‹ Souvenirs d'un enfant de ParisChapitre 11 sur 59 · LN BIFTECK AUX POMMES · texte numérisé non relu

LN BIFTECK AUX POMMES

Je vous ai parlé du petit pavillon de garde ou plutôt de concierge, où, aidé de Maurice Dreylous et d'Armand d'Artois, j'avais transporté mes dieux domestiques. A la vérité, je n'en avais point d'autres, et, dans les premiers temps au moins, je tenais mon ménage moimême et perpétrais ma cuisine en personne. Les œufs durs, qui sont des choses toutes cuites, en formaient la base, assez indigeste, comme on sait, mais économique, et comme la sainte Providence a donné les meilleurs estomacs à ceux qui ont le plus de peine à les remplir, il ne laissait ])as d'arriver que, selon le précepte de l'École de Salerne, je ne me couchasse, de temps à autre, sur ce demi-appétit (|ui est si favorable à l'hygiène.

Quand les crises étaient trop clamantes ou bâillantes, six escargots les apaisaient. Mais les chiens sont rebelles à ces limaçons et les chats plus encore peut-être. Or, ainsi que je vous l'ai raconté,

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j'avais été impérieusement adopté par un de ces toutous sans race qui sont ami-nés des poètes et les reconnaissent dans une foule. Je l'avais appelé Bistu, sans raison plausible, par simple amour des onomatopées qui sont les germes des rimes. Quant au chat — celui de ce temps-là, car j'en ai toujours eu — il répondait au nom symbolique de : Point-et- Virgule, parce qu'il ressemblait à ce signe de ponctuation. C'étaient tous deux de discrètes personnes. Dès que Bistu apercevait sur le coin de la table les escargots du jeûne lyrique et Point-et-Virgule les œufs à la coquille rouge, tous deux, et chacun de son côté, s'en allaient dîner en ville, dans les Ternes, chez les bourgeois, et ne revenaient que la panse pleine.

Mais comme mon pavillon ouvrait sur un jardin magnifique, planté de hêtres séculaires qui sont des arbres à escarpolette, et velouté d'une pelouse ronde où il y avait un (( ancien » jet d'eau, comme à Versailles, mes camarades venaient y passer le dimanche et quelquefoismèmeils y faisaient une petite retraite de huit ou dix jours, selon les loisirs que leur laissait une littérature intermittente . Le plus assidu était mon cher Zizi — Georges Charpentier — dont l'existence ballottée nécessitait, plus que toute autre, de longs repos au sein de la nature. Il m'arrivait à limproviste, quoique toujours attendu, en fiacre, le fiacre étant sa passion dominante, et le carrosse de la bohème. Dans la dextre, il avait de la galantine trufTée, la seule qu'il « tolérait », et dans la senestre, en bons déchets de choix, le déjeuner des deux autres « bêtes de la maison ». Et c'était là une orgie, à quatre, dans la verdure, autour de la vasque coquil-

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lagéc où Tex-jet d'eau dressait sa pointe sans naïades. Puis, on allait fatiguer le lempssur les billards.

L'ère des balthazars close, on revenait, sans soucis d'ailleurs, aux nourritures sommaires et expédilives du jeune lyrique. Je savais faire la fondue au fromage, et j'ose dire même que j'y excellais. Mais Zizi n'avait rec^u aucune instruction culinaire et son attitude devant une casserole ou un poêlon était celle des brochets devant une pomme. Il s'en allait.

Je me rappelle qu'un jour, ayant résolu de m'attaquer au problème du bifteck aux pommes, je l'envoyai chez un maître boucher, riche en viandes diverses, se nantir de l'élément fondamental de l'équation gastronomique. Il revint avec une pièce qui me parut être, en effet, propre à la recherche- J'avais allumé un brasier sur la pelouse et nous pelions tous deux les patates, « comme les Nalchez », disait-il, lorsqu'une voiture s'arrêta à la porte, dans la rue de Villiers, rue de banlieue fort déserte où il ne passait guère que des charrettes de maraîchers.

Comme il n'y avait aucune sonnette au pavillon, il était assez difficile de se faire ouvrir, et, généralement, pour ne pas me déranger, les amis enjambaient à même par-dessus la muraille du jardin. Mais, cette fois, Bistu, qui ne reconnaissait aucun tPeux, se prit à aboyer en cerbère.

— Xe bouge pas, me dit Georges, c'en est peutêtre un I...

Car il en voyait partout, hélas! Et se hissant au ras du mur, entre les pariétaires, il me jeta :

— C'est une femme!... Chouette !

Et je courus ouvrir.

Très élégante, finement parfumée et gantée, la

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