‹ Souvenirs d'un enfant de ParisChapitre 57 sur 59 · LE « TIIEVTRE » DE THEOPHILE GAUTIER · texte numérisé non relu

LE « TIIEVTRE » DE THEOPHILE GAUTIER

tanle s'il est possible que dans Le Tricorne, mais je n'ai là-dessus rien à apprendre aux poètes.

Quant à L'Amour souffle où il veut, grande comédie inachevée et qui devait avoir cinq actes, elle avait été commandée à Théophile Gautier par Edouard Thierry pour la Comédie-Française, sur un scénario de Mario Uchard, que j'ai encore entre les mains, et qui s'intitulait Le Nouvel Arnolphe. Le maître s'y intéressa longtemps. 11 en exécuta deux actes, dans l'intervalle de la copie. Delaunay et Mlle Favart venaient^ pour l'encouragera la besogne^ lui en réciter, à Neuilly, les passages terminés. Et puis, il abandonna la partie, et nous ne retrouvâmes qu'à sa mort ce qui en a été publié. Il était peu fait pour ces tâches, et ne se sentait à Taise que devant ses idées propres et ses conceptions individuelles.

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Ce serait une erreur de croire que Théophile Gautier méprisât le mélodrame et le vaudeville, ou mémç le roman-feuilleton. Xon seulement sa critique libérale créditait chacun de ces genres de sa valeur propre, mais encore il ne trouvait indigne de personne de s'y essayer, pas plus (ju'au journalisme d'ailleurs. On ignore assez généralement qu'il en donna le triple exemple.

Le Vaudeville qu'il écrivit avec Siraudin avait pour titre : Un Voyage en Espagne, et il fut représenté aux Variétés le 20 septembre i843. C'était ce qu'on appelait alors une <( arnalerie », du nom du comédien célèbre pour qui travaillaient à l'envi les hommes d'esprit du boulevard. Il est à présumer quela publication de Tra los monies, qui est de la même année, inspira au directeur l'idée de tirer parti à la scène de la réussite du livre en librairie. Toujours est-il que

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celte excursion dans le domaine de Scribe ne paraît avoir été ni tieureuse ni fructueuse pour le poète.

Arnal y représentait le personnage de certain Reniflard, sorte de Perrichon avant la lettre, qui après fortune faite dans le commerce se payait un voyage instructif et pittoresque au pays de Gil Bios. Il n'y rencontrait, cela va sans dire, que des déboires, incarnés par force brigands de villes et de montagnes, et rentrait, tout à fait déçu du Cid et des manolas, dans sa bonne rue du Sentier.

Au dénouement, le gouvernement de Madrid, honteux des mésaventures de Reniflard, son hôte, lui faisait offrir, à titre de dédommagement, une liasse de papiers de rentes sur la Banque Nationale d'Espagne.

— Le roi est trop aimable, disait Arnal, remerciezle bien de ma part, mais j'aime mieux une simple feuille de papier à cigarette, j'y gagne I

Un Voyage en Espagne n'a pas été publié dans le « Théâtre » de Théophile Gautier, et on ne le trouve, quand on le trouve, qu'en brochure dans l'édition in-8 à deux colonnes de Tresse. Ceci pour les gautiéristes, fervents des princeps du maître.

11 en va de même pour La Juive de Constantine, mélodrame en cinq actes, que la Porte-Saint-Martin offrit à sa clientèle le 16 novembre 1846. Théophile Gautier y avait pour collaborateur Noël Parfait, son compagnon de route en Algérie. Voici comment il en conte la genèse dans le feuilleton de La Presse où il en rendit compte lui-même à titre de critique :

« Il existait à Constantine, dans le cimetière juif, deux ou trois tombes vides, bien qu'elles portassent des épitaphes. Ces tombes étaient celles de jeunes

filles Israélites, parfaitemenl vivantes, mais qui avaient eu la faiblesse d'écouter les suggestions amoureuses des clirétiens. Pour cette faute, la tribu les avait rejetées de son sein et frappées de mort civile, en leur faisant subir de fausses funérailles.

« Ces pauvres filles jouissaient du singulier privilège de pouvoir lire la date de leur décès, inscrite sur la pierre et de jeter elles-mêmes des fleurs s»u^ leur propre monument.

« Quand les autres juifs les rencontraient par les rues, ils affectaient de ne pas les voir et ne répondaient pas si elles leur adressaient la parole. Une convention tacite les supprimait de la face <lu monde ; le silence et l'oubli les enterraient déjà plus qu'à moitié.

(( L'une d'elles, dont l'amant fut tué dans un combat, errait à travers Constantine comme un spectre diurne, épouvantée d'elle-même, l'égarement de la folie dans les yeux et la pâleur du sépulcre sur les joues. Semblable à Jane Shore, elle se traînait de seuil en seuil, hâve et maigrie, et frappait à toutes les portes qui s'ouvraient et se refermaient aussitôt, sans laisser passer la parole de commisération ou le morceau de pain qu'elle implorait. Cela ne dura pas longtemps : la tombe vide, frustrée un moment, rouvrit sa mâchoire et avala sa proie. »

Il «est pas douteux que ce thème ne fût plus lyrique que dramatique, et que le poète n'en eût mieux tiré un beau lied dans le goût de Goethe et d'Henri Heine qu'un mélo pour le boulevard du Crime. Mais, proies de cette doctrine que l'écrivain digne de ce nom doit n'en rien laisser au « métier de son art » et ressembler en cela au Reniflard de son propre

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vaudeville, lorsqu'il répond au chef de brigands qui rinterroge sur sa profession : ^< Je suis apte à tout, c'est-à-dire : inapte à rien », il s'était juré de résoudre le problème de l'ouvrage sans style et sans écriture. Il faut croire qu'il n'y réussit pas, même sous le joug du bon Noël Parfait, « carcassier éminent » cependant, car La Juive de Constantine ne <lécrocha que le pâle succès d'estime.

Rien de plus mélancoliquement drôle ou de plus drôlement mélancolique, comme on voudra, que la façon dont le lundiste constate la défaite de l'auteur, dans son auto-criiique de La Presse. C'est le. renouveau professionnel du : « Ou'allais-je faire dans cette galère ? » ,

« Nous avouons humblement que, depuis de longues années, notre ambition était de faire un mélodrame. Mais comment le faire, ce mélodi'ame? Quelle poétique consulter, quelles règles suivre, à quelle autorité s'en rapporter ? Aucun Aristote n"a tracé de préceptes pour ce genre de composition. Longus garde là-dessus le plus profond silence...! »

Et le maître, doctement, ajoute :

X A le prendre, dans son acception propre, mélodrame veut dire : action accompagnée de mélodie, ou plus rigoureusement, accompagnée d'action, ce qui nous paraît une définition tout aussi applicable à l'opéra.

« 0 Guilbert de Pixérécourt, ô Caignez, ô Victor Ducange, Shakespeares méconnus, Dœthes du boulevard du Temple, avec quel soin pieux, quel respect filial, à la lueur déjà pâlissante de la lampe, amie nocturne, nous avons étudié vos conception^ gigantesques, oubliées de la génération présente ! Oue de

30tî SOUVENIRS I) UN ENFANT DE PARIS

fois Taurore nous a surpris courbé sur quelque œuvre prodigieuse, comme Les Ruines de Babylone, Hariadan Barberousse, Robert chef de brigands, LWqueduc de Cozenza, Tékéli e[ autres pièces admirables! » lîl il termine en déplorant que, comme Frederick iÏRns L'Auberge des Adreis, l'acteur Raucourt, chargé du rôle de Nathan, père delà jeune juive mortevivante, n'ait pas lii'é d'un effet de tabatière et obte- : nu le succès idéal du sublime Robert Macaire. « Nous l'aurions volontiers laissé faire », soupire-t-il.

Théophile Gautier revint encore au théâtre l'année suivante, le 20 octobre 1847, à l'Odéon, assisté cette fois de Bernard Lopez, autre ^ carcassier éminent ». avec une comédie de cape et d'épée intitulée : Regardez, mais ne touchez pas.

La pièce, entièrement exécutée d'abord par le seul Bernard Lopez, avait été reçue à la Comédie-Française par François Buloz, son administrateur. Toutefois, comme cette exécution ne répondait pas au concept, d'ailleurs tout romantique de la situation. Buloz avait imaginé de la rehausser en en confiant le soin à un poète. Gautier lui devait une Orestie qu'il ne lui livrait pas et l'échange se noua sur celle collaboration improvisée.

Mais le comédien Samson, dévot à Scribe, abominait Técole de Mclor Hugo, et l'auteur d'Albertus ne trouvait pas grâce à ses yeux. Comme il menait le comité, un conflit s'éleva entre le directeur et les sociétaires, et pour l'apaiser les auteurs retirèrent bénévolement la pièce, qu'Augustin Vizentini, maître alors de l'Odéon, leur demanda pour ce théAlre. 11 y fit une certaine fortune.

Ouanl à VOrcstic, où le poète de\ ail fondre en une

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seule et condenser les trois tragédies de la Irilogie eschylienne, Théophile Gautier s'en désintéressa , « pour ne pas contrarier M. Samson, me disait-il, Eschyle étant le premier des romantiques ». Et puis Alexandre Dumas était venu qui, en i85G, avait fait la besogne, et enfin Leconte de Liste, avec ses /iV/y/înies. Mais il ne se consola jamais d'avoir raté ce coche, et quand je le remettais sur ce chapitre :

— Oui, tu as raison, me disait-il, il faudra que je m'y reprenne. Ah ! Eschyle, en voilà un carcassier, et le bon !

Lu soir, Maurice Dreyf'ous, mon déménageur, qui venait d'entrer comme associé de Georges, dans la librairie Charpentier, amena à Neuilly un jeune écrivain pour le présenter .au poète (VÉmaiix et Camées.

C'était un robuste garçon d'une trentaine d'années, à la tète ronde comme un boulet de canon, les cheveux en brosse, la barbe noire et fournie, portant binocle et sentant son méridional d'une lieue. Dans ses manières, cependant, où l'assurance se mêlait à la timidité, se décelait une foi sereine, non seulement en la puissance dc^' lettres, mais en la sienne propre, et je me rappelle, comme d'hier, la familial'ité, tout juste déférente, avec laquelle il répondil au salut de bienvenue de l'hôte, qu'il voyait d'ailleurs pour la première fois. C'était comme un ncc plnrihiis impnr de maître à maître.

Ces impressions reçues à première vue sont ineffaçables, et je n'ai jamais pu oublier, je Tavoue, le mauvais elï'el que nous produisit, à Neuilly, la visite d'Emile Zola à Théophile Gautier. Si connu que fût déjà Tauteur de Thérèse Raquin, et si illustre allât-il devenir, il restait pourtant entre ces deux hommes une échelle hiérarchique à gravir dont les degrés ne se sautent pas à pieds joints. Les plus glorieux des intimes mêmes, Flaubert, Banville, Dumas fils, Concourt, Leconle de Lisle, ne transgressaient pas une ligne respectueuse, deux fois marquée par Page et le génie, dont la barrière laissait tout son jeu à la poignée de main en fixant le point de maîtrise.

Théophile Cautier, le plus simple, le plus cordial des « patrons », et trop enclin à tutoyer tout de suite ceux qu'il sentait « de la partie », n'en était pas moins jaloux de son autorité d'art, et il aimait à ce qu'on lui en accordât un peu le bénéfice. Sans tenir à l'hommage mamamouchique qu'il rendait luimême au grand burgrave de Cuernesey, il tenait assez au : « Jeune homme, taisez-vous ! » auquel il avait un peu droit tout de même dans le burg romantique. Question d'étiquette professionnelle, dont l'oubli à Paris, sur les boulevards mêmes, signe son provincial au moins. Il est significatif que Théophile Gautier, à la suite d'autres visites encore, n'ait jamais tutoyé Emile Zola, malgré la très réelle admiration que lui inspirait le talent du romancier, qui aA'ait pris trop vite le tabouret de maîtrise, et avant !'« asseyez-vous » du chef de corporation.

Je ne m'explique ainsi, et que de la sorte, la résistance que j'ai toujours opposée à la marche victorieuse de ce naturalisme dont Emile Zola mena le

char bourlnnix <'l soikjic. L'Assommoir inèine ne me fit pas revenir de l'im|U('ssion l'àclieiise de celle présenlalioii. Je m'en accuse. Il ne lallul rien moins que l'allilude niaL;iiili((ue de l'écrivain dans TAfTaire, et le i^este inoubliable par le(juel il jela la plume française dans les balances de la Thémis inique, pour réduire ma raillerie el me décider à saluer celle fois un i^rand homme, honneur des Lettres. Il l'est.

La nahii'c marque toujours les gens d'élile d'un signe physi«jue au(iuel l'observaleur ne se trompe pas. Emile Zola, qui n'était point beau et dont la carrure massive, quasi ouvrière, évoquait l'image universitaiie du Bas siieliis arairo appliquée à Bossuel, avail une voix charmante dont le timbre sonnait comnK' une cloche d'argent. Si on l'a gardée dans le phonographe el c'est une précaution que Ion devrait prendre pour les personnages célèbresj, on jugei'a mieux, à l'ouïr à travers le temps, de Télonnement où elle nous plongea lorsque nous rentendîmes se réclamer, séance tenante, dune situation prépondérante que Balzac ne lui cédait pas encore el que lui disputaient les Concourt.

Il préparait alors cette série de Rougon-Mac(iuarl. dont le premier volume, La Fortime des Rougon, venait de paraître, et il expliquait, de sa A^oix lénorisanle, (|u'il avail résolu d'être le Suétone du second Lmpii-e. Théophile (iautier avail lu ce premier volume, sui- la recommandation même d'Edmond d<' (ioncourl, et il ;ivail été IVappé de sa puissance de n'alisalion.

— Il ne lient pas encore son style, (jui est enchevêtré et plein de lianes, mais c'est un Maîti-e «pii

K.MILE ZOLA CHEZ THEOPHILE GAUTIEI^ iUl

nous vieul, avec son Z fatidique, comme Z. Marcas et Balzac lui-même.

Tel avait été le pronostic. L'arrêt en avait dans sa bouche une importance majeure et considérable. Pour mener à bien l'œuvre énorme qu'il projetait, Emile Zola désirait en elTet traiter avec un éditeur, sur le pied d'une mensualité qui lui assurerait la vie matérielle en le dégageant du journalisme alimentaire. Georges et xMaurice Dreyfous, devenu son associé, hésitaient encore à conclure cet arrangement, assez aventureux, en somme, malgré la réputation grandissante du débutant et son énergie dont l'orgueil lui luisait au binocle. Ils avaient décidé d'en référer au critique, comme le poète, impeccable, et d'en décider sur son jugement.

Il avait été résolument favorable.

— Marchez, avait-il dit, l'affaire est sûre.

Et il avait ajouté avec un sourire ironique d'augure :

— Dites-lui de ma part de ne pas exagérer le romantisme.

Celait pour remercier le poète d'une intervention qui lui ouvrait la carrière que, conduit par Maurice Dreyfous, Emile Zola était venu à Xeuiily.

Comme il amassait dès cette époque les matériaux du roman quil voulait consacrer aux Halles [Le Venlre de Paris), il avait combiné l'heure de sa visite de façon à pouvoir assister, en sortant, à l'arrivage des voitures de maraîchers, qui défilent, à l'aube, sur le pont, chargées des denrées de la banlieue. Il comptait exécuter ce tableau pittoresque d'après nature.

De onze heures du soir à trois heures du matin, il

fallait occuper le lenips et, quoique ch'Jà bien malade, l'hôte n'en laissait à personne pour la besogne de causerie. Tous les mémorialistes s'accordent à lui décerner la palme et la couronne de cet art, aujourd'hui disparu de la société française, et tué par le jeu ou par la musique, (iaulier causeur était encore supérieur peut-être au Gautier styliste, et, quand débridé du caveçon, il pouvait cavalcader à travers la forêt des idées, des mots, des images, il ressemblait à quelque François Rabelais perçant son Alcofribas Nasier et dévoilanl toutes les énigmes du Pantagruel.

Le tableau de l'arrivage des maraîchers par le pont de Neuilly, leur défilé sur l'avenue au lever du jour en caravane, ce tableau de Paris enfin que le naturaliste avait besoin de voir pour le rendre, ne suffisaitil pas aux poêles de l'imaginer pour le réaliser? Estce que Victor Hugo avait vu la Cour des Miracles sous Louis XI ? L'idée qu'on se faisait de Balzac était à contresens de la vérité. Balzac ne « regardait «jamais. On n'a pas trouvé une note dans ses papiers. 11 avait tout en lui, dans sa chambre noire. Copier, c'est trahir, soit le peintre, soit le modèle. Le père Ingres demandait dixans pour faire un portrait ressemblant, car les portraits ne ressemblent que quand on est mort.

— La nature ne pose pas. Elle apparaît à chaque minute et s'éclipse. Entre deux pipes de Corot l'arbie a changé avec le vent. Pour ce qui est des paysages littéraires, dites-moi ce qu'il reste des instantanés de Sébastien Mercier? Oi^i est Uestif de la Bretonne qui photographiait avant l'invention de Daguerre? Deux vers de loncle Beuve, et j'ai Paris. Je vais vous la

faire, moi, dici, si vous voulez, votre caravane de maraîchers, sans quitter mon fauteuil ni déranger Éponine...

Et il la lui fit. Il y a des jours dans la vie où le plus utile des arts semble être la sténographie. Je ne me console pas de ne pas l'avoir possédé ce soir-là. Éraile Zola m'a dit souvent qu'il avait, lui aussi, gardé de cette visite un souvenir inoubliable, mais pas plus que moi il n'a pu le rendre, celui-là, même d'après nature.

LE PREMIER AMAM o

Dans le petit pavillon de l'Enclos des Ternes où Aimand Silvestre nriicbergea jusqu'à mon mariage, et que je devais plus tard occuper avec les miens, nous avions commencé, mon hôte et moi, une mirobolante comédie, intitulée Le Premier Amanl, et dont le but moral était de démonlier (juc la femme qui a eu un amant en a toujours dau.tres.

Le thème n'était pas, comme on voit, d'une force de soixante chevaux, c'est un lieu commun physiologique, mais au théâtre ce sont les bons. Lidéal d'un sujet de pièce, c'est une vérité proverbiable. Le notre, fdtré dans l'esprit d'Henry Becque, a rendu La Parisienne. Toujours est-il qu'il nous paraissait le plus beau du monde et que nous y travaillions d'arrachepied.

Une collaboration avec Armand Silvestre était une besogne fort gaie, mais non moins décevante, non

point à cause de son esthétique scénique, délibérément nulle, mais parce que ses habitudes de vie la rendaient impraticable, l.evé en toutes saisons à quatre heures du matin, il n'était plus qu'àdemi lucide a()rès le déjeuner de midi, et, au dîner de sept heures, il s'endormait sur n'importe quel siège, et même debout, partout où il se trouvait. Je ne crois pas qu'au théâtre il ait jamais entendu une pièce, d'où cette impartialité amène qui caractérisa sa critique. Elle qualifiait aussi sa collaboration.

Dans nos conciliabules du soir sur le plan et l'ordre de marche de la nôtre, il y avait entre nous des scènes cent fois plus drôles que toutes celles que nous imaginions. Je n'ar pas besoin de vous dire que Théroïne s'appelait Pétronille. Cette trouvaille revenait de droit à l'auteur de Laripète qui, comme dit Musset, portait déjà dans l'àme sa Notre-Dame. Mais il avait encore baptisé les autres personnages selon une théorie du rire qui lui était propre et attachait aux noms une fatalité sibylline. Le mari se signait Durand, le premier amant Durandot, le deuxième Durahtni et ainsi de suite. Il y avait un parapluie surnommé Durandal, comme l'épée de Roland, et qui était destiné à donner le dénouement, si on le trouvait !

Et voici quels étaient entre neuf et onze heures du soir nos dialogues collaboratoires :

— Armand, tu pionces ?

— Ah ! par exemple, si l'on peut dire I C'est à peine si je roupille. Mais je t'entends très bien, continue, va...

— Eh bien, tu te rappelles que Pétronille n'est plus là, n'est-ce pas ? Elle vient de sortir... Où estelle allée?

— Oui... oui... elle y va !...

Et les mains sur les genoux, le nez dans la barbe, il toussait de rire à l'idée qu'il imaginait de la fausse sortie de Pétronille. Puis aussitôt il rentrait chez Morphée.

— Secoue-loi un peu, voyons. Veux-tu un petit verre ?

— Je t'entends très bien... Elle y va...

— Alors Durandot entre, et il trouve Durand, son cocu...

Ce mot de cocu lui produisait invariablement un efï'et immédiat. Il relevait les paupières et renaissait aux contingences. J'obtenais, en le lui jetant dans les oreilles, quelques secondes d'attention et un effort d'intérêt à la pièce, momentané.

— Lorsque Durand est avec Durandot, qu'est-ce qu'ils se disent? Tu te rappelles la situation.

— Non. Durand est cocu... Je t'entends très bien... Ne crie pas si fort... Tu va réveiller la bonne.

— Il faut bien pourtant que Durandot dise quelque chose. Lève-toi un peu, marche... Ils ne se regardent })as dans le blanc des yeux, Durand et Durandot.

— Fais venir Durantin... Moi, personnellement, je je m'en fous.

El il s'éclipsait aux pays des songes.

A onze heures sonnant, il se réveillait comme à hi diane.

— Je te (juitle, souriait-il, il y a une première ce soir. 11 faut que jaille voir comment ça a marché. Je suis critique.

Et il ajoutait en me serrant la main :

— Nous avons bien travaillé, mon carpolin. La

pièce sera très amusante. Il ne nous reste plus que le dénouement à trouver.

Le lendemain, à l'aube et parfois avant elle. Armand Silvestre, frais comme la rose de Ronsard, était à la besogne et tarissait le godet d'encre. Comme il était employé aux Finances, il fallait qu'il partît des Ternes à neuf heures pour signer sa feuille de présence au ministère. Il me laissait donc sur son bureau ce qu'il avait écrit du Premier Amant pour que je pusse coordonner notre double travail.

— Tu verras, me criait-il à travers la porte, avant de s'en aller, c'est exactement ce que nous avons décidé hier soir. A tantôt, mon carpolin, et mes respects, à Neuilly, au maître.

Ce n'est diminuer en rien le poète de La Gloire du Souvenir que de dire qu'entre ceux de notre génération qui se sont essayés au théâtre, il était le plus spécialement doué pour n'en pas faire. Non seulement il y était gauche et d'emprunt par ses dons mêmes, mais il en tenait l'art pour inférieur et purement commercial.il avouait sans fard ne lui demander que les bénéfices que le succès y donne, et d'autres avantages encore dont il était friand, étant un fort leveur de jupes étoilées, je ne l'apprendrai à personne.

Le Premier Amant ne servit pas à sa carrière, car l'ouvrage resta inachevé, et il est perdu pour la gaieté française. Je m'en désenchantai assez vite. Les scènes qu'il me laissait sur la table, avant de filer au ministère, me plongeaient dans le désespoir. Durand y racontait à Durandot des histoires sans aucun rapport avec la situation, auxquelles Durantin mêlait des propos égrillards renouvelés de Béroald de Ver-

ville, que Pél rouille, de relour, allribuail follemeni à Lamartine. Le rôle de Durandal, parapluie désemparé, passait au premier plan par un hymne pindarique, débité comme un couplet de facture par tous les personnages, et jamais ode ne fut plus intempestive. Je dus me reconnaître incapable de suivre le poète dans cette chevauchée d'un Pégase sans brides, et noire collaboration fut abandonnée.

Elle devait se renouer deux ans plus tard pour un ouvrage qui a été le premier essai de « théâtre libre » sur la scène française et qui avait pour litre Ange Bosani. J'en conterai Taventure au moment veiui. Ange Bosani fut représenté au Vaudeville en 187.3, sous la direction de Léon Carvalho.

Ce fut au sujet du Premier Amant que Théophile Gautier méprit pour confident d'un rêve qu'il caressait depuis longtemps, et qui était de collaborer incognito à une pièce moderne, dite pièce en habit noir.

— Je voudrais, me dit-il, en être pour une scène ou deux, sous le masque, afin d'étonner Dumas et Augier à la première. On ne me connaît pas, je suis un réaliste dans mon genre. Mais personne ne lit ou ne sait lire 1

Je fis part à Armand Silvestre du caprice bizarre du maître, et tout de suite nous courûmes lui exposer le sujet du Premier Amant et lui lire ce que nous en avions écrit. Il écouta avec soin l'histoire de Durand, Durandol, Durantin et Durandal, et quand ce fut fini :

— Ce n'est pas plus bète, fit-il, (pie tout ce qu'on fait, et l'hymne au parapluie me ravit. Mais votre erreur est en ceci que le thème appelle une exécution

beaucoup moins folle que la vôtre. Il est très beau, votre thème, il résume toute la vie sentimentale de la société où nous vivons, et en somme tout le mariage moderne. Vous n'avez pas l'air de vous en douter. Je vais y réfléchir mûrement, et vous reviendrez me voir. Je choisirai la scène dont je me charge. Hélas! ce nouveau rendez-vous n'a jamais eu lieu, mais à la première de La Parisienne, de Becque, je rappelai à '^'\\yqs>Vvq woivc Premier Anmnt et le succès nous fut mélancolique.

La famille milanaise des Grisi est illustre dans les fastes du thriUre. Elle se divise en deux branches dont on confond assez généralement les ramures. La première a fourni à l'art musical deux cantatrices de renom égal et fraternel, Judith et Julia, interprètes toutes deux des œuvres de Rossini, de Rellini et de Donizetti et soutiens de leurs répertoires, aujourd'hui démodés, alors triomphants.

Oui sait si nous ne sommes pas injustes pour une expression d'art lyrique, un peu superficielle sans <loute, mais charmante en somme, qui s'en allait prendre l'âme par les sens et n'en demandait pas les chemins à la pensée? Musique de gens heureux, décidés à Têtre, et qu'un rayon de soleil met tou< ensemble à la fenêtre. Ce n'est ([ue cela, je vous l'accorde, mais n'est-ce donc rien, et avons-nous mieux pour nous soulager de la vie? Regardons-y à deux

fois, VOUS dis-je, avant de condamner une école où des hommes tels que Stendhal et Musset se sont enchantés et qui nous a laissé un Guillaume Tell et un Barbier de Sévi lie, deux francs chefs-d'œuvre.

J'ai sous les yeux, en écrivant ces lignes, un exécrable petit portrait de Judith Grisi, l'aînée des deux sœurs — elle l'était de sept ans — où le barbouilleur paraît avoir au moins atteint à quelque ressemblance. Avec ses grands yeux bleus pensifs, sa bouche au dessin voluptueux, son nez allongé, sa chevelure brune, Judith est comme l'esquisse de cette admirable Julia, l'une des plus belles créatures de son temps, et l'idéal de cette Milanaise dont Léonard de Vinci a fixé le type en sa Joconde. Mais si l'avantage de la ligne est à la cadette, celui du rayonnement intellectuel revient à la première. La comparaison suffit à expliquer la préférence des musicographes contemporains pour l'artiste passionnée, brûlante, disent-ils, qui ne fit du reste que traverser la scène italienne.

Après une brève apparition à Paris, en 1882, Judith Grisi retourna en Italie, s'y maria et mourut, à trente-cinq ans. Elle avait épousé un grand seigneur milanais, fort beau et plus riche encore, le comte Barni, ce même comte Barni que, quelque temps encore avant la guerre de 1870, on pouvait voir sur les boulevards user à la fois son vieux veuvage fidèle, et le reste de sa fortune dissipée. Il est constant que le bon bohème Rodolpho, dont je vous ai parlé, lui fut un guide précieux et expert dans ses navigations sur notre mer d'asphalte et qu'il le pilota dans tous ses ports. J'aurai dit tout ce que je sais de cet aimable gentilhomme transalpin lorsque j'aurai

ajouté qu'il hanlait beaucoup chez Th(''oj»hile Gaulier, et que le poète l'aimait pour sa bonté et sa jovialité également inépuisables, dont abusèrent peut-être quehjues faméliques du Pindo. Le comt<' Barni était le type de celui (pii régale. Il est du reste mort pauvre.

L'aventure de Julia Grisi fut plus retentissante et plus longue. C'était une admirable tragédienne lyrique, supérieure à la Pasta et presque l'égale de la Malibran. Elle avait débuté à seize ans et elle s*en alla en i8(k), au bout de quarante et un ans de carrière. Elle s'était, elle aussi, mariée avec un gentilhomme, Gérard de Melcy, dont la justice la sépara à la suite d'un procès à grand tapage. Un autre mariage, de la main gauche, scellé par la baguette de la fée Morgane, l'unit alors au marquis de Candia, plus connu sous le pseudonyme de Mario, et son camarade au Théâtre-Italien. Il n'y a rien à apprendre à personne de ce ténor légendaire, à la voix enchanteresse, ni du couple de rossignols célébré par tous les poètes, qui s'imposa à la pudique Albion elle-même, y percha et y nicha. Les amours d'art échappent aux rigueurs de la morale, et quand deux êtres beaux et géniaux posent à la société le problème de leur union libre, elle eu passe la solution à la nature.

La branche cadette des (irisi se composait de quatre enfants d'un sieur (îrisi, employé au cadastre et dont j'ignore le prénom et la vie, restée obscure. Vnc fille aînée, privée de dons artistiques, est, comme lui, demeurée dans l'ombre du geste de famille et sa descendance habite Crémone.

La deuxième, nommée Marina, eut une fortuu(

assez singulière où se cristallise celte destinée des Grisi d'avoir toutes été aimées par de grands seigneurs. Aussi belle d'ailleurs que ses illustres cousines, Judith et Julia, elle fut conduite à l'autel par un duc de San-Valenlino, de haute noblesse napolitaine, et qui était le gouverneur de Ferdinand II, devenu, sur le trône des Deux-Siciles, le terrible roi Bomba.

Ce Capece Minulolo, duc de San-Valenlino, aimait sa femme d'une passion toujours renaissante et Jamais assouvie. Quoiqu'il eût eu d'elle quatorze enfants, il ne se couchait pas sans avoir i)lacé, sur la table de nuit, un revolver tout armé à sa portée, afin de défendre son trésor conjugal ([ue personne d'ailleurs ne songeait plus à lui dérober.

De ces quatorze enfants, les mâles étaient divisés étrangement en politique. A l'heure où Garibaldi conduisait les Chemises rouges aux combats de la libération italienne, la moitié des Capece Minulolo, engagée sous l'oriflamme du héros, se trouvait en face de l'autre que le vieux duc menait au service de son élève. Je tiens de l'un d'eux, que j'ai beaucoup connu, qu'au siège de Gaëte, ces frères ennemis, qui d'ailleurs s'adoraient, ne s'épargnèrent ni d'une part ni de l'autre.

— C'é-tait comme au quatorzième siècle, me disait Antonin, et nul d'entre nous n'éteignit la mèche de son arquebuse.

Les deux dernières filles de l'employé au cadastre furent, par ordre d'âge, Ernesta et Carlotla Grisi.

De CarloUa, la dame aux yeux de violette, le souvenir dure à l'Opéra. Il y est commémoré au foyer de la danse par un médaillon, qui n'est pas ressem-

Ijlaiil <la it'slc. Il ('hiil lacile cependanl de Tohlenir tel, car non seulemenl les porlrails de la célèbre danseuse sont nombreux, mais au moment où Charles Garnierfil décorer son monument, elle vivait encore. Je la conduisis même un jour au foyer pour lui montrer ce médaillon, et c'est de ce jour-là qu'elle ne voulut plus remettre le pied, déesse calomniée, dans le temple de sa gloire. Qu'eûl-elle donc dit si elle avait pu assister à un ballet donné dans ce temple même, où on la l'ail danser en i83o, soit à neuf ans, a Paris, et danser Gisèle, qui est de 18^1 1

Carlolta Grisi devait en grande partie la science de son art à Jules Perrot, danseur et chorégraphe réputé, qui Tavait instruite avec amour et écrivit pour elle de nombreux ballets où il lui donnait la réplique de jambes. Perrot disputait au ténor Duprez Thonneur d'ôtre Thomme le plus laid de France, mais c'était un autre Vestris, et, à dire de connaisseurs, un véritable maître. Il vint me voir quelque temps avant sa mort, en 1873, pour m'olTrir l'aide de son expérience si je désirais m'adonner à la composition chorégraphique, le plus beau de tous les arts, celui de Terpsychore, et il parut fort vexé de la froideur avec laquelle je d<'*(linai sa collaboration flatteuse.

Après son divorce avec Perrot, Carlotta Grisi subit, elle aussi, la fatalité ( princière » qui s'attachait à sa race, et ce fut un membre de la haute aristocratie russe qui l'enleva à jamais au théâtre ; elle est morte à Genève, il y a une di/aine d'années.

Quant à Ernesta (irisi, elle fut la mère des deux filles de Théophile Gautier. Toute sa vie tient en ces quelques mots qui pourraient lui servir d'épitaphe anthologique.

Elle avait chanté au Théâtre Italien et à Londres aux côtés de sa cousine Julia, et elle avait l'un des contraltos les plus étendus et les plus puissants qu'on ait entendus sur la scène. Elle renonça très tôt à la carrière lyrique pour se consacrer à l'éducation maternelle de ses enfants. Elle tint le sceptre de la maison du poète jusqu'au jour où, sur une querelle de famille, elle le laissa aux sœurs triomphantes et se retira dans une maisonnette de Villiers-sui'-Marne, où elle élevait des vers à soie. C'était la meilleure et a plus honnête des femmes, et seule elle a laissé œuvre durable.

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