XVI II L'ÉCOLE BRUTALE
Ce serait une erreur de croire que le mouvement réaliste au théâtre date d'André Antoine et du Théâtre Libre. II n'y a qu'Emile Zola qui se soit abusé, volontairement, du reste, sur ce point, car il était g-rand tireur de couvertures et il n'aimait guère à en laisser aux autres. L'erreur en art est de croire qu'on innove. C'est à peine si Ton rénove, hélas ! et tout le jeu consiste à rehisser sur la pente le rocher de Sisyphe qui dévale.
La réapparition de cette blague qu'on appelle : la vérité vraie, sous le lustre, date des dernières années du Second Empire. Elle eut alors trois prosélytes : Alfred Toaroude, Henry Becque et celui qui signe ces lignes. Le triumvirat avait été baptisé par Barbey d'Aurevilly : l'École brutale, et je me demande encore où le grand critique prenait cette École. Non seulement nos esthétiques étaient fort différentes, mais vous nous eussiez bien étonnés de nous en prêter une. Nous allions selon nos tempéraments,
comme on va loujoiirs. el, mises clans le même bonnet, nos tètes s'entre-choquaieni ostensiblement. N'importe, nous étions l'École Ijrutale. Tous les feuilletons dramatiques nous le disaient ; par conséquent il fallait bien le croire.
Or, nous nous connaissions à peine. Je n'ai pas vu Alfred Touroude trois fois dans ma vie, et le souvenir que j'en garde est d'un long corps efflanqué et dégingandé, tout en angles, avec des yeux de fou trouant un visage osseux, raviné de plis par le mal implacable qui devait l'enlever à trente-six ans. Son agitation permanente le dévoluait à saint Guy, patron de la chorée,et son orgueil était d'un roi nègre. Le succès de sa première pièce, Le Bâtard, à TOdéon, l'avait tapé aux méninges et il tutoyait Shakespeare sous les arcades. Ce fut Marpon qui nous présenta l'un à l'autre, mais nous ne nous plûmes qu'à moitié, n'ayant pas, comme dit Mardoche, le crâne fait de même.
Je n'ose écrire comment Villemessant, que son « bourrichon )> horripilait, l'avait surnommé en ses tropes sardoniques, mais c'était quelque chose comme : Tourouduculte, et ce sobriquet roucoulai. t l'était bien, lui, brutaliste ! Alfred Touroude avait déjà du talent et il en aurait acquis bien davantage s'il avait atteint l'âge où l'on se convainc que rien ne vit hors du style. Alas, poor Yorick !...
Sur Ilenr.y Becque, je m'en remémore davantage, d'al)0rd parce qu'il a vécu jusqu'à plus de soixante ans, et s'est taillé une belle place dans les Lettres françaises, et ensuite parce que je fus de ses combattants à la bataille qu'il livra aux sarceyens, en juillet 1870, à la Porte-Saint-Marlin.