A TABLE
torzième aussi. Il ne lui cpai'i»nait que le latin et le grec, et elle se sauvait, un chat sous chaque bras, réduite à Tamer silence.
Il était aussi causeur aimable, et tel que, pour ma part, je n'en ai jamais entendu de comparable, même Théodore de Banville, si merveilleux cependant quand il se sentait écouté et compris. Mais dès qu'ils avaient pris le dé de la conversation, il ne fallait les interrompre ni l'un ni l'autre, car ils s'arrêtaient net et s'en allaient à un autre groupe. C'est d'ailleurs le propre des causeurs, ils sont monologuistes.
Banville, qui procédait par paradoxes, avait besoin d'un auditoire au concept rapide et à l'oreille tendue, car souvent il s'en tenait à lellipse du sous-entendu, et parfois même laissait la phrase inachevée et flottante. Gautier, lui, ne laissait rien à deviner, ni à parfaire. Il s'emparait de tout rentendement, se chargeait de le conduire par tours et par détours, gardait en main le fil du labyrinthe et ne vous lâchait qu'au temple de l'Amour, Sa causerie était composée comme un poème, et elle procurait, autant que ses écrits, la sensation de plénitude d'art absolue. Ainsi faut-il s'imaginer les banquets platoniciens où Socrate et ses disciples déroulaient la sagesse dans l'ombre traînante du Parthénon.
Les repas, rue de Longchamp, étaient toujours abondamment servis, car le poète était forte fourchette, mais de goût peu raffiné. Zoé, qui en dirigeait les menus, ne sortait guère des mets à phosphore. Le phosphore était la base de son génie hygiénique et culinaire, et je me rappelle m'être assis pendant des semaines entières, à jours consé-
culifs,devanl le même plat tle cervelles en beignets.
— Théo a besoin de phosphore, disait-elle, le phosphore donne des idées. C'est dans l'École de Salerne.
Et, sans jamais se plaindre, le malade avalait les éternelles cervelles aux beig-nets.
— Elle a raison, faisait-il, c'est dans l'École de Salerne.
Un soir, le maître me dit :
— Je remmène demain à Saint-Gralien dîner chez la princesse Mathilde. J'espère que ta tenue sera décente. Je Tai assurée que tu avais reçu une excellente éducation, et que, malgré tes opinions partageuses, tu ne volais pas les couverts d'argent chez les personnes opulentes. Elle a bien voulu m'en croire sur parole. Le rendez-vous est à la gare, pour le train de quatre heures.
C'était une assez grave affaire. Il ne s'agissait de rien moins, en effet, que de ma présentation comme gendre, non seulement à la princesse elle-même, mais aux habitués fidèles de son impériale compagnie. Si je ne redoutais rien de ces hôtes, tous artistes et hommes de lettres, j'avais tout à craindre de ma garde-robe, où ne pendait aucun habit de soirée et moins encore de cravate blanche. J'avais bien eu, autrefois, une de ces queues-de-pie, dites aussi de
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morue, qui sont Fuuiforme mondain de toule fêle, chez les Ijlancs, fils de Japhel , comme chez les nègres, fils de Cham, mais à iorca de la prêter aux camarades, je n'en gardais plus que le souvenir. Ce fui Armand Silveslre qui me lira du pas en m'olTranl la sienne.
Comme j'élais à la veille <le me marier, j'avais donné congé de mon pavillon el je demeurais, en allendant les noces chez le poêle de Bimes neuves et vieilles. \\é[Qi\{ alors à Tauroredesa renommée. George Sand, ayanl lu chez Dentu les épreuves de son premier recueil, s'en élail emballée au point de vouloir en écrire la préface. Silveslre fui lancé du coup. Un jeune poète présenté au puMic par la Muse même d'Alfred de Musset, c'était, comme disait George, « une jolie nuit >-. Nous en bavions lous sur le I^arnasse en 1866.
Je ne sais pas pourquoi les vers d'Armand Silveslre me plaisaienl moins qu'à « la femme à l'œil sornt)re ». Nous en avions fait, Zizi et moi, un abattage dans un canard, d'ailleurs sans ailes el sans vol, de Monlmarire. Commenl l'aulmir l'avait-il lu, au ministère des Finances où il fonctionnait, c'est ce je ne saurais dire. Toujours est-il qu'il m'en gardait une dent de sangher. Geniis irritabile valum. Lorsque pour la première fois un ami commun nous présenla l'un à l'autre, le contact avait été assez aigre :
— Ah I c'est vous, monsieur, qui, en fail de poésie, me renvoyez au jeu de bouchon?
Et puis, comme loujours enlre jeunes gens, l'entente s'était faite el nous étions devenu 5 les meilleurs amis du uduIl^; Armand Silvcslrii fui même le lémoin à mon mariage.
A SAl.NT-GKAl lEN 3iô
En atlendant ce mariage donc, il m'Iiospilalisait dans samaisonnellede rEnclos-des-Ternes, conlignë à celle qu'habitait depuis longtemps Théodore Barrière, et séparée d'elle par un jardinet. Ce fut là qu'eut lieu l'essai et l'adaptation de la queue-de-pie, ou de morue, sous laquelle je devais enlever le consentement de la princesse. Gomme Armand était beaucoup plus grand, et surtout beaucoup plus gros que moi, le travail de réduction ne laissait pas d'être difficile ; l'habit pouvait y rester. Silvestre proposait de faire venir un statuaire.
— Un bon statuaire, promulguait-il, contient toujours un tailleur. Qu'est-ce qu'un sculpteur ? un tailleur de pierre. Qui peut le plus peut le moins. Je ne vois que Falguière pour te draper en fiancé dans mes élytres de hanneton. Allons chercher Falguière !
Mais la maîtresse du logis, qui avait eu l'honneur d'être chemisière, déclara qu'elle se chargeait de tout, si on la laissait faire, et le travail eut lieu dans la jardin même, d'après nature, au clair de lune, par une nuit de mai magnifique. Penché à sa fenêtre, Théodore Barrière, en robe de chambre et la pipe au bec, contemplait la scène sans la comprendre. Il ne put y tenir et s'en vint à la haie limitrophe s'enquérir de ce que l'on faisait chez le voisin. Dès qu'il le sut, il voulut en être, et, après être rentré chez lui, il en revint avec une cravate blanche dont il me fit le don « pour aller dans le monde », comme il est écrit dans Mtirger.
Et ce fut sous cette confection que je fis mon entrée à Saint-Gratien, derrière Théophile Gautier et sa fille.
Tout lo monde était on redingote, ai-je besoin de vous le dire?
La princesse Mathilde. qui ne recevait que des artistes et des savants, ne détestait rien tant que les conventions de l'étiquette. Elle voulait que l'on se sentît chez elle comme dans un atelier et qu'on y parlât librement de toutes choses sans rien redouter du demi-sceptre où s'emmanchait son pinceau d'aquarelliste. Le vieux peintre Eugène Giraud, qui était son maître, donnait tout de suite le ton aux nouveau-venus par des charges débridées, où se hérissaient les papillottesde la dame d'honneur, Mme de Galbois, vénérable personne de l'ancien temps, aux manières de cour. La joie de scandaliser Mme de Galbois était lun des plaisirs de Saint-Gratien, et l'on s'y préparait dans les petits coins. Les complots étaient menés à l'envi par le père (iiraud et Claudius Popelin, l'émailleur poète, qui y rivalisaient de malice rapinesque. Celle à laquelle la pauvre dame ne pouvait jamais résister était celle qui se reproduisait de semaine en semaine et toujours à ia m«'me place, sous les palmiers de la serre.
— Eh bien ! Giraud, disait Popelin en allant à lui, où en est-elle ?
— Ça va, Claudius, elle se culotte !
Et il tirait de la poche de sa veste l'étui de sa chère (^ Joséphine ».
— Voulez-vous la voir, comtesse?
Mme de Galbois se levait et s'en allait en battant de l'éventail.
— Mais non, voyons, faisait l'émailleur, c'est un lap.sus. Giraud a voulu <lire qu'elle se pantalonne I
Laccueil que, sous l'égide <lu maîlre. je retins de
la princesse Mathilde m"a laissé le plus heureux souvenir. Elle me regarda profondément de ses yeux (( napoléoniens », et, sans mot dire, comme l'Oncle sondant la valeur d'un courrier de confiance sur un champ de bataille, puis elle me tendit sa main à baiser :
~ Vous aurez une charmanie femme, fit-elle, soyezen digne et vous iiezloin. En attendant, allons voir les ânes.
La visite aux ânes de Sainl-Gratien était le «geste» qui signait patte blanche aux invités de la bonne princesse.
— C'est fait, me jeta le père Giraud, vous êtes agréé. A présent, vous pouvez compter sur elle, et, vous savez, à la vie et à la mort. Vous aurez vu ses ânes.
— Sois très poU avec eux, me dit Gautier, dans ton intérêt.
— Oui, ajouta Popelin, traitez-les en confrères. Les ânes de la princesse étaient logés, au bout du
jardin, dans une ânerie charmante qui était comme le Trianon du château. Elle les aimait entre toutes ses bêtes et prenait un soin permanent de leur bienêtre. Ils m'honorèrent à leur tour d'une réception infiniment flatteuse, surtout le plus petit, un élégant « confrère » gris argenté, qui daigna me battre de la queue le rythme de La Marseillaise.
Au retour au château, les hùtes se dispersèrent selon leurs affinités électives, et je me trouvai seul avec un nouvel arrivant dont je ne connaissais ni le nom ni le visage. Cétait un homme de soixante-cinq ans, de taille élevée et d'allure diplomatique. Comme nous ne trouvions rien à nous dire, ne sachant rien
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liiii (\o laiilre, il me proposa une partie de billard, que j'acceptai, et que je lui gagnai sans eflbrt, car il vêlait fort mazelte.
— A qui ai-je eu l'honneur, saluai-je, <le flanquer une tatouille auprès de laquelle celle de Sedan ellemême... ?
— Au comte \"incent Benedetti. souril-il, <[uoique un peu jaune, car c'était, proprement, ladversaire malheureux de Bismarck.
Oh ! les gatîes !
Selon le rite traditionnel de la vieille urbanité française, qui fait toujours au nouveau-venu les honneurs de la maison où il est reçu pour la première fois, le privilège m'était dévolu d'occuper à table la droite de la princesse, et je ne laissais pas d'en être fort intimidé.
Certes, le succès de ma présentation aux ânes m'armait de quelque assurance. Mais les hôtes delà tablée, qui arrivaient successivement au château par les trains échelonnés, étaient dételle qualité, et- partant de telle importance, que leurs noms seuls, annoncés par l'huissierde porte, m'en donnaient descrampes dans les mollets. C'était Alfred Maury, archéologue, historien, psychologue, et même mage, savant universel, dont je n'avais pas lu une ligne, et qui ne m'en imposait que davantage. Et c'était encore Ernest Renan, que je vis là pour la première lois, et qu'auréolait le succès de la Vie de Jésus. Il n'élail pas encore, à cette épocjuc, revêtu du sacerdoce philosophique qui devait faire de ce sceplicfue le guide de la jeunesse et comme le Socrate de la libre pensée, mais c'était déjà le poêle de la Prière à iAci-opole, (|ue nous savions tous par cœur, comme no>
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pères avaient su les Paroles d'un Croijanl, de Lamennais.
Du comte Benecletti, je ne redoutais plus rien, ayant sur lui la préséance dans l'art du carambolac^e. Un homme qu'on laisse à quarante-trois points de cinquante est un homme muselé, écrasé et réduit au silence diplomatique.
L'un des derniers arrivants fut le président Charles Desmaze. C'était un petit homme jovial, aux manières rondes, à tète faunesque, et réalisant à miracle l'idée qu'on a des magistrats épicuriens de l'ancien régime. Il avait été directeur de la Sûreté aux débuts du second Empire, et il avait gardé de ce poste un goût irrésistible pour l'investigation des choses du crime, et, fait singulier, une pitié profonde et militante pour les prostituées. Il leur a consacré plusieurs ouvrages, qui alternent d'ailleurs dans son œuvre avec des études de critique d'art fort averties. Aux quelques mots avec lesquels il m'aborda, je compris tout de suite qu'il connaissait à fond ma vie complète et qu'elle avait eu l'heur de le conquérir, en le déridant. C'était, si j'en avais eu besoin, un appui dans la place.
Du côté de la toute puissance, soit du beau sexe, outre Mme de (îalbois, dame d'atours et de compagnie, une envolée de jeunes filles rieuses et charmantes, qui semblaient comme autant d'Eucharis autour de la Calypso impériale.
Enfin, colonnes inébranlables du Temple de l'Amitié et soutiens des bons et des mauvais jours, le père Eugène Giraud et Claudius Popelin. C'était à eux que la princesse Mathilde devait d'avoir pu échapper, après la guerre, au dc'chaînement de haines d'un
malheureux peuple vaincu, rançonné, démembré, qui onirlobail lous ceux de sa famille dans la même malédiction. Ils avaient été, du reste, aidés à cette besogne par Alexandre Dumas fils, qui joua, en celle circonstance, le même rôle que Victorien Sardou auprès de Timpératrice dans sa fuite des Tuileries.
Ne trouvez-vous pas qu'elle est amusante, l'intervention de l'art dramatique dans cette tragédie de Sedan dont, là-bas, sur son roc, Victor Hugo avait été dix-huit ans le Jérémie ? Comme son frère, le prince Napoléon, fut l'enfant terrible du régime, Mathilde-Lœlitia en fut le charme et la muse. Elle inspira des dévouements absolus et elle mena jusqu'au tombeau un chœur d'amitiés infaillibles. Elle est la figure la plus intéressante du second Empire, et celui qui écrira sa vie écrira le roman de cette singulière aventure.
A l'époque où je lui fus présenté par Théophile Gautier, elle venait à- peine, grâce à M. Thiers, de réintégrer son cheiSaint-Gratien où d'ailleurs elle put terminer ses jours, malgré ledit d'expulsion contre les princes de familles ayant régné, et par une faveur tacite qui était un plébiscite de la raison française. Elle revenait de Bruxelles, entre ses deux terreneuve, Popelin et Giraud, et elle avait retrouvé, dès l'arrivée, sa cour d'artistes et de poètes reformée d'elle-même et sous les armes. 11 n'y manquait que ceux que la mort lui avait pris.
Un bruit courait alors, dont, comme eut dit Sainte- Beuve, il ne m'appartenait pas de faire état, selon lecjuel elle avait, pendant son exil, épousé morganatiquemenl Claudius Popelin, qui avait ainsi trouvé le moyen de tourner ledit d"e\j)Lilsion et de lui rou-
vrir, sous un nom légal, Taccès d'une patrie dont elle se mourait chez les Belges. Que le fait fût vrai ou controuvé, elle n'en restait pas moins la Princesse. Vera incessa patiiit dea. Nul être au monde ne laissait autant qu'elle l'impression de grandeur naturelle et de haute race. Démarche, geste, port de tête, voix, gards, tout signait sa lignée. La princesse Ma-
re
thilde avait toujours l'air de descendre d'un trône.
Si sa ressemblance avec lOncle n'était pas aussi saisissante que celle du prince Napoléon, qui la poussait jusqu'au décalque, elle n'en était pas moins évidente, quelque tempérée qu'elle fût par le sourire de la femme. Elle avait, en outre, le génie de la toilette. Les robes où elle se drapait étaient l'admiration constante et la surprise sans cesse renouvelée de son cercle d'artistes. Pas une qui ne fît valoir la splendeur minervale de ses épaules et de ses bras, dont elle était coquette ajuste titre, car ils étaient les plus beaux du monde, à cinquante-deux ans encore.
Je tiens de Théophile Gautier que, les soirs de fêtes officielles, aux Tuileries, sous les lustres et les girandoles de feu, elle effaçait le rayonnement même de sa cousine impériale, la splendide Andalouse couronnée, et que les ambassadeurs s'y trompaient. Ces grandes soirées politiques étaient d'ailleurs ses batailles de beauté, car elle détestait l'impératrice, franchement et à voix haute, a bonapartement », disait Eugène Giraud,et elle n'avait plus douce joie que delà vaincre sur le terrain de la représentation.
La fille du roi Jérôme avait dû, en effet, épouser le prince Louis-Napoléon au temps où il battait l'Europe en quête d'une position... royale. Ils s'étaient connus à Florence et il n'avait tenu qu'à un fil, un
fil à la pallo peul-èlre, que la scuvcraine du peuple français s'appelât, au lieu d'Hugénie, Matliilde-Lœlilia.
— Si cela était arrivé, disait-elle souvent, et non sans amertume, nous aurions encore l'Alsace et la Lorraine.
L'alTeclion que ■< la bonne princesse » — et ce qualificatif homérique lui restera, transmis par les artistes — cette alTeetion. dis-je, qu'ils lui vouaient et qui la nimbait d'une gloire, elle l'inspirait à ses serviteurs et domestiques des deux sexes, et elle ne fut jamais, je ne dis pas volée, mais trahie par l'un d'eux.
— Maintenant que tu es admis par les ânes, m'avait dit le maître, tâche de te mettre bien avec Eugène,
— Qui, Eugène ?
— Eugène, c'est le valet de pied (|ui t'a pris ton pardessus à l'entrée et qui annonce les visiteurs. C'est l'homme influent, l'Éminence grise. Si tu veux non seulement bien dîner, mais dîner, mets-toi dans les petits papiers d'Eugène.
Cet Eugène m'avait souri. Lui aussi, il m'agréait... Mais je ne comprenais pas ce qu'il fallait entendre par : bien dîner, et même dîner ? Est ce qu'il retirait les assiettes sous tenez à ceux dont ledit nez ne lui plaisait point ? Et je regardais celui d'Ernest Renan avec inquiétude, car il ressemblait à l'organe bulbeux de ce moine du (ihiilandajo (ju'on voit au Louvre. Si ce nez-là dîne, j)ensai-je,. le mien trouvera grâce devant Eugène.
Et, comme je tombais de faim, je rés(jlus de lue (1 «''fendre.
— Son AUesse est servie.
C'était la voix d'Eugène.
J'ignore si chez tous les grands de la terre l'étiquette a les mêmes règles, mais ce que je sais et puis dire, c'est que, à Saint-(iratien, celle qui présidait aux repas exposait les convives de l'hôtesse impériale à s'en relourner chez eux l'estomac vide. Ce n'était pas, je me haie de le dire, quou y fît maigre chère, et loin de là; nulle table ne fui jamais mieux servie, de toutes manières, et les agapes eussent été des « fêtes de gueule » si on avait eu le temps d'en savourer les merveilles culinaires. Or, on ne l'avait pas, voilà tout.
— 11 y a dix ans, disait Edmond de Concourt, qu'une fois par semaine, je dîne chez la princesse, cl pas encore une fois je n'ai mangé chez elle.
Le rite officiel, en elï'et, voulait que tous les plats lui fussent présentés d'abord, servis de même, et enlevés enfin de devant elle dès qu'elle les délaissait visiblement. C'était aussi le signal de la desserte circulaire pour tout le monde Les valets raflaient les assiettes, quelque nez qu'ils fissent d'ailleurs, aux invités. Comme on porte ou dépose les armes tous ensemble, ainsi faisait-on des fourchettes, militairement, et c'était Eugène qui commandait l'exercice.
— Si tu veux dîner, m'avait prescrit Théophile Gautier, mets-toi dans les petits papiers d'Eugène.
Le conseil était d'un sage et d'un père.
Placé à la droite de la princesse, il ne me fut pas difficile de constater qu'elle ne mangeait pour ainsi dire pas. A peine trempa-t-elle la cuiller dans le
potage, comme le martin-pêcheur effleure l'onde de Taile, et, prit ! avec la sienne, toutes les assiettes s'envolèrent. .lavais compris. Il s'agissaitde prendre le ton des cours, d'abord, el, ensuite, de donner aux jeunes filles qm m'épiaient sous cape, la mesure de mon abstinence comme poète et amoureux abstème. Vainqueur des ânes, allais-je l'être aussi du terrible Eugène ?
Vint le premier service, ou entrée, auquel TAltesse ne fit pas plus d'honneur qu'à la bisque. A la deuxième bouchée, elle s'arrêta et je m'arrêtai avec elle. Mais, cette fois, Eugène défaillit au cérémonial. Il feignit de ne pas voir le dépli d'éventail qui était le signe de la desserte, et il me sourit à l'oreille :
— Est-ce que monsieur n'aime pas la bécasse? J'étais dans les petits papiers, et, ce soir-là, on
mangea chez la Princesse.
La situation prépondérante d'Eugène dans la domesticité lui venait, non seulement de son dévouement à toute épreuve pour son excellente maîtresse, mais de son intelligence exceptionnelle et surtout d'un goût inné pour les arts auquel, artiste elle-même, elle était plus sensible qu'à toute autre qualité. Il dessinait remarquablement et ses aquarelles étonnaient souvent Eugène Giraud et Claudius Popelin eux-mêmes. J'en tenais le renseignement précieux du président Charles Desmaze, el, plus diplomate que le comte Benedetti peut-être, je lui avais lancé, entre deux portes, un ancliio son pitlore qui me l'avait acquis au temps et à l'éternilé.
— A la bonne heure, avail-il déclaré, celte fois M. (iautier donne sa fille à un peiulre !
Je dus à cette méprise si flatteuse d'avoir pu finir ma bécasse.
Eugène avait deux rêves : il voulait être rei^u au Salon et il désirait être décoré de la Légion d'honneur. Pour le premier de ses vœux, tous ceux qui le pouvaient semployèrent à le satisfaire, mais je ne me rappelle plus s'ils y parvinrent. Il est probable, toutefois. Quant à l'autre, c'était plus difficile, quoi que l'on fût en démocratie.
— Mais enfin, lui disait la Princesse déconcertée par cette ambition, à quel titre, voyons, voulez-vous que je demande la croix pour vous, Eugène, et à qui ?
— A qui? Mais à M. Thiers. Il ne peut pas me la refuser.
— Pourquoi ?
— Parce que nous sommes, lui et moi, dans la même situation.
— Comment ?
— Sans doute. Orléanistes tous les deux, ne servons-nous pas l'un et l'autre sous des drapeaux qui ne sont pas les nôtres; lui, la République, moi, les Bonaparte ? Le sacrifice est le même, s'il n'y a qu'une conscience. Du reste, s'il faut un litre, je suis étonné que Votre Altesse le cherche... et ce n'est pas à Eugène à le lui indiquer... Un bon serviteur, par le temps de démagogie qui court... ça ne se trouve pas encore sous les pieds d'un cheval d'omnibus !
Elle ne put, d'ailleurs, lui faire entendre raison, et, à son vif regret, elle dut laisser partir l'orléaniste, qui se perdit dans le parti des ducs.
Dans une 'réunion de maîtres es arts, à Paris, lorsque Théophile Gautier en était, on lui laissait
356 SOL V EMUS DLN EM AN T DE l'AHlS
loujours le dé de la parole. Mais, chez la bonne Princesse, on n'écoulail «pie lui parce qu'à l'admiralion (ju'il inspirait parloiil ailleurs, là, se mèlail une alVeclion générale. H s'y senlail réellemenl aimé el le causeur sans pair se donnait tout entier dans cette almosphère intellectuelle et sympathique, comme certaines fleurs ne donnent qu'en serre l'essence de leurs arômes.
Ce soir-là, il jeta les derniers parfums d'une Ame élyséenne cpii allait bientôt regagner le jardin des dii'ux. La conversation s'était engagée, entre Ernest Renan et lui, sur ces dieux même du panthéisme hellénique ; el, au choc de ces deux grands esprits, il avait jailli d'éblouissantes étincelles. Sur une citation des « Dieux en exil », d'Henri Heine, on en vint à parler de ce poète, et, comme il avait été l'un des plus chers amis de Théo, on lui demanda d'en conter ses souvenirs.
— Ce qu'il faut le plus admirer en Heine, commenfja-l-il d'une voix lente, c'est...
— C'est son génie lyrique, fil Renan.
— Non.
— Son esprit diabolique ? demanda Alfred Maury.
— Non plus, quoiqu'ils aient été l'un et l'autre surnaturels. Je vais bien vous étonner, ce fut sa sensibilité... d'écorché vivant.
— Oh 1 oh ! Théo s'était écrié Eugène Giraud, votre Henri Heine, la plus méchante gale !... Il éreintait tous les peintres...
— Tous les magistrats, dil Charles Desmaze.
— Tous les poètes, fit Popelin.
— Et \'ictor Hugo lui-même, lança la Princesse, en argument ad hominem.
« Eli bien ! écoulez, reprit le maître. Un jour, je reçus de lui un billet me priant de passer le voir à Passy, pour un service à lui rendre. Il s'y mourait depuis sept ou huit ans, dans une maison de santé, étendu sur un matelas posé à terre, paralysé de la moitié du corps, et ne vivant encore que grâce à la morphine. Ce n'était plus*, vraiment^ qu'un cadavre, mais un cadavre tordu, calciné, jouet de la fourche de Satan. Il avait reconnu ma voix, dès le seuil, et, pour me voir, il soulevait du doigt sa paupière retombante et molle sur le seul œil dont il eut conservé l'usage. Je parvins à dompter mon émotion. Personne, hélas ! n'avait été plus radieusement beau ([ue Heine ! Après m'avoir remercié d'être accouru si vite, il m'apprit, ou crut m'apprendre, car je le savais, qu'il avait encore sa mère, là-bas, à Hambourg; qu'elle ne connaissait pas son état de « moribondage » et qu'elle l'imaginait toujours tel qu'il l'avait quittée, jeune, solide et allègre. Depuis huit ans, il était parvenu à la duper par mille subterfuges, où il déployait son esprit prodigieux.
« — Elle est fort vieille, me dit-il, elle va bientôt partir, et il faut que je sois là-haut pour la présenter au Père Éternel : « La maman d'Henri Heine ! »
« Or, les journaux allemands avaient révélé la vérité, et on les lui avait fait lire. Elle lui avait écrit, à ce sujet, et il avait inventé, pour la rassurer, de me charger de lui répondre.
« — Elle sait que je vous aime, et c'est aujourd'hui le jour de sa fête.
« — Eh bien ? fis-je.
^< — Eh bien, nous aurons dîné ensemble, ce soir, avec la Sand, Chopin, quelques autres amis, et Buloz,
358 SOUVENIRS n'UN ENFANT DE PARIS
si VOUS voulez, et nous aurons bu à sa santé 1 Evohé pour la bonne vieille de Hambourg! Pour la description d<^ l'orgie, n'abusez pas de vos facullés descriptives.
■' Et j'écrivis la lettre, » conclut Théophile Gautier.