disait l'Oncle, ce que Francis Magnard appelait si drôlonient << une page », et les cyclopes (le la coiiiposilion « ron-l(Mc ». La chronique est nue fleur de rasphallc. L'enfanlde Paris que je suis élail prédestiné sans doute à réussir dans sa riante culture.
Il y avail alors et l'on m'assure qu'il y a encore, deux voies, dans le labyrinthe littéraire, propres à conduire, sans fil d'Ariane, les Thé.sées de l'écriture à l'aballage du Minotaure i^voir: public fran<jais au dictionnaire des Iropes). L'une de ces routes sûres passait de mon temps, rue du Cloître-Saint-Benoît (jui, en dépit du souvenir de François Villon, n'était pas gaie. Il y régnait un autre François, d'origine savoyarde, d'ailleurs borgne, qui battait la mesure de la gloire aux deux mondes et menait les gens de plume à Mnémosyne par la cravate blanche. 11 émanait de lui une .sophie d'arl, proprement qualiliée par Louis Veuillot de : bulozophie, dont le public français (voyez Minolaure; avait un respect épouvantable. Aussi prenail-il de samainlous grands hommes qu'il lui proposAl, sans les lire, sur la foi de la couverture couleur saumon de la revue où il garantissait leurs produits. Je me rappelle encore le trouble où nous jetait, chez Lemerre, la présence de cet excellent André Theuriet, le meilleur et le plus modeste poète du monde, quoique « celui » de la revue bihémisphérique. André Theuriet élait saumoné.
Ce chemin de célébrité suil aujourd'hui la rue de l'Université, aussi triste et plus que l'aulre, et la bulozophie y dure et perdure, abondante en raseurs de style grave, qui y font carrière rapide. .l'ai vu là
s'étioler et mourir le pauvre Ferdinand Brunetière, étoufïé par Tai^^le de Meaux qui le tenait dans ses gritïes. — Est-ce un sort, me disait-il, que d'être préposé à cette fonction, de contraindre les camarades du dix-neuvième siècle à écrire : « tems » pour temps, sans « p, » comme sous Louis XIV et à les « embester » de la sorte au nom du Savoyard à qui l'on doit George Sand ?
Ceux qui écrivaient : « temps » avec le « p » enfilaient la venelle de la rue Drouot, la seconde route de fortune, et montaient au Figaro. Le crédit de l'organe était énorme, comme il était unique. Un « en-tête » y retentissait comme gong non seulement dans la république des lettres, mais dans tous les mondes et, s'il était réussi, il créait en un jour, du matin au soir, une signature.
Depuis la mort de Villemessant, son fondateur, le journal, type et modèle de tous ceux de la petite presse, était dirigé par un triumvirat dont les Pompée, César et Crassus étaient Francis Magnard,MM. de Rodays et Périvier. Je n'en connaissais que le César qui m'avait, par des citations élogieuses, témoigné sa sympathie à plusieurs reprises. En outre, j'avais lu de lui un conte philosophique, à l'instar de Voltaire, intitulé Vie et Aventures d'un Positiviste où il s'était agréablement payé la tète d'Auguste Comte et trempait le nez dans sa doctrine à l'un de ses disciples imaginaires. Ce n'était pas « Candide », fichtre non, mais pour un Belge, car il était de Bruxelles en somme, il y avait mieux que contrefaçon. Cet in-32 me donnait mon entrée dans son cabinet directorial et me fournissait aussi, en cas de mauvais accueil, une retraite de f^arlhe.
46 SOUVENIRS D UN ENFANT Di: l'AHIS
Jo trouvai un homme forl aimablo, <le fine culture et de lecture abondante, qui d'abord, non sansgc^ne, déclina mon olVro «le collaboration. 11 n'avait pas manqué un seul de mes « Homme Masqué » du Vollaire, cl il en appréciait en gourmet les qualit(''S de jovialité vervcuse et la palle professionnelle, mais leur libéralisme militant ne cadrait pas avec la clientèle dont il avait la garde. — Cest ici, fil-il en rianl, le Moniteur de la Haute Épicerie Française, nous vendons de la conserve. — El de la salaison, rclevai-je. — Autrefois oui. Tenez, lisez-vous Sainl- Genesl, noire Saint-Genestdes familles? — Rarement et peu h la fois. — Nos abonnés vous en rendent là-dessus, mais c'est la plume du journal. Voilà. — Est-ce vrai ce que Daudet raconte? — De (|ui? — Mais de Sainl-Cicnest, qu'il écrit achevai? — Ht sans lâcher la trompette.
A quelque temps de là, je rencontrai F'rancis Magnard à la gare Saint-Lazare. — Vous m'économisez le timbre de trois sous, fil-il en venant à moi. .l'ai causé de vous avec mes deux associés. L'un deux vous abomine et l'autre ne vous trouve aucun talent. Ola m'a dotmé à rélléchir. Apportez-moi donc une chronique. — Puis, avec un geste : — El surtout ne la soignez pas.
Je pense que ceux qui loiil connu le reconnaîtront à ce trait à double dard. Ce timide était caustique, à la fa'çon du patron disparu et selon la tradition, mais sans la sensiblerie de ce grand enroué. Magnard n'aimait rien tant que ravaler et mettre au point les vanités et pavanilés (jui nous sont propres, et, pierre de touche singulière, c'était au cabrement (\u"\\ rsliiiiaiL les rabroués à leur i»ri\. Le type «l'ail-
leurs n'était pas rare, et ce qu'on appelait : le boulevardier était spécifiquement l'homme pressé de vivre, qui portait comme une amulette ce critérium à sa chaîne de montre. J'avais fait assez bonvisag-e à son refus, d'ailleurs motivé, sans aller toutefois jusqu'à l'éloge du positivisme, dont le nom me répugnait autant que la chose ; mais, surtout et avant tout, la malveillance déclarée de ses associés pour mes produits avait opéré dans l'esprit du directeiu* une réaction favorable à mes intérêts. C'est ainsi que, dans les triumvirats, le César rebrousse contre les Crassus et les Pompée, que dis-je, le Robespierre contre les Danton et les Marat, n'est-ce pas ?
Je lui portai donc ma première copie, que j'avais pris une peine infinie à ne pas soigner, selon l'ordre de la commande. Il occupait un bureau plutôt sombre, à l'intersection de deux couloirs, défendus contre les importuns par des garçons de bureau assez soupçonneux et plus encore par les rédacteurs attitrés, dits participants, pour qui toute tête nouvelle semblait comminatoire. L'un deux, le brave Philippe Gille que j'avais rencontré au Parnasse, déguisé en poète sans prétention, s'oflVit à m'annoncer lui-même au patron qui, me dit-il, était, ce jour-là, d'humeur massacrante. — Je n'ai pas de conseil à vous donner, mais si c'est un article que vous nous apportez, vous feriez mieux de revenir ou de me le laisser. Je le lui remettrais un jour de dividende. — .Merci, mais il l'attend, cher ami, et, j'ose le dire, comme la manne.
Francis Magnard était assis à sa table de travail, entre deux lampes électriques et fendait des enveloppes, par contenance. — C'est votre page, fil-il, la
page! — 11 lu pril, puis sans la tléplier, sonna le gar(;ou de service, cl la lui remit : — A la composition... — C'était charmant, cet accueil, et inespéré, d'après les bruits de couloirs. — Quoi, sans lire? — On ne lit pas « L'Flomme Masqué » ! A propos, comment signez-vous? — Mais de mon nom patronymique, je pense. — Vous avez tort, reprit-il en se levant. — Pour<iuoi ? — =■ Vous diminuerez d'aulaiit vos chances de réussite.
A ma demande d'explication d'un pronostic aussi paradoxal, voici comment il répondit : — Il n'est pas douteux que vous ne soyez un phénomène curieux dans les Lettres, et sans autre exemple. Rien de ce que vous signez du nom de vos pères n'a l'heur de plaire, on ne sait d'ailleurs pounpioi : vos mésaventures théâtrales n'ont pas d'autre cause; vous vous démasquez sur l'affiche, on sait de qui est la pièce et par conséquent qu'elle ne peut pas êlre bonne, même le fût-elle. Il a suffi qu'au Voltaire vous prissiez le loup d'un pseudonyme pour que le public déroute vous fît fêle. C'est absurde, mais qu'est-ce qui n'est pas absurde en ce monde, vous sciiez bien aimable de me le dire? A présent, vous en ferez ce que vous voudrez. Venez ce soir corriger vos épreuves.
La chronique parut le lendemain et sous le même litre qu'elle a gardé dans l'un des recueils où elle a été réunie aux autres : lie la verlii du Toul-Paris (les premières. Elle est fort llagellatoin; et dans la tradition villemessantique. — Quel dommage, m'en dit Magnard, vous l'avez signé>e ! Elle aurait beaucoup plu !
Ainsi donc c'était mon chei- et vieil ami Alphonse Daudet qui avait lu le tarot de ma destinée, quand
il me disait que les pseudonymes s'enchaînent et que j'avais, au Vollaire, endossé en"1îion frac la tunique terrible de Nessus. Je fis encore au Figaro deux ou trois tentatives pour la dépouiller, mais les plaintes de la clientèle montaient jusqu'à l'administration même, et Marat et Danton engueulaient Robespierre. Il n'y avait plus à lutter contre Vananké de ma vie, j'envoyai secrètement à Magnard une chronique recopiée par une plume gribouillante à tromper les protes infortunés de Balzac et que je signai: Caliban.
Et les dieux s'apaisèrent, et non seulement les dieux, mais lesdeuxassociésrécalcitrants eux-mêmes, dont un seul garda méfiance et qui, dix ans après, ne m'avait pas encore pardonné de lui avoir filé entre les jambes. Une fois encore j'achetais le succès du sic vos non vobis qui est mon oracle sibyllique.
L'un des premiers, écoute, Histoire^ qui perça mon incognito shakespearien, fut mon vieux détracteur, l'Oncle de la rue de Douai qui, un soir de première, aux Variétés, m'aborda sous le péristyle et me jeta, paterne, dans la conque : — Chut ! Mais à la bonne heure, ça c'est du théâtre !
On m'a souvent demandé ce qui m'avait déterminé au choix de ce pseudonyme: Caliban, qui est le faux de mon passeport de poète, et je ne saurais le dire précisément, en dépit de ma bonne mémoire. Assurément La Tempête y fut pour quelque chose, car je projetais de la traduire en vers, pour Porel, cela va sans dire . Je crois bien toutefois que j'en dus l'aubaine, à un dîner de rimeurs chez Jean Richepin, où l'on en débattait, au bon Ernest Jaubert, l'un des convives, et le même qui, aidé d'Eugène Silvain, est en train de nous rendre Euripide, lequel d'ailleurs
50 SOUVENinS 1) LN L.M A.NT Di: l'AHlS
n'ôlait |)as ppnlii. Krnosl .liiiilicrl ;i, grAct* à Dieu, des litres personnels j)liis sérieux au laurier, et c'est un maître jonglcurde la ballade villonesque et française.
Je ne vous eonlerai plus rien des chroniques de ('.aliban qu'on trouve aisément sur les quais, en trois ou quatre paquets ficelés sous couvertures et préfacés, l'un d'Alexandre Dumas, l'autre d'Alj^honse DiuuJel. Au temps où elles faisaient monter le tirage — Oh! couvrez-moi, profondes nuits! — Map;-nard, toujours amènement atrabilaire, me dit un jour dans son bureau sombre ; — ('ompliments pour la dernière. Mais vous le savez, au Figaro, on ne dure pas longtemps. C'est la tradition de la maison ; ici l'on passe.
J'y ai pourtant duré près de dix ans, vousdis-je,et c'est sans exemple.
Francis Magnard adorail la littérature, qui restait inattentive à son adoration, et, comme il était très fin et avisé des choses, il se rendait fort exactement compte de son malheur. Or, c'en est un grand, en effet, dès que l'on s'en rend compte. L'illusion seule en supprime les affres. Tous ces jeunes poètes triomphants, dompteurs du verbe et de l'idée, tous ces maîtres aussi, laurés de gloire, qui traversaient à la file son cabinet de rédacteur en chef du journal, alors le plus lu de l'Europe, y laissaient une tristesse et en épaississaient lombre.
Oh ! ce cabinet, étroit, sombre, sans ornements, au bout d'un couloir, loin de la rue, et que la nuit envahissait à quatre heures, je l'y vois encore, travailleur acharné et courbé sous la lampe, au milieu de cette correspondance qu'il dépouillait avec une curiosité maussade ! Il affectait ce « buralisme » à la Rothschild. Puis, avec un sourire demi-bienveillant
r.2 SOUVKNIHS 1) UN ENFANT Di: PAHIS
et demi-causlique, il vous prenait des mains la copie et di.^ait : « ^'o^ls lums iii)poiiez encore une pa^e? »
Alors, et s'il vous vciiail une r«'pli(|ue drùle, le Parisien sortait du confrère malade et chassait le directeur grognon. De ses petits yeux, toujours cillants et clignotants, partait un bout de flamme. Il se levait, s'adossait à la chemin<'e,eten contait ouplntôten bredouillait nerveusement «une bien bonne », l'une de ces « bien l)onnes », dont il avait de Villemessant la tradition boulevardiôro. Mais bientôt la rauserie tournait comme d'elle-même à la littérature, et l'àme lui venait aux lèvres sur les noms de Tolstoï, de Benan, de Flaubert ou d'Alphonse Daudet.
C'est une loi étrange et cruelle de la nature (pie des intellectuels de cette trempe, en somme, demeurent écrasés ainsi par leur idéal. Ne pouvoir réaliser ce que Ion conçoit, connaître le point du Beau et le manquer du doigt, voir les autres chevaucher sans bride tous les étalons de la grande écurie d'Apollon,' quelle torture ! Hlle n'a été infligée à personne avec plus de rigueur qu'à Francis Magnard. Maître absolu d'une publication où, en ce temps-là, un seul article bien venu créait une signature, il vit tous les jours, pendant près de vingt ans, se renouveler pour lui le supplice dérisoire de Tantale. Il n'avait pourtant qu'à présenter « une page », lui aussi, pour qu'elle f^t insérée sans retard, et d'autorité. Mais il adorait trop la Littérature pour la violer. Il s'abstint, et cette honnêteté est d'un fier exemple !
Un nécrologue «jui ne paraît guère s'être inspiré d<' la leçon, évoquait à sa mort lesouvenirdecesarticulels quotidiens estampillés du monogramme que Magnard
mit longtemps comme un loup sur son anonymat de publiciste politique, et l'amateur exaltait l'art de ces bulletins, x Ils remplacèrent dans la presse, s'écriat-il, l'article long et compendieux !... >^ Outre que Francis Magnard, qui possédait à tout le moins son français, eût été fort étonné de voir quel sens est ici prêté au mot « compendieux » et le coq-à-l'àne qui en résulte pour la phrase, il serait encore entré dans une belle colère contre l'assertion hasardeuse dont un vieil ami jetait le pavé de l'ours sur sa mémoire. Il le savait bien, hélas ! il le savait trop, que les articulets monogrammatiques n'avaient rien remplacé du tout dans la presse, et qu'ils ne suffisaient pas à constituer ce qu'il appelait lui-même si facétieusement : une page.
Il me souvient, à ce sujet, d'un mot qui lui échappa un jour, devant moi, et qui m'illumina sa mélancolie comme un éclair. J'avais trouvé sur les quais, à un étalage, dans la case à dix sous (la bonne), un petit livre dont il était l'auteur, et qui est intitulé : Vie et Aventures d'un Positiviste . Ce petit livre, le seul qu'il ait signé, je crois, j'en avais lu les cent deux pages in-32, et j'en avais beaucoup goûté l'érudition désabusée, l'ironie et même le style un peu menu, mais ferme. Je lui en fis des compliments. Mais il me regarda par-dessus le binocle sans répondre d'abord, et se borna à hausser les épaules. Ne voulant pas qu'il me soupçonnât de flagornerie de collaborateur gagé, je n'insistai point et parlai d'autre chose. Il était, ce jour-là, d'une humeur de dogue. Elle ne tint pas contre un bon mot pourtant, car il en était toujours friand. II se leva, s'accota à la cheminée et en attacha une « bien
ôi .sOL\ KMHS 1> UN KNFA.M DK PAHIS
bonne » à la niieniio. Mais ses yeux papillolanLs ni'inlerrogeaienl avec une anXiélé poignante. « Ainsi lu l'as lu, me disaienl-ils, lu l'as mt>me achelé, mon pelil livre, el lu l'as jugé iligne d'éiojj^e.s !... » El c'étail si expressif, ce regard, que je ne pus y tenir. — Vous savez, Magnard, fis-je en interrompant son hislorielle, vmis savez que ce n'était pas pour vous demander une augmentation !... 11 fil alors «piatre ou cinq pas dans le cabinet, se rassit, reprit son coupepapier, et dit : — Non, mon cher, non, je ne suis qu'une position !...
Nous nous brouillâmes, depuis lors, sur une assez vulgaire conlestalion de salaire, où son scepticisme lui-même s'éclipsa. Nous échangeâmes des lettres disgracieuses et, la rupture advenue, la pose des lapins commen(;a. Mon (laliban, on le sait, en était joyeusemenl fertile*. L'un de mes plus réussis fui la candidature à l'Académie franijaisc, que je lan(;ai dans les jambes du positiviste in-32. Le pauvre garçon en cria. Francis .Magnard, l'un des Quarante, l'homme des articulets monogrammaliques et compendieux sous la coupole, l'hyperbole le pinçait sur une plaie inguérissable el qui se rouvrait tous les jours. Mais en vérité, je ne le savais pas si malade, du mal du moins (|ui l'a prématurément emporté, el je ne pensais qu'à lui revaloir un peu de ce gravier (|u'il ava:l jeté dans mon jardin, la littérature étant diversement, à nous deux, notre côté faible.
Mais au moins, lui, il l'a adorée, celle sainte et décevante littérature, et il en est mort, à sa façon. C'est bien quelque chose par le temps d'inorlhographie, d'asynlaxie el d'inhumanités (|ui court et
FRANCIS ÎMAGNARD 55
nous emporte, de tour Eitïel en tour de Babel, au pays du volapuk. Francis Magnard n'a vécu que du livre, par le livre et pour le livre. Tel fut son idiosyncrase et tel est son type dans notre histoire littéraire.
Il n'est pas que de temps en temps d'aimables curieux, et mt^me des grincheux, me demandent de les informel' direclement sur mes multiples collaborations aux journaux de Paris, ou de province depuis que je rame en galère, vieux forçat de la copie. A mon vif regret, comme à mon propre étonnemenl, il me reste impossible de les documenter, car sur ce point ma mémoire fait défaut. Tout ce que je puis leur en dire et répondre, c'est que, depuis l'an du Christ i8t)5, il n'est pas de périodique, soit disparu, soit régnant encore, où je n'aie versé du jus de cervelle, et par quoi je me réclame du titre d'honnête homme de lettres. Pour le reste, soyez-en silr. nul moins que moi ne s'en fait accroire. L'n seul bon sonnet m'eût valu plus de gloire, fût-ce celui d'Arvers, qui d'ailleurs est mauvais, si ceux de Soularv et d'Heredia sont bons.
La dominante littéraire du dix-neuvième siècle et jusqu'à présent du vingtième aussi, s'est exprimée par le journal, beaucoup plus, à mon sens, que par le roman et même le théâtre. Seule peut-être la poé-
sie, grâce à ses individualités hors pair, pèse davantage à Tactif intellectuel de l'A^e de platine. Il en devait èlre fatalement ainsi, et non autrement, à une époque emportée par la science à tous les vertiges du carpe diem. La vie au jour le jour rend en verbe : le journal ; son nom même en fait foi. Nos écrivains l'ont tous compris et l'on n'en citerait pas trois, parmi les prosateurs s'entend, qui ne soient entrés délibérément dans l'attelage moderne du char des Muses. Comme on a dit de ceux qui s'entreprennent au type de Don Juan, ils en sont sortis plus grands et vêtus de bronze, propres à toutes les courses du stade. Il n'y a à excepter, je le répète, que les lyriques essentiels à qui la nature elle-même interdit le repos de l'essor et la pose sur les réalités contingentes. Encore le mieux ailé d'entre eux, l'oiseau Rock, a-t-il au moins rasé parfois la terre et mouillé ses pattes au torrent. Victor Hugo a écrit des articles, et voilà qui suffit, je pense, à sacrer le journalisme.
Du reste, l'un des prix dont il paye les efforts qu'on lui consacre, est celui auquel un homme fier attache le plus d'importance, — c'est l'indépendance. Ce bénéfice nous change un peu, avec ou sans jeu de mots, des autres, soit de ces prébendes de servitudes du vieux système où, pour le pain, on laisse sa dignité civique dans les offices des mécènes. La plume aujourd'hui est un outil social et tenu pour tel en démocratie, elle nourrit son ouvrier par le travail et alïranchit'son homme par le métier. Personne ne le nie plus, pas même l'Académie des Quarante, qui ouvre son giron cardinalesque au nouveau venu de l'Écriture, et l'arme, comme les autres, de l'épéeano-
.".6 SOLVEMUS D LN lOMANT 1)1:; l'AIllS
blissanlc. Lo journalislo csl reçu dans co «salon » sans moiilrer d'autre patlc blanche (jue celle de quelque orlhographe rehaussée de manières décentes.
11 y représente la transformation scientifique des idées et des formes, parallèle à celle de la société.- Il y fixe le rôle de l'actualité dans l'histoire. 11 y témoigne de l'évolution quotidienne de notre marche h l'étoile. Il y prépare les ddeuments certains d'un Gesla Dei où nos neveux puiseront l'eau pure et vivante de vérité. J'ai toujours pensé que nos feuilles volantes, ludibria ventis, formeront, le jour venu, les cahiers g^énéraux de l'avenir cl comme une encyclopédie universelle auprès de laquelle celle de d'Alembert, Voltaire et Diderot n'apparaîtrait plus qu'un compendium désuet et périmé. Mais j'en parle comme M. Josse d'orfèvrerie, et jamais on ne verra d'éditeur pour une telle compilation, qui n'aurait pas d'ailleurs de « librairies » dans la maison moderne.
Un homme pourtant s'est rencontré (|ui conçut la pensée de ce dictionnaire philosophicjue el même en esquissa la réalisation. Henri Havard, opérant par sélection dans l'immense chaos de la production militante des enfants de Théophraste Henaudol, tenta de créer une bibliothèque de chroniqueurs. C'était d'ailleurs le beau temps de la chronique, genre spécialement parisien et qui fleurissait alors des maîtres. Il ouvrit la série par les plus avérés d'entre eux et il recueillit de leur encre ce que Francis Magnard ap})elait des « pages ». Le fiublic ne suivit pas l'éditeur el courut aux romans d'un jour, car le pli est vieux et jusqu'à la ride. Mais cette collection
délaissée fait prime déjà sur le marché des livres, et ceux qui Tont, la gardent et s'y réfèrent. Il chante un peu de bonne France là-dedans et si l'anthologie demeure inachevée, elle n'en a pas moins tournure de monument ethnique. Je doute que Ton puisse, sans y recourir, écrire exactement l'histoire de la fin du Second Empire et des débuts de Marianne la Troisième. C'est de là que sortira le Michelet futur.
Mais laissons cette apologie et revenons à mes souvenirs.
Le père Dumont, dont je vous ai déjà parlé au sujet de la création de L'Événement, ne désarmait pas contre Le Figaro, sa bête noire. Il s'était juré de le tomber ou d'y laisser son nom d'Auguste et sa forlune. Peut-être y serait-il arrivé si Dieu ne lui avait, par pitié pour ses héritiers, retiré le prêt de la vie,car il faillit réussir avec Gil Blas dont le titre similaire lui sonnait comme la fanfare d'une lutte entre Lesage et Beaumarchais. El tout à coup, Gil Blas fut. Le principe stratégique, en pareil cas, est d'arracher à l'ennemi ses bons soldats et ses capitaines, et il avait commis à ce soin un brave garçon nommé Jules Guérm, bombardé secrétaire de la rédaction, je n'ai jamais su pourquoi ni comment, lui non plus du reste. Je l'avais connu vingt ans auparavant à la Comédie-Française où il était comédien et réalisait son prix du Conservatoire. Il y jouait les utilités. Je crois qu'on retrouveraitson nom dans lesdistributions de rôles du répertoire d'Emile Augier. Il excellait, à ma souvenance, dans les personnages d'invités, qui traversent le bal, en queue de pie, un camélia à la boutonnière. Il était d'ailleurs joli garçon, de taille bien prise et ne manquait pas de littérature. Puis,
til» SOIJVKNIRS D UN ENFANT Ot) l'AHlS
découragé d'alleiulre son lieure au cadran tle l'avanceinciil, il avait quille le IhéAlre el s'élail jclé dans les luinullcs vociféraloires de la IBourse. Sans doute, n'y avail-il pas mieux réussi que sous le luslre, car on le vil traîner assez misérablement de cafés en brasseries, sur la Voie Asplialti(jue, à la chasse dolente de quelcjue effigie de la Hépubli(iue.
J'avais eu le plaisir de pouvoir roccuj)er dans le lancement d'une brochurctte hebdomadaire inlilulée Le Don QiiichoUe où je m'étais essayé au lôle de lantcrnier el qui, grâce à son entregent, élait allègrement partie. La réclamation, d'ailleurs fort juste, d'un confrère qui dirigeait lui-même, à Lyon, sous le même titre, une publication satiricjue et caricaturale, m'ayanl forcé de modifier l'étiquetle de mon petit pamphlet, le public dérouté cessa de me suivre cl mon gérant s'etTaça du giroscope de ma vie. A quelque temps de là, j'entrai au Fiya'-o, où j'eus l'heur, grûce à mon masque shakespearien, de ne pas déplaire à la clientèle. J'allais, pendant dix années conséculives, un record de durée, tenir ma partie de fifre dans la musique de combat, k côté des Mirbeau, des Albert Wolft", des Ignotus. des Lavedan le père, et de ce triomphant Saint-iieuest dont un article enlevait une souscription comme une redoute. Qui parle aujourd'hui d'Albert Durand de Bûcheron (|ui, sous l'invocation du comédien martyr chanté par Rbtrou. claironnait la réacli<jn et le «' maciiitie-arrière » dans le style girardinesque, et dont Alphonse Daudet disait (pi'il écrivait à cheval? 11 avait le faubourg (iermain à ses pieds. Puis la chute des hommes du Seize Mai l'avait discrédité el, Villemessant disparu, la Participance le
prit en pure grippe. Mais comme il en était, de cette participance, il avait droit statulaireà sa chronique par semaine et au jour fixé, il en apportait la copie à la direction.
— Ah ! souriait Francis Magnard, voici cet excellent M. de Saint-Genest qui nous apporte sa page hebdomadaire I — Comme vous voyez, mon cher directeur. — Merci, moucher collaborateur. Asseyez-vous donc, si vous en avez le loisir toutefois, — Et, sonnant au chef de la composition, le pince-sans-rire lui remettait l'enveloppe cachetée qui allait s'empiler avec les autres dans « les archives ». — Car c'est en journalisme surtout que les morts vont vite, ô Lénore !
Un jour donc que, témoin navré de cette scène usuelle et régulière où se présageait le sort fatal promis à ceux qui, dans le négoce, ont cessé de plaire, je descendais de la rédaction, l'huissier d'antichambre m'avisa que quelqu'un, ayante me parler, m'attendait dans la rue, à la porte. C'était Jules Guérin. — Pourquoi n'es-tu pas monté, lui demandaije ? — Tu vas le savoir. — Et il m'entraîna dans un café voisin qui était alors la petite bourse des marchands de perles et de pierreries. Je n'en avais ni à vendre ni à acheter et je le regardais avec inquiétude. — Veux-tu, commença-l-il, plaquer le Figaro et donner tes calibanités au Gil Blas ? — Je n'en ai pas la moindre envie. Pourquoi ? — C'est le père Dumont qui m'envoie. Fais ton prix. — Je n'en ai pas à faire. Je me plais au Figaro, on m'y laisse la bride sur le cou, même pour mes adjectifs truculents, et tout m'assure que je n'y nuis pas encore au tirage. — Et Guérin secouait la tête. — Ça ne du-
(■>2 SOUVENIRS 1) UN ENFANT Di: l'AHIS
rera pas. Si ce n'est pas toi qui les lâches, c'est eux qui le lAcheront. Il y a Iradilion dans la maison. Prends les dovanis, viens chez nous, on le siï,'nprn le traité que lu voudras.
L'exemple du malheureux Sainl-Genest n'était pas fait pour (U'-mentir l'horoscope el je n'en étais pas, moi. de la Partici|)ance Je n'avais môme aucun engagement écrit de collaboration régulière et je devais à chaque article nouveau reconquérir une situation toujours précaire. — Attends-moi là un (juart d'heure, dis-je à (juérin, et je regrimpai à la rédaction.
Revenu au café Scossa, j'y trouvai mon comédien délroqué en train de faire une réussite. — Tu vois^ me dit-il. l'aU'aire est dans le sac, tu rentres demain au Gil Rlas : le valet de pique dans le dix de carreau c'est infaillible. — Rien n'est dit. Magnard ne veut pas me lAcher encore, quoique l'envie l'en démange visiblement. II paraît <(ue l'heure n'(!st pas venue. — T'a-t-il parlé de lettres de plaintes des abonnés ? C'est à ce signe qu'on voit que ça se «lécroche. — Non, voici ce qu'il me propose. Je cofN tinuerai au Figaro et je commencerai au (iil lUas « qu'il ne cramt pas », mais à une condition. — Laquelle?— D'abord, il gardera l'usage exclusif de mon pseudonyme, et puis je lui soumelli'ai les deux chroniques, et il choisira la bonne. Le père Dumont aura l'autre. — Guérin éclata de rire. — Oh 1 que cest drôle, c'est aussi la clause de ré.serve du traité que nous t'offrons. — Tope donc, fis-je, comme l'Ane de Balaam devait braire.
Et c'est alors que se manifesta dans toute sa beauté philosophique celle << leçon <le choses » qui esl
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rorgneil et la joie de ma carrière. Les chroniques choisies, alternativement d'ailleuVs, par chaque directeur, paraissaient presque toujours à la même date et se posaient ainsi à la comparaison. — Eh bien, dis-je à Magnard? — Eh bien, je me suis trompé, celle de Dumont est la meilleure. J'ajouterai même, si vous voulez toute ma pensée, que la nôtre n'est pas fameuse. — Ah ça, mais vous g-âtez le Figaro, nasillait le père Dumont, pourquoi m'avoir laissé celle de ce matin ? Elle était bonne pour Magnard. Ils finirent par me laisser la liberté du partage, mais je baissai dans leur estime.
Ce fut à celleépoque qu'il m'en advint une cruelle, plus ridicule encore peut-(^lre, — j'héritai de trois millions.
Voici comment eut lieu celte sotte aventure.
Dans une de ces chroniques alimentaires où se boulange le pain, d'ailleurs bis, des poètes rebelles à la servitude et que j'enfournais déjà à manches relevées dans tous les moufles delà presse, j'avais — quelle imprudence ! — évoqué le bon génie à tète mécénique et de tradition perdue qui vient du ciel faire des loisirs rentes aux geindres las de l'écriture. Mon excuse était que je n'y croyais pas. L'appel était virtuel et théorique. Le munificent est un mythe, et, à y bien songer, je me suis convaincu qu'il n'a pas à intervenir dans nos démêlés avec la Démocratie. Notre négoce e;?t à base de mort. Tout ce qui la retarde nuit à notre fonction sociale, vous voyez que je ne dis pas : divine.
11 m'en a cuit de l'oublier un jour. On m'a flanqué
trois millions à la tête pour un vœu distrait échappé à ma fatig-ue. Il est encore à m'a décharge que je revenais de Bruxelles un peu déconforté, n'ayant, en onze représentations thésaurisé sur mes droits d'auteur à' Herminie que 49'^ fi"- 5^ exactement.
Or donc, en cette chronique, je m'étais laissé aller, avant l'âge, à envier ceux qui, retirés de la lutte, peuvent réaliser à la campagne le rêve rustique des surmenés, y connaître la douceur des jours sans copie et, suave mari magno, y lire les livres ou articles des autres, comme on regarde des régates. Je n'avais pourtant alors que vingt ans de journalisme militant, ce qui est peu pour un Sisyphe de carrière, et mon ouf était fait pour otï'enser les dieux. Je l'ai racheté par vingt-cinq autres années de polygraphie volante et, comme vous voyez, j'expie encore.
Pourtant, il n'était pas outrecuidamment ambitieux, mon hoc erat in volis de retraite. Je n'ajoutais au carré de choux que la saucisse, avec autour, comme dit Goncourt, les bonnes bêtes philosophiques de l'Arche diluvienne, le chien, le chat et les volailles, compagnons doux, du commerce desquels la clémente nature vivifie les solitudes humaines. Encore aujourd'hui c'est au plus si, passé grand-père, j'y voudrais lesurcroît d'un crédit illimité chez le marchand de joujoux de la ville la plus proche. Ma dernière copie serait pour l'acquérir. Mais venons à mon héritage.
Voici d'abord la chronique fantaisisle qui me le décrocha de la lune, ce fut le Gil Blas qui l'édita.
« Je rencontre souvent des personnes tristes qui me demandent pourquoi diable ! je suis gai.
ù(i SOL'VKMKS I) 1;N KiNTANT Ui: l'AKIS
— C'est, loiir réponds-je, (luiin oncle que j'adorais est mort, et tjue j'en hérile.
Alors, elles s'en vont salisfailes, ce par où je vois <|uelles oui. de la ^aielé, les idées qu'il en faut avoir.
La vérité est que, je n'ai pas d'oncle cl que si,j'eji avais un, il serait probablement à ma charge. Je l'aimerais tout de môme, s'il était aimable, et je ne serais, de son vivant, ni plus ni moins gai qu'après sa mort. El, cependant, il doit être doux d'hériter, ainsi du moins que je me le figure, je veux dire pour le talent qu'on croit avoir et en récompense du plaisir que ce talent a procuré à un lecteur inconnu. T.es choses arrivent ! Plusieurs de mes confrères ont eu cette joie d'être libérés du collier de misère par des dilettantes de lettres généreux qu'ils n'avaient même pas à pleurer. Et ça, c'est l'idéal du genre. Oui, l'on en cite quel(|ues-uns d'entre nous à qui dos connaisseurs célibataires ont laissé vingt-cinq mille livres de rentes, pour rien, pour le plaisir. Ah ! j'en cherche un !...
En général, celle aubaine néchoil qu'à des écrivains politiques — ou à des musiciens. Pourcjuoi ? On n'en sait lien même chez les notaires. Si la musique adoucit les mœurs, la politique lesenragc. Mais il paraît que l'on n'a d oncles qu'à ce prix dans les Amériques du rêve, j'enlends doncles honoi-aires dont on soit le neveu posthume. 11 faut gueuler, d'une façon ou d'une autre, mais gueuler en somme. C'est très cher, ces successions gratuites !
On a souvent conlé l'histoire de ce compositeur au nom arabe qui, un matin, où il ne savait plus à quel éditeur offrir ses bémols, se trouva, pour une chan-
son à l'Alsace, possesseur d'un magol de cent mille 1 Elle avait fait pleurer, celte chanson, un bon compatriote de M. Antoine (de Metz) et l'excellent homme n'avait rien trouvé de mieux à faire que d'en coucher l'auteur sur son testament. Contez, contez, Shéhérazade !
Jules Vallès, que j'ai beaucoup aimé et admiré davantage encore, car c'est, avec Diderot, le plus vivant écrivain de notre langue, Jules Vallès avait hérité, lui aussi, d'un Auvergnat enthousiaste, son compatriote. Cet homme du Puy-de-Dôme l'avait, en expirant, doté de sept mille livres de rente, et c'estlà dessus que le proscrit vivait à Londres quand je l'y allai voir. Quand on pense que quelques mois auparavant on osait l'accuser d'avoir voulu brûler le Grand l^ivre ! mais c'était certainement à ses opinions politiques qu'il avait dû la chance de cette petite fortune, et non pas à son génie de styliste. Car en Auvergne!... Du reste, il ne voulut jamais s'expliquer là-dessus avec moi.
— Voyons, lui disais-je, c'est pour ton écriture, dis?
— Tu t'en ferais mourir, s'écriait-il malignement, et il éclatait de rire. Mais je n'en obtenais pas davantage. Si Séverine en sait plus long que moi sur cet héritage de Vallès, elle devrait bien me rendre l'espérance. Je ne demande qu'à croire aux oncles littéraires — fussent-ils Auvergnats.
Car j'arrive tout doucement à lâge où l'utilité d'écrire cesse de se démontrer clairement, et il y a des heures où je vendrais volontiers mon silence à mon siècle pour ce qui fait qu'on peut aller vivre à la campagne, y emporter le cher fardeau des affec-
G8 SOLVENIKS I) UN ENFA.NT DK PAHIS
lions acquises et y luiner le calumet de paix, entre deux chiens, dans une cheminée où grésille la saucisse. Ces heures dont je vous parle sont précisément celles*où le plus grand philosophe de l'humanité me paraît avoir été l'acteur Lepcinlrc jeune.
Oui, ce Lepeinlre jeune m'extasie. Voici d'ailleurs pourquoi : Toutes les fois qu'on lui soumellail un problème difficile, soit social, soit politique, soit littéraire ou autre, il commençait par se frotter le nez, geste d'incertitude, et enfin il nasillait, dit l'hisloirc :
— Et si je m'en allais ? 1 ? !
Ah ! c'est la solution ! Que nous sommes fous d'en chercher d'autres ! S'en aller, tout est là, et peut-être n'y a-t-il pas autre chose, surtout lorcpie l'on a, depuis près d'un quart de siècle, semé la cendre des paroles sur les jachères. Et si je m'en allais ?... Mais il faut pouvoir.
Ne se trouvera-t-il pas, parmi les aimables correspondants qui, chaque semaine, m'accablent . soit d'injures, soit de compliments, une personne vénérable et bonne, assez pitoyable à notre métier de cheval aveugle tournant la meule, j)our élire en moi son neveu à héritage? Il s'en perd tant, de ces fortunes! Chaque année, le Journal officiel dresse la liste de celles qui tombent dans le goulTre sans fond de l'État, et c'est à pleurer de voir combien il se gaspille de bonheur sur la terre. La moitié de ces fortunes suffirait à imposer silence à tous les poètes poêlants d'un temps où tout rime, et tu t'évanouirais, lugubre théorie des désespérés du passage Choiseul 1 Oh ! comme je me tairais, mon iJieu 1
Laulre soir je lisais Voltaire, car que lire, tant on écrit, et je tombai sur ce passage :
« Après avoir réfléchi à soixante ans de sottise que j'ai vues et que j'ai faites, j'ai cru m'apercevoir que le monde n'est que le théâtre d'une petite guerre continuelle, ou cruelle ou ridicule, et un ramas de vanités à faire mal au cœur!... Les hommes sont tous Jean-qui-pleure et qui-rit ; mais combien y en a-t-il malheureusement qui sont Jean-qui-mord, Jean-qui-vole, Jean-qui-calomnie, Jean-qui-lue !... Il y a des aspects sous lesquels la nature humaine est la nature infernale. On sécherait d'horreur si on la regardait par ces côtés !... »
Je fermai le livre et j'écoutai, les yeux clos sur mon rêve, grésiller la saucisse, tandis que se posaient sur mes mains deux museaux humides de braves bêtes, aimantes, honnêtes et fidèles. Que pensez-vous de ce tableau de la vie par Voltaire?... Et si je m'en allais I
Aussi, je vous l'avoue, il serait le bienvenu entre tant de Jean-qui-mord, de Jean-qui-vole et de Jeanqui-tue, celui qui me dirait : « Moi, je suis Jeanqui-teste 1 » Et qu'il vienne d'Auvergne ou d'Alsace, il n'aurait rien à craindre de mes dispositions pour lui et pour son legs : j'hériterais admirablement ! J'hériterais sans broncher, avec ou sans conditions, et respectueux même des codicilles. J'hériterais sans peur aussi, sûr d'avoir mérité cette gloire. J'hériterais enfin comme si j'étais son neveu naturel.
Car, en ces aventures, voyez-vous, le hasard est extrêmement bête. Avec ses gros lots, qui vous assomment comme tuiles d'or, il opère lourdement et sans discrétion. On ne sort plus de la stupeur où vous plonge l'aérolithe sur le crâne. Combien hériter est plus doux 1 On a « fait » un Mécène.
C'est de la bouche d'un connaisseur que sorl l'arrêt qui vous crie : « Assez 1 Tu as assez parle pour ne rien dire, et Ion travail est accompli, dans la ville des sourds. Va le promener et livre au vent ta chevelure incurablemenl grisonnante ; les yeux fatigués par les lam|tes, et la main convulsée par le trenibleraent de l'écriture. La nature te réclame et te sonne l'heure bénie des choux à planter. Tais-toi, bavard, et vis! Je te rachète 1... » Ouel Dieu, ù Mélibée, celui qui me ferait ces loisirs 1 Hélas 1 où estil?
Vous êtes-vous demandé ce qui doit se passer dans la cervelle d'un vieux perroquet de cent ans, hérissé sur son perchoir par la mort prochaine, déplumé misérable, quand il cherche à comprendre ce que peut bien signifier le : « As-tu bien déjeuné, .lacquot ? » prononcé par lui pendant un siècle ? Ce problème est celui de tous les écrivains parvenus à la maturité. Ouest-ce «juils ont dit depuis quils écrivent ? Des mots, des mots !...
Oh ! par ces temps de millions faciles, si vite gagnés, si tôt perdus, ([u'une divinité favorable place ce numéro du dil JJlas sous les yeux d'un homme sans famille et ne sachant que faire de sa fortune. Il y en beaucoup plus qu'on ne l'imagine, et il ne men faut quun. mon notaire vous le dira. Je n'exige pas quil se suicide ; non. Je l'aime déjà trop pour cela, sans le connaître. Qu'il songe cependant qu'il lui est impossible de vivre exagérément s'il veut que je profile de son bienfait, car tant qu'il vivra je serai forcé de continuer d'écrire, et c'est justement «;a qui membéte.
iJii reste, si ce n'est pas à moi qu'il le lègue, son
TROIà MILLIOiNS POUR UN ARTICLE 71
million, ce sera donc à l'Académie? Elle est bien assez riche, et elle a Chantilly, c'est-à-dire de quoi grésiller des saucisses pour toute la Société des Gens de Lettres. Or, vous voyez celui qui ne demande qu'à en sortir, à briser sa plume, et à savoir enlin pour qui, pour quoi et pour qu'est-ce il a, pendant vingt-cinq ans, rabâché sur son perchoir l' « astu déjeuné, Jacquot? » des publicistes.
Si j'héritais, si j'héritais, on ne me lirait plus et je lirais les autres. Je réaliserais le rêve de Flaubert et de tous les vrais écrivains de race, je jouirais les délices de l'inédit, si j'héritais ! »
Une huitaine de jours après l'article, le facteur de ma rue, fonctionnaire d'ailleurs idéal qui faisait son service en chantant la Marseillaise . comme les réparateurs de fontaines, me jeta dans ma boîte un pli timbré et daté de l'Asie Mineure, soit de Smyrne. Sauf Homère, qui y est un peu né, — encore est-ce douteux, surtout s'il n'a jamais existé, comme on l'assure, — je ne connaissais personne dans cette perle de l'Ionie, ne l'ayant d'ailleurs jamais vue que sous description de voyageurs poètes. .Tecrusd'abord, car on a son petit orgueil, à l'une de ces demandes d'autographes dont l'entreprise enserre les cinq mondes et je jetai, inouverte, la lettre au panier. Le chiffonnier me la rendit le lendemain, tant il était honnête. En voici la teneur et je n'y change pas un mot :
« Monsieur,
« J'ai lu votre article du 21 mars, intitulé : « Si j'héritais. » Que votre vœu soit exaucé.
72 SOUVENins D UN ENFANT DE PARIS
« Je suis un malheuroux xicillard qui n'eu a pas pour longtemps,
(I Le ciel a voulu que toutes les alTaires que j'ai entreprises fussent couronnées de succès. Ma fortune, que j'ai acquise à la sueur de mon front, pour ne pas faire pendant à celle de M. de Hothschild, n'est pas h dédaii,'ner non plus. J'ai cent cinquante bonnes mille livres de rente, que je vous lè<^ue, et qui vous permettront, j'espère, de grésiller non pas une mais plusieurs saucisses entre deux museaux humilies de bravesbêtes, comme vous le dilesavec tant de passion.
« Mais hélas ! plût au ciel qu'à la place de cette fortune qui ne m'a à rien servi j'eusse une petite dose de cette gaieté dont vous paraissez si abondamment pourvu 1 Malheureusement, c'est trop tard. Je sens que mes jours sont comptés. Seul au monde et sans famille, je puis vous dire en toute sincéi'ité que je n'ai pas eu jusqu'à présent une seule goutte de vrai bonheur. Toute ma vie n'a été (ju'un long rêve de tristesse.
« Je n'ai pas l'honneur, monsieur, d'appartenir à votre nation, quoique je chérisse votre pays à l'égard du mien. Dans tous les événements qui se déroulent chez vous, j'assiste par la pensée, sinon par la matière, et je prends une part aussi vive dans les questions touchant la prospérité de votre pays que le meilleur des patriotes.
'( Mon testament par lequel je vous constitue mon unique héritier sera déposé au Consulat de France de celle ville et je sens que vous n'en attendrez pas longtemps l'ouverture.
« Inutile de vous dire le nom de celui que vous ne connaissez pas mais que vous Ix'nirez un jour.
« Puisque avec la fortune le bon Dieu n'a point voulu me donner votre gaieté, -je vous la lègue et qu'elle serve au moins à redoubler voire verve.
« Un ami affectueux des gens de lettres. »
J'en avais sur les doigts, la leçon était verte et la blague bien faite. Rien de plus turc que le style de la lettre ; pas le plus petit mot pour rire, même entre les lignes, et l'asiatique ignore l'ironie. L'ami qui me décochait le dard, au début de l'avril, où le printemps revient d'exil, avait assurément hanté chez l'Ottoman. Toutefois, comme on approchait de l'une de ces quatre fêtes du dieu Terme, dont la double déception de l'Odéon et du Parc m'éteignait un peu les lampions, je n'imaginais pas le camarade, que dis-je, le confrère, qui fût assez féroce pour se rigoler d'un nid d'alouettes en alarme sous le vol planant du vautour. Restait les ennemis, mais je n'en a^ais plus, ni à Paris, ni à Bruxelles, ils étaient dûment morts de joie. Je ravalai donc mes trois millions dérisoires, et ne montrai la lettre testamentaire qu'à celle qui, de moitié dans mes biens et mes maux, avait le droit de les connaître. A ma vive surprise, elle prit l'olographe smyrniote et gravement l'enferma dans son secrétaire.
— Mon père croyait aux Turcs, me dit-elle.
A deux ou trois années de là, au cours d'une causerie avec Alexandre Dumas, je me vis amené à lui parler de mon poisson d'avril. — Les munificents, nous contait-il. sont beaucoup moins rares qu'on ne pense. Sans parler des legs à l'Académie, nombre d'artistes en ont reçu directement et individuellement d'admirateurs opulents. Je suis du nombre,
71 SOUVKMRS n UN ENFANT I)K PARIS
j'allire le donateur. J'ai m«^me refusé des héritages.
— Il disait vrai, et il nous cita des exemples contem porains, Saint-Sai-ns, Paul de C-assa^nac, Jules N'allés, l'aslronome Flammarion el ce chansonnier au nom étrange de Ben Tayoux qui, pour une chanson Ah! rendez-nous l'Alsace ef la Lorraine!... avait écopé de la tuile de cent mille d'un patriote vost^ien expiré. — J'ai bien l'ailli, fis-jc en riant du souvenir, devenir le Pyrrhus d'une tuile d'or plus lourde encore. El comme je lui narrais mon aventure turque :
— Vous avez tort d'en rire et plus encore de n'y pas croire peut-être. Il y a à Smyrne une colonie française très au courant des choses de Paris el fort boulevardière. Avez-vous au moins gardé la lettre .' Confiez-la-moi, je l'éludierai à la loupe du grapholoi^ue el je vous le dirai, moi, s'il y a mystification ou non. L'écriture ne m'a jamais trompé.
Le lendemain, Dumas me rapportait le document.
— Il n'y a pas à hésiter une minute, m'assura-t-il, écrivez dare-dare au consul de France ù Smyrne. Jf vous avance les trois millions, si vous voulez.
Mon Dieu, que l'argent rend bête! J'écrivis, moi, Caliban 1 au consid. à Smyrne, el n'eus point de réj)onse. Ou le munificent vivarl encore et il avait changé d'avis, ou il était mort en oubliant de dépo.ser son testament chez noire chargé d'atl'aires, car d'autre hypothèse, je n'en concevais pas. J'ai toujours eu une foi entière en la parole d'Alexandre Dumas cl la graphologie est une science positive. — Mou cher ami, m"expli(iuail-il, voici ce que je crois... Mais d'abord étes-vous bien .sûr de n'avoir pas, dans votre lettre au consul, refusé brutalement l'héritage ?
TROIS MILLIONS POUR UN ARTICLE 7ô
Je VOUS connais, vous adorez la littérature et vous avez craint d'être obligé de ne' plus vous tuer à la copie. Si ce n'est pas ça^ voici. Le munificent est un vieillard solitaire et sans famille, il se sera laissé capter par une servante maîtresse qui vous a supplanté. 11 fallait courir à Smyrne au reçu de la lettre. 11 vous attendait !...
J'avais totalement oublié « l'oncle de Smyrne » — nous le désignions sous ce nom homérique en famille — lorsque les hasards de la vie parisienne me mirent en rapports avec le docteur es occultisme Papus, alors dans le plein de sa prédication théurgique. Je ne demandais qu'à me convertir à la magie, quoique, dans un premier essai d'initiation, à Genève, le célèbre Home m'eût ti'ouvé le nez pai-atluide. Un poète qui ne serait pas un tantinet spiritualiste ne serait pas un poète. Je me prêtai donc d'autant plus volontiers aux épreuves de Papus que ce sorcier est le plus aimable des hommes d'esprit et qu'il a le sabbat discret .11 m'avait amené un jour un médium fort curieux en ceci que, maladif, et faible à ne pas tenir debout, il semblait un écorché vivant et attestait en outre d'une ignorance de troglodyte. — 11 ne sait ni lire ni écrire, me dit Papus, c'est, à l'éveil, l'Agnelet de Pathelin, il n'oppose à la vie que le bée moutonnier de l'homme sauvage. Mais sa puissance de seconde vue en laisse à la fable du lynx. Du reste que voulez-vous ^savoir? — Et d'un seul regard il l'endormit sur un canapé. La fille de Théophile Gautier était allée prendre la lettre dans son secrétaire et elle l'avait remise sous son enveloppe jaunie au sujet hypnotisé : — Qu'y a-til là-dedans et que voyezvous?
76 SOUVENins I) UN ENFANT DE PARIS
Le médium soiiril d'abord d'un air niai^;, puis, les yeux clos, béalemenl, il soupira : — De l'ari^^'nl, beaucoup d'arf,'eMt. — Va, lit le docteur, trouve celui ou celle (jui a ('ciit celte lettre.
Le sujet eut uu mouvement de n'volte «-ontre le voyage impost'-. Sa respiration se fit courte, <omme oppressée par le roulis d'un navire. Puis il se calma, et il dit : — Je vois une ville 1res t^raiidi-. entre la montagne et la mer. Des bateaux en quantité. Les maisons trempent dans l'eau. Les plus hautes ont des toits comme... comme des melons, d'autres comme des lanternes; les basses sont toules petites, blanches, blanches... Elles me font mal aux yeux. Des hirondelles entrent, sortent, tournent autour, elles partent, elles vont venir.
— Cherche la maison où la lettre a été écrite, ordonna Papus doucement.
— C'est là, fit le visionnaire, la bleue. Elle est cariée avec des colonnes en pierie transparente comme du verre. On monte six marches. Je suis dans la cour. Il y a une fontaine entourée d'arbres comme des plumeaux, puis un jardin derrière, à travers \iw porte ronde.
— \'ois-tu quelqu'un dans le jardin .'
— Non, dans la cour. Trois personnes, une fille très brune, un petit garçon et un vieux monsieur à barbe blanche. L'enfant joue dans la fontaine. Sa mère le gronde. Elle a l'air méchant, la femme, oh ! oui. Le vieux lit un journal. 11 rit.
— Quel journal ? Son titre? Épelle.
— P»egarde bien, lartide qui le fait rire, comment est-il signé ?
Et le troglodyte épela le nom sous lequel je chroniquais depuis deux ans au périodique.
Ainsi il avait, cet Alexandre Dumas, deviné par la graphologie l'aventure de mon héritage. Le munificent m'avait été enlevé par la fille brune à l'air méchant et surtout par l'enfant de la fontaine et j'avais été le neveu provisoire d'un Géronte d'Asie Mineure !
Je l'échappais belle, — avec ces trois millions je n'aurais plus fait que des vers.
Au mois de décembre i885 j'eus deux pièces représentées en quatre jours, l'une au Palais- Royal et l'autre à l'Ambigu, celle dernière une fois seulement, en matinée et à mes frais, ainsi que je le conte ci-dessous. — ^'oici l'aventure de la première, Le Baron de Carabasse, que je n'ai point recueillie dans mon Ihéûtre, quoiqu'elle ail réussi — à cause de cela peut-être. — Voici, relevés à l'époque même, les souvenirs que ces ouvrages m'ont laissés. Je les transcris sans y rien changer et tous vivants de leur actualité rétrospective.
LE BARON DE CAnABASSi:
Comédie en trois actes. — Palais-Royal, G décembre 1885.
Je me rappellerai loule ma vie la stupeur d'un directeur de IhéAtre devant lequel Edmond Gondinel dit un jour à un jeune auteur :
— Mon ami, pour faire du Ihéàtre, il faut être un peu bête.
A ce mot charmant, l'un des plus fins de l'autewr du Plus heureux des trois, ledirecteur ouvrit des yeux énormes sur une bouche démesurée : — Oh ! fit-il en son langage.
Et Gondinetde rire. A l'y bien chercher, il est tout entier dans cette malice. Je la prends pour exergue du portrait que je crayonne.
Il y a deux hommes en Gondinet, celui qu'on le contraint d'être, et celui qu'il serait seulement si on le laissait tranquille. Ouand on le laisse tranquille il donne Libres ! Chrisliane, le Homard, le Plus heureux des trois, perles de fantaisie serties dans l'or de l'observation. Quand on l'embête, il collabore.
Le Gondinet tranquille vit à la campagne, avec des chiens, des oiseaux, bêtes trop spirituelles pour faire du théâtre. Là, il cultive son jardin deLettresle bonsécateur àlamain, échenillant ses arbres à fruits et chassant les limaces. C'est l'artiste. Au-dessus de son petit bonnet de velours noir, les heures volent et enchaînent les couchants aux aurores. La création lui est clémente et si, pour d'autres, les choses ont ces « larmes >> dont parle Virgile, elles n'ont pour lui que les « .sourires » qu'y voit Horace. Tels devaient être, aux siècles derniers, les écrivains de race optimiste, conservateurs de l'esprit national, les clairs, les gais, les sains, dont il continue la veine et la filière.
De telle sorte qu'en cet âge de névropathes — où tout le monde a du génie et personne n'a plus de talent — Gondinet charme par sa figure aimable d'es-
80 SOLVtMnS DIN KMANT l)i: l'AlilS
prit bien porlanl. sourianl à la danse macabre. Il ressemble à ces philosophes musards des vieilles lillutgraphies, que l'on voil, les mains dans les poches, un brin d'herbe aux lèvres, reju^arder une partie de boules el décider d'une querelle. Il a la lêle, les allures et l'attraction de ceux que l'on choisit pour juges, sans les connaître. C'est le dernier des modérés.
En cette partie de son ceuvre qui lui est nettement personnelle, (iondinel est à Labiche comme Hegnard est à Molière. Le rire de Labiche cingle et parfois laisse sa cicatrice. Gondinel se sert d'un fouet tlont le manche est précieux, fragile et finement <:iselé: il craint de le rompre en frappant trop fort, car ce manche est l'œuvre el le don d'une muse, la Fantaisie, une bonne amie de sa jeunesse, à laquelle il a fait bien des traits, mais qui reste son unique amour. Ce je ne sais quoi qui vient au surplus de la vérité et qui la colore d'un reflet d'idéal, Regnard en eut le secret. A des intervalles plus modestes, Gondinet reproduit cet avantage artistique sur son maître : on sent vibrer en lui le poète assassiné par Scribe.
Mais c'est un assassiné récalcitrant. Ce serait une erreur de croire que Coiulinctacconlc à ce Bouddha des cabots l'mfaillibilité professionnelle devant la- <|uelle s'agenouillent les gens dits de IhéAIre. S'il l'adore, c'est comme un mal nécessaire, et parce qu'il y a des caissiers sur la terre. « Il faut être un peu bète pour faire du théâtre. » El pour y réussir?... oh ! cachez-moi, profondes nuits 1
El voici l'autre Condinet, car il y en a deux, je vous l'ai dit. Celui-ci se manifeste à Paris dans un
appartement spécial, sis rue de Rivoli, à des hauteurs carrément Piranésiennes. Pour qu'un directeur un peu bedonnant se décide à escalader les degrés infinis d'une pareille rampe, il faut qu'il en soit vraiment arrivé aux confins de la faillite. Gondinet, d'ailleurs, ne leur oppose point d'autre défense; une fois sur le palier ils poussent la porte et ils entrent. C'est l'atelier de reboulage.
Le second Gondinet, en efTet, est un rebouteux. C'est à lui que l'on s'adresse pour redresser les bossus dramatiques, les difformes, les bancals, les paralysés aussi. En trois ou quatre séances d'exercices orthopédiques, il les met en état de plaire et d'avoir des succès dans le monde, car on se fait une si curieuse idée aujourd'hui de ce qu'on appelle une pièce, qu'on en est arrivé à croire qu'il y a une formule pour l'obtenir et que cette formule est un secret qu'on se transmet entre initiés comme un remède contre l'épilepsie.
Gondinet lui-même a beau jurer à tous les directeurs qu'il ne sait faire que « le Gondinet », les directeurs refusent de le croire, et ils lui apportent tous les manuscrits qu'ils reçoivent, afin que, dans ses moments perdus, il change celui-ci en Eschyle et celui-là en Aristophane. Les trois quarts du temps il n'y a rien, que le papier, dans ce que les directeurs lui apportent. Il le leur fait observer doucement, mais ils secouent la tête et sourient de sa manie : « Ah ! mon cher maître, un homme de théâtre tel que vous. »
Pendant quelques années, Gondinet a essayé de résister; il refusait de faire les civets sans lièvre. Alors les directeurs grimpèrent ses escaliers à ge-
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noux, la corde au cou eu géraissanl miserere. Il lui oilVirenl sur des plateaux tics Lrailés en blanc, loul signés, par les(juels ils s'engageaient à l'envi à jouer à des dates lixes. n'importe quoi et même rion du tout pourvu qu'il le sigaïU. 11 apprit de la sorte que le théAlre est un commerce et non pas un art, ainsi qu'il se le ligurait naïvement^ <'t il vil venir à lui la procession lamentable des éconduils que l'ombre de Scribe chassait devant elle. Alors il eut pitié et il ouvrit son atelier de reboutage.
Or, celui qui n'a pas vu cet atelier de reboutage ne sait pas ce que c'est que l'art dramatique à Paris. Figurez-vous cinq ou six salles, meublées de sièges et de tables, et à chacune de ces tables, un auteur assis, la plume en main et flanqué de son directeur respectif. Celui-ci travaille pour le Vaudeville, cet autre pour la Comédie-Franç-aise, un troisième pour
I Opéra-Comique, un autre pour le Palais-Royal et le dernier pour les Folies-Bergère. L'aimable et bon Gondinet, le front penché, les yeux perdus dans une (juintuple rêverie, va, vient, se promène et marche de l'un à l'autre, en se frottant les mains.
II indique une scène au premier, jette un mot au voisin, crayonne une réplique pour celui du fond, et, au milieu d'une leçon de métier, va ouvrir la perle à des visiteurs. Comment il ne marie pas r.\ithur de l'un ;i l'Ernestine de l'autre, voilà ce qui me passe.
Les directeurs halètent auprès de leur auteur personnel. Ils trouvent que Condinel reste trop longtemps à la table du confrère ou qu il est trop long à recevoir ses visites. Si leur auteur personnel, pouigagner du temps, se hasarde à écrire quelque chose
<le son cru sur le papier, vite ils le lui font raturer : <( ce n'est pas du théâtre ! » Gondinet sonne pour demander un bouillon, les cinq auteurs, croyant qu'il dicte, écrivent le bouillon, et les directeur sont ravis. -< C'est du théâtre ! » Gondinet a ensuite la plus grande peine à les désabuser et à leur faire comprendre que ce bouillon n'est que de la vie réelle et qu'il est destiné à son usage.
Pai'fois, lorsque les directeurs, lassés, retournent à leur direction, les cinq auteurs forment la ronde et dansent avec le patron. Il fait monter une bouteille de vin de Ténériffe, quelque chose de délicieux et de collaboratoire qu'il a derrière ses fagots, et tous apportent leurs papiers sul'la même table. Ils travaillent côte à côte et ils abattent de la besogne. Gondinet, pendant ce temps-là, va échanger quelques verbes avec son frère, son neveu, des parents et des amis qui l'attendent dans sa chambre à coucher, et, quand il revient, c'est du théâtre !
Car il a ce principe bizarre, et dont Scribe pleurerait, que, même au théâtre, celui qui a conçu une idée est plus propre à la réaliser que celui qui ne l'a pas conçue. Et c'est ainsi qu'en ses collaborations il a obtenu des effets nouveaux, variés, originaux, dont les directeurs se pourléchent les babines. Ses conseils y sont pour un tiers, son respect des individualités pour un autre tiers, et le vin de Ténériffe pour le dernier.
Gredin de vin de Ténériffe, en a-t-il sauvé de ces directeurs qui croient encore que le théâtre est un art qu'on enseigne ! Jamais Gondinet ne leur a dessillé les yeux, mais il leur a glissé de la sorte un las de jeunes auteurs, dont ils ne voulaient pas entendre
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parler el qui .sonlrnaiiilenaiil la tlfur de leurs corbeilles.
A six heures du soir, Talelicr d(î reboula^e ferme, el les reboulés escortent le plus aimé de tous les rebouteux jusqu'au fiacre qui l'emporte à la gare. Hiver ou été, quelque temps qu'il fasse, jamais Gondinel ne couche à Paris. Il a besoin de revoir ses bêles, celles qui ne croient pas en Scribe; ses chiens, ses chats et sa volière, un las d'êtres qui estiment que toutes les scènes sont à faire; il se relrouve en les caressant, en leur parlant ce plaisant langage que La Fontaine, un de ses aïeux directs, professe. 11 apprend d'eux à connaître les hommes par le contraste de leurs passions rudimentaires, il les consulte sur les instincts communs à tous les animaux, civilisés ou non, et il s'exerce de plus en plus ù leur commerce dans la pratique de cette bonté qui est sa seule philosophie.
Mais j'y pense tout à coup, mon cher Edmond, c'est peut-être là ce que vous vouliez dire avec votre : Il faut être un peu hête pour faire du théâtre !
Tout ceci est pour dire que Le Baron de Carabassc est sorti de l'atelier de reboutage de la rue de Rivoli. Les parties heureuses et bien venues de cet ouvrage, improvisé en quinze jours, constituent la paît de collaboration anonyme de Gondinet, et les gens du métier y reconnaîtront son expérience, son esprit de ressources et sa fantaisie. Le vin de TénérifTe est responsable, du reste. .le le bois mieux que je ne le supporte, el je crains fort qu'il y paraisse.