AUTRE DÎNER CHEZ VICTOR HUGO SI
« Pour celui-là, dit Hugo, sa mort rachèle sa vie. »
Que veut dire cette phrase mystérieuse? Louis. Blanc et Vacquerie ont Tair cependant de la comprendre. Moi, je n'y entends rien, je ne sais pas. Peut-être n'est-il point question du Delescluze de la Commune.
« Neftzer, conte Vacquerie, était avec nous en prison, en décembre... »
Ma foi, je n'écoute plus : c'est trop ennuyeux, votre politique. Fort heureusement survientM"" Cléry, l'avocat bien connu. Je le prends d'abord pour Coquelin, à qui il ressemble de ton et de manières, du moins au premier aspect. On passe au salon, et par une attention délicate de Vacquerie, qui connaît les faibles du maître, on se met à traiter de l'immortalité de l'âme.
Religion pour religion, Vacquerie préfère encore le catholicisme à tout le reste. Il est avant tout artiste et le catholicisme favorise les arts. Le protestantisme est iconoclaste et intolérant. Du reste, il ne peut se résoudre à croire que son moi doit disparaître entièrement et qu'il ne reverra plus les êtres aimés. C'est impossible et antinaturel. 11 repousse le matérialisme.
M^ Cléry prend la défense du protestantisme. 11 rappelle que le dix-huitième etle dix-neuvième siècle ont adouci les mœurs des prêtres et que, s'ils en étaient encore au seizième ils seraient plus intolérants que les protestants. Très curieux, ce maître avocat ; il parle avec une aisance étonnante, il a le jeu des mots, le jonglement et le boniment. Il jette ses gants dans son chapeau, s'avance sur la
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pointe des fesses, résume les o|)inions émises, rend hommaj^e au f,'énie du maître comme le prêtre encense l'aulel avant d'y n>onl(M', et ouvre le robinet. D'ailleurs un esprit causli(pie, une belle voix claire et chaude, et du trait. Quand j'aurai un procès avec un imbécile, c'est à .M' Clérv que je m'adresserai ; mon adversaire pourra gajjner sa cause, mais il s'en ira lardé.
Louis Blanc voudrait croire, mais il ne peut. Son esprit est façonné a la méthode et aux conslalations du réel el du tangible. 11 n'a point de renseignements suffisants, il s'abstient avec un sourire. Qu(d homme fin que ce pelil homme el quel grand esprit lucide, calme el pratique !
Victor Hugo prend la j)arole. Un silence respectueux s'établit, c'est très solennel.
« L'homme n'a pas besoin de religion, quelle qu'elle soit. Les prêtres de toutes les religions sont haïssables. Les fables religieuses étaient bonnes pour l'enfance de l'humanité, ^lais l'humanilé a grandi, elle peut et elle doit s'en passer désormais. Pour elle, il y a le vrai, el le vrai, c'est Dieu, principe de tout el qui suffit à tout. Le moi est immortel, c'est incontestable. Le moi, c'est le point géométrique, c'est le nécessaire. Qu'il se transforme d'une manière ou dune autre, en ceci ou en cela, peu importe. Ce qui importe, c'est qu'il survit el vit. On se reverra sous une espèce inconnue, imprévue, peut-être, mais on se reverra. »
Ici le poêle s'est soulevé de terre el il est allé aux étoiles. Ce fut magnifique à entendre, el c'est impossible k rendre. Son idée de la vie éternelle est celle ci que nous devons mourir sur terre pour faire