‹ Souvenirs d'un enfant de ParisChapitre 48 sur 59 · A TABLE · texte numérisé non relu

A TABLE

Il y avait dans la salle à manger de Xeuilly, cinq toiles, dont trois de Jadin, le peintre de chiens, à qui le Larousse reproche si drôlement de ne pas avoir eu d'opinion politique ! C'était trois têtes de' lévriers qui présidaient ainsi aux repas du poète.

Théophile Gautier aimait les chiens, mais il les craignait, à cause de la rage, dont Pasteur n'avait pas encore trouvé le remède. Il s'en confesse nettement du reste dans Ménagerie Intime, Tun de ses livres les plus délicieux et qui est le roman de ses bêles. Ensuite leurs yeux l'inquiétaient. « Ils ont des regards si profonds, si intenses, ils se posent devant vous avec un air si interrogateur, qu'ils vous embarrassent. Gœthe n'aimait pas ce regard qui semble vouloir s'assimiler l'àme de l'homme et il chassait l'animal en lui disant : « Tu as beau faire, tu n'avaleras pas ma monade ! »

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11 ne fallut rien moins que sa lendresse paternelle pour le déciiler à hospitaliser celui qu'avait adopté sa lille cadette, et ^ui fut baptisé Dasli, ' probablement en souvenir de lai comtesse Dash, qui, née Poilouë de Saint-Mars, avait pris elle-même ce pseudonyme d'un petit chien, afin de ne pas déshonorer sa famille en prenant la plume.

«( Un jour, un marchand de verres cassés passa devant notre porte, demandant des morceaux de vitre et des tessons de bouteille. 11 avait dans sa voilure un jeune chien de trois ou quatre mois qu'on l'avait chargé daller noyer, ce qui faisait de la peine à ce brave homme que l'animal regardait dunair tendre et suppliant comme s'il eût compris de quoi il s'agissait. La cause de l'arrêt sévère porté contre la pauvre bête élait qu'il avait une patte de devant brisée*. Une pitié s'émut dans notre cœur et nous prîmes le condamné à mort. Un vétérinaire fut appelé. On entoura la patte de Dash d'attelles et de bandes, mais il fut impossible de l'empêcher de ronger l'appareil, et il ne guérit pas ; sa patte, dont les os ne s'étaient pas rejoints, resta flottante comme une manche d'amputé dont le bras est absent. Mais cette infirmité n'empêcha pas Dash d'être gai, alerte et vivace. Il courait encore assez vite sur ses trois bons membres. » (Ménagerie Inlime.)

On le rapporta un soir les reins cassés par un terreneuve du voisinage, à la colère terrible du poète, qui ne parlait rien moins ({ue daller infliger la peine du talion aux i)ropriétair('s du terre-neuve assassin. Les sœurs eurent beaucoup de mal ix le contenir et, longtemps encore après, il pensait souvent au petit roquet bancroche dont le regard j)iofond avait tant

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essayé d'assimiler son .-"Ime et «d'avaler sa monade >^.

Au sujet de cette sensibilité panthéiste du maître, qui n'est point du tout la chréli^enne, et loin de là, je ne saurais que me l'épéter, car j'en ai tout dit, ici et ailleurs. Pour les animaux, « ces frères inférieurs», tout poète est un Orphée nouveau ([ui les mène aux sons de la lyre. L'amour des bêtes est le signe et la marque du génie dans notre art. 11 n'y a là-dessus, et il ne peut y avoir, d'exception. Ne croyez ni aux vers ni à la prose de ceux dont le « home » n'est pas une arche de Xoé. C'est par les bêtes que les dieux correspondent avec les devins du Verbe et leur révèlent ce surcroît de vérité dont la poésie est faite. Les méchants n'ont pas de chiens, ni les sots.

Mais revenons. Les deux autres tableaux de la salle à manger étaient de ce Simon Saint- Jean qui, dans la peinture de fleurs, a rivalisé avec l'illustre Hollandais Van Huysum et n'en laisse rien à ce maître. 11 avait suspendu chez Gautier l'ex-voto d'un panier de roses de la Malmaison, dignes de la bonne impératrice Joséphine, elles embaumaient le logis. L'art de Simon Saint-Jean a ceci de propre, qu il sentimentalise la fleur et la traite en être animé ; il en exprime le roman d'une heure. Comme Charles Chaplin le disait si plaisamment de ses études particulières : « Je suis le peintre de la vie des seins «. Saint- Jean aurait pu dire qu'il était celui de la vie des fleurs. L'un de ses tableaux célèbres est cette rêverie mélancolique de la gerbée de fleurs emportées sur une écorce dans un ruisseau, comme les cheveux d'Ophélie.

Théophile Gautier, dans sa salle à manger, au

milieu des siens, redevenait le romantique « lyrique et bas hou (Ton » — c'était son mol — qu'il avait été dans sa jeunesse, au temps des Jeunes-l'rance. 11 n*v fallait que le moindre prétexte pour rallumer le foyer de sa verve rabelaisienne dont le vocabulaire prodigieux en laissait à tous les lexiques passés, présents et futurs. Sa joie était dégrener les litanies pantagruéliques d'invectives imagées où il était invincible. Il avait un jour gagé de tenir tète, sur la berge de la Seine, à tout un bateau de lavandières, et, gagnant le pari, il leur avait coupé le sifflet. C'était l'un des exploits dont il était le plus fier. 11 m'avait promi'^ de le renouveler pour moi au premier beau jour.

— Xous irons tous les deux, me disait-il, aux Halles; je me camperai au milieu du pavillon de la marée, et tu verras ce que c'est qu'un beau combat de gueule, quand on sait sa langue 1

— Faut-il donc, objectais-je, savoir aussi celle de Vadé?

--11 faut les savoir toutes, même le poissard, le porcheron, celle de Margot la mal peignée, de la descente de la Courtille, et les autres. Tu me verras aux Halles î

Ce spectacle, hélas 1 ne me fut point donné, mais j'en eus quelquefois l'esquisse entre les lévriers de .ladin et les roses de Saint-.lean. pendant les repas. C'était Zoé Langue de cô qui y jouait les lavandières et elle en valait un bateau entier, assurément. Mais |>eu à peu TIk'o s'animait au jeu, le lion secouait la crinière, les yeux brillaient, et, sans (juitler la chaise, il déversait sur elh', à j)Ieine joie, tous les dictionnaires du seizième, du fjuinzième et du qua-

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