LA DAME AUX YEUX DE VIOLETTES
veire leurs sceptres à ses pieds. Elle pouvait, si elle l'avait voulu, comme ses rivales aériennes, se laisser passer au doigt l'anneau royal et achever ses jours dans une cour au faste asiatique, et c'était elle qui tout d'un coup, de sa voix d'Italienne, au timbre dramatique, s'écriait en se tournant vers sa fdle : Ah ! mon dieu, Ernestine, je n'ai plus de laine verte pour les feuillages !...
Je me souviens qu'un jour, dans son écrin, elle nous montra, entre toutes ses bagues, un anneau de cuivre doré comme les colporteurs en vendent dans les foires et qui valait quinze sous au prix fort, s'il les valait. — C'est tout un roman, nous dit-elle. J'étais à Londres en représentations, en 1889, et j'y faisais florès, de toutes manières, puisqu'il faut le dire. Entre ceux qui me laissaient le moins de repos, le plus tenace était un exilé français dont je vous dirai le nom tout à l'heure. Il menait grande vi^ en Angleterre et, à force de folies, il en était à ses pièces. Je ne le recevais qu'au théâtre, dans ma loge. Il vint un soir m'y faire ses adieux. Il s'embarquait pour Boulogne, où, assurait-il, il était attendu par tous les fidèles de son oncle. — Gardez cette bague, fit-il, en souvenir de moi, et, quand vous rentrerez à l'Opéra, rapportez-la-moi aux Tuileries. J'y serai certainement et, si vous voulez, je vous l'échangerai contre une autre, à votre gré. — Il va sans dire que je ne suis pas allée aux Tuileries, ni avant ni après le coup d'Etat et que la bague m'est restée pour compte. Mais Napoléon III était fidèle à ceux qu'il aimait et je serais peut-être impératrice.
A l'un de ses passages à Paris je la conduisis au nouvel Opéra, celui de Charles Garnier, qu'elle ne
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connaissait pas (Micore. Elle y a. coiiimc on snil, son porlraif sons donx f'oirncs, nn bnslc (Tahoril. dans nn petit foyer latéral, aussi pon rcsseniMant qne possible, puis, clans une voussure du foyer de la danse, une image peinte i)ar (justave Bovdanger, moins étrangère au modèle. Son nom du resl(> y est inscrit dans les rinceaux de l'encadrement. Elle leva la tète et se reij:arda. .Je m'étais écarté pour la laisser à sa contemplation muette. — Allons, fit-elle enfin en me reprenant le bras, j étais mieux que cela tout de même ! — Mais elle ne voulut point en voir davantage. Elle tremblait un peu et les violettes de ses yeux s'étaient humectées de rosée. Ce fut la seule et unique fois que, devant moi, l'artiste trahit quelque regret de ses années de gloire, el jamais plus elle ne revint à l'Opéra, elle boudait son médaillon.
Carlotta Grisi, qui forme, avec la Taglioni et Fanny Essler, le grand ti'io classique de la chorégraphie française dont Mlle Zambclli perpétue la tradition, est morte à Genève en \S()Ç), presque octogénaire, oubliée, même de la presse. .Je n'ai point lu d'article nécrologicjue sur elle; aucun journal illustré n'a ranimé ses traits charmants; pour Paris elle était déjà légendaire et, comme dit Edmond Rostand, princesse lointaine. Elle s'était elle-même ensevelie vivante depuis i8'|8, année de sa retraite de l'Opéra et je ne suis pas Ovide pour vous dire comment une libellule peut se transformer en marmotte.
Les seules lignes d'encre versée comme une libation à ses mAnes légères qui danse^nt .sur le lac de .Îean-Jacques, furent celles que je trouve dans ÏKclair du •?(*> juin iStj<j, les voici :