‹ Souvenirs d'un enfant de ParisChapitre 8 sur 59 · CHEZ LES PEINTRES I · texte numérisé non relu

CHEZ LES PEINTRES I

élucliait encore chez les Deveria et il n'exposa que lorsque « Monsieur Achille », l'aîné des deux frères, lui en octroya l'autorisation, soit six ans après, en i836. Puis, pendant cinquante ans, à tous les Salons, il tint tête aux modes, à la critique, aux évolutions du goût et au mercantilisme.

Lorsque je le connus, c'était un vieillard magnifique, gai comme un enfant, et plus jeune encore de caractère que ses toqués de locataires. Il prenait part à toutes nos charges d'atelier et nous initiait à la tradition de celles de son temps. Nous l'aimions infiniment pour cette joie philosophique et aussi pour le don qu'il avait de susciter l'idée en nos cervelles. Dans le portrait que son fils a fait de lui, et qui est une maîtresse pièce de l'art français au dix-neuvième siècle, cette vitalité contagieuse est exprimée à miracle et je n'ai jamais pu le regarder sans éprouver le besoin de courir au travail, comme autrefois, après une causerie avec le modèle.

Glaize le Vieux, à près de soixante-dix ans, peignait encore sans lunettes,, et toute la journée, comme le Titien lui-même. Il ne prenait campo que le vendredi jour consacré au culte des maîtres, et qu'il passait régulièrement au Musée du Louvre, sans y avoir manqué en toute sa vie une semaine. Dire qu'il en possédait les tableaux u-n 'par un, cest ne rien dire. Il aurait pu les reproduire de mémoire au chevalet. Prenez au pied de la lettre que, pour cet homme, le plus heureux que j'aie connu sur la terre, il n"y eut jamais d'autre joie que cette visite hebdomadaire à notre trésor d'art national. Aussi lui était-il impossible de s'éloigner de Paris : il était prisonnier du Louvre. Je l'ai vu revenir malade de l'écaillement

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d'un Renibrandl ou des repeints d'un Rubens. Le déplacement dune toile lui coupait l'appétit, et. dans ce restaurant de la place des Pyramides où il venait chaque vendredi déjeuner, seul, en tête à tète avec les convives radieux de sa pensée, sa chère petite côtelette lui était amère si, devant un chefd'œuvre, il avait entendu proférer quelque Anerie.

Dans l'horrible conflagration sociale où nous vivons, on aime à imaginer ce que devaient être, au moyen âge, ces calmes artistes traditionnalisles, fubricateurs de cathédrales, *de maisons de villes, de triptyques, qui ne respiraient que pour l'œuvre et mouraient anonymes, comme les abeilles de la ruche. Oui n'a rêvé le sort sans gloire, mais si plein de paix, du bon maître corporatif, occupé trente ans à ciseler la floraison paradisiaque d'une chaire en bois ou à évoquer dans la transparence des verreries peintes, le doux roman canonique de l'Evangile? Glaize le Vieux fut l'un d'eux. Il vivait cette vie métaphysique, l'idéale. Rebelle à toute fréquentation mondaine, inconnu de ceux qui sonnent jes trompettes de la renommée, et véritable moine de son art, il en était aussi le tâcheron. S'il avait une chapelle d'église à décorer, comme à Saint-Gervais ou à Saint-Sul[>ice, où il en a laissé d'admirables, il s'installait dès le matin sur l'échafaudage où son fils lui broyait ses couleurs, et il y demeurait juscju'au soir, suspendu à . sa vision, comme fra Angelico et les maîtres de la Renaissan«!e, car, formiste savant et sur de lui-même, il repoussait l'expédient du inarounage, et peignait à vif sur le plâtre frais, du premier coup, à même la muraille. Félix Rracquemond vous dirait qu'ils sont rares les « génies » sans exercice (jui pourra ion I

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relever le défi de la fresque el que Puvis de Chavannes lui-même y cane et y maroufle.

C'est dans la peinture à frais, aquafresca, que le concept impose une exécution aussi immédiate qu'intrépide. Glaize le Vieux les menait de front, ayant le cerveau et la patte. Il eût décoré le Mur de la Chine,

Sa double force était, en outre, fécondée par une philosophie socialiste, extrêmement curieuse, où il élargissait sa recherche, et qui lui était reprochée par les esthéticiens purs, et même par Théophile Gautier. Il avait été horloger dans sa jeunesse et, à Genève, il s'était imbu des théories proudhoniennes et surtout fouriéristes. Il y mêlait une sorte de gouaillerie particulière, empruntée à Voltaire, dont le Dictionnaire philosophique était son livre de chevet. Rien de plus amusant, le soir dans son atelier, où nous nous réunissions pour tailler bavette, que de l'entendre accommoder les gaietés de la Bible à la sauce encyclopédique. Son imagination bousingole en laissait au Citaleur de Pi^aull-Lehrun.

La seule aventure publique par laquelle il sortit bien malgré lui de l'ombre discrète où il maintenait sa vie, fut celle qui lui advint lors de son tableau Le Pilori. Cette toile, de dimensions énormes, lui avait été inspirée par quatre vers fameux de Déranger sur le martyre éternel des bienfaiteurs de l'humanité. L'idée de grouper sur la plate-forme d'un pilori tous les héros du Bien à travers les âges signait et résumait sa manière philanthropique et décorative, qui ferait fureur aujourd'hui. Il avait assemblé sur les tréteaux d'infamie Homère, Dante, Cervantes, Jeanne d'Arc, Christophe Colomb, Salomon de Caus, Denis Papin, .Jean Huss, Etienne Do-

lel, Socratc et Ésope, et jusqu'à celle « martyre païenne », Hypathie, que Lecontc de Liste a clianlée. On y voyait encore Kepler, Galilée, Bernard Palissy, Corrège, Lavoisier, et... Jésus-Christ... !

L'archevêque de Paris avait bondi sous le blasphème, car le Christ n'est pas un grand homme, il est le Dieu. L'ordre vint des Tuileries d'enlever la toile de l'Exposition universelle, oi^i elle attentait à la religion d'Etat, et Taffaire fut considéraljle. Le prince Napoléon intervint, acheta le tableau et en fit décorer l'auteur.

— Ce n'était pas, disait Glaize le Vieux, la présence du Rédempteur qui avait fait loucher M. Sibour, mais bien celle de la pauvre Hypathie... Pensez donc, une martyre païenne... ! Ah ! ils n'aiment pas beaucoup l'Histoire... !

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