L AMBULANCE DU THEATRE-FRANÇAIS
nous amener, un jour ou Taulre. du champ de balaille, et qui ont droit à leur ignorance.
— On n'a jamais droit à l'ignorance, tranchait Maubant, irrité.
— Je le leur expliquerai, moi, Voltaire, s'écriait Coquelin, et je leur en lirai. On ne confisque pas la gloire, on ne voile pas les grands hommes !
— Qu'est-ce que tu leur liras, demandait Got,^ Zaïre ou La Pucelle ?
— Je leur lirai Candide !
— Candide toi-même ! Ils n'entendent que le basbreton. Laisse donc les gens mourir dansleur langue.
Et le Voltaire resta ainsi sous les planches pendant toute la guerre. Il n'avait pas mérité cet emprisonnement, même par la Ilenriade, où il y a un autre siège de Paris, embêtant, mais patriotique.
Les dames ambulancières, Madeleine Brohan, Favart, Jouassain, Victoria Lafontaine, Edile Riquier et Emilie Dubois s'étaient réservé le salon vert, d'où elles allaient prendre à tour de rôle leur service de gardes-malades. C'était autour de la grande table de lecture, encombrée de corbeilles de laine et d'ouvrages de femme, qu'on les trouvait réunies^ avec leurs tabliers blancs d'infirmières, le dé au doigt, avenantes, jolies, el comme radieuses de leur avatar. Elles avaient l'air d'avoir pris le voile. Elles rendaient des gestes de nonnes, tournaient comme sous les arcades d'un cloître, souriaient en dessous, comme à la dérobée, et caquetaient à mi-voix, sous l'œil de la mère abbesse du jour.
— 11 ne manque ici, mes sœurs, disait galamment M. de Tillancourt, que Molière mourant !...
Les vivres ne manquaient pas encore: mais ils se faisaient chers et déjà plus rares. L'ère de l'hippophagie commençait. On ne débitait plus guère, aux boucheries municipales, que des morceaux de « la plus noble conquête de l'homme », mais sans rationnement et selon la demande. L'un de nos camarades, le peintre Emile Pinchart, dirigeait Tune de ces boucheries, rue des Saints-Pères, et il pouvait librement nous ravitailler de cette carne. Il en apportait des pot-au-feu chez la maman Glaize pour sa petite colonie d'artistes. Ménagère admirable, elle accommodait le « coursier » à des sauces qui eussent trompé lirillat-Savarin, Monseletet le baron Brisse, gloire oubliée. J'ai souvenance de certain pâté, dit : pâté « de pah'fi'oi », qui en laissait au chevreuil mémo. Il y avait encore, les dimanches, des salmis de « haquenées » et des godiveaux Rossinante qui signaient le génie culinaire à la fois et la bonté de celte douce et vaillante créature. La maman Glaize
tirait meilleur parti cent fois du cheval qu'Ésope de la langue, et le soir, quand, par le boulevard des Invalides, je m'en allais retrouver, aux Ternes, les deux bêtes du bon Dieu dont j'avais la garde, Bistu et Point-et- Virgule, je leur apportais encore des rogatons et des déchets qu'elle m'avait fourrés pour eux dans la poche.
A l'ambulance du Théâtre-Français, dans le salon vert, sous le Regnard de Largilière, autour des corbeilles à ouvrage des infirmières, on ne traitait que des choses de gueule : « Avec quoi avez-vous déjeuné aujourd'hui ? — Comment votre cuisinière accommode-t-elle le destrier ? — Nous apportezvous quelque chose pour les blessés de Molière ? — Avez-vous du beurre ?... » Rien de plus drôle et de plus touchant à la fois que ces conversations de bonnes au marché entre Célimène, Phèdre et Sylvia. Dans un coin de la salle, le nez dans son tricot, Mlle Jouassain, l'esprit même, caquetait, potinait avec M. de Tillancourt, père conscrit, terrible en calembours, et par qui l'on avait des nouvelles sûres et de moins en moins consolantes.
Au bout de la table, devant la cheminée où son mari s'adossait, basques relevées, en cariatide de chenets, Mme Victoria Lafontaine, petite bourgeoise à l'arithmétique infaillible, tenait les comptes journaliers de l'ambulance.
La bonne Madeleine présidait. De sa voix veloutée et prenante, elle menait le chœur et jetait le dé des causeries, quelquefois un peu trop bruyantes pour un hôpital, et que Mlle Favart, une tasse à la main, venait modérer entre les tentures.
Entre temps, Mlle Édile Riquier apparaissait un
2'i2 SOUVENIRS D UN ENFANT DE PARIS.
panier au Ijras. Elle venait des Halles, où elk' avait enlevé « pour rien », prélendail-elle, « des las de bonnes choses à manger ».
— Étale les natures mortes, lui criait Madeleine. Kt l'on jouait à les disposer en pyramides comme
des Jordaens, en tableau de victuailles.
— Vous voyez bien, lançait fièrement Mlle Riquier, que cela sert d'être sociétaire ! Pour rien, vous dis-je, tenez, le jambon, trente francs seulement !
Des six ambulancières, la plus active et la préférée des malades était Mlle Emilie Dubois, dont les manières douces et la radieuse beauté blonde semblaient hâter la guérison. Elle avait conscience de son charme et elle se prodiguait en véritable sœur de charité autour des lits des deux foyers. Aussi la voyait-on peu au salon vert. Elle venait s'y reposer quelques minutes et s'envolait aussitôt, réclamée par les internes ou les médecins du théâtre.
Les visiteurs de l'ambulance payaient leur droit d'entrée par une redevance de fleurs et de bouquets, car, fait authentique autant que singulier, pendant le siège, malgré l'investissement et la froidure, non seulement Paris n"a jamais manqué de fleurs, mais elles y foisonnaient. Explique cpii pourra ce phénomène.
11 n'en allait pas de même pour les denrées dites alimentaires, même de première nécessité. La pomme de terre commençait à le disputer un peu à la trufle, pour la rareté du moins, et le son à doubler, dans le pain, le rôle de la farine. Les bonnes hi.stoires qu'on se contait, boulevardières encore, à ce sujet, sonnaient la blague de famine, et l'on n'en riait, comme le veut Eigaro, ({uc pour ne pas en
pleurer. Un jour, le bruit se répandit que Victor Hugo en était réduit à sacrifier Pégase et qu'il en avait offert une aile à la fille aînée de Théophile Gautier. Il ne s'agissait que d'un sonnet, et l'olTre était métaphorique. Un autre jour, c'était le directeur à(^. L'Illustration, M. Auguste Marc, qui paissait dans sa cour tout un troupeau de vaches laitières. Comme l'accusation de cacher leurs jambons par milliers dans leurs caves sévissait contre les épiciers, la garde nationale était utilisée bêtement à des visites domiciliaires dont on riait encore, quoique un peu jaune.
Le fils du comédien Régnier qui, depuis, fut censeur, je crois, vint une fois, à l'ambulance, épouvanter les dames par le récit d'une « chose vue » qu'il avait d'ailleurs inventée ou rêvée.
Chez Noël et Peters, passage des Princes, après les repas, on promenait, entre les tables, un mouton de pré-salé vivant et bêlant, cravaté d'une faveur rose, qui devait être tiré en loterie et sur la toison duquel, en attendant, on avait le droit, pour le billet, de frotter son pain. Le billet était de cinquante centimes.
C'était le commencement de la fièvre obsidionale.
Un après-midi, en sortant de chez l'éditeur Lemerre, au coin du passage Choiseul, dans une vitrine, d'ailleurs vide, de charcutier, mes regards furent attirés par une boîte de fer-blanc perdue sous un amas de copeaux de papiers multicolores. C'était un pâté de bécassines. A toute chance, j'entrai dans la boutique, plus déserte encore que la vitrine, et, d'une servante qui la gardait, j'obtins la boîte pour vingt sous.
— 11 nv a pas que Mlle Édile Riquier, fis-je en entrant dans le salon vert, qui découvre à prix d'or des bonnes choses à manger dans les ruines de la France, et voici de la bécassine.
Madeleine s'était dressée, toute pAle:
— De la bé !... cas ?... sinel affirmai-je.
— Ah! mon dieu, mais je Tadore !
— Ma chère marquise, vous m'avez créé, il y a cinq ans, ma première pièce, et il me fallait un Siège pour vous donner toute la mesure de ma reconnaissance.
— Elle dépasse le service, fit-elle.
Et elle l'équilibra en me tendant la joue.
Tels étaient les romans d'alors.
Ce fut delà même manière que je pus encore satisfaire à l'envie que Mlle Emilie Dubois avait de se délecter d'un fromage. Elle lavait exprimée devant moi, et, plein d'admiration pour cette charmante ambulancière, je m'étais juré de lui en faire la surprise. On avait retrouTé sur les quais de la Seine, dans des chalands, oubliés là je ne sais comment, plusieurs chargements de ravitaillement importants notamment trois bateaux de pommes de terre. Un quatrième contenait des fromages de Hollande, dits tète de-mort. Le maire de Vaugirard, M. Cambon, s'en était emparé d'autorité pour les administrés de son arrondissement. Il les échangeait contre des vêtements de laine, bas, chemises, jerseys, qu'il distribuait aux enfants pauvres et à leurs mères. On n'en , avait pas autrement, et la mesure était radicale. Je ne savais pas tricoter, mais je mis la niaman Olaize au courant de mon petit projet. Elle s'y prêta en riant et me munit bientôt de chauds lainages que
j'allai poiicr à la mairie. Ils valaient, au taux d'échange, une « tete-de-morl et demie ». Je gardai la demie et déposai Tentière chez la concierge de Mlle Dubois, quai de TÉcole, où elle demeurait, sans y joindre de carte. Le lendemain, au théâtre, je m'enquis auprès d'elle, par un détour, du sort de mon présent anonyme. Elle avait appporté le fromage au théâtre, pour les convalescents, sans y loucher.
Mon chat, Point-et-Virgule, commençait à s'absenter plusieurs jours de suite, et un soir je l'attendis vainement. Il ne revint plus jamais, Nevermore, comme dit le corbeau d'Edgar Poe. Où vont les petites âmes de ces êtres fidèles ? Quant à leurs corps, en temps de siège, il n'y a pas à le demander. Il était pourtant bien étique.
Il y avait en face, dans une courette, un galetas en soupente où gîtait un tailleur hoffmannesque, qui rapetassait sans fin une culotte verte. C'était un vieux quarante-huitard chevelu, bancroche et qui était allé avec Cabet en I carie. On n'en savait pas davantage, même chez la pipelette. Il vivait là, seul, jamais visité, et ne prenant pas de commandes. Le dimanche, il « touchait » de la flûte, non sans agrément du reste. Ce petit talent exerçait une attraction irrésistible sur mon compagnon fourré et la semaine s'achevait pour lui régulièrement sur le concert dominical. Il s'en payait la musique de chambre dans la chambre même et pelotonné sur la culotte verte de Pénélope. Je patientai donc jusqu'au dimanche suivant pour être assuré du sort de la pauvre bête. Si elle n'était pas morte, elle ne manquerait certainement pas son Pasdeloup hebdomadaire. Hélas ! elle le manqua et je connus ainsi que la fée
GibeloUe, carabosso allemande, l'avait emportée au paradis des matous.
Je perdis Bistu de la même manière. Ce fut par excès de délicatesse qu'il me quitta, ayant observé que les conserves alimentaires d'Alexandre Grand étant depuis longtemps épuisées, on en était à l'hippophagie. Il aimait le cheval vivant, et, sous cette forme, il l'escortait joyeusement, en jappant autour des omnibus et des sapins, mais, en bifteck, il Taborainait. De telle sorte, je l'ai toujours pensé, qu'il s'en alla se suicider par les rues du quartier, honteux aussi peut-être d'être le dernier chien qui restât aux Ternes. L'heure était venue où l'on mettait en pâtés les bouches inutiles, ou dites telles par les lâches et les ingrats.
Bistu fut l'ami toutou de notre bohème. Il la vécut avec nous, dans nos jambes, il en connut les escargots et les œufs durs, il assista à nos répétitions, il mordit nos créanciers, il ne pouvait pas survivre à ma jeunesse. Je l'ai offert en holocauste aux dieux par un poème de mille vers, et je compte qu'il m'attend, comme Argos attendit Ulysse, au seuil de rithaque éternelle. Nous nous reconnaîtrons l'un et l'autre.
Une bizarrerie, que je ne m'explique (pie par la métempsychose, voulait (|ue Bistu eût horreur de Voltaire. J'en avais une vieille édition en soixantedix volumes, trouvée d'occasion sur un tapis, au marché, dans de la ferraille, et qui formait, au propre et au figuré, la base de ma bibliothèque. Toutes les fois que, pour une cause ou pour une autre, je laissais à cette bête étrange la garde du pavillon, j'étais sûr de trouver, en rentrant, un tome
nouveau de Tœuvre déchiqueté el à demi boulotte sur le plancher, voire dans le jardin, où Point-et- Virgule s'en faisait des papillotles. Les soixante-dix volumes y passèrent, jusqu'à l'index, qu'il me laissa en lambeaux, comme adieu, à son départ. Qu'est-ce que Voltaire avait fait à Bistu dans une vie antérieure ? Oh ! que de problèmes insolubles en ce monde !
vu
Alexandre Grand, lui aussi, disparut sans me donner de ses nouvelles. Je ne le revis que plus lard, pendant la Commune, transformé en employé aux Postes et Télégraphes, dans le bureau de l'avenue de la Grande-Armée. Il lui arriva là une terrible aventure, que je vous conterai au temps voulu. Zizi était chez Trochu, au Palais-Royal, où il paperassait, et tous les camarades bastionnaient à l'envi sur les fortifs en attendant la trouée, toujours promise et toujours différée, qui devait nous rallier à l'armée de province et opérer la jonction victorieuse. Énervé moi-même d'une inaction que trompait mal le jeu de la lyre, j'avais obtenu dèlre incorporé dans un corps de canonniers volontaires, formé par des polytechniciens, commandé par M. de Beauchamp, et qui s'exerçait à la porte Sainl-Ouen. On m'y avait accepté à la condition que j'abandonnerais aux desservants de pièces les quarante sous de la solde quotidienne, mais comme, par privilège, j'avais droit à mon couvert au mess hippophagique des officiers,
donl plusieurs étaient de mes amis, le poste était encore enviable.
Si, vierge de tout service militaire à titre de fils unique de veuve, j'ignorais déjà le flingot, qu'étaitce pour le canon et quel artilleur dessinais-je sur la neige des remparts ! Mais les pipos, tout en s'amusant follement de mon embarras, me rassuraient sur l'apprentissage.
— Savez-vous tirer une ficelle ? riaient-ils.
— Un peu mieux que la nouer, mais pas beaucoup.
— Alors, vous êtes artilleur. Le tube de bronze, en pratique du moins, car en théorie c'est plus difficile, ressemble en ceci à la loge de votre concierge que, pour l'ouvrir, on n'a qu'à tirer le cordon.
— Oui, blaguait un autre, mais il y a le pointage et le recul. Pour le recul on passe vivement à droite ou à gauche, et tout est dit. Quant au pointage, nous avons das marins de la flotte qui sont spéciaux. Ils se chargent de la hausse et de la baisse et mettent à tout coup dans un casque à pointe, s'il en passe.
— Alors, qu'est-ce que j'ai à faire ?
— Déjeuner avec nous d'abord, et puis nous vous présenterons votre pièce.
Elle s'appelait Crocodile. Elle était brune et était née à Saint-Étienne. C'est sous sa culasse que je fis connaissance avec Edouard Manet, qui était l'un de ses serviteurs, et je dois à l'histoire de déclarer qu'il était beaucoup moins mazette que moi au service de la bombarde, mais il y fumait plus de cigarettes.
L'ami qui m'avait introduit dans cette compagnie, dont M. de Beauchamp, découragé, passa bientôt le
commandement à M. Huarl, élail lui-même un pipo. el des plus distingués. Il avait nom Frédéric André. el, au sortir de l'Ecole, il avait, selon son droit, acquis par le rang de sortie, choisi la carrière dingénieur. ('"était un labadens du nègre blanc el de Zizi, à Louis-le-Grand, qui me lavaient amené au castel Turquel. Frédéric André, enfant chéri el gâté d'une riche famille protestante de la rue Saint- Cieorges, était curieux des choses et des gens de la bohème, et ce qu'on lui avait dit de la nôtre excitait son intérêt, qui lleurit bientôt en vive sympathie. II s'attacha à notre petit groupe el lorsque le siège nous dissémina, comme le vent d'hiver les cigales, soucieux de tous el de chacun, le cœur et la bourse également ouverts, il courut à l'un el à l'autre et nous allégea de bien des misères. Sous des apparences menteusement sceptiques, et même caustiques, le cher petit huguenot défendait une âme fort tendre et trop accessible parfois à la bonlé l C'est l'un des êtres que j'aurai le plus aimés en ce bas-monde, dont il est parti trop tôt, au moment où tout le désignait à la succession de M. Alphand, comme ingénieur en chef de la Ville Lumière.
Frédéric André, en sus de ses dons scientifiques et de sa supériorité dX. était fou de tous les arts et dévot à leurs maîtres. Il avait été Tiui des premiers à deviner le génie du peintre Degas et il l'avait, comme de force, mené dans sa famille. J'y vis aussi Paul Veilaine, qui n'en était encore qu'à l'aurore obscure de sa gloire, et j'ai entendu le père Ambroise Thomas nous jouer et nous expliquer Robert Schumann, qu'il se défendait mal d'adorer. Mais le culte de Fr«'déric, c'étail Flaubert, et, surtout, LEduca-
tion sentimentale, son livre de chevet, qu'il possédait par cœur. Il nous donnait des rendez-vous au café des Variétés pour le lire ensemble. Nous grimpions dans la salle du haut, presque toujours déserte, et nous nous enfermions pour déclamer, commenter et admirer le Wilhelm Meister français.
Le pain du Siège ! Quand je pense qu'il y a des gens qui sont parvenus à en garder, car j'en ai vu, quinze ans après, des morceaux, sous des vitrines. Deux raisons expliquent ma stupeur. D'abord, dans les jours suprêmes , et à partir du i5 janvier, il n'y en avait plus, pour chaque bouche, qu'une ration de souris, trois cents grammes au plus. Or, c'était la franche famine. Le Parisien est grand mangeur de pain, ainsi qu'on sait, et de tout autre aliment il peut se priver, mais de celui-là, non. Il lui en faut, à l'ordinaire, ses quatre cent cinquante grammes en moyenne. Encore dans la classe ouvrière en trouverait-on peu qui sen contentent. C'est ce qu'Emile Zola a parfaitement exprimé par la boulimie de son Mes Bottes, qui va, son pain de six livres sous le bras. Je me demande donc comment, sur leur part des trois cents grammes, les collectionneurs ont pu s'y prendre pour conserver à la postérité un spécimen de cette boulangerie effroyable. Il doit coûter plus cher que le radium.
Mais ce qui m'étonne plus encore, c'est que cette... comment dire ?... substance ait pu survivre à l'armistice. Déjà, chez le boulanger, elle déconcertait la chimie. Le savant Berthelot en jetait ses lunettes au chat. — « Je mange sans comprendre », déclarait-il à Théophile Gautier, qui m'a conté le mot. Si encore il
n'y avait eu (^u'à fermer les yeux en mâchant ce mastic étrange, mais l'odorat refusait son service, et l'imagination, surexcitée par le bombardement, prêtait des origines affreuses au produit, non sans raison peut-être.
C'est certainement ce pain inanalysable et dantesque qui a ouvert aux Prussiens les portes de Paris le i^"" mars 1871. S'il y était entré un grain de blé par livre, on y serait peut-être encore ! — Où ? — A Metz au moins, sinon à Strasbourg. A la place de Jules Favre, à Ferrières, j'aurais tout simplement jeté sur la table, devant Bismarck, un biscuit de cette malière, et je lui aurais dit :
— Reniflez, la ville est à vous.
11 était inutile d'y ajouter l'amertume des larmes.
De quoi il était fait le pain du Siège, c'est ce que personne, sur la terre ou dans les cieux, ne dira, ne saura ou n'avouera jamais. Ou, on le préférait cuit; cuit, on le regrettait cru. Voilà tout ce que je me rappelle. En vérité, la nourriture était d'aspect et de goût abominables. D'aspect, il ressemblait à ce résidu oléagineux que les olives écrasées laissent dans le pressoir et qu'on nomme, en Provence, le pain de trouille. Comme saveur, sauf une seule, celle du froment, il les avait toutes, mais mêlées en celle que prisent les scatophages, diptères vidangeurs. C'était le pain de Nabuchodonosor, tel que d'après la Bible on se le figure. Les meilleures organisations le rendaient comme elles l'avaient assimilé, engrais avant, engrais après, sans différence.
En Egypte, lorsque l'on ouvre les tombeaux pharaoniques, on y trouve quelquefois des galettes de farine placées là depuis trois mille ans et qui, au
}30ut de ce temps, fermentent encore. J'en donne mille de plus au pain du Siège pour rendre des chênes d'un bon gland dans sa poudrette.
Aux débuts du rationnement, ce fut d'abord un gâteau de jeûne où le seigle disputait encore au son la prédominance. Puis le son régna seul et sans réel désagrément. Ensuite, on y pila du riz que Ton avait encore en abondance. Au riz succéda le lin, gruau des cataplasmes, enfin la paille hachée, les feuilles sèches et l'écorce des platanes. Et cette borne franchie, on entra dans l'insondable. Tout fut enfourné dans les fours, tout fut pétri dans les pétrins, et Ton s'élança dans le cannibalisme. Les gindres aux torses nus étaient formidables à voir par les soupiraux. Ils malaxaient, n'importe quoi, et dans leurs pâtes gélatineuses, l'appoint de l'ordre végétal était fourni par l'ordre animal, l'ordre minéral aussi, et même l'ordre social.
Sur l'avenue des Ternes, dans la boulangerie où mon père est mort, il y a cinquante-huit ans, et qui, à l'heure où j'écris, n'a pas changé, il y avait un « geigneur » de pain exalté par le patriotisme qui dépassait toute fantaisie et unissait en lui une sorcière de Macbeth et un cyclope de Vulcain. Il ne pétrissait plus, il forgeait. Je me suis cassé des dents sur des clous dans mes trois cents grammes à base de corne et de papier chiffon. Le bruit courut un jour, et je me rappelle fort bien l'avoir lu dans les journaux, que l'on commençait à utiliser, dans cette alimentation de Radeau de la Méduse, les ossements des catacombes ! Je ne l'ai jamais cru, mais il est certain que les derniers jours le pain du Siège avait comme un goût de calcaire.
Là esl l'excuse, je le répMc, du Gouvernement de la Défense Xationale. Les gens de Paris ont 1 héroïsme naturel, invulnérable et joyeux, mais quand le pain manque, tout s'écroule et Gavroche ne rigole plus à courir après les éclats d'obus. Il fallait se lendre. Napoléon leiit fait.
Un matin, c'était la dernière semaine de janvier, lexcellente Mme Labit, ma femme de ménage, qui ne m'abandonna jamais, me prévenait qu'une de mes parentes mourait litléralemenl de faim dans son logis. C'était une cousine de ma grand'mère. Nous l'appelions: tante Élisa, et nous l'aimions tous pour sa Ijonté candide. J'ai conlé jadis, sous le titre de « Tante Lise », l'histoire douloureuse de cette vieille fille dans une chronique du Figaro, que M. Macé a d'ailleurs recueillie en l'un de ses ouvrages. Tante Élisa, qui avait hérité de son frère d'un chanlier de bois et qui se débattait, comme l'agneau contre les loups, dans ce rude commerce, avait fini par vendre son fonds à bas prix pour une petite renie mensuelle. L'acquéreur, assez brave homme, lui avait en sus laissé le droit d'habiter un petit pavillon, perdu sous les piles de troncs équarris et de bûches. Elle s'éteignait là doucement en compagnie d'une vieille qui avait été la maîlressede son frère et qu'elle avait innocemment recueillie pour ne pas être seule sur terre.
Je courus au chantier et je trouvai, en effet, ces pauvres femmes affamées et à demi folles de besoin. Le successeur n'avait pu faire honneur à la redevance du mois, en étant lui-même à ses pièces. Tout manquait là depuis trois jours, sauf le combustible qu'on jircnail à même.
— Sauve-nous, me criait tante Élisa. Apportenous du pain.
— Oh ! du bon pain blanc, pleurait Tautre.
— Vous en aurez, fis-je, ou je ne suis pas un enfant de Paris.
J'avais entendu conter à l'ambulance du Théâtre- Français que des malins en trouvaient encore à la Manutention, sous forme de biscuit militaire et même de boules de munition, et Ton s'en confiait le secret à l'oreille. Mlle Edile Riquier en avait eu pour ses blessés. J'allai résolument quai de Billy et je demandai à parler au directeur. Ce fut, ô Providence, amie des poètes, l'un de ses employés qui vint me recevoir.
— Comment, c'est toi? s'était il écrié, les bras levés; il faut un Siège pour se revoir.
C'était un de mes camarades de Charlemagne, un iabadens, le fort en thème de ma classe, il s'appelait d'Étivaud, et son nom est l'une des gloires du palmarès des grands concours.
— Voici ce qui m'amène, fis-je impudemment. La Comédie-F'raneaise manque de pain, et, tel que tu me vois, je viens...
Il ne me laissa pas finir.
— Tu en as, un toupet ! Mlle Riquier sort d'ici !... Et il éclata de rire. Puis il m'entraîna dans les
magasins et, m'ayajit fait jurer le secret, d'où dépendait sa place, il me fourra sous le manteau une boule -de munition, me glissa deux biscuits dans les pocher et me fit sortir par une porte de derrière qui ouvrai. sur une ruelle.
Ma chère tante Élisa eut du pain blanc.
A ceux qui rcgretlenl lEmpire, comme à ceux qui maudissent encore la Commune, il convient de mettre peut-être sous les yeux un petit tableau officiel, et maintenant historique, du bilan véritable de nos désastres. Je Lai trouvé, au hasard de mes lectures, dans un vieux numéro de la Revue des Deux Mondes, et, pour préciser, dans celui du i5 février 1875.
Comme tout le monde, et depuis trente-sept années, j'avais toujours cru et écrit que les frais de la défaite s'arrondissaient aux cinq milliards, d'ailleurs légendaires, auxquels Bismarck Favail taxée <*l qui furent, ainsi qu'on sait, couverts quarante fois par l'enthousiasme national d'un emprunt où le capitalisme décrocha son Auslerlitz. Cette somme en démence de cinq milliards qui devait être payée en espèces « sonnantes et trébuchantes », comme on dit chez les notaires, débordait le concept numérique des plus forts en chiffres de la bohème ternoisc. Nous n'arrivions pas à l'imaginer, ni en hauteur ni
en largeur. CV'tait l'Himalaya des monts de l'hyperbole. Nous restions écrasés d'y penser seulement, comme des bergers devant les étoiles.
— Comment te représentes-tu ça, toi, le milliard ? nous disait Georges, bouche bée.
Et Tun lui répondait avec accablement :
— Comme un Mont-dc-Piété immense qui aurait les lunettes de M. Thiers, — définition joviale mais charentonnesque, qui ne se prêtait à aucune réalisa, tion graphique.
— Le milliard, essayait un autre, est le nom scientifique de rimpalpable. Dieu est milliardaire, mais je m'en fous, voilà.
Pipo éminent, Frédéric André s'eiTorçait d<' nous désobnubiler Tentendement par des images objectives à la fois et précises :
— Le milliard est, en pièces de dix sous empilées, la distance exacte de la Terre à la Lune, aller et retour.
— Qu'est-ce que ça fait en chaînes de montres négociables? soupirait Alexandre.
— Ça fait six fois l'anneau de Saturne, moins trois mètres cinquante, mais on n'en est pas très sûr à l'Observatoire. Tout dépend de la longueur des chaînes de montres, d'abord, et ensuite de la propreté du verre de l'astrolabe. Ainsi parlait le nègre blanc.
— Quelle différence y a-t-il entre milliard et billion ? insistait Zizi effaré.
— Aucune, mais on dit : de la monnaie de «billion); et jamais de la monnaie de milliard, car telles sont les singularités de la langue française. Elles prouvent l'utilité passionnante de l'Académie.
C'est (lo In soi-lc. et de bien (rnulres encore, que, profanes, nous devisions de lindemnilé de guerre el de son problème financier. Maurice Dreyfous, (jui éliiil. de naissance, coreligionnaire de Rothschild, el (jui avait vu, de ses yeux vu, de l'or en barre, prétendait (pie, dans son culte, le milliard ])ouvail affecter la forme d'une simple signature sur un papier.
— Nous appelons ea, en hébreu : un chèque, et Salomon, chez nous, en parafait tout le temps à la reine de Saba qui s'en faisait des papillottes.
Devant une pareille documentation, nous exigeâmes de cet économiste sa démission de poète lyrique, dont il nous refusa d'ailleurs le sacrifice. Il préparait dans l'ombre un volume de vers, dont Jules Glaretie avait déjà écrit la préface, et qur avait j)0ur titre : Boiiffonnenes lugubres ou Lugubreries bou/l'onnes, au choix, mais l'un ou l'autre.
— C'est pour le retour des affaires ! disait-il avec une foi candide el contagieuse.
Qui n'en eût été embrasé lorsque, aux guichets de tous les établissements de crédit, s'empilaient en effet les pièces de cinquante^ centimes dont la colonne mesure le chemin de la Lune ? « Cette Allemagne, avec sa guerre, elle avait fait une bonne affaire, un coup de cinq milliards ou billions, sans compter les pendules », ricanait-on dans les ateliers où s'était formée cette légende du butin des horloges. Eh bien ! ce n'est pas à cinq milliards que se chiffre le coût de la défaite et le prix du Second Empire, c'est au double.
Soit à dix milliards. On en apjjrend tous les jours. Il suffit de lire la Bévue des Deux Mondes, trentesept ans après, à la campagne.. Voici le compte, relevé sur un grand li\rc officiel, deux volumes in-
oclavo, publiés par l'Imprimerie Nationale, ô Lugiibreries bouffonnes ou Bouffonneries lugubres^ et sans préface de Jules Claretie.
D'abord les cinq milliards nets, purs et simples, du traité de Francfort, payables en espèces sonnantes et trébuchantes, et dont les intérêts à 5 p. loo font encore sonner en deux ans et trébucher trois cents millions.
Pour l'entretien des troupes de l'armée victorieuse sur le territoire des vaincus, la somme exactement versée se totalisa, au i^" juillet 1872, à une ardoise de 273.687.000 francs, horlogerie à part, et centimes laissés.
Aux contributions, dites de guerre, payées parles départements, — trente-neuf millions et cinquantetrois mille francs — plus les impôts perçus sur lesdits départements, — soit cinquante millions, — si vous ajoutez les trois cent trente jolis millions des réquisitions opérées sur nos provinces, les cent quarante-deux millions de dégâts et deux cent soixantecinq autres millions pour les vols de titres, de meubles et du reste, joies du soldat, à main armée, — vous équilibrerez comme un comptable une colonne dont le fût repose sur une base granitique de huit cent vingt-six millions et quelque cinquantaine de mille livres.
Pour Paris, ville lumière, la contribution de guerre fleurit deux cents millions ; les pertes et dommages soixante-dix autres ; le retard des impôts parfume le Fisc, immortel comme la nature, d'un retour du printemps de sept millions de pâquerettes, et je relève encore avec amour un bouquet de trois millions pour fêter la gendarmerie enfin soldée.
Ce n'osl pas tout. Il y a le rèirlemeiil des pensions nationales en soutïVance, le monlanl des réf|uisilions françaises à rembourser selon la loi du i5 juin 1871, les réparations des propriétés d'Etat, biens du Peuple, les dépenses de guerre de nos armées, celles de i'elTectif, de la réorganisation militaire, et vingt autres charges et dettes d'honneur national où jomets celle contractée par la Comédie-Française envers ses poètes. C'est dix milliards.
Et « au bas mot », dit la Revue des Deux Mondes, où les calculs en laissent à Barréme.
Alors, et puisqu'il en est ainsi, bien des choses s'expliquent où l'histoire n'y voyait que du feu, et notamment cette insurrection du Dix-Huit Mars, connue sous le titre de : la Commune, et qui ne fut sans doute qu'un recul violent devant un tel règlement du régime tombé. 11 est certain que dix milliards pour un ensemble de victoires qui, de l'aveu de l'état-major allemand, ne revinrent aux États confédérés qu'à 1 milliard i^20 millions de débours, sont une compensation un peu usuraire, et que le peuple héroïque de Paris avait lieu de juger sévèrement ceux qui, chez Rothschild même, à Ferrières en signaient l'afïront à son courage.
Oui, tout de même, ce brillant marquis de GallifTet qui vient de s'en aller dans un concert de louanges méritées, aurait pu avoir la main moins lourde et moins expéditive quand il rentra, l'épée au poing, dans sa bonne ville de joie et son Giand Seize doré. On a le droit de ne pas endetter ses enfants et ses petits-enfants de dix milliards lorsqu'il y a encore deux armées qui combattent sur le sol de la patrie, dites, mon général ?