‹ Souvenirs d'un enfant de ParisChapitre 32 sur 59 · L'ALSACE-LORRAINE · texte numérisé non relu

L'ALSACE-LORRAINE

L'un des drames, nés de la grande tragédie, qui émurent le plus les poètes, fut celui de l'annexion violente de l'Alsace et de la Lorraine à l'empire germanique. Ce prix de la défaite, ajouté aux dix milliards de la rançon, nous parut à tous outrepasser les droits de la victoire et les mœurs mômes de la guerre moderne. Ce Bismarck refoulait sur la barbarie. Il déshonorait cette Allemagne philosophique qu'on nous avait appris, dans nos collèges, à révérer en ses grands esprits, les Gœthe, les Kant, les Hegel, conducteurs de liberté humaine. Non, vraiment, ce démembrement de la patrie, unifiée par nos rois avec tant de peines et dont l'édifice avait été cimenté par le sang des héros de 92, ce n'était même plus une revanche d'Iéna, et toute la civilisation européenne en était souffletée. La botte sanglante du reître poméranien lacérait de ses éperons tous les drapeaux delà chrétienté.

En outre, il faut se souvenir que, à la fm du second

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Empire, l'Alsace était, grâce h ses artistes, la province la plus populaire de France. Non seulement, et de concert avec la Lorraine même, elle nous avait fourni le tiers de létal-major de l'Iliade napoléonnienne, toujours chère aux chantres de gloire, mais c'était le temps où les romans d'Erckmann-Chalrian ileurissaient leur succès immense. Toute une école de peintres, entre lesquels Gustave Brion, avait mis à la mode les choses et les gens du pays de Kléber et de Kellermann, ses jolis costumes, ses fêtes de famille, ses intérieurs pittoresques, la grâce rose de ses femmes endimanchées. Jean-Jacques Henner, notre Corrège, était, entre tous les maîtres de la palette française, celui qui accordait sur son génie l'admiration universelle, et il nous venait d'Alsace.

En vérité, le chancelier de fer, grand sonneur d'heures psychologiques, avait mal réglé celle-là à son horloge politique pour en tinter le glas de l'annexion, et à ce coup, le cri de douleur atteignait au hurlement. Si nous avions eu alors un Danton, la guérie eût repris d'elle-même à cette injure démesurée. Léon Gambetta pouvait Têtre ce- Danton, et il est certain qu'il le voulut. L'hommage que Jean- Jacques Henner lui lit de sa célèbre Alsacienne paraît en témoigner, et on se demande encore ce qui découragea le tribun de relever le défi suprême. Je mets en fait qu'aucune injure, ou, si l'on veut, aucun iwvictis, ne nous mordit autant aux entrailles que ce vol géographifjue et ethnographiquedenos provinces rhénanes,etqu'aujourd'huiencore, quoi qu'onen dise, la plaie demeure ouverte et fait l'abîme.

Du reste, dès colle épotjue, les Allemands les plus sages en présagèrent les conséquences fatales. Ils

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