MON Y. II
pèlerins crEmmaïis... C'était lui qui tournait à l'angle de...
Mais, je m'arrête, car je vous entends rire. Hommes de 1910, vous êtes clos ou rebelles à un fétichisme périmé dont la chère folie est, comme disent les magistrats, classée. L'hugolàtrie, c'est une vieille lune, que dis-je, une neige d'antan : il n'en reste de flocons qu'à nos cheveux blancs. Oui, je le sais. Laiidator temporis acii. « Papa, tu dates ! » me disent mes propres enfants, quand j'ouvre devant eux ce coflret de ma mémoire, et ils s*envolent sur leurs pneus, loin du ralisseur de feuilles mortes.
Tant pis, nous étions heureux de croire, place Royale, et quand neuf heures sonnaient à l'église Saint-Paul, nous rentrions bras dessus bras dessous dans la pépinière, plus zélés que jamais pour l'œuvre de liberté.
Il faut bien dire que l'ardeur du lycée rouge était singulièrement attisée par trois répétiteurs, assez extraordinaires, dont l'enseignement eût républicanisé Denys de Syracuse. Je vous demande la permission de vous les silhouetter en quelques lignes, très brèves. — Dans nos collèges parisiens, le répétiteur est presque toujours un professeur libre, de haute valeur et hors cadres, qui, titré et gradé comme les maîtres réguliers de la carrière pédagogique, se borne à les doubler dans leur besogne officielle d'instruction et « répète » — d'où son nom — la leçon quotidienne des classes. Or, le dieu des poètes avait voulu que les nôtres fussent des universitaires dégommés ou dén^ssionnaires du Coup d'Etat et dont
la haine contre « Napoléon le Petit », justifiée par la rancune, était encore consacrée par les lignes que Victor Hugo leur décerne, comme des brevets d'immortalité civique, dans le pamphlet dont je viens de citer le nom et qui était notre bréviaire. Ils s'appelaient Eugène Despois et Frédéric Morin, et je vous réponds qu'avec eux le pauvre Badinguet n'en menait pas large î
Tous deux étaient d'ailleurs des écrivains charmants dont les revues les plus académiques se disputaient la collaboration substantielle et diserte. Frédéric Morin qui, par la suite, devint préfet de la Défense nationale en Saône-et-Loire, mêlait en lui la foi du catholique à la philosophie du républicain doctrinaire et, de cette union conciliante, est sorti un petit livre intitulé Saint François a'Assise que Lamennais eût pu signer, car c'est un simple chef-d'œuvre. Nous l'avions surnommé ; le Franciscain, d'abord à cause de cet ouvrage, et ensuite pour ses manières douces et sacerdotales et sa voix veloutée de charmeur d'oiseaux.
Quant à Eugène Despois, homme de haute stature, délibéré d'allures, toujours coilîé d'un large feutre romantique et étalant sur son gilet à la Robespierre l'honneur dune barbe fluviale, toute en or, c'était le type de ces idéalistes de la liberté, révolutionnaires doux, qu'on a appelés les <' quaranle-huitards » et dont la République naïve, basée sur les trois vertus platoniciennes : le Vrai, le Beau et le Bien, fait hausser aujourd'hui les épaules aux chimistes de l'anarchie. Comme Frédéric Morin en tenait pour la Rome chrétienne, il n'en avait, lui, que pour la Rome païenne, et Virgile lui en disait plus long que l'Evan-
gile. J'ai tracé dans un roman — Le Chèque — un portrait assez ressemblant, je crois, de ce rêveur à Tesprit délicieux, lettré comme un bonze chinois, brave de la plume, du verbe et de l'épée, et que Tatticisme n'empêchait point de s'emballer encore pour les théories de Fourier, et les généreuses utopies de son temps fertile en Icaries.
Les répétitions, on « colles » en style de lycéens, que nous donnaient ces deux hommes d'élite ont aidé singulièrement à l'éclosion inlellectuelle et morale de mes contemporains, aujourd'hui sexagénaires, et de moi-même. Nous leur avons dû ce que j'appellerai : l'aération de notre instruction universitaire, encore un peu renfermée et sorbonnique. Par la porte de la rue où ils entraient, un courant d'air vif et sonore pénétrait, avec eux, dans nos classes, nous fouettait les cheveux du tourbillon de la vie et remuait les vieilles feuilles de l'arbre de Judée. Nous apprenions des choses, des gens, des faits plus immédiats, plus contingents, et des noms aussi, de grands noms de militants, en train de conquérir l'histoire et de mener le monde moderne aux combats du progrès. Oh ! comme on l'attendait, comme on le guettait à travers le vitrage, le feutre de planleur mexicain du père Eugène Despois, et quelle « sortie d'école » lorsque sa barbe flavescente était signalée dans la cour ! Il apportait des journaux dans ses poches, de braves journaux de l'opposition, presque toujours Le Rappel, où il y avait des nouvelles quotidiennes de l'île et quelquefois un autre « Châtiment >- de notre grand homme.
— Cara soboles, nous disait-il en se mordillant les lèvres, aujourd'hui c'est du nanan!... Fermez les
8 SOUVENIRS D UN ENFANT DE l'ARlS
portes. Nous on avons de salées de « [lauleville hoiise » !...
El il nous lisailà mi-voix l'ode nouvelli', venue de là-has, comme en ballon, au-dessus des nez levés en l'air de la police el tombée sur les Tuileries, h^ malin même. Ces jours-là, dans la classe de rhélorique, au lycée. Racine élail plutôt négligé, et, secouant sa belle lêle de lion paterne, noire professeur, Hector Lemaire, s'écriait dans sa chaire :
— Qu'avez-vous donc aujourd'hui. Messieurs ? On n'est pas plus indilTérent aux douleurs sublimes d'An (Il orna que !
Un mot encore d'un troisième répétiteur que je m'en voudrais d'omettre, car il fut de tous le plus original et paraît être sorti de la bohème hyperbolique de Murger. Avez-vous vu au musée du Luxembourg une statue charmante cataloguée Une trouvaille à Pompéi et représentant un jeune berger italien qui tient à la main une image de corybanle el en reproduit le mouvement de danse? Elle est signée : Hippolyte Moulin. Avant la guerre elle ornait le jardin des Tuileries, à gauche de 1 esealier de la terrasse qui fait face à la place des Pyramides. L'artiste qui avait ciselé ce Ijijou, digne de la Renaissance, n'en mourait pas moins de faim, car ses opinions avancées le sevraient de toute commande, oflicielle ou particulière. Comme il possédait un peu les langues vivantes, il avait eu l'idée, pour vivre, de tirer parti de ces notions plus apparentes que réelles, et c'était lui qui, dans les pensions du Marais, tenait hi «colle » de l'anglais el de l'allemand aussi. 11 eill tenu celle du tartare-mongol, s'il l'eût fallu pour payer son terme. J'ai été son meilleur élève, et, à
Londres ou à Vienne, je ne saurais pas demander ma route. Il est vrai que le temps des répétitions s'écoulait, avec Hippolyte Moulin, à 'des exercices de boxe raisonnée et de chorégraphie pompéienne, dont on se reposait en dévorant Les Travailleurs de la Mer qui paraissaient alors en librairie. Le pauvre statuaire est mort fou, à Charenton, de tous les déJjoires de sa vie, et s'il a demandé son chien au paradis, je jurerais que c'est en français, et même en parisien, qu'il s'est adressé à saint Pierre. C'était plus sûr.
Or, un matin d'avril i8()4, le malheureux maître de ma pension, M. David me manda dans son cabinet, où, tout pâle et trempé de sueur, il me tendit une lettre sous son ens^eloppe. Elle m'était adressée à mon nom et elle était datée de Guernesey.
C'était de Lui ! 1 ! Bonté divine!...
Or c'était Tannée (i863i où sur la colonne d'Auslerlitz, place Vendôme, le neveu venait de faire remplacer l'icône de l'oncle — redingote grise et petit chapeau — populaire, celle-là, par je ne sais quel bronze académique de César romain, d'ailleurs absurde, puisqu'il coiu'onnait d'un homme en chemise la spirale des grenadiers. Cet anachronisme, doublé d'une erreur de goût artistique, avait encoléré mes dix-huit ans et déchaîné en moi un Archiloque, ou, sans remonter si loin, un Auguste Barbier. Indignalio facit vei-sum, et j'y avais dardé des ïambes.
Qui expliquera l'illogisme de la jeunesse ? Que Napoléonfût en péplum sur la colonne ou qu'il yfûten redingote, qu'est-ce que cela pouvait nous faire, si, sous
n'importe quel vêlement, il incarnait la tyrannie ? Mais s'arrête- t-on à de telles réflexions quand on brandit les lanières de la satire? On a un fouet au poing, il fout qu'il claque, et que l'air sonne et siffle. Du reste, à cette époque, la grande campagne antinapoléonienne, menée par les Michelet, les Lanfrey et les lung, ne prévalait pas encore dans nos écoles contre la tradition historique de gloire dont ma génération demeurait imprégnée. Par nos poètes, et par Victor Hugo lui-même, nous subissions le joug de la légende impériale. On n'était qu'à l'été du siècle et le ciel de France vibrait encore des grands coups dailes dont l'avaient battu le vol empourpré des Victoires. Napoléon I^', oui, mais Napoléon III, jamais ! Et c'était le Petit qui travestissait le Grand et qui, pour un but dynastique trop facile à comprendre, le campait tout nu, ou à peu près dans l'ascension des bonnets à poil ! « As-tu fini ? » Et je le lui demandais, de mon banc, dans l'ode archiloquienne. Cette Ode s'en était allée, comme toute seule, à Guernesey, et tel un ramier vole à son nid, mais je ne m'en étais ouvert à personne.'Aussi que devins-je lorsque le chef de l'institution, d'un geste brusque, me remit la réponse sans mot dire.
— Ah ! mon Dieu, Monsieur David, balbutiai-je.
Cette lettre de Victor Hugo à un « potache >>, au bout de quarante-quatre ans, je la sais encore par cœur. Elle a imprimé sur mon âme sa tache d'encre indélébile. La voici, je vous la récite :
" Monsieur, vos vers sont beaux, mais la recrudescence actuelle du despotisme en France est une grave
MON V. H. Il
leçon. Croyez-moi : laissons les statues des Césars devenir ce qu'elles pourront et que les généreux esprits comme le vôtre se tournent vers le peuple et vers la liberté.
« Victor Hugo ».
L'événement était considérable. Il révolutionna, maîtres, élèves, et répétiteurs, toute celte pension Favart, la plus avancée des pépinières intellectuelles du -Marais. Après que la lettre eut passé de mains en mains, il fut décrété par mode tumultuaire qu'elle honorait la pension entière et que, par conséquent, elle lui appartenait. Encadrée à frais communs, à titre de monument autographique, elle fut mise en tombola , et gagnée par un camarade, nommé Emile Collet, qui, du coup, s'en réveilla collecLionneur et bibliophile. Il devint plus tard un fort avoué de Paris et j'ai encore revu, avant sa mort, « ma «lettre, sous verre dans son cabinet d'étude.
Or, sept ans après, en 1870, à un dîner chez Victor Hugo môme, rue de (^lichy, j'appris à n'en pouvoir douter, puisque c'était de la bouche du poète, que la lettre sacrée... était fausse 1
— Je me rappelle, me dit-il, avec sa haute politesse olympienne et distraite, oui, je me rappelle l)arfaitement avoir entendu lire, un soir à Guernesey, par Mme Drouet, ici présente, des vers excellents sous votre signature, déjà brillante, mon jeune confrère ; mais si vous avez reçu de moi une lettre à ce sujet, elle doit vous être, en effet, bien précieuse, car elle est de Mme Drouet elle-même et c'est elle que vous devez en remercier 1
Certes, Pyrrhus, roi d'Epirc, ne dut pas être plus
navré ciuand, sur la l(He, lui tomba, d'un loil, la tuile qui mit lin à sa carrière ! Celle de la lettre fausse m'aplatissait dans Tàme la plus chère croyance de ma jeunesse — avec tout le programme, fidèlement suivi, qui me prescrivait de lâcher le Napoléon en tunique et de « tourner mon généreux esprit vers le peuple et la liberté 1 »
Je n'avais obéi, en m'y conformant, qu'à Toracle de la belle Juliette, sibylle, il est vrai, mais sans anneau, du rocher fatidique et battu des tempêtes î I/autographo, tiré au sort par lant d'hugolâlres en- Ihousiaéles, était de la plume de la princesse Negroni, de Lucrèce Borgia, seulement, et c'était cette M contrefaçon » qui ornait, encadrée et sous verre, l'élude du malheureux avoué de première instance, Messieurs et Mesdames, devenu illusoirement paléographe et bibliophile à cause d'elle 1
Mon devoir était de courir chez M* Kmilc Collet et de lui tendre la coupe de l'amère vérité. Mais le devoir, dans ce cas, en est-il un ? That is the question, demande Hamlet, et comme je n'avais pas de spectre pour m'y répondre, je m'abstins, et l'avoué mourut heureux.
Il n'y a pas d'épreuve phis anxieuse cjue celle (jui vous met pour la première fois en présence d'un grand homme. On y joue la partie de la déception, (juelquefois du réveil d'un rêve ; mais en général les poètes ré|)OMdent assez bien à l'admiration qu'ils inspirent, parce ([ue, grâce à un privilège, qui est un signe, ils sont presque toujours beaux ou remarquables de quelcjue manière. La n;iture marcjue ses chan-