L ECOLE BRUTALE
A ladite bataille de Michel Paaper, l'on n'était pas nombreux sous la bannière, quoi qu'on en ait dit, et lui-même, et si nous couchâmes sur les positions, ce ne fut pas en un bois de lauriers. A cette époque, Henry Becque jouissait d'une espèce de petite fortune, et comme il en avait employé une partie à louer la salle et la scène de la Porte-Saint-Martin pour y produire une pièce dûment dédaii^née de tous les directeurs, il avait renom d'amateur et la presse lui était systématiquement hostile.
Le mot de Barbey d'Aurevilly — lÉcole brutale — était d'ailleurs le mot d'ordre de la critique, en tout temps fortpanurgienne, et que l'arrêt sommaire de la définition dispensait une fois de plus de toute initiative de jugement. Théophile Gautier, dont la sainte mansuétude revêtait de pourpre une divination d'augure, fut à peu près le seul à pressentir dans Michel Paiiper le futur maître des Corbeaux. Dieu sait pourtant si le poète inclinait au réalisme, à la pièce sociale et à toutes les recherches de « la petite bête » qui déplacent les plis delà tunique des Muses. Le grand et bon Théo salua donc l'aurore d'Henry Becque, comme il saluait toutes les aurores, et comme, deux ans après, il allait patronner Emile Zola chez son éditeur — et ça, je le sais, j'y étais — mais je crois bien que le pauvre Michel Pauper en resta sur ses frais de paupérisme.
Il faut bien reconnaître que Becque supporta sans élégance ce premier revers de main de la Fortune. Il en est resté toute sa vie un peu maussade et, dans les mots qu'il dardait, à droite et à gauche, sur les choses et les gens de théâtre, il restait peut-être de l'amertume du locataire estival de la Porte-Saint-
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Martin. Il est vrai que ce lui alors qu'il devint pauvre.
Los jours d'ailleurs devenaient peu pi'opices a ces tentatives littéraires. Il s'amoncelait à l'Ksl de gros nuas^es plombés sur la frontière. Aucun moment ne fut plus défavorable à la fondation d'une École, fûtce l'École brutale, que cet été de l'an 1870, où le Parlement impérial se chargeait à lui seul de toutes les scènes à faire. Le public se raréfiait dans le& salles de spectacle et les journaux ne lâchaient plus que peu de place aux manifestations de la « suprématie ».
J'arrivai le troisième, au Théâtre Cluny, en plein août, avec ce Père et Mari, dont je vous ai conté l'aventure. Peut-être, au fond, lors^pie j'y songe^ Larochelle ne prit-il l'ouvrage si délibérément, et les yeux fermés, que parce qu'il croyait à la guerre? II voulait mourir sur un beau geste directoriaL
11 y avait dans l'ouvrage une scène, jugée alors formidable, ô Antoine! où Tacteur Tallien jetait au parterre, crûment, non pas l'invective de Carabronne, réservée à la littérature de la Troisième^ mais le mot désuet dont Molière usait, sous Louis XIY, devant les Sévignés du mardi de Versailles. Ce vocable à quatre lettres, dont deux c, avait suffi à classer l'auteur dans l'École brutale, et pour la critique distraite je complétais le trio des vilains masques.
Deux spectateurs venaient l'entendre tous les soirs, cl même ils ne venaient que pour ça, car lorsqu'ils l'avaient ouï, ils s'en allaient et m'envoyaient, du café, leui*s caries. L'une portait le nom de Hegnard et l'autre relui de Raoul Rigaull. C/étaient deux jeunes gens de mon âge, fort lettrés, et d'idées libé-