‹ Souvenirs d'un enfant de ParisChapitre 26 sur 59 · LE FLINGOT · texte numérisé non relu

LE FLINGOT

Un jour il rentra plus sombre qu'à Tordinaire encore.

— Ça va plus vite que je ne pensais, déclara-t-il. Paris perd la tramontane. L'heure est venue d'aller demander notre fusil à la mairie. Viens-tu ?

Et cette fois il avait raison. La chasse aux espions commençait. Le moment où Tanxiété publique sonne les tayauts absurdes de la chasse aux espions est l'instant de la désespérance. C'est le Waterloo psychologique. Tout est perdu, même Thonneur.

La terreur visionnaire de Tespion, qui serait si comique si elle n'était pas contagieuse, n'atteignit que plus tard, après Metz et pendant l'investissemjnt de Paris, au deg.-é de démence charentoniiesque. Mais à la retraite du général Vinoy, elle battait déjà sa folie. Il ne passait pas de jour qu'il ne fallût tirer de la Seine, ou de ses canaux, d'inoffensifs passints ayant « la tète » ou « l'accent ». Sur les hauteurs de Montmartre, une lumière, le soir, tremblante à la vitre d'un grenier ou d'un galetas sous la toiture, justifiait d'une visite domiciliaire, qui, quoique vaine, laissait encore des doutes aux braves du quartier.

— Il fait bon d'être brun, à tout hasard, disait Zizi, ou si l'on est blond, comme eux, de se teindre-

— En tous cas, cest plus prudent, soulignait Alexandre, qui ne nous faisait pas grâce d'un cri de chouette.

Puisqu'on en était là, évidemment, il ne restait plus que le flingot. Nous allâmes donc réclamer les nôtres à la maison de ville de Batignolles. On y faisait queue, entre des barrières, comme au théâtre, et, le premier jour, nous revînmes béjaunes, sans être

arrivc's au guichet. Le gouvernement était, du reste économe tle chassepots jusqu'à l'avarice. Soit qu'il en manquât, en effet, malgré la déclaration du général Lebœuf, soit qu'il eût le pressentiment de l'usage que devait en faire la Commune, il les marchandait à la garde nationale et n'en délivrait qu'un sur quatre ou cinq citoyens. A la mairie du dix-septième, il fallait se fâcher pour l'obtenir. Aussi l'employé, préposé aux inscriptions, et seul à remplir cette fonction, était-il débordé et ne savait-il plus à qui entendre. Agoni d'injures par les plus bruyamment patriotes, assommé par la monotonie de sa besogne, il semblait un hérisson en cage, et passait à tout moment sa tète convulsée par le guichet, comme pour y humer de l'air respirable.

Le troisième jour seulement, nous pûmes, mon hôte et moi, atteindre à notre tour, cet orifice.

— Votre nom et prénom et vos qualités ? demanda-l il pour la cinq centième fois de la journée peut-ôtre.

Je les lui déclinai. Il se leva, s'encadra, suant, hagard, abruti, dans le guichet, et d'un ton d'enfant idiot que j'entends encore :

— Est-ce que vous êtes parent de mon ami Tandou ?

— Non ! pourquoi ?

— Ah ! je croyais... Excusez...

— Qui vous le fait croire ?

— Mon ami Tandou est aussi un poète. Son volume de vers s'appelle: Belligera...

— Eh bien ?

— Eh bien ! ricana-t-il, comme sous la douche, Belligera... Hergerat... il y a un air de famille !..

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