LES COMPAGNONS D'ARMES
L'EMMÉNAGEMEM
Par un phénomène cridiosyncrase, dont je ne me vante ni ne m'excuse, je n'ai jamais eu peur de Paris. 11 est vrai que j'y suis né. On ne craint pas sa mère. Si j'avais à déterminer par une comparaison le sentiment que m'a toujours inspiré ma ville nalale j'en prendrais l'image à la paix du marmot porté dans la bataille sur le dos de la canlinière et qui s'y amuse.
La crainte de Paris est un signe de provincialisme. Pourquoi y venez-vous vivre si vous n'avez pas les poumons de cette atmosphère ? Restez à Marseille ou à Lille, la fortune y passe comme ailleurs. Il faut ici le tempérament ethnique et le brouillard de la Seine est périlleux pour ceux qui ne sont pas pétris de la bonne boue lutécienne.
2 SOLVENins D UN li.MANT DE PAUIS
A IdiI ou i\ raison, jo n'ai jaintus (■onii)iis la poilôc philosoplii(|iic de ces apostrophes lyriques doiil les Rubemprt''fou(.lr<»ieiil, au soleil cou<-lianl , du haut des Pèrc-Lafliaisc, la mallieureut^c iiahylone ii)0(Jenie. C'est CDinme si les bergers de la montagne invectivaient les hauts fourneaux de la ville manufacturière. Les Homantiques ont tous coupé dans ce pont de la jérémiade de remparts et les naturalistes de même. Mais le naluralisme n'était (|uele pa-an de la province.
Lorscpie les Juifs, dit la Bible, arrivèrent devant Ghanaan, ils devinrent comme fous ù la vue des raisins monstrueux de la Terre Promise. Un ânier qui rentrait à Sidon avec une charge d'olives se mit à rire de leur exaltation. — Prodigieuses, ditesvous, les baies de nos pampres? Mais il y en a tant ici (pu* nous les laissons perdre et ce sont nos oiseaux et nos i)auvres <|ui les mangent!
D'ailleurs Paris contient encore beaucoup plus d'autochtones <(u'on ne l'imagine — le recensement en cours [)eut en fixer le nomlire — sinon ataviques, du moins assimilés depuis longtemps et fondus dans la race. Tout se charge de cette fusion, le climat y aide aux lois, les lois aux mœurs, et c'est ici que triomphe celle théorie des milieux que iJarwin n'a fait (pi'emprunter à la nature même.
Avez-vous observé qu'il n'en va pas ainsi dans les auli-es « babylones », car enfin il y a d'autres babylones que la nôtre h foudroyer des Père-Lachaise. A Londres, un trans|)lanlé ne devient jamais un Londonien, ni à Berlin un lîerlinois, et si, dans sa grande cuve d immigration, New York mêle tous les types de la famille humaine, elle en fait des Américains,
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mais non des New Yorkais. A Paris, les plantes exotiques reprennent racine et rendent floraison : un Henri Heine y devient aussi parisien cpie Yollaire. On n'exile pas à Paris, et pour cause.
Paris qui n'est à personne est par cela même à tout le monde. Il ne reste qu'à le prendre. Or pour le prendre il n'est que deux moyens, pas d'autres, le travail et la gaîté — tous ses aborigènes le savent, tous ses naturalisés le disent — et le reste est blague et temps perdu. S'il y a babylone, c'est babylone de labeur, avec cette dominante que la besogne y chante, que la tache y rit et que l'effort ne sen fait pas accroire. Dans cet Etna la bonne humeur signe le livret des Cyclopes.
Aujourd'hui encore, au bout de cinquante années d'exercice, ma foi là-dessus reste entière. Paris est aux laborieux allègres, il n'esl qu'à eux, et, tant que la Seine reflétera entre ses ponts Notre-Dame, le Palais de Justice et l'Arc, rien ne sera changé à la loi ethnique et climatérique qui leur assure le pain d'épeautre, le vin de coteaux, et des fleurs pour leurs amours.
Jusqu'à la mort de Théophile Gautier — -23 octobre 1872 - nous occupions, ma chère femme et moi, le second étage de la maison de la rue de Longchamp, c'est-à-dirë l'atelier-bibliothèque qu'il y avait fait aménager. Cette cohabitation avait été la condition fondamentale du mariage, le pauvre père ne se résignant nullement à se séparer de sa fille selon des usages « occidentaux » que ne ratifie pas la nature.
Cet atelier, il nous l'avait d'ailleurs meublé, d'abord d'un lit en riche pitchpin, à montants de bambou, et d'une armoire à glace de même style second Empire
qu'il clail allé chercher lui-nièmo au faubourg Sainl- Autoino, el , pour le icslc, la jouno rpouséo y avait Iransporlé ses cITels el biltelols do jeune fille. El o'élail toul. mais en i'allail-il tlavanlage ? Le palais clail en nous.
Le soir des obst^'ques nous n'y voulûmes ]>as renlrcr. Hélas, il n'étail que liop rompu le pacte de la coKabilalion, Les sœurs du poèlc s'étaient ellesmêmes sauvées à Monlrouge, où elles possédaient une maison hérédilaire, elles y avaient emporté les chais, lares du logis; la lente vide claquait des loiles au venl d'automne.
NouslrouvAmes d'abord asile à Villiers-sur-Marne, où la mère des deux filles du maître s'élail retirée, depuis longtemps, en un petit pavillon, construit d'ailleurs par (Iharles (Jarnier ; elle s'y adonnait à la séricicullure.Tous les murs élaienl revêtus de casiers à vers à soie, qui y opéraient leur lente métamorphose. Comme le jardin d'alentour abondait en miiriers, Ernesta Grisi élail par\enueà tirer un petit revenu de cet élevage. Au demeurant, elle avait des poules, des lapins, des pigeons, et elle terminait en fermière une viecommencéesousleluslreduThéAtre- Ifalien à la grande époque de Rubini el Lablache,
Cette bonne el naïve créature avait été douée d'un contralto extraordinaire. Je la décidais de temps en temps à chanter pour nous, j'i chambre close, et je me demande encore comment de toute celle famille célèbre des Grisi, elle fut la .seule qui n'attela j)oint la fortune?. Je l'avais ronqui.se à mes amours par ma ressendilance, disait-elle, avec Mario, son noble cousin, duc de Candia, et l'époux morganatique de .Iulia Cri>i. Lorsque pour me taquiner Théophile
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Gautier me criait si drôlement : « Fais-toi ténor... Pourquoi ne te fais-tu pas ténor ? » Ernesta Grisi l'appuyait maternellement. « Soyez ténor, Emile 1 » Mais je la regardais, la petite fermière, et j'entendais les vers à soie tisser sa maisonnette solitaire.
Ce fut Catulle Mendès qui nous dénicha, rue de Trévise, un appartement à peu près, comme on dit, dans nos moyens, en langue de locataire. Oh ! l'incroyable appartement ! Il se composait d'abord d'un escalier intérieur, tournant comme ceux des restaurants, et dont le tire-bouchon concluait la cage du grand escalier de l'habitacle. Ce « piranèse » nous était propre et le concierge lui-même n'y avait accès qu'en tirant la sonnette. Il menait à trois chambres sans portes, en enfdade, et de plafond si basses qu'un huissier malappris y eût salué tout seul automatiquement, faute d'y pouvoir garder son chapeau sur la tète. Ces trois chambres n'étaient séparées du couloir de service, où s'ouvraient les logis des domestiques de l'immeuble, que par une cloison planchéiée au travers de laquelle sonnaient les moindres bruits de corridor. Pour la cuisine, elle était dans le « piranèse ».
— Vous serez là comme des anges, nous avait dit Catulle, au centre de la ville, et le petit escalier est à lui seul une merveille !
— Nous en ferons notre salon ! m'écriai-je, emballé par son enthousiasme.
Et nous allâmes chercher notre mobilier à Neuilly. Il n'y fallut qu'un seul voyage et une voiture à bras, louée à un auverpin du quartier. Mais si le lit, démonté, passait dans le « piranèse », Tarmoire à glace n'y passait point. Il résistait, ou c'était elle ; mais
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lun OU laulre. Sous les Irails toujours souriants d'Arinanil Silveslr»\ la Provielcnce vint à notre ai«le. — Déineaihrons l'arnioire à glace I Les trois cents Grecs de Léonidas n'allaient que un par un dans le défilé des Thermopyles ! — L'exemple élait en elTel décisif. Mais (piand elle lut démembrée, la belle armoire, il fallut encore la découronner de sa corniche, elle ne se logeait pas sous le plafond. Le casque de Léonidas dépassait la voûte des Thermopyles.
L'appoint de l'ameublemenl fat fait par le buireltoilelte où .Vlexaudre Grand, pendant le siège, empilail les biscottes de pain grillé, et enfin par cette tal)!e à rallonges, sans rallonges, qui avait été tant d'annt'-es la table ronde de la bohème ternoise. Quant aux rhaises...
— Est-ce que vous n'avez pas de chaises, lit Catulle ?
— Nous en avions à Neuilly, rougîmes-nous, mais elles n'élait^nl pas à nous, on nous les prêtait, nous les avons laissées à l'héritage.
Les deux poètes s'accordèrent jx)ur qualifier de sublime le trait de probité courante.
— Atlende/.-nioi l;i, ordonna Silveslre.
— Où va s- tu ?
— Là où l'on prime la vertu !
Une demi-heure après, un commissionnaire nous plantait sur les quatre pieds trois superbes chaises Louis XI IL ou dignes de l'être, et nous remettait uoe carte ainsi libellée : — De la part de AL de Monlyon, de rAcadémie Française.
Lt le mois suivant Armand nous en envoya trois autres. Il dirigeait alors un journal de théâtre nommé « L'Orchestre » où les réclames étaient payées en
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marchandises elil y tenait dans ses rets un généreux ébéniste.
Il est certain que leschoses les plus identiques changent d'aspect selon le cadre où elles se manifestent. Nul plus que moi. certes, n'était rompu aux péripéties de celte vie de bohème, où chaque nouveau soleil apporte son problème de subsistance. J'étais déjà de ceux dont on ne vient pas aisément à bout, et, très jeune athlète encore, huilé pour tous les combats. Mais cette fois, devant cette mise en ménage, qu'un couple d'ouvriers eût trouvée misérable, ma responsabilité m'apparul tout à faitgrave. Je n'étais plus seul en face des dieux. 11 y avait là, et pour toujours, une jeune femme de grande race, élevée sinon dans l'abondance, du moins dans le bien-être, adorée par un père illustre, habituée depuis l'enfance à jouir des bénéfices de sa filiation, entourée des hommages de l'élite, et dont tout le bonheur reposait à présent sur la foi qu'elle avait eue en ma tendresse. Ou'allait-elle devenir, au bras d'un apprenti de lettres, peu disposé aux compromis, mal fait pour le commerce de son art, et sans autre outil de labeur que la plume des gueux d'espi'it ?
Je la compris, alors, la parole du sage. Mais, ténor? ne l'est pas qui veut, et, de Mario, je n'avais que la t»He, si je l'avais !
Nos amis partis à leurs affaires, nous procédâmes à notre installation. Elle ne fut pas longue. Ma fîère et vaillante compagne n'avait pris chez son père que ses effets personnefs et son linge. Elle ne voulut rien devoir à Zoé langue de Cô, qu'elle détestait et qui était la cause des dissentiments de la famille. Le petit trousseau fut réintégré dans l'armoire, et, le
SOl'VEMRS I) L'N EMAM DE PMtlS
soir rlanl venu, nous pcnsAmos ;'i Irudrc le lil, nii' si vous voiiloz, à le «Irnprr. Wwn n'cill rlô |)liis siinjili', et j'excellais h celle beso<;^ne, si nous avions eu (l<'s toiles nécessaires. L'usape en France en appelle deux, l'une sur le nialelns, Tanlre sous la couverture. Mai>; il en avait i'\r pour les draps coninie poui' les cliai^cs. on les a\ail laissés Ji l'hérilage. Je Unis loulcfois par trouver ce ipi'il fallait dans mes bardes de f.,far<;on, soit un drap élinié, usé, rapiécé, de lil de fer, el la moitié d'un autre en pire état encore, où j'avais taillé des serviettes. Mais ce drap et demi était à nous, bien à nous, il ne devait rien à personne. Le visage d'l-]slelle rayonnait, et je vis à celte joie que mes craintes étaient cbimériques, que je n'avais plus (pi'à engager le combat et que le bon Dieu m'avait donné l'amie éternelle, celle dont le comu" est sur. Le lendemain, comme des chrysalides de Villiers s'envolait un papillon, l'homme était sorti du bohème.
L'Événement, qui venait d'être fondé six mois auparavant pour embêter le Figaro, avait alors ses bureaux dans le magasin même qu'occupe aujourd'hui la librairie Flammarion, boulevard des Italiens, au coin du passage de l'Opéra. Ils étaient de plainpied avec l'asphalte du trottoir et l'on y entrait en poussant la porte.
Le bâilleur de fonds, d'ailleurs unique, du journal, était cet Auguste Dumont dont le souvenir s'est enfoncé dans la petite nuit des feux de paille et qui d'ailleurs ne dut sa notoriété que sept ou huit ans plus tard à l'épithète homérique de : Dumont-lepornographe dont Aurélien Scholl l'étiqueta à la suite d'un procès fait par le parquet au Gil Blas pour quelques contes licencieux qu'il y avait laissé publier sans les lire ou sans les comprendre.
Pour le moment, en 1872, Auguste Dumont n'avait qu'une idée en tête, mais de jour ou de nuit, à l'éveil
10 SOUVENIRS I) IN EM-ANT DE l'AItlS
coiiiinc en rrve, colle de se \eni^cr de \"ill('iii('ssaul el de lombci'soii Figaro, doiil il avail été loiii^lemps l'adininistralcur. Je ne sais plus de quel g^rief clail né leur querelle. Peul-ôlre la création de la Lanterne (\q Hocherorl, el surloul l'immense réussite du pamphlet n'y avaient-elles point été étrangères. Aiguste Dumont en était l'éditeur. Toujours est-il que les deux associés s'étaient déclaré une guerre sans merci, que l'un soutenait de son esprit et l'autre de ses deniers, au grand régal de ce mail de province (|u'était le boulevard.
Il y a toujours à Paris, et partout ailleurs, des malins pour profiter de telles discordes. L'axiome de Louis le Onzième : diviser pour régner, est l'un des principes iidaillibles de l'arrivisme. Entre ceux qui, de la théorie faisaient passer la maxime à la pratique, nul ne damait le pion à un journaliste de Boulogne-sur-Mer, arrivé tout botté de sa ville et qui, en quatre tours sous nos « Quinconces », avait enlevé el mis dans sa poche toutes les clefs de la fortune. Il reste encore nombre de gens pour se souvenir de l'aventurier prodigieux de lettres (jui, après s'être hissé à la force du j)oignct jusqu'à la chaise d'ivoire sénatoriale et s'être fait construire dans le Var u!i château princier dont il ne paya jamais une biique, est mort courtier d'alï'aires, il y a quelques années. La société moderne s'ouvre encoie, paraîtil, à ces types de roman dont le dix-Iuiitièine siècle avait épuisé la race et le génie. l-2dmond Magnier en fut la preuve. Le Sage n'a rien prêté à son G/7 nias dont le journaliste boulonnais n'ait étéca|)able ou coupable.
11 avait d'abord, flattant sa rancune, persuadé à
Auguste Dumonl que le seul moyeu de lurlupiner Villemessanl était de lui créer une concurrence sur la place, soit un autre « Figaro », rédigé par les écrivains mêmes qui avaient établi le succès de la feuille, el de reprendre à l'ennemi ce titre de l'Événement sous lequel ils avaient fait leurs premières armes. Il se chargeait de les i*allier, quoiqu'il n'en connût aucun à celte époque et ne les eût peut-être jamais vus. Quant à la ligne politique de l'organe, il n'y en avait qu'une, pas d'autre, à adopter — la bonne.
— Quelle est-elle, avait nasillé le père Dumont, qui vocalisait de l'olfact.
Et Magnier, d'un grand geste statuaire, comme s'il s'était enveloppé du drapeau de la patrie, s'était écrié :
— Celle du Libérateur du Territoire !
La popularité de M. Thiers — pourquoi dit-on « Monsieur » Thiers comme « Monsieur » Scribe? — était sans rivale dans la bourgeoisie parisienne, et nul n'était plus bourgeois que le nasophone. La promesse du patronage officieux du Président de la République décida de la fondation ou plutôt de la résurrection de l'Événement. Cette promesse, comment Magnier l'eut-il, c'est ce qu'on n'a jamais su puisqu'il n'était encore rien à Paris, n'y représentait absolument rien et n'avait peut-être pas de quoi payer son déjeuner au Duval. Mais il l'eut, vous disje, et il aurait eu, s'il l'avait fallu, celle de feu Cuizot, de Philippe-Auguste ou de Téglatphalasar. Le lendemain il était directeur de journal et personnage considérable de la Ville lumière.
Un après-midi où j'étais allé « faire du bois à la forêt' », je rencontrai Charles Monselet devant les
12 S(>LVi:MltS 1) L'N KM-ANT I)C l'AKI.S
Inucaiix de \'/ù'c/irnicnl. Il vciiail d'y |)(til(>r de la copie cl, (lol)Oiil sur le seuil, il en conleniplail le salaire sous ses lunelles sUii)éfailes. — Tu Nois, on paie, nie dil-il. celle fois c'est vraiuicul la Hépubliipie !
Au lioul de (piclqucs pas, il repril :
— Tu devrais voir ce .Maij;;nier, c'esl le monienl, il cherclic desplunies. — Quia-l-ildéjù ? — Moi d'abord Scholl, Alphonse Daudet el Claretie. (^e n'est pas de la mauvaise société, hein? Entre donc, il est dans l'anli'e.
Ce n'était pas un antre, c'était une salle il'arines. Trois ou quatre rédacteurs, masqués, j)lastr()nnéset jj^antés s'escrimaient bruyamment dans la larj^eur de la salle, se boutonnaient et battaient la j)lanche ; d'iiulres, assis sur les bords d(^ tables allendaienl leur tour d'assaut et je pensais m'èlre I rompe de porte lorsciu'undes ferrailleurs, soulevant son masijue me demanda qui je cherchais.
— Je suis le secrc-laire de la réaction, à votre service.
Je n'ai jamais vu homme ressembler an iJanle, ou si l'on veut, à son imaije traditionnelle, comme cet aimable Camille Farcy dont je faisais ainsi la connaissance dans les éclairs des quartes et des contres de (piarle. 11 avait été lieutenant de (iaribaldi en 1870, dans les Vosges, et je le relrouvai plus lard à la France.
— Magnier? reprit-il, c'est lui (pie xouà désirez V()ir?Ld, derrière le comptoir. — Et au vent du fleuret il m'indiqua le fond de la salle divisée en clîel en deux parties par un grillage de caisse dont le guichet ouvrait une gueule bénévole.
Monselel ne ni'avail pas trompé. Magnier cherchait des plumes et la chance voulait quil eût besoiji d'un critique dramatique. Il l'exigeait sévère, car on les veut toujours sévères pour commencer :
— Il faut nettoyer le théâtre, me déclara-t-il magnifiquement, chasser les vendeurs du temple, reconquérir la vieille suprématie !.. — Oui, oui, place aux jeunes! lanrai-je avec exaltation. — C'est çà !... Vous me plaisez beaucoup. J'oubliais, c'est dix louis par mois. Nous n'en resterons pas là, soyez en sûr, il y a de l'argent ici, vous pouvez le dire et le répandre. A demain, mou cher collaborateur.
Je rejoignis Monselet, qui m'attendait, sur le boulevard. — Eh bien ? — C'est fait, j'ai la férule, merci. Mais un renseignement? Tu es de la boîte, tu dois savoir? Pourquoi ce cliquetis de flamberges et de colichemardes dans l'antichambre rédactive du monument et à quoi tendent ces scoroncocolos casqués de filigrane auxquels Dante Alighieri semble enseigner les bottes secrètes de l'enfer ?
— D'où sors-tu, si tu l'ignores? — Parle, Charles ?
— Eh bien 1 c'est pour tuer Cassagnac.
Le besoin de tuer Cassagnac ne s'imposait point à ma pensée, je l'avoue, d'abord parce que c'était un confrère de fort grand talent, et ensuite parce que, à la Grenouillère, dans les quelques rapports natatoires que j'avais eus avec le polémiste redouté, il m'avait toujours paru tempérer son bonapartisme d'une aménité souriante où se signait l'homme d'esprit. Il n'était pas de Parisien du reste, même parmi ses adversaires, qui ne rendît hommage à la crânerie de sa fidélité politique et n'admirât la vertu à la française de ce grand diable de bretteur qui, seul,
U sorvi:MRs o un enfant de paris
monlail encore la yaivlc aiilour des l'iiiiies des Tuileries incen<lices el croulant dans l'hisloirc.
— Tiens, regarde, me dit Monselel, le voici (jui Tient, comme Ions les soirs du reste, regarder où en sont ses lueurs el s'ils ont fait des [)rogrès depuis la veille dans Tari de Gatccliair et du jugement de Dieu.
Paul de Cassagnac s'avançait en elîel de ce pas traînant et balancé de créole qu'il avait, sanglé comme un demi-solde, et la canne à la main. U s'arrêta devant la baie vitrée de r/i're/îemtvi/, observa un instant le jeu d'épée des escrimeurs el, haussant les épaules, poursuivit son chemin. Ils n'élaienl pas encore de force à l'inquiéter.
A la fin cependant cette répétition l'agaça et il voulut passer à la représenlalion de la jjièce. L'n abattage formidable du pauvre Edmond Magnier parut un soir dans le Pays et comme la gi'èle crépite aux vitres, s'abattit sur YHvénemenl. Camille Farcy était entré chez son directeur l'article développé au poing. Cette fois ça y était, on tuait Cassagnac, n'est-ce pas? — Parbleu, tuez-le vous-même, si ça vous amuse, avait été la réponse, je vous passe procuration. — Mais le d'Artagnan du bonapartisme refusa toute substitution, c'était la tête du chef qu'il voulait, non d'autre et par une coïncidence déplorable il se trouvait que notre directeur venait d'être appelé précipitammentà Boulogne parune alïaire de famille.
Le lendemain le Dante nous lit signer à tous une lettre collective de démission, corroborée par la retraite d'Auguste Dumont et YEvénemenl restait à Magnier seul. Il continua du reste à j)araître. J'y avais tenu deux mois la féride. N'illemessaut faillit en mourir de rire.
SOUVENIRS SLR « L'ARLÉSIENNE
On pourrait poser en axiome — presque en loi — que l'œuvre d'art, « reconduite » à son origine, a quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent pour une de survivre à toutes celles qui, rivales et contemporaines, lui ont été préférées. La méprise est constante dans tous les arts, en tous les temps, sinon chez les Grecs peut-être dont les arrêts d'esthétique restent encore imprescriptibles, mais, nulle part ailleurs que dans cette prodigieuse Athènes, l'accord ne s'est établi sur les choses du Beau entre le g^oût militant el le goût au repos, si l'on me permet de les définir ainsi. J'incline à penser que cette anomalie, humiliante et douloureuse, est la condition vitale de l'Art même et que la société la plus bénévole, par cela môme qu'elle est une société, et sans plus, ne rejoindra jamais la nature qui pousse le génie où elle veut, quand elle veut, et n'en allume qu'à son caprice la llamme individualiste.
ifi sorvEMKS d'un i:nf.\>ï di: paris
Oiiaiid (iii lacoiiU* aujoiud'lmi aux >< jeunesses » que rArlesienne, celle Arlésienne dont le tilre seul sur rafficlie comble les salles, a 6lé, au Vaudeville, en 1872, l'un des fours mémorables de noire liisloire IhéAlrale, on passe à leurs yeux pour un ramoneur de j)aradoxes, vulgo : fumisle, en lan^^ue aspliallitiuc. El pourlanl il n'en fui pas aulremenl, tous les suivivanls de celle première vous dironl ce désaslre. l)e l'Arlégienne, poème el musique, lout sombra, Alphonse Daudet ne s'en tira pas plus net que (leorges Bizel, el pourlanl, dites, ceux-là étaienl des maîli'cs 1
A celle époque, si Alphonse Daudet n'élail pas encore illustre, il élait déjà célèbre. Tarlarin de Tarascon, publié, si je ne me Irompe, en variété, par le Figaro, avait agrandi et mis en pleine lumière le nom de l'auleur de les Prunes, Iriolels fameux que Coquclin débitait dans toutes les soirées litléraires. On s'arrachait chez les libraires les aventures prodigieuses du Pelit Don Ouicholle jjrorençal, comme l'avait appelé la critique et qui élait le premier éclat de rire français qu'on entendit en Europe depuis la mortelle guerre et le sinistre siège. Alphonse Daudet avail écrit rArlesienne pour se réconcilier avec les gens de Provence, ses compalriolcs, qu'il adorait d'ailleurs, et à qui la blague du lueur de lions larasconnais avait semblé trop forte en galéjade tout de même. Elle lavait à demi fâché avec les félibres et presque lout à fait avec Paul Arène qui avait le Midi intransigeant et farouche. Je puis certifier de visu que rArlesienne même n'apaisa pas la rancune ethnologique du povlc de Jean des J'igues contre son compagnon des premières années el qu'il