Souvenirs d'un enfant de Paris
D'un écrivain français, ayant débuté sous le Second Empire, on n'attend pas des souvenirs plus intéressants que ceux qu'il peut avoir sur ce poète des poètes du dix-neuvième siècle. Ab Jove principium. Nous l'appelions : Le Père.
Chacun de nous a eu « son » V. H., conforme à la sensation proprement reçue, soit du commerce de riiomme, soit du coup de foudre de sa gloire. Voici donc le « mien », tel qu'il vibre dans ma mémoire.
A l'époque où nous sommes, « dépourvue, comme disait Flaubert, de tout sens hiérarchique » et passionnément irrespectueuse, il n'est pas aisé d'expli-
2 SOUVENinS 1> UN ENFANT DE PAHIS
qucr aux jeunes le fanatisme que, de i8()0 à 1870, l'exilé (Je (juerncsey inspirait aux intellccluels de ma généralion. Je ne lui vois de comparable que le culte napoléonien, sous la Restauration, chez les demi-soldes. Je me rappelle qu'au lycée Charlcraagne, où je terminais mes éludes, en 1864, nous agitions gravement le projet d'aller l'arracher de son roc anglais, autre Sainte-Hélène, et de le ramener sur le pavois à la tribune de rAssemblée nationale. 11 ma avoué plus tard qu'il ne nous aurait pas suivis, d'abord parce qu'il était tenu par son serment fameux {Ei s il n'en reste qu'un, Je serai celui-là) et ensuite parce qu'il avait mieux à faire. Évidemment.
Mais telle était notre politique, celle de nos vingt ans, faite <renthousiasme et d'illusions, qui sait, la bonne peut-être ?
Un étrange lycée vraiment que ce collège aux quatre pensions de la rue Saint-Antoine I Je dois m'y reporter pour vous faire comprendre « mon » V. H., né en moi du milieu influent où je m'ouvrais aux connaissances humaines. Il peut être documentaire d'ailleurs, pour les historiographes futurs de la Démocratie, d'établir, sur le témoignage de l'un de .ses vétérans, comment s'en formaient les conscrits, à la fin du régime d'aventure dont un Jérémie [)rophétisa dix-huit ans le désastre.
Des quatre lycées de Paris, celui qui porte le nom de « l'Empereur à la barbe fleurie » a toujours clé, et traditionnellement, un foyer de libéralisme. De mon temps, il flambait d'opposition. 11 recrutait d ailleurs la plupart de ses élèves dans cette petite bourgeoisie frondeuse, joviale, folle des libelles, qui venait de jeter Rochefort aux mollets des gens du
Coup d'État. Le prolétariat y était représenté par quelques boursiers et tout y était de roture. Aussi dans cette pépinière d'âmes, n'en avions-nous que pour les ennemis déclarés de l'Empire et, entre tous, pour le flagellateur sublime dont le verbe leur jetait le mot d'ordre, à travers l'espace, sur le vent de la mer.
Que de fois, à la pension Favart, qui fut la mienne, debout sur le banc de pierre de la cour de récréation n'ai-je pas déclamé devant mes camarades groupés les strophes vengeresse de ces Chàlimenls dont un exemplaire m'avait été prêté par l'aumônier luimême ! Oui, l'aumônier, et Dieu sait pourtant si, avec nous, sa fonction sacerdotale était une sinécure ! Mais, lui aussi, il était hugolâtre. Tout le monde l'était, à Favart, jusqu'au portier. Lorsque j'avais terminé l'ode au milieu des hurrahs, j'arrachais d'un geste héroïque les feuilles d'un vieil arbre de Judée qui ombrageait le banc et, tel Camille Desmoulins au Palais-Royal, je les semais à poignées sur l'auditoire en vociférant : A Giierneseijl... comme il avait crié : A la Bastille I Les surveillants feignaient de ne rien voir ni entendre, ou s'ils intervenaient, c'était pour achever la strophe. Alors, ouvrantla porte de son cabinet, le directeur de l'institution, gros- homme bénin et toujours en sueur, s'élançait le mouchoir à la main, et s'affalait sous l'arbre de Judée.
— Mes enfants, pleurait-il, vous voulez donc faire fermer ma boîte 1...
Mais comme il était poète lui-même et portait même le nom de David, le harpiste de Said, nous le couronnions de feuilles tressées, et nous le hissions
à son loursurle banc di^ piorre, d'où il nous récilail son chef-d'œuvre, un hymne... a qui ?... à Viclor
Hugo :...
C'est ainsi quaux jours radieux de ma jeunesse, si lointains déjà et si proches, le bouddhisme huf^olâtre avait, dans un vieil hôtel du Marais transformé en pensionnat carolingien, son collège de derviches tourneurs, hurleurs et mangeurs de feu. Le voisinage de la maison historique où le grand homme avait tenu, en i83o, son lit de justice romantique, localisait notre foi et lui donnait un temple. Quand, le dimanche, nous avions adoré au soleil couchant VU majuscule et symbolique des tours de Notre-Dame et dûment constaté qu'il» embêtait l'Empire », nous nous retrouvions, place Royale, devant cette maison de Marion Delorme — alors occupée par l'une des quatre pensions du lycée, et devenue aujourd'hui, grâce à la piété de Paul Meurice,le musée de l'art du maître et de sa gloire — et nous y attendions l'heure de la rentrée au « bahut ». C'était là, derrière ces hautes fenêtres Louis-Treize, que sa voix avait parlé aux disciples de la première heure, les Théophile Gautier, les deux Alfred — Vigny et Musset — les deux Deschamps, Nodier, Méry, Gozlan, George Sand, tous ceux de l'initiation ! Il s'était accoudé sinles balustres de ce balcon pour contemplerles étoiles semées comme des vers luisants dans le feuillage. Il s'était promené, pensif, sous les arcades dont les piliers lourds et bas, profilés parla lune, découpaient un cloître sur les dalles. Sans doute, fantôme vivant, il y « l'c venait » encore par la pen.sée, ln-l)as, de son belvédère sinaïque de Marine Terrace.Il était au milieu de nous comme le Christ ressuscité entre les